02 septembre 2014

Les fils de rien, les princes, les humiliés - Stéphane Guibourgé

Lu dans le cadre du Prix du Roman Fnac 2014

PRF-jury-08-2014-186

les fils de rien Fayard - août 2014 - 201 pages

Quatrième de couverture : 
Avoir seize ans, avoir vingt ans dans les années quatre-vingt. L'époque est à la rigueur. Des pères vaincus baissent les yeux devant leurs fils. Il s'agit alors de s'échapper, de fuir le mauvais côté du périphérique. Se frayer un chemin à travers les jardins ouvriers à l'abandon. Quitter ses amis, les princes, les humiliés. Kader, Abdou, Jean-Phi. Choisir la vitesse et la violence. Puis, un soir, rejoindre enfin une meute skinhead. Voici la trajectoire d'un fils de rien. Nom de guerre : Falco. Vingt-cinq ans plus tard, retiré du monde, il se souvient, et se fait face. Voici la confession d'un exilé et la quête de ce qui demeure en lui d'humanité et d'espérance.

Auteur : Stéphane Guibourgé a quarante-huit ans. Les fils de rien, les princes, les humiliés est son onzième livre.

Mon avis : (lu en juillet 2014)
C'est le roman que j'ai préféré de la sélection Prix du Roman Fnac 2014.
A quarante-sept ans, le narrateur construit une maison de ses mains pour son fils et se souvient de son passé. Un passé qu'il n'arrive pas à oublier : d'abord voleur de voiture, puis pour fuir la banlieue, il choisit la violence et devient skinhead. Il fait de la prison... 

La narration est parfois difficile à suivre, le narrateur évoque dans le désordre son passé, son présent... J'ai eu parfois du mal à comprendre la chronologie de l'histoire. Les chapitres courts donnent un ton percutant aux propos, la violence du passé s'oppose à l'humanité, à la poésie et aux silences du présent. Cette confession trente ans après est vraiment touchante. 

Extrait : (page 25)
Je voudrais ne plus faire qu'un avec le torrent. Retrouver ce mouvement, les mots qui ont poli les galets. Être capable de creuser un lit profond année après année. Epouser les contours de la vallée. Accepter les obstacles, les éviter sans heurts. Charrier les souvenirs, les remords et les instants de grâce comme des sédiments. Les noyer et cependant rester en vie. Devenir une source. Garder mes bergers solides pour qu'au soir les animaux viennent y boire.
Je ne saurais dire à quel moment de l'existence un endroit devient enfin un refuge. Quel est l'instant où l'on sait que nous avons trouvé notre place. Que nous y trouverons tranquillité, sérénité. A quoi reconnaît-on cet instant ? Je l'ignore. Mais il existe ici un mystère qui me protège.

Voilà ce que je cherche : la fragilité. Le doute. Ne plus jamais me laisser entraîner par ce que j'abrite. La violence, la colère qui rôdent . Le bruit de la chaîne, le bruit de l'anneau, le bruit de l'acier... La barque à peine retenue au ponton dans les lueurs de l'aube.

Challenge 1% Rentrée Littéraire 2014 
challengerl2014_150
4/6

  Challenge Petit Bac 2014
91121022
"Cercle familiale" (8)

Posté par aproposdelivres à 06:20 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags : ,


30 août 2014

Les indomptées - Nathalie Bauer

Lu en partenariat avec les éditions Philippe Rey

book_250 Philippe Rey - août 2014 - 496 pages

Quatrième de couverture :
Au bord de la ruine, deux soeurs, Noélie et Julienne, et leur cousine Gabrielle essaient désespérément de sauver le domaine familial. Leur âge avancé ne leur offrant pas beaucoup de chances d'y parvenir, Noélie décide d'écrire un roman sur sa famille, dans le fol et naïf espoir d'un succès. Entre présent et passé se déroule donc la saga des Randan, propriétaires terriens aveyronnais dont le destin épouse les circonvolutions du XXe siècle : le massacre de la Grande Guerre, la difficile reconstruction et la crise. Rêves de richesse, d'amour ou d'émancipation se réalisent chez les uns, échouent chez les autres. Alors que Noélie est à l'oeuvre, les trois femmes acceptent d'héberger leur nièce Zoé, sans imaginer que cette fille de vingt-quatre ans, dépressive, alcoolique et un brin nymphomane, va bouleverser leur existence.

Auteur : Traductrice de l'italien, docteur en histoire, Nathalie Bauer a publié quatre romans : Zena (2000), Le feu, la vie (2007), Des garçons d'avenir (2011) et Les Indomptées (2014).

Mon avis : (lu en août 2014)
En fin de livre, une note de l'auteur explique que ce roman a été en partie inspiré par l'histoire de sa famille maternelle pour preuve les photos personnelles de l'époque présentes au fil des pages. Ce livre nous raconte l'histoire d'une famille, les Randan, propriétaires terriens en Aveyron depuis la fin du XIXème jusqu'à nos jours. J'ai mis un peu de temps à entrer dans cette histoire. Il faut d'abord comprendre les relations généalogiques qui existent entre les différents personnages, il y a heureusement au début du livre un arbre généalogique de la famille auquel j'ai pu me référer très souvent durant ma lecture.
Les premiers chapitres font de nombreux aller-retour entre le présent et le passé, les dates des deux époques n'étant pas clairement indiquées en tête de chapitre, il faut quelques phrases avant de se repérer...
L'histoire de cette famille est vraiment passionnante, en particulier la partie passée que j'ai préféré. Les différents membres de cette famille ont des caractères différents et sont souvent attachants. 
Autant j'ai eu mis un peu de temps à attaquer ce livre, ensuite j'ai dévoré avec beaucoup de facilité la seconde partie. 

Merci et les éditions Philippe Rey pour cette découverte. 

Autre avis : Keisha 

Extrait : (début du livre)
De son écriture fine, penchée, d’un autre siècle, Noélie reporte dans le registre les dernières dépenses du foyer dont elle constitue l’un des quatre membres – et sans nul doute le plus actif, puisque non seulement elle s’emploie à en préserver l’équilibre par ses talents de gestionnaire, mais elle contribue aussi à sa subsistance à proprement parler, cultivant le potager en dépit de son âge avancé – quand un tremblement secoue l’air, accompagné d’un vacarme de planches brisées, de moteurs emballés et de cris indistincts.
Elle se lève et va ouvrir la fenêtre d’où l’on peut embrasser du regard le rosier grimpant, les arbres centenaires, un tronçon de charmille et les massifs qui ponctuent, tels une bouche et des yeux de couleur, la pelouse centrale en forme d’œuf, à temps pour voir surgir du portillon, à l’autre extrémité, la grande silhouette de son neveu, dont les lèvres s’étirent et se referment sur l’un des rares mots qu’il daigne, ait jamais daigné, prononcer : Taaa-tie ! Taaa-tie !, car, il a beau avoir plus de cinquante ans, il n’est rien d’autre qu’un enfant – un enfant timide, empoté de surcroît.
Mêlées aux aboiements des quatre chiens formant son éternel cortège – quatre bâtards perdus ou peut-être abandonnés, en tout cas soignés et apprivoisés par le quinquagénaire –, ces uniques syllabes produisent à présent assez de bruit pour parvenir aux oreilles de Gabrielle, la doyenne, qui souffre pourtant de surdité ; aussi, détournant la tête de son ouvrage en tricot (un burnous destiné à un arrière-petit-neveu dont on n’a jamais vu que la photo), elle demande à sa cousine de quoi il s’agit exactement. Trop tard : Noélie s’est engouffrée dans l’entrée et réapparaît déjà à l’extérieur, menue dans son pantalon et son pull-over, le crâne surmonté d’un chignon blanc pareil au poing d’un marionnettiste qui la maintiendrait bien droite.
Taaa-tie ! Taaa-tie ! continue de crier l’homme, un bras tendu vers le portillon dont les croisillons découpent en figures géométriques le chemin et les bâtiments de ferme, ainsi que la petite route au-delà, si bien que Noélie doit multiplier les injonctions au calme avant de le précéder vers l’origine du vacarme, l’une des deux étables, plus précisément la grange dont elle est coiffée. Au pied de la rampe qui mène à celle de droite, un tracteur ronfle devant son chargement de foin, et l’on entend à l’intérieur du bâtiment des voix reconnaissables à leur accent et à leur timbre : celles de Roger, le fermier, et de ses deux fils trentenaires qui lui apportent volontiers de l’aide aux périodes de gros travaux, labours, moisson, ensilage ou encore fenaison, comme en ce mois de mai 1987.

