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Belfond – août 2009 – 435 pages

10/18 - novembre 2010 - 475 pages

traduit de l'anglais (Irlande) par Jean-Luc Piningre

Présentation de l'éditeur
Dans le New York des années 1970, un roman polyphonique aux subtiles résonances contemporaines, une oeuvre vertigineuse. 7 août 1974. Sur un câble tendu entre les Twin Towers s'élance un funambule. Un événement extraordinaire dans la vie de personnes ordinaires. Corrigan, un prêtre irlandais, cherche Dieu au milieu des prostituées, des vieux, des miséreux du Bronx ; dans un luxueux appartement de Park Avenue, des mères de soldats disparus au Vietnam se réunissent pour partager leur douleur et découvrent qu'il y a entre elles des barrières que la mort même ne peut surmonter ; dans une prison new-yorkaise, Tillie, une prostituée épuisée, crie son désespoir de n'avoir su protéger sa fille et ses petits-enfants... Une ronde de personnages dont les voix s'entremêlent pour restituer toute l'effervescence d'une époque. Porté par la grâce de l'écriture de Colum McCann, un roman vibrant, poignant, l'histoire d'un monde qui n'en finit pas de se relever.

Biographie de l'auteur
Né à Dublin en 1965, Colum McCann est l'auteur de cinq romans, Le Chant du coyote, Les saisons de la nuit, Danseur, Zoli, Et que le vaste monde poursuive sa course folle, et de deux recueils de nouvelles, La Rivière de l'exil et Ailleurs, en ce pays, tous parus chez Belfond et repris chez 10/18. Colum McCann vit à New York avec son épouse et leurs trois enfants.

Mon avis : (lu en octobre 2009)

Ayant déjà lu et beaucoup aimé du même auteur "Les saisons de la nuit", j'avais très envie de lire ce livre dont j'aime beaucoup le titre et la couverture.

Ce livre est un ensemble de récits courts où se croisent et où se dévoilent des destins différents à l'image de la ville de New York : on découvre Corrigan un prêtre irlandais qui vit au milieu des prostituées et des plus pauvres du Bronx, il y a Tillie et Jazzlyn deux prostituées mère et fille, Claire et Solomon les parents de Joshua qui est mort au Vietnam...

En fil rouge de ce livre, il y a l'histoire de la traversée sur un câble d'acier à New York, entre les deux tours du World Trade Center, par le funambule français Philippe Petit, le 7 août 1974.

J'ai été touchée par les destins de tous ces personnages et j'ai beaucoup aimé cet histoire extraordinaire de funambule (même si ayant le vertige, je n'aurais pas aimé être spectatrice d'un tel événement).

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Il existe seulement des photos de cet événement extraordinaire. En 2008, un film documentaire britannique a été réalisé par James Marsh "Le Funambule (Man on Wire)". Basé sur le livre de Philippe Petit "To Reach the Clouds", le film est monté comme un thriller, présentant des scènes de la préparation de la traversée, des scènes rejouées et des interviews de participants de l'événement, à l'époque. Il relate l'incroyable exploit de Philippe Petit qui avait "dansé" entre les Twin Towers pendant 45 minutes, à plus de 400 mètres d'altitude et sans la moindre sécurité. Le film a reçu, en 2009, le grand prix du documentaire au Festival de Sundance ainsi que l'Oscar du meilleur film documentaire.

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Extrait : (début du livre)

CEUX QUI LE VIRENT SE TURENT. Depuis Church, Liberty, Cortlandt, West, Fulton ou Vesey Street. Un silence terrible, superbe, à l’écoute de lui-même. Certains pensèrent à une illusion d’optique, une ombre mal placée, un effet d’atmosphère. D’autres prirent ça pour la blague éculée du type qui se plante sur l’asphalte, le doigt pointé, et on s’attroupe autour, les têtes se renversent, hochent, confirment, mais les yeux sont levés pour rien, et on attend comme on attend la chute d’un gag de Lenny Bruce. Seulement, plus ils regardaient, plus c’était clair. À l’extrême limite du toit, la silhouette se détachait sur la grisaille du matin. Sans doute un laveur de vitres. Un ouvrier du bâtiment. Ou un suicidaire.

