n'entre pas dans mon ame Liana Levi - septembre 2014 - 224 pages

Quatrième de couverture : 
Autour du feu, les hommes du clan ont le regard sombre en ce printemps 1940. Un décret interdit la libre circulation des nomades et les roulottes sont à l'arrêt. En temps de guerre, les Manouches sont considérés comme dangereux. D'ailleurs, la Kommandantur d'Angoulême va bientôt exiger que tous ceux de Charente soient rassemblés dans le camp des Alliers. Alba y entre avec les siens dans l'insouciance de l'enfance. À quatorze ans, elle est loin d'imaginer qu'elle passera là six longues années, rythmées par l'appel du matin, la soupe bleue à force d'être claire, le retour des hommes après leur journée de travail... C'est dans ce temps suspendu, loin des forêts et des chevaux, qu'elle deviendra femme au milieu de la folie des hommes.
N'entre pas dans mon âme avec tes chaussures, dit le proverbe : on n'entre pas impunément chez les Tsiganes, ni dans leur présent ni dans leur mémoire Mais c'est d'un pas léger que Paola Pigani y pénètre. Et d'une voix libre et juste, elle fait revivre leur parole, leur douleur et leur fierté.

Auteur : Paola Pigani a grandi en Charente dans une famille nombreuse d'origine italienne. Elle y rencontre la communauté manouche et en particulier une femme ayant été internée au camp des Alliers. Cet épisode méconnu de l'histoire française lui inspire son premier roman. Poète et nouvelliste, Paola Pigani vit aujourd'hui à Lyon où elle partage son temps entre l'écriture et son travail d'éducatrice.

Mon avis : (lu en janvier 2015)
C'est au Café Lecture que j'ai découvert ce livre qui raconte sous forme romancé une histoire vraie. Celle d'Alba et sa famille, des Manouches qui ont été enfermés dans le camp des Alliers près d'Angoulême de l'automne 1940 à mai 1946. Ce sont des nomades et en 1940, on leur interdit de circuler. L'administration leur demande de laisser leurs roulottes et chevaux à l'extérieur du Camp, les Tziganes doivent loger dans des baraquements. Voulait-on les protéger ou les sédentariser de force ? Les conditions sont déplorables et ne s'amélioront pas durant toutes ses années d'internement... Ils ne seront "libérés" qu'en 1946, plus d'un an après la Libération de 1945 !
Le titre de ce livre peut prêter à rire, mais n'a rien de drôle, c'est un proverbe tzigane qui peut se traduire, au sens propre, en : N'entre pas dans ma roulotte avec tes chaussures. La roulotte représente toute l'intimité d'une famille tzigane, lorsqu'on est gadjé (non tzigane), on ne rentre pas dans la roulotte sans y avoir été invitée. 

Soixante-dix ans plus tard, l'auteur a su recueillir le témoignage d'Alba devenue une grand-mère. Avec sa voix d'une enfant de 14 ans, le lecteur découvre le camp avec la mort, la faim, le froid mais ce peuple fier va s'organiser et survivre au jour le jour avec toujours l'espoir de retrouver leur liberté.
Un témoignage très fort et plein d'émotions. 

Pour en savoir un peu plus sur cet épisode historique de la Seconde Guerre Mondiale méconnu : voir ici

