17 décembre 2014

Le magasin des suicides - Jean Teulé

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Audiolib - janvier 2009 - 3h30 - Lu par Thierry Freret

Julliard - décembre 2006 - 157 pages

Pocket - mars 2008 - 157 pages

Quatrième de couverture :
Imaginez un magasin où l’on vend depuis dix générations tous les matériels et ingrédients possibles pour se suicider. Cette petite entreprise familiale prospère grâce au marché lucratif de la tristesse et du désespoir jusqu’au jour abominable où se répand un virus inattendu : la joie de vivre.
Thierry Fréret, sans jamais tomber dans le sentencieux, donne toute sa dimension à ce récit philosophique mâtiné d’humour noir.

Auteur : Jean Teulé est l'auteur de treize romans. Parmi les plus notables, Je, François Villon a reçu le Prix du récit biographique ; Le Magasin des suicides a été traduit en dix-neuf langues et récemment adapté en animation. Darling a été adapté au cinéma avec Marina Foïs et Guillaume Canet dans les rôles principaux ; Le Montespan, prix Maison de la presse et grand prix Palatine du roman historique, a été élu parmi les vingt meilleurs livres de l'année 2008 par le magazine Le Point. La totalité de son œuvre romanesque est publiée aux Éditions Julliard.

Lecteur : Thierry Fréret est journaliste à Europe 1 depuis 1987. Ce père de famille nombreuse a aussi été l'un des chroniqueurs de l'émission " Les Maternelles" sur France 5 de 2000 à 2005. Cinéphile, il est aussi passionné par théâtre et la littérature.

Mon avis : (écouté en décembre 2014)
C'est une relecture car j'ai découvert ce livre de Jean Teulé avant d'avoir mon blog. 
Dans un futur indéfinissable, tout est sombre et morose. La famille Tuvache a un commerce un peu particulier au cœur de la cité des Religions Oubliées. Un commerce très prospère où l'on trouve de tout pour se donner la mort, corde, poisons, armes... Mishima et Lucrèce, les parents, tiennent à merveille ce commerce sinistre entourés de leurs trois enfants.
L'aîné, Vincent, est un anorexique et migraineux, la sœur, Marylin, dépressive. Le petit dernier, Alan, est le mouton noir de la famille... Il est toujours souriant, optimiste et transpire la joie de vivre... Ce n'est pas vraiment pas une bonne publicité pour "Le Magasin des Suicides"...
Une histoire originale et décalée pleine d'humour noir.
C'était la quatrième fois que je découvrais cette histoire ayant lu l'adaptation en BD et vu le film d'animation réalisé par Patrice Leconte en 2012. C'est donc bien moins surprenant que la première lecture...

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Ce livre a été adapté au cinéma en film d'animation réalisé par Patrice Leconte en 2012.

Ce livre a été adapté en BD.

le_magasin_des_suicides Le magasin des suicides : D'après le roman de Jean Teulé - Domitille Collardey et Olivier Ka 

Extrait : (début du livre)
C'est un petit magasin où n'entre jamais un rayon rose et gai. Son unique fenêtre, à gauche de la porte d'entrée, est masquée par des cônes en papier, des boîtes en carton empilées. Une ardoise pend à la crémone.

Accrochés au plafond, des tubes au néon éclairent une dame âgée qui s'approche d'un bébé dans un landau gris :
- Oh, il sourit !
Une autre femme plus jeune - la commerçante -, assise près de la fenêtre et face à la caisse enregis­treuse où elle fait ses comptes, s'insurge :
- Comment ça, mon fils sourit ? Mais non, il ne sourit pas. Ce doit être un pli de bouche. Pourquoi il sourirait ?
Puis elle reprend ses calculs pendant que la cliente âgée contourne la voiture d'enfant à la capote rele­vée. Sa canne lui donne l'allure et le pas maladroits. De ses yeux mortels - obscurs et plaintifs - à travers le voile de sa cataracte, elle insiste : 
- On dirait pourtant qu'il sourit.
- Ça m'étonnerait, personne n'a jamais souri dans la famille Tuvache ! revendique la mère du nouveau-né en se penchant par-dessus le comptoir pour vérifier.
Elle relève la tête, tend son cou d'oiseau et appelle :
- Mishima ! Viens voir !
Une trappe au sol s'ouvre comme une bouche et apparaît, telle une langue, un crâne dégarni :
- Quoi ? Que se passe-t-il ?
Mishima Tuvache sort de la cave avec, entre les bras, un sac de ciment qu'il dépose sur le carrelage tandis que sa femme lui raconte :
- La cliente prétend qu'Alan sourit.
- Qu'est-ce que tu dis, Lucrèce ?... Époussetant un peu de poudre de ciment sur ses manches, il s'approche à son tour du nourrisson qu'il contemple longuement d'un air dubitatif avant de diagnostiquer :
- Il a sûrement la colique. Ça leur dessine des plis de lèvres comme ça..., explique-t-il en remuant ses mains à l'horizontale, l'une par-dessus l'autre devant son visage. On peut parfois confondre avec des sourires mais ça n'en est pas. Ce sont des grimaces.
Puis il glisse ses doigts sous la capote du landau et prend l'aïeule à témoin :
- Regardez. Si je pousse les commissures de ses lèvres vers le menton, il ne sourit pas. Il fait la gueule comme son frère et sa soeur dès qu'ils sont nés.
La cliente demande :
- Relâchez.
Le commerçant s'exécute. La cliente s'exclame :
- Ah ! vous voyez bien qu'il sourit.
Mishima Tuvache se redresse, bombe le torse et s'agace :
- Qu'est-ce que vous vouliez, vous ? !
- Une corde pour me pendre.
- C'est haut de plafond, là où vous habitez ? Vous ne savez pas ? Tenez, prenez ça : deux mètres devraient suffire, continue-t-il en sortant d'un rayon­nage un lien de chanvre. Le noeud coulant est déjà fait ! Vous n'aurez plus qu'à glisser votre tête dedans...
Tout en payant, la dame se tourne vers le landau :
- Ça met du baume au coeur de voir un enfant qui sourit.
- Oui, oui, c'est ça ! râle Mishima. Allez, rentrez chez vous. Vous avez mieux à faire, maintenant, là-bas.

  Challenge Petit Bac 2014
91121022
"Bâtiment" (9) 

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16 décembre 2014

Le grand cahier - Agota Kristof

 Lu dans le cadre du Challenge
 
"Écoutons un livre"
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Livraphone - février 2003 - 3h20 - Lu par Éric Herson Macarel

Seuil - février 1986 - 190 pages

Points - février 1988

Points - 

Points - octobre 2010 - 168 pages

Points - mars 2014 - 167 pages

Quatrième de couverture : 
Dans un pays ravagé par la guerre, deux enfants (des jumeaux) abandonnés à eux-mêmes font seuls l'apprentissage de la vie, de l'écriture et de la cruauté. Premier roman d'une émigrée hongroise installée en Suisse, Le Grand Cahier est également le premier volet d'une trilogie qui comprend La Preuve et Le Troisième Mensonge. L'œuvre d'Agota Kristof est aujourd'hui traduite dans une quinzaine de pays.