Challenge 1% Rentrée Littéraire 2014 
challengerl2014_150
3/6

 

Posté par aproposdelivres à 16:50 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags : ,

28 août 2014

Je vais mieux - David Foenkinos

Lu en partenariat avec les éditions Folio

je vais mieux je_vais_mieux_foenkinos je_vais_mieux 

Folio - mai 2014 - 384 pages

Gallimard - janvier 2013 - 339 pages

Grand Livre du mois - décembre 2012 - 330 pages

Quatrième de couverture :
« 
Un jour, je me suis réveillé avec une inexplicable douleur dans le dos. Je pensais que cela passerait, mais non. J'ai tout essayé... J'ai été tour à tour inquiet, désespéré, tenté par le paranormal. Ma vie a commencé à partir dans tous les sens. J'ai eu des problèmes au travail, dans mon couple, avec mes parents, avec mes enfants. Je ne savais plus que faire pour aller mieux... Et puis, j'ai fini par comprendre.»

Auteur :  Romancier, scénariste et musicien, David Foenkinos est né en 1974. Il a publié Entre les oreilles (2002), Inversion de l’idiotie (2002), Le potentiel érotique de ma femme (2004) et Qui se souvient de David Foenkinos ? (2007), Nos séparations (2008), La délicatesse (2009), Les souvenirs (2011), Je vais mieux (2013), La tête de l'emploi (2014).

Mon avis : (lu en août 2014)
J'ai accepté de recevoir ce livre en partenariat avec Folio pensant ne pas l'avoir lu... Je le prends donc pour les vacances, format facile pour la plage. Je le lis assez facilement mais à deux reprises je m'interroge, je découvre deux passages que j'ai l'impression d'avoir déjà lu... Sans doute dans ma dernière lecture de l'auteur avec La tête de l'emploi... Erreur, étant déconnectée (d'internet) pendant 3 semaines je n'ai découvert qu'à mon retour que j'avais finalement déjà lu ce livre (en juin 2013) et que mon billet ne reflète pas du tout le ressenti que j'ai eu cet été...
(juin 2013) : « Une lecture plaisante et facile, une écriture fluide et pleine d'humour. Le personnage central est attachant et j'ai pris du plaisir à suivre son parcours. »
Cet été : Cette lecture a été facile mais elle m'a agacée... la plainte continue autour du mal de dos du narrateur ne m'a pas touchée... la plage n'était pas l'endroit idéal pour découvrir ce livre... Cela ne m'empêchera pas de lire le nouveau livre de l'auteur "Charlotte" qui vient de sortir.

Merci Anna et les éditions Folio pour ce partenariat.

Extrait : (début du livre)
On sait toujours quand une histoire commence. J’ai immédiatement compris que quelque chose se passait. Bien sûr, je ne pouvais pas imaginer tous les bouleversements à venir. Au tout début, j’ai éprouvé une vague douleur ; une simple pointe nerveuse dans le bas du dos. Cela ne m’était jamais arrivé, il n’y avait pas de quoi s’inquiéter. C’était sûrement une tension liée à l’accumulation de soucis récents.

Cette scène initiale s’est déroulée un dimanche après-midi ; un de ces premiers dimanches de l’année où il fait beau. On est heureux de voir le soleil, fût-il fragile et peu fiable. Ma femme et moi avions invité un couple d’amis à déjeuner, toujours
le même couple finalement : ils étaient à l’amitié ce que nous étions à l’amour, une forme de routine. Enfin, un détail avait changé. Nous avions déménagé en banlieue dans une petite maison avec un jardin. On était tellement fiers de notre jardin. Ma femme y plantait des rosiers avec une dévotion quasi érotique, et je comprenais qu’elle plaçait dans ces quelques mètres carrés de verdure tous les espoirs de sa sensualité. Parfois je l’accompagnais près des fleurs, et nous éprouvions comme des soubresauts de notre passé. Nous montions alors dans la chambre, afin de retrouver nos vingt ans pendant vingt minutes. C’était rare et précieux. Avec Élise, il y avait toujours des instants volés à la lassitude. Elle était tendre, elle était drôle, et j’admettais chaque jour à quel point j’avais été formidable de faire des enfants avec elle.

Quand je revins de la cuisine, portant le plateau sur lequel j’avais disposé quatre tasses et du café, elle demanda :
« Ça va ? Tu n’as pas l’air bien.
— J’ai un peu mal au dos, c’est rien.
— C’est l’âge… » souffl a Édouard, avec ce ton ironique qui était inlassablement le sien.
J’ai rassuré tout le monde. Au fond, je n’aimais pas qu’on s’intéresse à moi. En tout cas, je n’aimais pas être le sujet d’une discussion. Pourtant, il était impossible de faire autrement ; je continuais à ressentir comme de légères morsures dans le dos. Ma femme et nos amis poursuivaient leur conversation, sans que je puisse en suivre le cours. Totalement centré sur la douleur, j’essayais de me rappeler si j’avais commis quelque effort particulier ces derniers jours. Non, je ne voyais pas. Je n’avais rien soulevé, je n’avais pas fait de faux mouvement, mon corps n’avait pas été soumis à un quelconque hors-piste qui aurait pu provoquer la douleur actuelle. Dès les premières minutes de mon mal, j’ai pensé que cela pouvait être grave. Instinctivement, je n’ai pas pris à la légère ce qui m’arrivait. Était-on conditionné de nos jours à prévoir toujours le pire ? J’avais tant de fois entendu des histoires de vies saccagées par la maladie.