Cent dix étages plus haut, parfaitement immobile, une miniature noire dans le ciel nuageux.

On ne le remarquait pas de n’importe où. Ou alors les passants s’arrêtaient au coin de la rue, repéraient une brèche entre les immeubles, zigzaguaient dans la pénombre, se frayaient une perspective sans corniche, sans gargouille, sans balustrade, sans garde-corps. Et si une ligne partait de son pied vers la tour jumelle, ils ne comprenaient pas bien pourquoi. Mais la figurine les clouait. Le cou tendu, ils oscillaient entre la fatalité de l’évidence et la promesse du quotidien.

Le dilemme de l’observateur : ne pas rester là sans raison – ça n’est qu’un imbécile penché sur le vide –, mais ne pas rater le moment où la police viendra l’arrêter, où il tombera, plongera peut-être, les bras en croix.

La ville rassemblait ses bruits autour des passants. Klaxons. Camions d’éboueurs. Cornes de brume. Le ramdam des métros. Un bus de la ligne M22 qui freine, se range le long du caniveau et gémit dans l’ornière. Le vent plaque un emballage de chocolat sur une bouche d’incendie. Le claquement des portières de taxi. Des poubelles se bagarrent au fond de l’impasse. Les baskets qui repartent au petit trot. Le cartable en cuir qui frotte sur un pantalon. Le cliquetis des parapluies sur le bitume. Une porte à tambour qui propulse au-dehors un début de conversation.

Mais le tohu-bohu n’aurait été qu’un son compact, on n’y aurait quand même pas prêté attention – et ceux qui maugréaient le faisaient à voix basse, respectueusement. Ils formaient soudain de petits groupes au carrefour de Church et Dey Street. Sous l’auvent de Sam’s Barber Shop. À la porte de Charlie’s Audio. Ici un minuscule théâtre d’hommes et de femmes, serrés contre la rambarde de St. Paul’s Chapel. Là on se disputait une place devant les vitrines de Woolworth. Avocats. Liftiers. Médecins. Teinturiers. Cuisiniers. Diamantaires. Poissonniers. Putes avec leurs jeans tristes. Tous rassurés par la présence d’autres autour d’eux. Dactylos. Courtiers. Livreurs. Hommes-sandwichs. Tricheurs rangeant leurs cartes. De building en building ; de Con Ed à Ma Bell, jusqu’à Wall Street. Un serrurier dans sa camionnette au coin de Dey et de Broadway. Un coursier à moto adossé à un réverbère de West Street. Un poivrot rougeaud en quête de son premier verre.

On l’apercevait depuis le ferry de Staten Island. Depuis les abattoirs du West Side. Des gratte-ciel neufs de Battery Park. Des stands à bretzels en bas de Broadway. Du parvis en dessous. Des tours elles-mêmes.

D’accord, certains ne voulaient rien savoir, préféraient l’ignorer. À 07:47, ceux-là étaient bien trop amorphes pour penser à autre chose qu’un bureau, un stylo, un téléphone. Sortis des bouches de métro, des limousines, des autobus, ils traversaient ensemble au feu, et pas question de lever bêtement la tête. À chaque jour suffit sa peine. Mais en voyant les attroupements, l’agitation, ils commencèrent à ralentir. S’arrêtaient net ou, haussant les épaules, se retournaient lentement, revenaient au carrefour, butaient contre les nez en l’air, se hissaient sur la pointe des pieds, dominaient un instant la foule et c’était waouh, putain, nom de Dieu.

Cette fine silhouette et le mystère s’épaississait. Elle se dressait sur la tour sud, à la limite de la terrasse panoramique, comme prête à s’élancer.