Auteur : Née en Hongrie en 1935, Agota Kristof est l'auteur de "La Trilogie des jumeaux" (Le Grand Cahier, La Preuve et Le Troisième mensonge), traduite dans plus de vingt pays et disponible en Points. Le Grand Cahier a été récompensé par le prix du Livre européen.

Lecteur : Éric Herson-Macarel est un acteur français, né en 1964. Il joue régulièrement au théâtre et au cinéma. Actif dans le doublage, il est entre autres la voix française de Robert Carlyle, de Daniel Craig, de Mark Strong et de Willem Dafoe.

Mon avis : (écouté en décembre 2014)
En préparant ce billet, j'ai réalisé que Julie (Pimousse4783) m'avait offert le livre papier lors du Swap Les Vertes Années organisé par Valérie il y a 3 ans... 

Dans la Grande Ville, c'est la guerre. Pour protéger ses jumeaux Lucas et Klaus, une femme les confie à leur grand-mère à la campagne. Cette dernière est une vieille femme méchante, sale et avare, elle les accepte chez elle juste parce qu'ils font partie de la famille. Les deux enfants sont donc livrés à eux-mêmes, ils doivent apprendre à surmonter le froid, la faim et les cruautés quotidiennes dans ce pays dévasté.
Les deux enfants ont l'idée rédiger avec la plus grande objectivité possible leurs découvertes et leurs apprentissages dans un « Grand Cahier ».
Ce livre est donc ce « Grand Cahier ». Cela donne un récit froid et factuel, les enfants sont à la fois monstrueux et fascinants, ils se sont éduqués par eux-même, ayant la morale qu'ils se sont inventés. Un livre qui ne laisse pas indifférent.

C'est un livre qui s'écoute facilement car les chapitres sont courts et les phrases aussi.

Ce livre est le premier d'une trilogie que je poursuivrai sans hésiter.

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Une adaptation cinématographique de ce livre a été réalisé en 2013 par le réalisateur hongrois János Szász, le film est sortie en mars 2014 en France.

Extrait : (page 32)
Voici comment se passe une leçon de composition :
Nous sommes assis à la table de la cuisine avec nos feuilles quadrillées, nos crayons, et le grand cahier. Nous sommes seuls.
L’un de nous dit:
- Le titre de ta composition est : "L’arrivée chez Grand-mère"
L’autre dit :
- Le titre de ta composition est "Nos travaux".
Nous nous mettons à écrire. Nous avons deux heures pour traiter le sujet et deux feuilles de papier à notre disposition.
Au bout de deux heures, nous échangeons nos feuilles, chacun de nous corrige les fautes d’orthographes de l’autre à l’aide du dictionnaire et, en bas de page, écrit : "Bien" ou "Pas bien". Si c’est "Pas bien", nous jetons la composition dans le feu et nous essayons de traiter le même sujet à la leçon suivante. Si c’est "Bien", nous pouvons recopier la composition dans le Grand Cahier.
Pour décider si c’est "Bien" ou "Pas bien", nous avons une règle très simple : la composition doit être vraie. Nous devons décrire ce qui est, ce que nous voyons, ce que nous entendons, ce que nous faisons..
Par exemple, il est interdit d’écrire : "Grand-mère ressemble à une sorcière"; mais il est permis d’écrire "Les gens appellent Grand-mère la Sorcière".
Il est interdit d’écrire : "La Petite Ville est belle", car la Petite Ville peut être belle pour nous et laide pour quelqu’un d’autre.
De même, si nous écrivons : "L’ordonnance est gentil", cela n’est pas une vérité, parce que l’ordonnance est peut-être capable de méchancetés que nous ignorons. Nous écrirons donc simplement "L’ordonnance nous donne des couvertures".
Nous écrirons : "Nous mangeons beaucoup de noix"; et non pas "Nous aimons les noix", car le mot "aimer" n’est pas un mot sûr, il manque de précision et d’objectivité. "Aimer les noix" et "aimer notre mère", cela ne peut pas vouloir dire la même chose. La première formule désigne un goût agréable dans la bouche, et la deuxième un sentiment.
Les mots qui définissent les sentiments sont très vagues, il vaut mieux éviter leur emploi et s’en tenir à la description des objets, des êtres humains et de soi-même, c’est à dire la description fidèle des faits.

Challenge Voisins Voisines 2014
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Hongrie

 Challenge Petit Bac 2014
91121022
"Objet" (12) 

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Objectif PAL Swap 

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12 décembre 2014

Insensée insuline - Emmanuelle Dupinoat

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Quatrième de couverture :
Une ligne du métro parisien, un laboratoire de recherche, des cours de biochimie et quelques Polonais rapprochent Mathilde et Yann. En plus des trajets, ils partagent un fort attachement à la Bretagne. Guillemette, Camille et Etienne viennent semer des doutes, interférer dans ce duo fragile. Le temps de Yann n’est pas celui de Mathilde mais le deuil et la maladie laissent la place à une espérance insensée…

Auteur : Née à Paris et attachée de recherche en biologie, Emmanuelle Dupinoat vit en Bretagne depuis presque vingt-cinq ans.

Mon avis : (lu en décembre 2014)
J'ai accepté de lire ce premier roman car le sujet à une certaine résonnance avec certains de mes proches.
« On ne connaît que les choses que l’on apprivoise, dit le renard. Si tu veux un ami, apprivoise-moi ! » Antoine de Saint-Exupéry
Cette citation mise au début du livre résume bien l'esprit de cette histoire.
Mathilde, jeune étudiante réservée, cache un douloureux secret. De son côté, Yann, jeune chercheur, vit difficilement sa maladie, le diabète, et surtout ses contraintes. Ils ont comme point commun des cours à la fac, la même ligne de métro, la Bretagne... Tous deux vont se cotoyer, se découvrir, s'apprivoiser...
Une histoire bien écrite qui se lit facilement, une description plutôt précises de la vie d'un diabétique insulino-dépendant, des personnages touchants

Extrait : (début du livre)
Un vent glacé rafraîchissait l’atmosphère, le ciel était nuageux comme souvent ici et quelques cris d’oiseaux marins survolant la voie ferrée attestaient de la proximité de l’océan. Un homme brun, jeune, d’allure plutôt frêle et au visage hâlé maintenait entre ses jambes un volumineux sac de voyage. Il observa cette double ligne de rails, étonnamment droite, qui partait vers l’infini. Il connaissait ce point de vue par cœur pour avoir emprunté, des années durant, la passerelle qui surplombe la gare et rêvé à son avenir loin de ce cadre familier. C’était le meilleur raccourci entre le domicile de ses parents en haut de la ville et le vaste plan d’eau du sud de l’agglomération où ses rudiments de voile lui avaient d’abord été enseignés.
Ensuite, le goût de la navigation l’avait rapidement gagné et il n’avait jamais boudé les sorties en bateau avec ses amis dans la baie de Concarneau ou les croisières de quelques jours.
Yann Galimou avait patienté longtemps avant ce matin d’automne où l’inconnu s’offrait enfin à lui et ses espoirs d’indépendance devenaient une réalité palpable. Une femme de petite taille se tenait à ses côtés et ses cheveux grisonnants ne lui enlevaient en rien une prestance indiscutable.
– Promets-moi, Yann, de contacter dès ton arrivée le Docteur Pricou, insista-t-elle.
– Mais oui, Maman, lui répondit-il sèchement.
La mère s’était obstinée à conduire son fils à la gare et lui distillait ses dernières recommandations.
Lui ne l’écoutait que d’une oreille distraite, acquiesçant au hasard pour ne pas la froisser. Yann avait abandonné tout espoir de faire taire ce harcèlement bienveillant puisque les précédentes tentatives avaient été vaines, alors blasé, il abondait dans son sens. A vingt-huit ans, il était pressé de quitter le giron maternel. Sa mère l’étouffait et il aspirait vraiment à prendre son envol.
Le fils aîné Galimou avait passé six ans à Rennes, hors du nid familial, mais avait été contraint de regagner sa ville natale à la fin de sa thèse soutenue au printemps précédent. Les crédits escomptés pour lancer une étude à plus grande échelle sur l’effet cytostatique de la protéine que le thésard avait étudiée n’étaient jamais arrivés. La recherche avait dû être stoppée et le directeur du laboratoire avait été forcé de se séparer de lui. Après avoir postulé sur Rennes, Nantes et toutes les villes bretonnes susceptibles de lui ouvrir le marché du travail, Yann avait élargi son rayon d’action. Il avait envoyé de nombreux curriculum vitae et s’était vu, au bout de quelques mois, proposer ce contrat d’un an dans un centre de recherche proche de la faculté de Jussieu. Paris lui offrait son premier emploi et il n’avait pas fait la fine bouche. Il devait désormais faire ses preuves au sein d’un milieu où la concurrence était rude.