Déjà lu de cet auteur : 

les_souvenirs Les souvenirs la_d_licatesse_folio  La délicatesse 

je_vais_mieux_foenkinos Je vais mieux (1)  93352318 La tête de l'emploi 

Challenge Petit Bac 2014
91121022
"Verbe" (10)

Posté par aproposdelivres à 07:54 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
Tags : ,

27 août 2014

Dans le jardin de l'ogre - Leïla Slimani

Lu dans le cadre du Prix du Roman Fnac 2014

PRF-jury-08-2014-186

product_9782070146239_195x320 Gallimard - août 2014 - 224 pages

Quatrième de couverture : 
« Une semaine qu'elle tient. Une semaine qu'elle n'a pas cédé. Adèle a été sage. En quatre jours, elle a couru trente-deux kilomètres. Elle est allée de Pigalle aux Champs-Élysées, du musée d'Orsay à Bercy. Elle a couru le matin sur les quais déserts. La nuit, sur le boulevard Rochechouart et la place de Clichy. Elle n'a pas bu d'alcool et elle s'est couchée tôt. 
Mais cette nuit, elle en a rêvé et n'a pas pu se rendormir. Un rêve moite, interminable, qui s'est introduit en elle comme un souffle d'air chaud. Adèle ne peut plus penser qu'à ça. Elle se lève, boit un café très fort dans la maison endormie. Debout dans la cuisine, elle se balance d'un pied sur l'autre. Elle fume une cigarette. Sous la douche, elle a envie de se griffer, de se déchirer le corps en deux. Elle cogne son front contre le mur. Elle veut qu'on la saisisse, qu'on lui brise le crâne contre la vitre. Dès qu'elle ferme les yeux, elle entend les bruits, les soupirs, les hurlements, les coups. Un homme nu qui halète, une femme qui jouit. Elle voudrait n'être qu'un objet au milieu d'une horde, être dévorée, sucée, avalée tout entière. Qu'on lui pince les seins, qu'on lui morde le ventre. Elle veut être une poupée dans le jardin de l'ogre. »

Auteur : Leïla Slimani est née en 1981 à Rabat (Maroc). Elle vit à Paris. Dans le jardin de l'ogre est son premier roman. 

Mon avis : (lu en juillet 2014)
Après avoir lu le premier, seul auteur que je connaissais, j'ai décidé de classer les livres restants dans l'ordre du nombre de pages croissants (et pourquoi pas...) C'est donc le deuxième livre de la sélection que j'ai lu. 
Adèle, journaliste, est une femme mariée à Richard, un médecin, mère de Lucien, un petit garçon de trois ans. Une famille qui vit apparement heureuse. Mais la jeune femme cache un lourd secret : elle ne peut pas s'empêcher de draguer d'autres hommes et d'assouvir ses fantasmes. Lorsque Richard découvre l'addiction d'Adèle, il quitte Paris pour la Normandie, il décide de ne pas quitter sa femme mais espère réussir à la guérir. N'ayant plus de travail, Adèle reste au foyer pour s'occuper de la maison et de leur fils.
Je n'ai vraiment pas aimé ce livre que j'ai pourtant lu facilement. Je n'ai pas eu de sympathie pour ni pour Adèle, ni pour Richard. Lauren, l'amie d'Adèle, est le seul personnage que j'ai trouvé intéressant mais l'auteur l'a seulement survolé... J'ai trouvé cette histoire caricaturale, et la conclusion qui se termine en queue de poisson et laisse le lecteur en plan m'a horripilée... 
En finalisant ce billet, j'ai découvert que ce livre était un premier roman et que l'auteur était marocaine. Le sujet du livre est sans doute assez audacieux... mais pour ma part, la rencontre ne s'est pas faite...

Extrait : (début du livre)
Une semaine qu’elle tient. Une semaine qu’elle n’a pas cédé. Adèle a été sage. En quatre jours, elle a couru trente-deux kilomètres. Elle est allée de Pigalle aux Champs-Élysées, du musée d’Orsay à Bercy. Elle a couru le matin sur les quais déserts. La nuit, sur le boulevard Rochechouart et la place de Clichy. Elle n’a pas bu d’alcool et elle s’est couchée tôt.
Mais cette nuit, elle en a rêvé et n’a pas pu se rendormir. Un rêve moite, interminable, qui s’est introduit en elle comme un souffle d’air chaud. Adèle ne peut plus penser qu’à ça. Elle se lève, boit un café très fort dans la maison endormie. Debout dans la cuisine, elle se balance d’un pied sur l’autre. Elle fume une cigarette.
Sous la douche, elle a envie de se griffer, de se déchirer le corps en deux. Elle cogne son front contre le mur.
Elle veut qu’on la saisisse, qu’on lui brise le crâne contre la vitre. Dès qu’elle ferme les yeux, elle entend les bruits, les soupirs, les hurlements, les coups. Un homme nu qui halète, une femme qui jouit. Elle voudrait n’être qu’un objet au milieu d’une horde, être dévorée, sucée, avalée tout entière. Qu’on lui pince les seins, qu’on lui morde le ventre. Elle veut être une poupée dans le jardin d’un ogre.
Elle ne réveille personne. Elle s’habille dans le noir et ne dit pas au revoir. Elle est trop nerveuse pour sourire à qui que ce soit, pour entamer une conversation matinale. Adèle sort de chez elle et marche dans les rues vides. Elle descend les escaliers du métro Jules-Joffrin, la tête basse, nauséeuse. Sur le quai, une souris court sur le bout de sa botte et la fait sursauter. Dans la rame, Adèle regarde autour d’elle. Un homme dans un costume bon marché l’observe. Il a des chaussures pointues mal cirées et des mains poilues. Il est laid. Il pourrait faire l’affaire. Comme l’étudiant qui tient sa copine enlacée et lui dépose des baisers dans le cou. Comme le cinquantenaire debout contre la vitre qui lit sans lever les yeux vers elle.
Elle ramasse sur le siège en face d’elle un journal daté d’hier. Elle tourne les pages. Les titres se mélangent, elle n’arrive pas à fixer son attention. Elle le repose, excédée. Elle ne peut pas rester là. Son cœur cogne dans sa poitrine, elle étouffe. Elle desserre son écharpe, la fait glisser le long de son cou trempé de sueur et la pose sur un siège vide. Elle se lève, ouvre son manteau. Debout, la main sur la poignée de la porte, la jambe secouée de tremblements, elle est prête à sauter.
Elle a oublié le téléphone. Elle se rassoit, vide son sac, fait tomber un poudrier, tire sur un soutien-gorge dans lequel ses écouteurs se sont emmêlés. Pas prudent ce soutien-gorge, songe-t-elle. Elle n’a pas pu oublier le téléphone. Si elle l’a oublié, elle devra retourner à la maison, trouver une excuse, inventer quelque chose. Et puis, non, il est là. Il a toujours été là mais elle ne l’a pas vu. Elle range son sac. Elle a l’impression que tout le monde la regarde. Que toute la rame se moque de sa panique, de ses joues brûlantes. Elle ouvre le petit téléphone à clapet et rit en voyant le premier nom.
Adam.
De toute façon, c’est fichu. Avoir envie, c’est déjà céder. La digue est rompue. À quoi servirait de se retenir ? La vie n’en serait pas plus belle. À présent, elle réfléchit en opiomane, en joueuse de cartes. Elle est si satisfaite d’avoir repoussé la tentation pendant quelques jours, qu’elle en a oublié le danger. Elle se lève, soulève le loquet poisseux, la porte s’ouvre.
Station Madeleine.