Note :  ♥♥♥♥♥

Extrait : (page 17)
1940, Alba a quatorze ans, elle est blonde aux yeux bleus, merveilleux laissez-passer chez les gadjé et les représentants de la police pétainiste, pourrait-on croire. Elle ne sera pas plus épargnée que les siens, mais, après la guerre, on lui accordera plus facilement l’hospitalité ou l’aumône et elle pourra chiner sans être inquiétée.
Avec ses parents, elle vit du théâtre ambulant qui rayonne sur une cinquantaine de kilomètres autour de Saint-Jean-d’Angély, en Charente-Maritime. On la voit souvent en tablier clair et court, une miette de sourire accrochée aux lèvres, assise sur le plancher de la roulotte, les jambes dans le vide. À ses côtés, son père, Louis, ressemble à tous les hommes de ces années-là. Il porte une chemise blanche, une moustache épaisse et une large casquette. Maria, sa mère, a le regard vide, ébloui à perpétuité, elle est aveugle. Elle tient sur les hanches un petit garçon.
Une paix tranquille les habite. Ils sont amoureux, français, lancent des rêves à la volée lors de leurs numéros de saltimbanques.
Comme après chaque spectacle, les parents rangent les costumes, les lanternes et les instruments de musique qui tiennent tous dans une seule malle accrochée à l’arrière de la roulotte. Ce soir, ils ont attiré du monde, mais quand Alba a passé le chapeau au milieu des villageois, elle n’a pas entendu de grelot joyeux, ce tintement de pièces qu’elle est si fi ère d’offrir à son père les jours de bonne fortune.
La guerre est là. Elle existe dans les journaux, au cinéma, dans le poste de TSF qu’un ami de Louis, maraîcher, à qui il prête main-forte les jours de marché, lui fait écouter chez lui. L’exode de milliers de Français en direction de la zone libre les émeut beaucoup. Ils en croisent quelques-uns, hagards, exténués, si peu habitués à vivre sur les routes. Alba et les siens n’ont jamais erré, ne se sont jamais perdus. Le sort de ces gens fuyant la zone occupée renforce pour la première fois leur différence, exalte leur liberté, leur nomadisme. Moins de mépris, de crainte à leur égard dans la population locale, mais très vite les contrôles se resserrent sur eux, balayant cette embellie.
La Gestapo et la police de Vichy exigent leurs carnets anthropométriques pour un oui ou pour un non, accompagnant chaque contrôle de paroles humiliantes. Alba voit son père serrer les dents sous sa moustache, il ne baisse jamais les yeux, pas même le temps de trouver son carnet dans ses poches. Elle comprend ce qu’est un homme fort. Elle prend acte de cette rage muette, cette foi dure et folle qui l’aidera à traverser le plus noir de la guerre.
Alba s’en va glaner du maïs dans les champs, elle y trouve souvent des champignons rosés dont son père raffole, elle sait comment lui redonner le sourire. Sur les chemins de ronces elle emmène ses petits frères cueillir des mûres, des noisettes qu’elle glisse dans un grand fichu attaché autour de sa taille. Dès qu’un moteur se fait entendre, elle apprend aux petits à se faufiler sous les buissons. Ils savent déjà reconnaître le bruit des lourdes berlines de la Gestapo et des véhicules militaires. C’est chose aisée sur ces routes où ne circulent que le camion du laitier, quelques tracteurs, des estafettes. Leur campement est installé depuis de longs mois à Saint-Germain-de-Marencennes, près de Surgères. Depuis qu’elle est enfant, Alba n’a connu que ces routes, allant avec les siens de Charente en Gironde, au gré des travaux agricoles et surtout des vendanges.
Très vite, sur autorité du préfet, des mesures de contrôle et de détention sont prises dans toutes les communes avoisinantes. Les forains, musiciens, saltimbanques de toute sorte, assignés à résidence, tournent sur eux-mêmes, rejouent aux villageois inlassables les mêmes numéros, sans étincelle dans les yeux. Bientôt ils ne se donneront plus du tout en spectacle. Le cinéma ambulant, les cabrioles, la musique, les petites lanternes s’éteignent une à une. Le rapport relatif au décret du 6 avril 1940 précise qu’en période de guerre, la circulation des nomades, des individus errant généralement sans domicile fixe, ni patrie, ni profession effective, constitue, pour la défense nationale et la sauvegarde du secret, un danger qui doit être écarté.
Dans l’été finissant, des rumeurs gagnent les roulottes. On s’affole en silence. Qu’adviendra-t-il d’eux s’ils ne peuvent regagner le Bordelais pour les vendanges ? Les hommes fument et se taisent près du feu qui meurt.
Dans un sursaut d’orgueil, ils se ressaisissent. Depuis la nuit des temps, un or secret dans le sang leur donne la force de résister à tout. Où qu’ils soient, ils ont toujours su se frayer un chemin.

 Challenge Petit Bac 2015 
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Objet (2)

Challenge 6% Rentrée Littéraire 2014 
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