 

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21 novembre 2014

Profanes - Jeanne Benameur

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Editions Thélème - octobre 2013 - 8h30 - Lu par Antoine Louvard

Actes Sud - janvier 2013 - 240 pages

Babel - mai 2014 - 288 pages

Quatrième de couverture : 
Ancien chirurgien du coeur, il y a longtemps qu'Octave Lassalle ne sauve plus de vies. À 90 ans, bien qu'il n'ait encore besoin de personne, Octave anticipe : il se compose une "équipe". Comme autour d'une table d'opération mais cette fois-ci, c'est sa propre peau qu'il sauve.

Auteur :  Née 1952, en Algérie d'un père tunisien et d'une mère italienne, Jeanne Benameur vit en France depuis l'âge de 5 ans. Elle débute sa carrière d'écrivain avec des livres de jeunesse comme 'Samira des quatre routes' ou 'Adil coeur rebelle', avant d'ouvrir son registre à la littérature pour adulte. Lauréate du prix Unicef en 2001, Jeanne Benameur se distingue sur la scène littéraire avec 'Les Demeurées', l'histoire d'une femme illettrée et de sa fille. Directrice de collection chez Actes Sud junior ainsi qu'aux éditions Thierry Magnier, l'auteur publie son autobiographie, 'Ça t'apprendra à vivre' en 1998. Influencée par ses origines culturelles, Jeanne Benameur s'inspire aussi de son expérience d'enseignante pour évoquer les thèmes de l'enfance (' Présent ?') mais aussi de la sensation et du corps (' Laver les ombres') dans un style pudique et délicat. Elle publie aussi 'Les Mains libres'.

Lecteur : Antoine Louvard est élève au Conservatoire National Supérieur d'Art Dramatique de Paris

Mon avis : (écouté en novembre 2014)
J'ai redécouvert cette lecture avec autant de plaisir que la première fois en écoutant ce livre audio. Il a fallu cependant que je m'habitue au ton, malgré tout, assez monotone du lecteur. 
A 90 ans, Octave Lassalle préfère anticiper, il décide donc de s'entourer de quatre personnes pour l'aider dans son quotidien : Marc s'occupe du petit-déjeuner d'Octave et de l'entretien du jardin. Hélène a comme mission de peindre le portrait de Claire la fille d'Octave, morte accidentellement à l'âge de 19 ans. Yolande s'occupe de la maison, du ménage, du dîner et Béatrice est présente durant la nuit.
L'écriture est sensible, émouvante et pleine de poésie. Jeanne Benameur nous livre des personnages attachants et profonds qui ensemble vont réussir à dépasser leurs douleurs et prendre confiance. Une histoire originale, magnifique, qui fait du bien et nous invite à réfléchir. Un vrai coup dcœur pour moi.  

Extrait : (début du livre)
Ils sont là, derrière la porte. Il ne faut pas que je rate mon entrée.
Maintenant que je les ai trouvés, tous les quatre, que je les ai rassemblés, il va falloir que je les réunisse. Réunir, ce n'est pas juste faire asseoir des gens dans la même pièce, un jour. C'est plus subtil. Il faut qu'entre eux se tisse quelque chose de fort.
Autour de moi, mais en dehors de moi.
Moi qui n'ai jamais eu le don de réunir qui que ce soit, ni famille ni amis. A peine mon équipe à la clinique, parce qu'ils y mettaient du leur. Je leur en savais gré. Ce n'est pas la même affaire dans une clinique, les choses se font parce que sinon c'est la vie qui part. Ce n'est pas autour de moi qu'ils étaient réunis, c'était contre la mort. Et ça, c'est fort.
Là, j'ai su tenir ma place.

J'ai quatre-vingt-dix ans. J'ai à nouveau besoin d'une équipe.
Il faut que ces quatre-là, si différents soient-ils, se tiennent. Pour mon temps à venir. Je m'embarque pour la partie de ma vie la plus précieuse, celle où chaque instant compte, vraiment. Et j'ai décidé de ne rien lâcher, rien.
Les quatre, là, derrière la porte, je les ai choisis avec soin, tant que ma conscience est aiguë. Pas question qu'on me colle n'importe qui pour s'occuper de ma carcasse quand il sera trop tard pour choisir. J'ai encore toutes mes facultés intellectuelles et physiques, même si le corps fatigue trop vite, regimbe et pousse trop la douleur dans les articulations. Je n'ai pas besoin d'eux aujourd'hui, mais j'ai toujours su anticiper.
C'est ce qui a fait de moi un bon chirurgien.
Un bon chasseur aussi.
Un paradoxe, oui, il a toujours fallu une once de mort dans ma vie.
Les bêtes tuées en plein élan, c'était mon tribut à payer. Juste "redonner la vie" à des patients, c'aurait été se prendre pour Dieu. La chasse, c'était ma façon de garder l'équilibre. Je n'y prenais pas vraiment de plaisir. Je buvais avec les autres après, je festoyais aussi. Et je retournais à la clinique.
J'ai arrêté la chasse le jour où je n'ai plus opéré.

Depuis j'ai eu le temps de réfléchir, de décider. Pas de pourriture dans le vivant, alors pas d'arrêt. C'est l'arrêt du désir qui fait le nid à tout ce qui crève. Plus d'élan, plus de vie.
Et moi je veux vivre. Pas en attendant. Pleinement.

J'ai trop vu comment ça se passait pour ceux qu'on appelle "les patients". C'est dans les chairs aussi, leur "patience". C'est cette "patience" que j'ai essayé d'extraire chaque fois que j'opérais. Cette patience-là n'est pas une vertu, quoi qu'on en dise. J'y ai mis toute ma science de bon chirurgien.