Challenge 1% Rentrée Littéraire 2014 
challengerl2014_150
2/6

  Challenge Petit Bac 2014
91121022
"Lieu" (10)

Posté par aproposdelivres à 06:15 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
Tags : , ,

26 août 2014

La part des nuages - Thomas Vinau

Lu dans le cadre du Prix du Roman Fnac 2014

PRF-jury-08-2014-186

la part des nuages_ Alma éditeur - août 2014 - 120 pages

Quatrième de couverture : 
Tout va vient, la mer est calme, Joseph, 37 ans, mène sa barque comme il peut. Comme tout le monde. Atteindre le soir, le lendemain. La fin du mois. Les prochains congés. Finalement rien n’a changé depuis l’enfance. Si ce n’est qu’il n’est plus un enfant, qu’il en a un, Noé, et que le bateau prend l’eau. La mère de l’enfant s’en va puis l’enfant à son tour – le temps des vacances.
Joseph déboussolé prend le maquis. ( Attention : spoiler) Le baron perché se serait réfugié dans son arbre, Alexandre le Bienheureux dans son lit, Robinson dans la boue de ses sangliers. Joseph,  lui, commence par grimper dans la cabane qu’il a construite dans un arbre du jardin. Object : ranimer ses rêves. Puis il découvre un second refuge : les autres, leurs histoires, leur présence ; celles d’une jeune fille et d’un clochard notamment. Avec l’obstination placide d’une tortue qui cherche sa première fleur de pissenlit,  Joseph traverse la nuit, essuie l’orage. Victorieux, décrotté, prêt à tout.

Auteur : Thomas Vinau est né en 1978 à Toulouse. Il vit au pied du Luberon à Pertuis. Ses deux premiers romans sont Nos cheveux blanchiront avec nos yeux et Ici ça va.

Mon avis : (lu en juillet 2014)
J'ai déjà lu deux livres de cet auteur et lorsque ce livre m'a été envoyé dans le cadre du Prix du Roman Fnac 2014, j'étais ravi de le découvrir et c'est par lui que j'ai commencé la lecture des 5 livres envoyés.
C'est l'histoire de Joseph, 
un père qui gère le quotidien tout en s'occupant seul de Noé son jeune fils depuis que la maman a quitté le foyer. Ses journées sont rythmées grâce à la présence de Noé, il est son pilier, son équilibre. Mais un jour, la maman vient chercher Noé pour une semaine de vacances et Joseph se retrouve seul chez lui, déboussolé... 

J'ai consciemment masqué une partie de la quatrième de couverture qui en dit beaucoup trop...
Le style de l'auteur est très particulière, il utilise des
 phrases courtes de quelques mots, parfois sans verbe. Il donne ainsi une série d'impression avec beaucoup de poésie sur la nature qui l'entoure, sur ses sentiments...
J'ai été touché par ce personnage plein d'amour pour son enfant et qui vit difficilement son absence.
J'ai donné un 7/10 à ce livre, peut-être un peu trop mélancolique à mon goût.

 

Extrait : (début du livre)
Ce jour là ne fut le jour de rien. Justement. Pourtant il n'était pas pire que les autres. Pas de changement notable. Pas d'évènement. Aucune surprise naissante. Aucun début. Aucune fin. Aucun rebondissement. Rien de flagrant, si ce n'était sa concordance tiède avec hier et demain. Lui, ne s'est pas levé transformé en cafard. Personne ne venait de mourir. Il n'a pas décidé de changer quelque chose. Ni de faire comme avant. Ni de regarder autrement. Ni de regarder autre chose. Il s'est levé avec le jour. Il a suivi l'ascension graduée de la lumière. Il a couru derrière. Il a fait ce qu'il avait à faire. Conservé ce qui pouvait être conservé. Protégé les siens. Fait les courses. Ravalé ses insultes. Mis un pied devant l'autre. Il a été un homme. Un peu pénible. Un peu bon. Il ne fut ni honteux ni fier. Fatigué. Comme chaque soir. A l'abri comme chaque soir. Plutôt content que les choses se passent normalement.

[...]

Le jour est une pente que tout le monde dévale. Les nuages cavalent dru dans le ciel. Le vent fouette leurs flancs. Leurs ombres galopent sur les collines, enjambent les plaines, avalent la lumière. Ça bouge au-dessus de nos têtes. C’est la grande lessive bleue et le créateur de l’univers est une femme de ménage. Il faudrait s’ouvrir le crâne comme une boîte de conserve. S’enfoncer l’horizon dans les yeux. Avaler les glaces du ciel. Il faudrait passer une serpillière de neige dans son ventre. Que la brise arrache les peaux mortes. Qu’on monte comme une particule d’eau stratosphérique dans la chaleur de l’aube. Comme une araignée dans une bulle. Qu’on passe son coeur au Karcher de la lumière, il faudrait retourner là-haut, dans les nuages. 

 

Challenge 1% Rentrée Littéraire 2014 
challengerl2014_150
1/6

Challenge Petit Bac 2014
91121022
 
"Couleur" (10)

Déjà lu du même auteur : 

2013-11-12_152629 Ici ça va nos cheveux Nos cheveux blanchiront avec nos yeux 

Posté par aproposdelivres à 06:54 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags : ,


08 août 2014

La Cité de la joie – Dominique Lapierre

La_cite_de_la_joie_RL_1985 la_cit__de_la_joie_ldp 2013_07_31_093818 La_cite_de_la_joie_RL_1992 La_cite_de_la_joie___pocket La_cite_de_la_joie___pocket2000

Robert Laffont – janvier 1985 - 501 pages

Livre de Poche – mai 1987 - 602 pages

France Loisirs – janvier 1992 – 544 pages

Robert Laffont – septembre 1992 -

Pocket – décembre 1999 - 639 pages

Pocket – septembre 2000 – 639 pages

Quatrième de couverture : 
40 millions de lecteurs.
31 éditions internationales.
170 000 lettres de lecteurs enthousiastes.
Une superproduction cinématographique.
Une presse mondiale unanime.

LA CITÉ DE LA JOIE est un chant de fraternité et d'amour adressé au peuple le plus déshérité de la planète, en même temps qu'un reportage déchirant, un document unique sur la capacité des hommes à triompher de la souffrance, de la misère et du malheur. 

Auteur : Né en 1931, journaliste grand reporter à Paris Match il est aussi écrivain. Il a écrit plusieurs best-sellers internationaux avec Larry Collins.
En 1981, il rencontre Mère Térésa. C'est après cette rencontre qu'il écrira en 1985 : La cité de la joie. Ouvrage traduit en 30 langues qui sera porté à l'écran en 1992.
A son retour en France il fonde l'association "Action pour les enfants des lépreux de Calcutta" dont le but est de soutenir financièrement l'oeuvre de : James Stevens. Il continue ses actions humanitaires en 1997-1998-1999 par le lancement de 3 bâteaux dispensaire pour soigner les habitants de 57 îles du Golfe du Bengale, au large du Delta du Gange et du Brahmapoutre. En 2000/2001 il lance et inaugure : une clinique à Bhopal. 

Mon avis : 
C'est un livre que j'ai lu et relu de nombreuses fois. La Cité de la Joie, c'est le nom d'un bidonville de Calcutta et à travers l'histoire de différents personnages, le lecteur est plongé dans un monde extraordinaire.
C'est un livre qui m'a beaucoup marqué, il est incroyable de voir tant de joie et de sourires, d'humanité, de solidarité, d'amour et de fraternité dans un bidonville où le quotidien n'est que misère, saleté, pauvreté et difficulté...
Un livre bouleversant et une formidable leçon de vie. 

la-cite-de-la-joie_pics_500

En 1992, le livre a été adapté au cinéma par Roland Joffé avec avec Patrick Swayze. Je n'ai pas retrouvé dans le film tout ce que la lecture du livre avait pu me faire ressentir... 