 

Déjà lu du même auteur :
les_demeur_es Les Demeurées les_mains_libres_p_ Les Mains libres 
c_a_t_apprendra___vivre Ça t'apprendra à vivre laver_les_ombres  Laver les ombres 
si_m_me_les_arbres_meurent_2 Si même les arbres meurent pr_sent Présent ? 
les_insurrections_singuli_res Les insurrections singulières profanes Profanes 

2013-12-31_160044 Pas assez pour faire une femme

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12 novembre 2014

Peine perdue - Olivier Adam

peine perdue Flammarion - août 2014 - 416 pages

Quatrième de couverture :
Les touristes ont déserté les lieux, la ville est calme, les plages à l'abandon. Pourtant, en quelques jours, deux événements vont secouer cette station balnéaire de la Côte d'Azur : la sauvage agression d'Antoine, jeune homme instable et gloire locale du football amateur, qu'on a laissé pour mort devant l'hôpital, et une tempête inattendue qui ravage le littoral, provoquant une étrange série de noyades et de disparitions. Familles des victimes, personnel hospitalier, retraités en villégiature, barmaids, saisonniers, petits mafieux, ils sont vingt-deux personnages à se succéder dans une ronde étourdissante. Vingt-deux hommes et femmes aux prises avec leur propre histoire, emportés par les drames qui agitent la côte.

Auteur : Olivier Adam est né en 1974. Après avoir grandi en banlieue et vécu à Paris, il s'est installé à Saint-Malo. Il a publié Je vais bien, ne t'en fais pas (2000) et Passer l'hiver (Goncourt de la nouvelle 2004), Falaises, A l'abri de rien (prix France Télévisions 2007 et prix Jean-Amila-Meckert 2008), Des Vents contraires (Prix RTL/Lire 2009), Le Cœur régulier (2010), Les lisières (2012).

Mon avis : (lu en novembre 2014)
Comme souvent chez Olivier Adam, ses personnages sont cabossés, perdus où donc la vie bascule. Ici nous découvrons une station balnéaire de la Côte d'Azur hors saison. Une violente tempête a ravagé la côte et les plages. Antoine, gloire locale du club du football, a été agressé et laissé pour mort devant l'hôpital. Vingt-deux personnages de l'histoire vont tour à tour être les narrateurs d'un chapitre et le lecteur va peu à peu reconstituer le puzzle des évènements. La lecture est captivante car dans chaque chapitre il y a des ombres que l'on espère éclaircir dans un chapitre suivant. 
Avec cette construction du livre, le lecteur en sait plus que chacun des personnages, il semble donc qu'il n'y ait pas beaucoup de suspens sur les faits principaux et pourtant l'auteur réussi a être surprenant dans la conclusion de l'histoire. Au début, je regrettais que l'auteur ait abandonné la Bretagne pour la Côte d'Azur, mais sa description de la tempête est vraiment réussie. Je reste une inconditionnelle d'Olivier Adam et j'ai vraiment bien apprécié cette lecture. 

Extrait : (début du livre)
Antoine
Il sent son cœur battre dans sa tête. Ça et son souffle, ça prend toute la place. Les voitures sur le bitume humide, les moteurs les pneus, tout s’agrège en bouillie sourde à l’arrière plan. Les lumières comme des traînées orange et rouges, les palmiers les guirlandes, les néons les lampadaires, les cafés les boutiques, ça passe. Des masses plus ou moins claires, imprécises. L’hôtel où bosse Marion, ménage des chambres et petits déjeuners, son enseigne façon Los Angeles Hotel California, le mal de chien que ça lui fait de l’imaginer coucher avec l’autre connard à chemisette de VRP, le garage où il puait l’huile de moteur il y a encore un an, avant que le patron le vire parce qu’il se défonçait pendant les pauses, la clinique où le petit est né et la morsure de ne plus le voir tous les jours, ça passe. Il accélère et ça passe. La douleur dans les jambes et les poumons, les muscles qui éclatent et le souffle qui manque, l’impression d’être au bord de tomber dans les pommes, ça fait tout passer.
Antoine vire à droite et au bout de la rue la mer est lisse : une plaque d’aluminium bordée de grains quasi marron. Entre les nuages le soleil tombe en rideau comme si le ciel avait quelque chose à nous dire. Dans son dos le stade s’éloigne et il essaie de ne pas repenser au match de dimanche, la rage où ça l’a mis de se faire sécher en pleine surface, le plomb qu’il a pété et la gueule du défenseur avec, son poing sur les os qui craquent et le sang qui a giclé, il essaie de les chasser de sa mémoire même si, il ne va pas mentir, sur le coup ça l’a fait jouir. Il paraît qu’il n’est pas sûr de revenir sur le terrain. Qu’il va y avoir une commission de discipline. D’accord, pourquoi pas, mais franchement, à part lui il y a qui pour foutre le ballon au fond des cages dans cette équipe ? Et il y aura qui dans quinze jours pour ne pas se faire ridiculiser ? Ils ont tiré au sort et c’est Nantes qui est sorti du chapeau et c’est tout sauf un cadeau. Jamais tapé des mecs pareils. Jamais même pensé qu’un jour ils les auraient en face. Dixième de la ligue 1 l’an passé. Des pros dont certains ont déjà joué l’Europe et tout le bordel. Personne ne sait comment ils ont fait pour arriver jusque-là. Et eux pas plus que les autres. « La magie de la coupe de France », ils ont mis dans le journal. Il n’y a qu’à voir Calais. Quevilly. Des amateurs idem qui ont failli aller au bout. Quand il l’a rejoint dans les vestiaires après le match ce jour-là, son père lui a sorti que de toute manière il n’avait jamais su choisir, qu’il avait toujours hésité entre la boxe et le foot, mais que ce n’était pas une raison pour essayer de concilier les deux. Il a toujours été comme ça son père : un marrant. Après ça ils sont allés prendre une bière à l’Auberge de la plage. Le vieux avait encore une heure à tuer avant de partir bosser. Qu’à son âge il puisse continuer à monter des murs, ça paraît dingue. Il est sec comme les chênes-lièges là-bas dans les collines. Des fois on a l’impression que ses os pourraient craquer comme des branches, que sa peau n’est plus qu’une écorce. Il n’y avait pas grand monde à boire un coup à part deux trois retraités qui se chauffaient le dos, deux motards italiens, une femme seule d’une quarantaine d’années et un type un peu plus loin, la soixantaine, une valise à ses pieds, qui tendait son visage vers le soleil comme si ça pouvait vraiment l’en rapprocher. Ils ont bu en silence. Ils n’ont jamais trop su se parler tous les deux. Mais ça leur va. Pas besoin de se la raconter. Chacun sait qui il a en face de lui. Chacun sait à quoi s’en tenir. Antoine l’a regardé plisser les yeux en tirant sur sa sèche et il a pensé au temps où sa mère était encore là, à la façon qu’avait déjà son père de se tenir silencieux auprès d’elle. Il est gentil mais il est bavard, plaisantait-elle en passant sa main dans ses cheveux brûlés. Ce jour-là c’était Sarah qui servait. Le vieux reparti, Antoine a attendu la fin du service pour la ramener au mobile home. Ils ont baisé et ensuite ils sont restés longtemps allongés à regarder le plafond en fumant, même si en théorie ils n’ont pas le droit. Le mobile home n’est pas le sien. Et c’est non-fumeurs, a précisé son boss. Il le laisse y loger le temps des travaux, c’est tout. Après, Antoine ne sait pas. Après, il verra bien. Il a rendu les clés de l’appartement il y a deux mois. Ça en faisait dix qu’il ne payait plus le loyer. À la fin, le proprio le menaçait de lui envoyer son fils et ses potes de Bastia. Il pouvait toujours les appeler. Depuis que Marion s’était tirée avec l’autre con, depuis qu’elle avait embarqué le petit avec elle, Antoine ne supportait plus cet endroit. La chambre qu’ils avaient laissée au gamin. Le salon où ils dépliaient le canapé-lit. La table sous la fenêtre donnant sur les voies ferrées et derrière les derniers immeubles, avant que le sombre du massif ne mange le paysage. Le vent s’était levé et Sarah somnolait. Quand ça s’est mis à souffler vraiment il a cru que le toit de la caravane d’à côté allait s’envoler. Il l’avait posé la veille. Plusieurs fois dans la nuit il est sorti pour vérifier que ça tenait. Sarah a filé vers quatre heures du matin. Alex, son mec, rentrait de sa nuit vers sept. Il surveille des entrepôts à vingt kilomètres de là. Du matériel de location. Des trucs électroniques. De la hi-fi de la vidéo de l’informatique. Antoine le croise parfois avec son uniforme à la noix, sa lampe torche à la ceinture, son chien à la botte. Souvent il s’arrête prendre un café au centre-ville et attend d’être rentré chez lui pour se changer. Sûrement qu’il doit se sentir quelqu’un habillé comme ça. Sûrement que ça le fait kiffer de rentrer chez lui, de rejoindre Sarah sous les draps et de la baiser en gros dur, en flic ou en ce qu’il s’imagine être là-dedans.
Antoine accélère malgré le sable qui le fait peser trois tonnes. Le long de l’eau la ville se désagrège en hôtels vue sur mer et villas privées. Le fric qui coule à flots par ici on se demande d’où il peut bien sortir. Il prend le sentier qui mène à la grande plage, avec ses parkings sous les pins en lisière, ses trois paillotes montées sur pilotis. Jeff est tellement occupé à balayer sa terrasse qu’il ne le voit même pas. Il lutte contre le sable, grain à grain, y compris les jours où c’est fermé. En cette saison il n’ouvre que le week-end, et les midis de grand soleil. À l’arrière de la salle, près des toilettes, il a sa piaule. Un lit de camp et son sac à même le sol. Il dort là la plupart du temps. La nuit il n’y a plus qu’eux deux parmi les sables, les pins et les eaux endormies. Antoine dans son camping désert, avec ses mobile homes à moitié repeints, orange rouge turquoise émeraude lavande, ses toits à la mode tropicale à poser d’ici le début de la saison, qui commence dès mars dans le coin. Et Jeff dans sa paillote, fermée par de lourds battants de bois amovibles quand il a le courage de les mettre, c’est-à-dire pas souvent, sa batte de base-ball lui suffit, c’est ce qu’il dit, même si sous son sommier Antoine a bien vu le flingue qu’il planque au cas où. Au cas où quoi, ça il l’ignore. Tout ce qu’Antoine sait c’est qu’il n’aimerait pas avoir un truc pareil chez lui. Certains ont la chance d’être assez forts pour être sûrs qu’ils n’en feraient rien. Lui n’en est pas convaincu. Parfois il vaut mieux savoir ce dont on est capable ou pas.