 

Souvenirs_souvenirs

 

 

 

Posté par aproposdelivres à 06:25 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : ,

31 juillet 2014

Et je prendrai tout ce qu'il y a à prendre - Céline Lapertot

et je Viviane Hamy - janvier 2014 - 187 pages

Quatrième de couverture : 
Quand la souffrance dépasse l'entendement, ne reste qu'une solution : tuer pour exister. Charlotte a tenu le choc. Elle a gardé le silence, jusqu'au jour... Voici l'histoire d'une inhumanité honteuse, intime, impossible à dire. Dans une lettre adressée au juge devant lequel elle répondra de ses actes, Charlotte, Antigone moderne et fragile, pousse le cri qui la libérera... peut-être.

Auteur : Céline Lapertot est professeur de français. Elle a 27 ans et n'a pas cessé d'écrire depuis l'âge de neuf ans. Et je prendrai... bouleverse son lecteur par la tension dramatique qui en émane et par la justesse des émotions qu'il exprime.

Mon avis : (lu en juillet 2014)
Un livre coup de poing... Je le savais, ayant entendu parler du livre à la Grande Librairie (rubrique : Choix des libraires), mais malgré cela, j'ai été cueillie...
« Je suis ce que j’ai fait. J’ai dix-sept ans, et j’ai tué. », voici ce qu'écrit Charlotte au début de la longue lettre qu'elle destine au juge et où elle raconte son parcours.
Cette adolescente vit un cauchemar depuis 10 ans. A l'âge de 7 ans, elle a osé défier du regard son père qui s'en prenait comme toujours à sa mère devenue résignée et soumise. La sanction tombe : elle ne dormira plus jamais dans sa jolie chambre mais dans la cave humide et froide en compagnie des sacs de pommes de terre, des souris. 
Lorsque ses grands-parents viennent à la maison, ils ne voient rien. Ni la souffrance de la mère qui laisse le père s'en prendre à elle-même et à Charlotte... Ni le regard plein de peur de Charlotte qui espère pourtant pouvoir être sauvé. 
Ce que Charlotte vit est indicible, aux questions d'un professeur, de la CPE ou de l'assistante sociale, elle n'a qu'une réponse : le silence. Elle n'arrive pas à mettre des mots sur ce qu'elle vit au fond de sa cave.
C'est donc sa confession manuscrite que le lecteur découvre, elle raconte années par années son martyre et l'auteur dans un style fluide et efficace arririve à donner une certaine tension à ce récit bouleversant. Sans pathos, elle évoque la maltraitance, le lecteur est pris d'empathie pour Charlotte qui pourtant se décrit sans concession. Surprenant et bouleversant.

 

Extrait : (début du livre)
J’ai dix-sept ans.
Je m’appelle Charlotte.
Je suis ce qu’on appelle communément une adolescente, mais il y a un contraste saisissant entre la juvénilité de mes traits et l’absence de candeur qu’exprime ma perception de la vie. Je connais le néant, l’obscurité, j’ai vu ce que la vie a de plus sombre. Pourtant, mes jambes me portent encore, solides sur cette terre dont j’ai été trop longtemps maintenue éloignée. Les gens
ont évolué sans moi pendant dix ans ; il faudra dorénavant compter avec moi.
J’écris parce que d’ici quelques jours tout le monde s’intéressera à moi. À mon histoire. À mes failles. À mes silences. J’écris parce que nul n’échappe aux mots. Ils sont aussi puissants que ma main armée lorsqu’elle a frappé. Mes mots sont tout ce qu’il me reste après ma bataille. Ils sont mon atout, ma passerelle vers la lumière.
J’écris ce que je suis.
Je mesure exactement un mètre soixante-quatre et je me targue d’être plus grande que ma mère – une petite femme éternellement confinée dans son obscurité. Mon physique est banal, sans particularité, et je ne crois pas avoir un jour allumé la moindre flamme dans le regard des garçons que je côtoyais. Je n’ai jamais eu le droit de les fréquenter, ces jeunes mâles attirés par un pulpeux que je ne possède pas. Un seul. Un seul d’entre eux et ce fut ma condamnation.
Ou ma libération.
Ma poitrine est plate. Elle n’inspire pas la confiance qu’inspirent les rondeurs. J’ai la maigreur des jeunes filles qui ignorent encore que la nourriture n’est pas uniquement constituée d’idées et de littérature. Il ne m’appartient pas d’épiloguer sur ma beauté, mais je devine la pâleur de mes poignets sous mon pull trop large, ma peau ternie par le manque de lumière qui baigne mon intérieur. J’étais noiraude et insignifi ante, jusque dans ma façon de déambuler. J’étais une ombre qui se mouvait le long des couloirs du lycée. Une ombre parmi  d’autres ombres qu’on ne remarquera jamais. Je suis une carpe qui a conscience d’être une carpe. Et je désire pardessus tout m’échapper du bassin où je surnage.
J’écoute mes camarades parler de leurs petits problèmes existentiels mais tout le mépris qu’ils m’inspirent ne franchit jamais les portes de mon âme. Ils sont trop occupés, mes camarades lycéens de dix-sept ans, à s’observer le nombril. Trop occupés à s’extasier devant la vigueur de leurs muscles et à toucher le grain si doux de leur peau pour percevoir, que dis-je, entrapercevoir, immobiles dans leur petite bulle au confort étriqué, ce qu’a été l’enfer de mon existence.
Ils vivent leur vie d’adolescents, voilà tout. Cette vie qui n’est pas la mienne. Ce paradoxe d’un âge où nous sommes à la fois puérils et lucides. Ces dix-sept ans qui font de nous des êtres capables de sentir le monde – ses failles et ses grandeurs – mais qui nous offrent encore la possibilité de garder un pied dans l’enfance.
Sauf que je ne suis pas ainsi.
J’ai dix-sept ans, et j’ai tué.

 Challenge Petit Bac 2014
91121022
"Verbe" (10)

 

92737225_o
Challenge Rentrée Hiver 2014

Posté par aproposdelivres à 06:22 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags :

16 juillet 2014

Le cœur régulier - Olivier Adam

Lu dans le cadre du Challenge
 
"Ecoutons un livre"
_coutons_un_livre

le coeur régulier_audio le_coeur_r_gulier le coeur régulier_p

Audiolib - février 2011 - 5h11 - Lu par Christine Boisson

Editions de l’Olivier – août 2010 – 231 pages

Points - août 2011 - 216 pages

Quatrième de couverture : 
« De loin, on ne voit rien », disait souvent Nathan. Depuis la mort de ce frère tant aimé, Sarah se sent de plus en plus étrangère à sa vie. En plein désarroi, elle se réfugie dans un village japonais où Nathan disait avoir trouvé la paix, auprès d’un certain Natsume. Sarah espère se rapprocher ainsi de ce frère disparu. Mais c’est sa propre histoire qu’elle va redécouvrir, non sans périls.
Dans ce roman qu’on pourrait dire impressionniste, Olivier Adam scrute les plus infimes mouvements du cœur tout en posant les grandes questions qui dérangent…
Il fallait beaucoup de finesse pour déplier la délicate étoffe des sentiments qui liaient Sarah à son frère Nathan. L’interprétation de Christine Boisson restitue à merveille la complexité de ces émotions qui affleurent à peine à la conscience.