Déjà lu du même auteur :

a_l_abris_de_rien_p A l'abri de rien    falaises Falaises  
 Des_vents_contrairesDes vents contraires  je_vais_bien_ne_t_en_fait_pas_p Je vais bien, ne t'en fais pas
 le_coeur_r_gulier  Un cœur régulier    kyoto_limited_Express  Kyoto Limited Express  

a_l_ouest_p  A l'ouest  les_lisi_res Les lisières 

91573026 Comme les doigts de la main

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09 novembre 2014

Trente-six chandelles - Marie-Sabine Roger

36 chandelles Editions du Rouergue - août 2014 - 277 pages

Quatrième de couverture :
Allongé dans son lit en costume de deuil, ce 15 février, à l'heure de son anniversaire, Mortimer Décime attend sagement la mort car, depuis son arrière-grand-père, tous les hommes de sa famille sont décédés à onze heures du matin, le jour de leurs 36 ans. 

La poisse serait-elle héréditaire, comme les oreilles décollées ? Y a-t-il un gène de la scoumoune ? Un chromosome du manque de pot ?
Que faire de sa vie, quand le chemin semble tout tracé à cause d'une malédiction familiale ? Entre la saga tragique et hilarante des Décime, quelques personnages singuliers et attendrissants, une crêperie ambulante et une fille qui pleure sur un banc, on suit un Mortimer finalement résigné au pire.
Mais qui sait si le Destin et l'Amour, qui n'en sont pas à une blague près, en ont réellement terminé avec lui ? Dans son nouveau roman, Marie-Sabine Roger fait preuve, comme toujours, de fantaisie et d'humour, et nous donne une belle leçon d'humanité.

Auteur : Marie-Sabine Roger est notamment l'auteur, au Rouergue, de La tête en friche (adapté au cinéma par Jean Becker), de Vivement l'avenir (prix des Hebdos en région et prix Handi-Livres), et de Bon Rétablissement (prix des lecteurs de L'Express), qui sort en salles en septembre 2014, adapté de même par Jean Becker.

Mon avis : (lu en novembre 2014)
Ce 15 février, jour de son 36ème anniversaire, Mortimer Decime est allongé sur son lit en costume de deuil, il attend sa mort. En effet, depuis plusieurs générations, tous les hommes de sa famille décèdent le jour de leurs 36 ans à l'heure de leur naissance.
Mais ce jour, l'heure est passée et Mortimer est toujours vivant, c'est une bonne surprise même si ce dernier n'a plus d'appartement ou de travail... Avant son départ prévu vers l'au-delà, il avait tout réglé. Heureusement, Nassardine et Paquita, ses amis, sont là pour l'accueillir. Mortimer ne leurs avait jamais parlé de son secret un peu particulier. 

De l'humour, de la tendresse, de l'amour, une histoire originale et étonnante que j'ai lu facilement, des personnages hauts en couleurs et attachants. Une belle découverte.

Extrait : (début du livre)
Je m'étais levé plus tôt que d'habitude. Six heures du matin. La journée était importante, et je savais déjà que je n'irais pas jusqu'au bout.
Je suis allé chercher des croissants à la boulangerie, je me suis fait un café. J'ai regardé mes albums de photos. J'ai repassé un petit coup de chiffon inutile sur ma cuisinière impeccable, j'ai essayé de regarder un film, de lire, sans succès. J'ai consulté deux cents fois la pendule. C'est curieux comme le temps semble se ralentir, à l'approche d'un rendez-vous. Les heures deviennent visqueuses, s'étirent en minutes élastiques et gluantes comme un long fil de bave sous la gueule d'un chien. J'attendais ce moment final depuis tellement longtemps. Je n'irai pas jusqu'à dire que je m'en faisais une fête, mais j'étais curieux de savoir ce qui allait se passer. J'étais simplement contrarié que ça se passe ici. Au cours des dernières années, j'avais échafaudé mille projets insolites ou grandioses : tirer ma révérence au fin fond de la Chine, dans une fumerie d'opium ; chez les Aborigènes, au son mélancolique d'un vieux didgeridoo. Sur les pentes d'un volcan. Dans les bras de Jasmine, en plein coeur de Manhattan. Je n'avais rien fait de tout ça, évidemment. En bon procrastinateur que je suis, j'avais perdu mon temps à remettre au lendemain le choix de ma destination finale. Résultat, je n'avais pris aucune décision, et je mourrais chez moi, comme n'importe qui. Cette ultime matinée était très décevante, il me tardait d'en voir la fin.
Cinquante minutes avant l'heure prévue, comme je tournais en rond et que je commençais à m'enquiquiner ferme, je me suis allongé sur mon canapé-lit pour me détendre un peu, dans cette fameuse posture dite «du cadavre», bien connue des défunts et de ceux qui pratiquent plus ou moins le yoga, ce qui était mon cas depuis trois semaines. Paumes de mains tournées vers le ciel, jambes légèrement écartées, pointes de pieds tombant négligemment vers l'extérieur, diaphragme détendu, le souffle lent et calme, les yeux rivés sur cette saloperie de pendule accrochée sur la hotte, juste en face de mon lit, qui n'en finissait pas de grignoter mes secondes restantes avec la discrétion d'une vieille dame dont le dentier résiste à un quignon de pain.

Il était déjà 10 h 12.

À 10 h 13, on a toqué fermement à la porte, qui s'est ouverte dans la foulée, puis refermée aussitôt en claquant. Voilà, je me disais bien que j'avais oublié quelque chose : je n'avais pas pensé à mettre le verrou.
- Encore au pieu, gros paresseux ? ! a jeté Paquita en traversant le studio d'un pas vif, telle une antilope dodue qui trottinerait vers le point d'eau sur des talons de douze centimètres.
Elle a jeté au vol sa fourrure synthétique sur le coin de mon lit, puis est allée derrière le bar qui sépare le coin cuisine du coin séjour-chambre-bureau. Paquita est partout chez elle, encore plus lorsqu'elle est chez moi. Elle fait partie de ces gens à géométrie variable qui occupent aussitôt tout l'espace d'une pièce, quelle qu'en soit la superficie.

 

Déjà lu du même auteur : 

la_tete_en_friche La tête en friche  vivement_l_avenir Vivement l’avenir 

Bon_r_tablissement Bon rétablissement

 

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08 novembre 2014

Les mots qu'on ne me dit pas - Véronique Poulain

les mots Stock - août 2014 - 144 pages

Quatrième de couverture :
« “ Salut, bande d’enculés ! ”
C’est comme ça que je salue mes parents quand je rentre à la maison.
Mes copains me croient jamais quand je leur dis qu’ils sont sourds.
Je vais leur prouver que je dis vrai.
“ Salut, bande d’enculés ! ” Et ma mère vient m’embrasser tendrement. »

Sans tabou, avec un humour corrosif, elle raconte.
Son père, sourd-muet.
Sa mère, sourde-muette.
L’oncle Guy, sourd lui aussi, comme un pot.
Le quotidien.
Les sorties.
Les vacances.
Le sexe.
D’un écartèlement entre deux mondes, elle fait une richesse. De ce qui aurait pu être un drame, une comédie.
D’une famille différente, un livre pas comme les autres.

Auteur : Véronique Poulain travaille dans le spectacle vivant. Elle fut pendant quinze ans l’assistante personnelle de Guy Bedos. Les mots qu’on ne me dit pas est son premier livre.

Mon avis : (lu en novembre 2014)
Véronique a grandi dans une famille pas comme les autres. Ses parents sont sourds-muets et elle entend parfaitement. Elle a dû devenir bilingue, à l'école, elle utilise les sons et les mots, en famille, elle communique avec les gestes, les regards. Avec beuoup d'humour et de tendresse elle raconte son quotidien entre ces deux mondes si différents qui se connaissent mal et se comprennent mal. A l'aide d'anecdoctes, elle nous explique les codes du monde des sourds, c'est très intéressants et cela nous fait mieux comprendre les difficultés que les sourds peuvent rencontrer dans notre société si peut soucieuse d'intégration. 
Cela se lit très facilement, les phrases sont courtes, efficaces.
Un témoignage réussi. 

Extrait : (début du livre)
Je suis bilingue. Deux cultures m’habitent.
Le jour : le mot, la parole, la musique. Le bruit.
Le soir : le signe, la communication non verbale, l’expression corporelle, le regard. Un certain silence.

Cabotage entre deux mondes.
Le mot.
Le geste.

Deux langues.
Deux cultures.
Deux « pays ».

Je tire sur sa jupe pour qu’elle me regarde.
Elle se retourne, me sourit et esquisse un mouvement de tête qui signifie : « Oui ? »
Tête levée, je frappe ma poitrine avec ma main droite : « Moi. » Je mets les doigts dans ma bouche, je les retire puis les remets : « Manger. »
Mon geste est un peu maladroit. Elle rit.
Elle déplace sa main de haut en bas sur sa poitrine comme si elle attrapait son cœur pour le placer dans son ventre : « Faim. » C’est comme ça qu’on dit au pays des sourds.
Oui, maman. J’ai faim.

J’ai soif, aussi. Je cherche ma mère. C’est le temps de mes premiers pas. J’avance en vacillant jusqu’à la cuisine et je perds l’équilibre. Ma mère se retourne instantanément et me rattrape de justesse.
Elle n’a rien entendu pourtant.
Elle sent toujours quand il m’arrive quelque chose.

Si je ne suis pas entendue, qu’est-ce que je suis regardée ! Il ne peut rien m’arriver ; mes parents ont toujours un œil sur moi.
Et pas qu’un œil. Ils me touchent beaucoup. Les regards et les gestes remplacent les mots. Un sourire. Une caresse sur la joue. Un froncement de sourcils pour le mécontentement. Des bises et des câlins pour me dire : « Je t’aime. »
C’est pas si mal. Mais j’aimerais bien qu’ils m’embrassent plus souvent. Surtout mon père.

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01 novembre 2014

Pars avec lui - Agnès Ledig

Lu en partenariat avec les éditions Albin Michel

9782226259929-j Albin Michel - octobre 2014 - 368 pages

Quatrième de couverture : 
On retrouve dans Pars avec lui l’univers tendre et attachant d’Agnès Ledig, avec ses personnages un peu fragiles, qui souvent nous ressemblent. L’auteur de Juste avant le bonheur sait tendre la main aux accidentés de la vie, à ceux qui sont meurtris, à bout de souffle. Mais aussi nous enseigner qu’envers et contre tout, l’amour doit triompher, et qu’être heureux, c’est regarder où l’on va, non d’où l’on vient.

Auteur : Agnès Ledig exerce le métier de sage-femme libérale en Alsace. En 2011, son premier roman, Marie d'en haut, connaît un succès immédiat et devient le coup de cœur du grand prix des lectrices de Femme Actuelle. En 2013, Juste avant le bonheur obtient le prix Maisons de la Presse et devient un best-seller (160 000 exemplaires vendus en France).