Auteur : Olivier Adam est né en 1974. Après avoir grandi en banlieue et vécu à Paris, il s’est installé à Saint-Malo. Il est l’auteur de nombreux livres souvent primés, dont Passer l’hiver (Goncourt de la nouvelle 2004), À l’abri de rien, (prix France Télévisons 2007 et prix Jean-Amila-Meckert 2008), Des vents contraires (Prix RTL-Lire 2009).

Lecteur : Christine Boisson ne craint pas les textes, les réalisateurs ou metteurs en scène exigeants. Elle fut Cora dans Extérieur nuit, de Jacques Bral, Ida, dans Identification d’une femme, d’Antonioni, joua Racine sous la direction de Roger Planchon et Harold Pinter, sous celle de l’auteur. D’indiscutables gages d’excellence.

Mon avis : (écouté en juillet 2014)
Sarah a une vie bien réglée, mariée, mère de deux adolescents, une belle maison et un travail. Mais son frère, Nathan, s'est tué dans un accident de voiture et lorsque qu'elle apprend le drame, Sarah ne peut s'empêcher de penser : « il l’a fait exprès ». Car Nathan a toujours été un jeune homme instable. Pendant l'enfance et l'adolescence, Sarah et Nathan étaient très proches et Sarah se reproche le geste de son frère, elle s'est peu à peu éloignée de lui. Dans ce livre, Sarah nous raconte sa fuite au Japon sur les pas de son frère. Elle se retrouve dans un petit village japonais situé au pied de falaises. Nathan y avait rencontré Natsume, un ancien policier qui sauve des vies.
Je n'ai pas autant apprécié cette écoute que ma lecture du livre papier. J'ai d'abord eu du mal à m'habituer à la lectrice dont le ton ne m'était pas agréable. Ensuite, même en connaissant l'histoire, j'ai eu du mal à distinguer par l'oreille les noms des personnages japonais, il faudra que je relise ce livre sous forme papier...

Extrait : (début du livre)
C'est une nuit sans lune et c'est à peine si l'on distingue l'eau du ciel, les arbres des falaises, le sable des roches. Seules scintillent quelques lumières, de rares fenêtres allumées, une dizaine de lampadaires le long de la plage, deux autres aux abords du sanctuaire, le néon d'un bar, un distributeur de boissons, myriade de canettes multicolores sous l'éclairage cru. Plus grand monde ne s'attarde à cette heure. La fin de l'été a ravalé les touristes, les dernières cigales crissent dans les jardins de la pension, nous sommes fin septembre mais il fait encore tiède. Par la baie entrouverte monte la rumeur du ressac. S'y mêlent le froissement des feuilles, le balancement des bambous, les craquements des cèdres. Les singes se sont tus peu après la tombée du jour, tout à l'heure ils hurlaient de panique, puis l'obscurité a tout recouvert et ils ont renoncé. Je rentrais des falaises par ce chemin sinueux que j'emprunte depuis déjà six jours. Sous la voûte des grands arbres où se croisaient les premières chauves-souris et les dernières buses, au milieu des fougères et des tapis de mousse, je longeais des lanternes déjà familières, des rosa rugosa encore fleuris des camélias aux feuilles luisantes, des érables encore verts, des maisons de bois par les fenêtres desquelles se devinaient des mobiliers à ras du sol, des cloisons de papier, l'écru blond des tatamis. Il n'était pas sept heures, mais déjà des repas s'y préparaient, répandaient leurs parfums moites de bouillon et d'algues, de thé vert et de soja. Trois gamins en tenue de base-ball me suivaient en bavardant, la batte sur l'épaule. Ils ont bifurqué dans mon dos sans que je m'en aperçoive, quand je me suis retournée il n'y avait plus personne, j'aurais aussi bien pu avoir été filée par des fantômes. Arrivée à la pension, je me suis installée près des fenêtres, accroupis autour d'une table en bois laqué nous n'étions que cinq à dîner, Katherine, moi-même et trois Japonais : un couple élégant et silencieux, tous deux vêtus de kimonos sobres et parfaitement coupés, visages aux traits si fins qu'on les aurait dits échappés d'un film, d'une photo. Et, légèrement en retrait, un homme d'une cinquantaine d'années, costume anthracite sur chemise claire, dont la bouche arborait en permanence une cigarette entièrement blanche. Il les sortait d'un paquet souple et bleu ciel et ne s'interrompait que pour avaler quelques bouchées ou boire une gorgée de bière d'une longueur inhabituelle, comme s'il tentait de vider son verre en un seul trait.

 

Déjà lu du même auteur :

a_l_abris_de_rien_p A l'abri de rien    falaises Falaises  
 Des_vents_contrairesDes vents contraires  je_vais_bien_ne_t_en_fait_pas_p Je vais bien, ne t'en fais pas
 le_coeur_r_gulier  Le cœur régulier    kyoto_limited_Express  Kyoto Limited Express  

a_l_ouest_p  A l'ouest  les_lisi_res Les lisières 91573026 Comme les doigts de la main 



Posté par aproposdelivres à 06:27 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
Tags : , ,

12 juillet 2014

Le bonheur n'est pas un sport de jeune fille - Elise Tielrooy

Lu en partenariat avec les éditions Belfond

 

9782714457769FSBelfond - mai 2014 - 378 pages

Présentation éditeur : 
Dans un centre de thalasso breton, une comédie pétillante et cocasse, où le bonheur fait changer de peau. Dans un centre de thalasso qui sent bon le chlore et les algues, les clients croient être venus pour une cure de détente... Tous comptent oublier leur quotidien et leurs vergetures dans l'intimité des cabines surchauffées ; tous espèrent trouver la beauté grâce à des mains suaves et à la nourriture pour futurs minces. Tous sont prêts à ne plus s'occuper que d'une chose : leur corps. Mais Guillemette, masseuse de 22 ans, va voir son passé ressurgir et mettre un joyeux désordre dans le bel équilibre des soins, entamant au passage bien des défenses et fragilisant les curistes les plus résistants. Mona, Victor, Iris, Claudine ou encore Thomas... Tous seront secoués, tous seront transformés, pour le pire comme pour le meilleur. Car le bonheur n'est pas un sport de jeune fille. Une comédie pétillante et cocasse, où le bonheur fait changer de peau.

Auteur : Élise Tielrooy est comédienne. Le bonheur n'est pas un sport de jeune fille est son premier roman. La saison 4 de la série Mes amis, mes amours, mes emmerdes, dans laquelle elle occupe un des rôles-titres, est en cours de tournage.

Mon avis : (lu en juillet 2014)
Ce livre m'a d'abord été proposé avant le Salon du Livre 2014 à l'occasion d'une rencontre auteurs blogueurs auquelle l'auteur participait. Comme c'était deux mois avant la parution du livre, je l'avais reçu imprimé sur une pile de feuille A4 non relié, pas très facile à lire sous cette forme ! J'attendais donc la parution du livre et l'envoi des éditions Belfond pour m'y plonger.

L'histoire se déroule dans un centre de thalassothérapie de luxe en Bretagne : Cyril le réceptionniste est là pour accueillir les clients, Guillemette est une jeune masseuse de 22 ans, Marion et Thomas sont venus en couple pour se retrouver après la naissance de leur troisième enfant, Claudine a gagné son week-end de thalasso, caissière, épouse et mère dévouée à plein temps, elle se retrouve propulsée dans un monde qui lui est vraiment inconnu, Mona, veuve septuagénaire, est une cliente habituelle, Victor, son fils, homme d'affaires avisé, cherche à obtenir de sa part le financement d'une nouvelle affaire... Voilà quelques uns des nombreux personnages qui vont se croiser dans ce lieu qui invite à la détente. Et pourtant, multiples évènements inattendus, des quiproquos vont perturber la quiétude des lieux et la vie future de ses acteurs... 
Un livre distrayant, amusant qui fait sourire le lecteur et avec lequel j'ai passé un très bon moment !