Mon avis : (lu en octobre 2014)
Roméo est pompier professionnel et en voulant sauver la vie d'un enfant, il fait une chute de 8 étages. Gravement blessé, il est se retrouve au service de réanimation où Juliette est infirmière de nuit. Grâce à une main tendue, elle sera la première à le rassurer et à lui donner le courage de se battre pour vivre. Roméo est le tuteur de Vanessa, sa petite soeur adolescente, cloué sur son lit d'hôpital, pas facile de jouer ce rôle de grand frère. Juliette essaye depuis longtemps d'avoir un enfant, son compagnon ne l'aide pas beaucoup en étant sec et humiliant. Heureusement, il y a Guillaume, son collègue infirmier-pâtissier devenu soutien et confident et Malou, la grand-mère de Juliette, qui veille sur sa petite-fille... 
Une histoire bouleversante, très actuelle, j'ai lu ce livre d'une traite car je n'avais vraiment pas envie de quitter en route tous ses personnages touchants et émouvants.

Merci Delphine et Albin Michel pour ce livre coup de coeur !

Extrait : (début du livre)
Elle nous supplie à genoux de sauver son fils.
Je suis en première ligne, je n'ai pas le choix, je dois y aller. Ce n'est même pas une question de choix, mais d'honneur, de dignité. C'est pour ça que je fais ce métier.
Il s'agit d'une vie humaine, là, tout de suite, celle d'un enfant, l'enfant de cette femme à terre. L'action ne souffre aucune hésitation.
L'appartement en feu se situe au huitième étage. La cage d'escalier est inaccessible. La mère, terrorisée, hurle que son fils se trouve là-haut, seul dans l'appartement. Partie faire une course pendant qu'il dormait, l'attroupement était déjà constitué à son retour, en raison de l'épaisse fumée noire qui se dégageait des fenêtres. Elle nous implore en joignant ses mains et se balance d'avant en arrière. Je ne sais pas si c'est le signe d'une folie passagère ou un bercement à la recherche d'un impossible apaisement. Les deux peut-être. C'est une femme noire, en boubou sous un blouson informe, usé aux poignets et qui s'ouvre sur un ventre énorme annonçant la venue d'un bébé, des tongs aux pieds malgré le froid de ce mois de février. La voir ainsi à genoux, désespérée, me rend dingue.

Je m'appelle Roméo Fourcade, j'ai vingt-cinq ans et je suis pompier professionnel. Sergent-chef d'agrès EPA, la grande échelle dans le langage courant.
En intervention, j'avance comme le soldat au front, en essayant d'aller le plus loin possible au milieu des obus. La rage au ventre. La peur aussi. Il en faut un peu pour rester en vie.
- Sergent, sauvetage par l'extérieur au moyen de l'EPA, exécution !
J'obéis. Je monte dans la nacelle et fixe le mousqueton au harnais sous ma veste, juste avant qu'elle ne décolle du sol. J'ajuste la bouteille d'air comprimé sur mes épaules puis le masque sur mon visage. Le Roméo des temps modernes. Plus pratique pour grimper au balcon.
Si seulement c'était vers ma Juliette que je montais...
Tu parles !
L'espace d'un instant, je repense au SMS que j'ai reçu ce matin de Carine. Elle me quitte.
« Je m'en vais, je ne t'aime plus, désolée. »
Elle me quitte par SMS. La honte ! Elle est désolée, c'est déjà ça. La honte quand même ! Mais au-dessus du vide, du vrai vide, face à cet immeuble, je dois me concentrer. Un gosse m'attend là-haut, et sa maman me supplie au sol. Alors sans plus penser à rien je regarde vers la fenêtre transformée en cheminée. Arrivé à mi-hauteur, je distingue une voix derrière le bruit de ma propre respiration qui résonne sous le masque. Il est encore vivant. Les fumées noires qui se dégagent de la fenêtre laissent deviner la violence des flammes à l'intérieur. Je ferai tout pour le sauver. Tout.

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Déjà lu du même auteur : 

JUSTE_AVANT_LE_BONHEUR Juste avant le bonheur

 

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21 octobre 2014

Charlotte - David Foenkinos

9782070145683_1_75 Gallimard - août 2014 - 224 pages

Prix Renaudot 2014

Prix Goncourt des Lycéens 2014

Quatrième de couverture :
Ce roman retrace la vie de Charlotte Salomon, artiste peintre morte à vingt-six ans alors qu'elle était enceinte. Après une enfance à Berlin marquée par une tragédie familiale, Charlotte est exclue progressivement par les nazis de toutes les sphères de la société allemande. Elle vit une passion amoureuse fondatrice, avant de devoir tout quitter pour se réfugier en France. Exilée, elle entreprend la composition d'une œuvre picturale autobiographique d'une modernité fascinante. Se sachant en danger, elle confie ses dessins à son médecin en lui disant : « C'est toute ma vie. » Portrait saisissant d'une femme exceptionnelle, évocation d'un destin tragique, Charlotte est aussi le récit d'une quête. Celle d'un écrivain hanté par une artiste, et qui part à sa recherche.

Auteur : Romancier, scénariste et musicien, David Foenkinos est né en 1974. Auteur de treize romans traduits en quarante langues, il a notamment publié Le potentiel érotique de ma femme, Nos séparations, La délicatesse, Les souvenirs et Je vais mieux. En 2011, il a adapté au cinéma avec son frère son livre La délicatesse, avec Audrey Tautou et François Damiens.

Mon avis : (lu en octobre 2014)
J'ai eu un vrai coup de cœur pour ce livre. David Foenkinos nous avait habitué à des histoires plutôt légères. Ici c'est très différent, il a voulu rendre hommage à Charlotte Salomon une artiste peintre allemande née en 1917 et morte à vingt-six ans et la faire sortir de l'oubli. Et c'est réussi ! David a découvert Charlotte un peu par hasard et depuis elle le hante. Il a donc voulu en savoir plus et il est parti sur ses traces. Dans ce livre, il nous raconte sa quête et surtout la vie trop courte de Charlotte Salomon. C'est bouleversant, touchant et l'auteur a choisi d'écrire cette histoire sous la forme d'un long poème en vers libres pour éviter le pathos et trouver le ton juste pour raconter son œuvre, son mal de vivre, son destin tragique.

Extrait : (début du livre)
Charlotte a appris à lire son prénom sur une tombe.

Elle n’est donc pas la première Charlotte.
Il y eut d’abord sa tante, la sœur de sa mère.
Les deux sœurs sont très unies, jusqu’à un soir de novembre 1913.
Franziska et Charlotte chantent ensemble, dansent, rient aussi.
Ce n’est jamais extravagant.
Il y a une pudeur dans leur exercice du bonheur.
C’est peut-être lié à la personnalité de leur père.
Un intellectuel rigide, amateur d’art et d’antiquités.
À ses yeux, rien n’a davantage d’intérêt qu’une poussière romaine.
Leur mère est plus douce.
Mais d’une douceur qui confine à la tristesse.
Sa vie a été une succession de drames.
Il sera bien utile de les énoncer plus tard.

Pour l’instant, restons avec Charlotte.
La première Charlotte.
Elle est belle, avec de longs cheveux noirs comme des promesses.
C’est par la lenteur que tout commence.
Progressivement, elle fait tout plus lentement : manger, marcher, lire.
Quelque chose ralentit en elle.
Sûrement une infiltration de la mélancolie dans son corps.
Une mélancolie ravageuse, dont on ne revient pas.
Le bonheur devient une île dans le passé, inaccessible.
Personne ne remarque l’apparition de la lenteur chez Charlotte.
C’est bien trop insidieux.
On compare les deux sœurs.
L’une est simplement plus souriante que l’autre.
Tout au plus souligne-t-on, ici ou là, des rêveries un peu longues.
Mais la nuit s’empare d’elle.
Cette nuit qu’il faut attendre, pour qu’elle puisse être la dernière.

C’est un soir si froid de novembre.
Alors que tout le monde dort, Charlotte se lève. 
Elle prend quelques affaires, comme pour un voyage.
La ville semble à l’arrêt, figée dans un hiver précoce.
La jeune fille vient d’avoir dix-huit ans.
Elle marche rapidement vers sa destination.
Un pont.
Un pont qu’elle adore.
Le lieu secret de sa noirceur.
Elle sait depuis longtemps qu’il sera le dernier pont.
Dans la nuit noire, sans témoin, elle saute.
Sans la moindre hésitation.
Elle tombe dans l’eau glaciale, faisant de sa mort un supplice.

On retrouve son corps au petit matin, échoué sur une berge.
Complètement bleu par endroits.
Ses parents et sa sœur sont réveillés par la nouvelle.
Le père se fige dans le silence.
La sœur pleure.
La mère hurle sa douleur.

Le lendemain, les journaux évoquent cette jeune fille.
Qui s’est donné la mort sans la moindre explication.
C’est peut-être ça, le scandale ultime.
La violence ajoutée à la violence.
Pourquoi ?
Sa sœur considère ce suicide comme un affront à leur union.
Le plus souvent, elle se sent responsable.
Elle n’a rien vu, rien compris à la lenteur.
Elle avance maintenant la culpabilité au cœur.

Charlotte_Salomon
Dessin de Charlotte Salomon

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"Prénom" (12)

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Déjà lu du même auteur : 

les_souvenirs Les souvenirs la_d_licatesse_folio  La délicatesse 

je_vais_mieux_foenkinos Je vais mieux (1)  93352318 La tête de l'emploi 

98434748 Je vais mieux

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19 octobre 2014

Une femme simple - Cédric Morgan

une femme simple_ Grasset - mars 2014 - 176 pages

Quatrième de couverture : 
C’est l’histoire d’une géante qui vécut en Bretagne au XIXème siècle. Sa taille et sa force exceptionnelles troublaient ceux qui la côtoyaient. « Passeuse » héroïque, elle transportait dans sa barque, passagers, animaux et marchandises et sauva plusieurs vies de la noyade.
Une femme simple et mystérieuse qui n’a guère livré ses secrets. Ce roman conte ce qu’aurait pu être sa vie. Et sa vérité.

Auteur : Cédric Morgan vit en Bretagne. Il a publié six romans dont L’Enfant perdu, Le Bleu de la mer, Oublier l’orage.

Mon avis : (lu en octobre 2014)
J'ai emprunté ce livre à la bibliothèque parce que j'avais été attirée par la photo de couverture avec son ciel et cette mer et parce qu'il était question de Bretagne. 
Jeanne le Mithouard fut une figure locale du port du Logeo dans le golfe du Morbihan. C'est à partir des quelques mots présents sur le panneau qui lui rend hommage dans l'impasse qui porte son nom : " Jeanne le Mithouard (1778/1842) , dite "La France", née au Logeo, était batelière-passagère et transportait personnes, marchandises et animaux. Bâtie comme une athlète, vêtue comme un matelot, son instinct, sa force et son courage lui donnèrent l'occasion de sauver plusieurs fois des vies et des cargaisons. Elle reçut en 1837 la médaille d'honneur des sauveteurs en mer." que l'auteur imagine sa vie.
Une femme simple, bonne, courageuse qui prend sa vie en main. Le lecteur découvre le quotidien de la vie de Jeanne, un personnage attachant qui mérite d'être connue.

Seul gros bémol, je n'ai pas aimé l'épisode de sa vie imaginée où elle passe une soirée avec Mademoiselle de Souzenelle, cela fait un peu "plaqué" et cela n'apporte rien à l'histoire... 

Autre avis : Eirann Yvon 

Extrait : (début du livre)
Elle était heureuse le dimanche. Elle se levait à l'aube ainsi que les autres jours, ranimait le feu, réchauffait la soupe, tranchait le pain, se lavait à l'eau du seau puisé la veille. Pourtant il y avait dans l'air une autre regardure que la semaine. Elle revêtait ses habits du dimanche, serrait son tablier de basin, vérifiait les plis de sa coiffe, puis ouvrait l'unique fenêtre pour découvrir, dans la brume impalpable qui ne se distinguait pas des autres matins, l'annonce ce jour-là d'un contentement. Car le dimanche elle avait du temps, du temps pour elle.
Pour se rendre à la messe elle marchait une heure à travers les champs et les bois; cette longue promenade était le prélude à la plénitude de la journée. Depuis toujours elle avait fréquenté l'église Saint-Maur à Brillac car l'ancienne ferme où elle était née et où habitait toujours Mme Le Mithouard, sa mère, ainsi que la maison de Bréhuidic, dévolue à Jeanne, appartenaient à la même trêve, ainsi qu'on appelait en Bretagne les sous-paroisses. De l'une et l'autre habitation, pour rejoindre l'église, il fallait parcourir la même distance, en gros trois quarts de lieue.
Aux jours pluvieux les fidèles arrivaient sur le parvis les pieds trempés qui dans des sabots, des galoches, des souliers; jupes, tabliers, blouses, gilets, vestes et pantalons gouttaient de la pluie reçue. Et dans la nef, sous la chaleur diffusée de l'effort, les habits des pratiquants dégageaient de concert, avant l'offertoire, comme une buée odorante qui se mêlait aux fumerolles de l'encens.
En entrant elle trempait le bout de ses doigts dans l'eau bénite, se signait avant de remonter la courte allée centrale pour se ranger à gauche sur un des bancs réservés aux femmes; elle échangeait deux mots chuchotes avec ses voisines, se retournait pour saluer le rang derrière. Sans quoi on était traitée de fière, ce qui scellait auprès des femmes du pays et notamment au lavoir une forme de proscription.
Toute l'assistance se levait dans un froissement de feuillages quand paraissait l'abbé Lesourd suivi des deux enfants de choeur, l'un portant sur ses mains ouvertes en offrande un lourd missel, l'autre soutenant par une chaînette triple un encensoir.
Jeanne était de très loin la plus grande parmi les fidèles assemblés, et debout au milieu des femmes portant toutes la coiffe du pays vannetais, à deux pans de dentelle en forme de toit, elle figurait l'église ou la tour du château dominant les maisons d'un village.
Elle se levait, s'asseyait, se mettait à genoux en cadence selon la liturgie, elle arborait un air concentré de piété comme les autres. Pourtant elle ne priait pas, ne récitait pas à haute voix les mots tracés dans le livre de messe qu'elle était la seule à tenir ouvert ; et elle y baissait les yeux de temps en temps surtout pour montrer qu'elle savait lire. Ses lèvres formaient les syllabes des répons prononcés en choeur par l'assistance et, pour accompagner les chants, un vague bourdonnement en sortait. Mais en réalité elle était ailleurs.

  Challenge Petit Bac 2014
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"Cercle familiale" (12)

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