Merci Maëlys et les éditions Belfond pour cette belle découverte.

Extrait : (début du livre)
Sur son vélo, elle pédale. Pousser sur un pied puis sur l'autre, respirer l'air humide de la Bretagne avec une toute nouvelle fonction pilote automatique qui turbine à plein régime. Guillemette vient de découvrir la simplicité du coup de massue.

« C'était il y a dix-huit ans, quatre mois et deux jours... »
L'émotion dans la voix de son père, la remarquable précision du récit qu'elle a entendu ce matin au petit déjeuner, tout semble indiquer qu'il a dit la vérité.

Et voilà. Il n'y a donc plus d'accident sur la nationale 10, mais des fils électriques qui se touchent dans un cabanon des Landes. Sa mère était morte, elle ne l'est plus. Sa mère était devenue folle, elle ne l'est plus. Mais s'il arrive une chose et son contraire... alors on peut affirmer n'importe quoi, tout devient absurde. Dans ce chaos, comment échapper à la question qui la ronge ?
Et si tout ça était vrai ? Si elle existait vraiment, pourquoi ma mère irait le voir lui, et pas moi ? Soit Papa est devenu fou, soit c'est moi.
Elle se sent comme un pare-brise en verre feuilleté, tout étoile après un choc, prêt à éclater à la moindre secousse. Et par ce froid matin de janvier, elle compte sur les massages pour lui faire oublier tout ça. Finalement, elle aime son boulot. Vive le boulot ! Bienvenue dans le monde feutré de la thalasso.

D'habitude, les deux kilomètres qui séparent la maison du centre sont l'affaire de cinq minutes mais, aujourd'hui, le temps se dilate et se rétracte selon des lois inconnues. La thalasso se profile enfin, accrochée à sa falaise. Le centre. La terre ferme. Au bout d'une petite route qui longe le précipice, une villa fin XIXe renferme le coeur de l'hôtel. La réception, les restaurants et les plus belles suites. Tout autour, des bâtiments bas, moisissures hypermodernes, ont envahi le pied des murs anciens, de telle sorte que la partie gracieuse domine encore. Derrière les baies vitrées bien fermées, le bataillon des chambres raisonnables et l'aile de thalassothérapie si tranquille l'attendent, comme tous les jours.
Guillemette est masseuse sous affusions, cabine T21, deuxième étage. Son travail consiste à prodiguer un soin, le plus agréable possible, sur un corps aspergé, ou plutôt brûmisé d'eau de mer chaude. C'est divin. On le lui a fait une fois. Cela permet de faire le vide, de se concentrer sur son corps, d'oublier les soucis, comme disent les clients.
Pareil pour moi. Quand je masse, tout passe.

  Challenge Petit Bac 2014
91121022
"Cercle familiale" (7)

Posté par aproposdelivres à 15:01 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : ,

29 juin 2014

Le monde d’Hannah - Ariane Bois

Lu en partenaria avec J'ai Lu

le monde d'Hannah le monde d'Hannah_p

Robert Laffont - octobre 2011 - 288 pages

J'ai Lu - mars 2014 - 285 pages

Quatrième de couverture :
Paris, hiver 1939. Dans le "petit Istanbul", le quartier de la diaspora judéo-turque, vivent Hannah et Suzon, deux petites filles inséparables. Quand la guerre éclate, elles découvrent le marché noir, les sirènes qui hurlent et les rafles. Pour Hannah, c'est la peur, l'expropriation et l'exil en Turquie, le pays natal de ses parents ; pour Suzon, c'est encore la protection du douillet appartement familial. La guerre terminée, elles se reverront. Mais leur monde a disparu. Tant bien que mal, les deux jeunes filles tentent de retrouver la complicité des après-midi sucrés de leur enfance, avant l'horreur. Jusqu'au jour où Hannah découvre un terrible secret. Leur amitié résistera-t-elle à ce que la guerre a ruiné ?

Auteur : Ariane Bois est grand reporter au sein du groupe Marie Claire, spécialisée en sujets de société et critique littéraire pour le magazine Avantages. Son premier roman, Et le jour pour eux sera comme la nuit, a reçu les éloges de la critique. Traduit et récompensé par de nombreux prix, il est en cours d'adaptation pour la télévision. Elle est l'auteur de Dernières nouvelles du front sexuel et de Sans oublier.

Mon avis : (lu en juin 2014)
Le début de cette histoire m'a fait penser à deux livres, tout d'abord Les allumettes suédoises avec l'insouciance de l'enfance, l'amitié entre Hannah et Suzon dans un quartier de Paris celui du "petit Istanbul" mais également au livre Un sac de billes car nous sommes en octobre 1939, c'est l'Occupation et Hannah et sa famille sont des juifs venus de Turquie. Mais ce n'est que le début... A travers les regards d'Hannah et Suzon de 1939 à 1968, le lecteur va découvrir la grande amitié entre ses deux fillettes puis jeunes femmes, une amitié qui aura ses hauts et ses bas. L'auteur s'est bien documenté sur les faits historiques et j'ai découvert ce surprenant retour en train durant l'hiver 1944, de juifs turcs, de Paris à Istanbul à travers l'Europe nazie. Une histoire passionnante et captivante.

Merci Silvana et les éditions J'ai Lu pour cette belle découverte.

Extrait : (début du livre)
« Je crois que ceci t'appartient », osa Hannah, à bout de souffle, à la traîne d'une chevelure rousse qui filait dans la rue de la Roquette. Dans sa main, elle tenait une écharpe, écarlate, comme son visage. La fille, qui portait un tablier gris identique au sien, ne se retourna même pas. Hannah avait dû courir derrière ces jambes montées sur ressort, ce cartable marron qui brinquebalait, ces boucles fauves telle une myriade de feuilles mortes dans la lumière de l'automne parisien. Interloquée, elle insista :
« Dis... Elle est à toi, cette écharpe ? » Cette fois, la grande s'arrêta net et lui fit face. Une nuée de taches de rousseur, un nez long, trop long dans un visage tout rond. Ses yeux d'un vert irréel, couleur de salade mouillée, transpercèrent Hannah, qui bredouilla :
« Je l'ai trouvée par terre, là-bas... »
Silence. Hannah chercha quelque chose à répondre quand l'étrange créature lui arracha l'écharpe des mains en sifflant :
« Très bien... Et maintenant, laisse-moi tranquille. Sinon je t'étrangle avec ! »
Puis elle relança sa course infernale, ses cheveux de feu au vent, prêts à rompre l'élastique qui les retenait.
Hannah connaissait cette fille. Depuis deux semaines, elles fréquentaient la même classe de huitième, à l'école de la rue Keller. Suzanne Dupuis, elle s'appelait. Mais tout le monde disait « Suzon », avec une nuance de respect et de crainte dans la voix, à cause de ses mains de catcheuse et de sa voix de stentor. Suzon n'hésitait pas à donner du poing quand une élève faisait son intéressante ou se moquait de sa prétendue odeur de rousse. À dix ans, elle avait déjà redoublé. La maîtresse la traitait de tête brûlée, de bonne à rien. Ce dont elle se fichait éperdument.
Hannah reprit sa marche en sautant à cloche-pied, malgré le poids de son cartable. « Bizarre quand même de me répondre comme ça... », se dit-elle. Mais pourquoi une fille telle que Suzon s'intéresserait-elle à une gamine de neuf ans incroyablement timide ?
Hannah tourna au coin de la rue Popincourt, sa rue. À la vue de ses cheveux d'un blond presque blanc, Odette, la crémière à la poitrine imposante, la salua d'un ton jovial derrière son étal :
« Mademoiselle Behar, comment vas-tu aujourd'hui ? »
Odette avait un fils, René, à la bouille joufflue et aux cheveux dressés en épis sur la tête. Il regarda passer Hannah et devint écarlate. Sa maman, alors, éclata de rire, l'invitant à goûter des morceaux de fromage aux textures inconnues ou une cuillère de crème fraîche moulée à la louche. Tous les matins, de gros percherons apportaient le lait dans d'énormes bidons qui s'entrechoquaient et réveillaient Hannah. Elle aimait ce bruit et les crottins semés comme les cailloux du Petit Poucet par les chevaux en remontant la rue. Ce quartier, c'était sa vie. Quatre petites artères où son cœur battait en paix : la rue Popincourt, la rue Basfroi, la rue de la Roquette, la rue Sedaine. Un quadrilatère blotti près de la place Voltaire. Ce « Petit Istanbul », comme aimaient à répéter ses parents, ne dormait jamais vraiment avec ses airs d'accordéon, ses crieurs de journaux, ses apostrophes incessantes d'une maison à l'autre. Tout un petit peuple vivait là, composé de chaisiers, de tapissiers, d'ouvriers ébénistes, de polisseurs de glace. On se bousculait sur les trottoirs étroits, on se claquait la bise. Pendant la semaine, on travaillait dur. Le dimanche, les filles bien mises se promenaient par bancs de quatre ou cinq, les garçons les sifflaient, tentaient de leur parler, et les quelques cafés ne désemplissaient pas. L'orgue de Barbarie semblait accompagner les habitants dans leurs allées et venues, nimber leurs pas de gaieté et de douceur. Là, ils étaient chez eux, entre eux, protégés des regards un peu condescendants des autres Parisiens.
Au 4 de la rue s'élevait un immeuble étroit, haut de cinq étages. Hannah s'engouffra sous la porte cochère par laquelle passaient encore des chevaux au siècle dernier et traversa une cour intérieure où poussaient des brins d'herbe entre les pavés. Un volailler y élevait des poules rousses et blanches, leur tordant parfois le cou, au grand effroi d'Hannah. À côté, un serrurier affûtait ses outils dans son atelier. Lui aussi la salua, du menton. Pas causant, le gars. On racontait qu'il était hongrois mais personne ne connaissait son nom. On le sifflait devant chez lui et il venait dépanner les gens du quartier, sans sourire ni moufter. Hannah habitait la partie sur cour.
Elle monta l'escalier où flottait une odeur d'oignons, de viande et d'épices. Sa mère avait dû aller chez Abramoff, aux Cinq Continents, l'épicerie orientale qui sentait si bon la Turquie, au 66 rue de la Roquette : la menthe, les épices, le kashkaval, ce fromage sec comme un coup de trique, et même le raki dégusté parfois sans façon, près de la caisse, entre habitués. Une fois par semaine (pas plus, l'argent manquait), les familles se rendaient en procession chez le bakal, l'épicier en turc. Dès la porte franchie, la fête pouvait commencer. Les femmes goûtaient aux olives conservées dans les tonneaux, les hommes découvraient les épices présentées dans les bassines en émail. Quand le vendeur était de bonne humeur, il offrait aux enfants de la halva aux pistaches ou au chocolat, qu'ils dévoraient sur le trottoir.
Hannah poussa la porte de la maison, la referma doucement, et s'immobilisa en percevant des éclats de voix. Celle de son père, sèche. Celle de sa mère, pincée. Ses parents ne s'entendaient pas. Un mariage arrangé, à la fin des années vingt, à Istanbul, comme il y en avait tant. Il avait fallu marier Haïm, ce doux solitaire qui ne vivait que dans les livres et la poésie, incapable d'exprimer ses émotions, surtout avec les filles. Cécile Levinescu avait souhaité pour sa part échapper à sa Roumanie natale, à un milieu modeste, à l'antisémitisme forcené. Passant facilement de l'euphorie à l'abattement, cette jolie blonde un rien fragile rêvait de changer son fiancé, de s'installer à Istanbul, de mener la vie confortable d'une femme de fonctionnaire. Mais Haïm avait d'autres projets : il avait appris le français à l'Alliance israélite universelle, admirait les Lumières, Hugo, Baudelaire et Verlaine. À la fin de l'Empire ottoman, après la confiscation des biens des minorités par Mustafa Kemal sous couvert de nationalisme, il avait quitté la Turquie pour s'installer à Paris. Pas pour des raisons politiques. Par amour de la France. Un amour presque mystique. Pour lui les bals du 14 Juillet, les Grands Boulevards en été, le Tour de France incarnaient le bonheur sur terre. Cécile s'était inclinée, mais le lui faisait payer tous les jours, toutes les nuits aussi.
Depuis l'entrée en guerre contre l'Allemagne, le mois dernier, les Behar se disputaient souvent pour des peccadilles. Mais là, cela paraissait plus grave.
« Tu n'as pas pu faire cela, Haïm, ce n'est pas possible !
— Tu ne comprends pas... Je suis obligé !
— Obligé ? Obligé à quoi ? Tu es citoyen turc ! Cette guerre, tu n'as pas à t'en mêler... »
Son père continuait, un ton plus haut.
« Tu te trompes, Cécile. La France m'a tout donné. Quand je suis arrivé seul en 1925, je ne possédais rien. Je lavais mes chaussettes dans l'évier d'une chambre crasseuse, louée au mois à l'hôtel de l'Europe. J'ai dû travailler, m'accrocher, porter les "bogos" les ballots, vendre à la postiche, sur les marchés, des tricots de corps et du linge de maison, tout cela pour quelques francs. Aujourd'hui, nous avons une belle boutique, tu gagnes ta vie comme couturière, notre fille est française. Fini l'exil, nous ne sommes plus de passage. Je dois servir ce pays, me montrer digne de lui, me battre avec les autres. »
Cécile aussi se battait, à sa manière.
« Mais ils ne veulent pas de toi ! Un étranger, juif en plus...
— C'est vrai, concéda Haïm. À la Légion, ils n'aiment ni les Juifs ni les étrangers. Un sous-off rigolait même en parlant d'un régiment Royal Youpin... Mais depuis septembre, j'ai tellement insisté qu'ils ont fini par me prendre. Dix fois, j'y suis retourné ! Tu aurais dû voir la foule à la caserne de Reuilly ! Tout le monde voulait se battre : des pères de famille, des étudiants, des commerçants. Ces gars ont compris le danger que représente Hitler. Pour nous tous, les étrangers, les Français, les Juifs.
— Exactement, c'est trop dangereux. Comment va-t-on vivre ? Qui va s'occuper de la botika ? »
 Challenge Petit Bac 2014
91121022
"Géographie" (6)

Posté par aproposdelivres à 08:41 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags : , , ,