27 décembre 2014

Un homme effacé - Alexandre Postel

Lu en partenariat avec les éditions Folio

un homme effacé

Gallimard - janvier 2013 - 256 pages

Folio - octobre 2014 - 274 pages

Prix Goncourt du premier roman 2013

Quatrième de couverture :
« Quoi qu’il arrive, il faut vous faire à l’idée que vous ne ressortirez pas blanchi du tribunal. C’est une illusion de croire ça. On ne ressort pas blanchi d’un procès comme celui-ci. Soit on en ressort sali, soit on n’en ressort pas du tout. » Damien North est un professeur de philosophie dans une université cossue. Sa vie bascule le jour où il est accusé de détention d’images illicites, mettant en scène des enfants. L’inculpé a beau se savoir innocent, un terrible engrenage commence tout juste à se mettre en marche… Alexandre Postel décrit avec acuité la farce des conventions sociales, les masques affables sous lesquels se cachent le pouvoir, la jalousie ou le désir de nuire - et les dérives inquiétantes d’une société fascinée par les images.
Auteur : Alexandre Postel est né en 1982. Il enseigne la littérature française à Paris. Un homme effacé a reçu le prix Goncourt du premier roman 2013 et le prix Landerneau découverte 2013.

Mon avis : (lu en décembre 2014)
Damien North est un jeune enseignant de philosophie à l'université, veuf et célibataire, il est plutôt solitaire et discret. Un jour, il est accusé d'avoir téléchargé des fichiers pédopornographiques. C'est impossible, il n'a rien fait et voilà la machine judiciaire qui se met en route implacablement. Devenu un coupable malgré lui, Damien North est lâché par ses proches, son avocat lui conseille de plaider coupable pour obtenir la clémence du juge. Mais toutes les preuves sont vraiment contre et lui et le cauchemar continue pour lui. L'histoire est construite comme un suspens avec ses rebondissements, et l'angoisse de l'innocent accusé à tort. Quand et comment cela va-t-il s'arrêter ?

Merci Anna et les éditions Folio pour la découverte de cette histoire qui fait froid dans le dos.

Extrait : (début du livre)
Quelques heures avant que l’épouvante et la honte ne s’abattent sur sa vie, Damien North téléphonait au service informatique de la faculté, ce qui le mettait toujours mal à l’aise. Sa gêne ne résultait ni de ses relations avec tel ou tel informaticien, ni du dédain que professaient à l’encontre de la technologie la plupart de ses collègues, mais d’une impression troublante : l’impression d’être confronté aux émissaires d’une entité immatérielle et omnipotente, en d’autres termes à des anges, mais des anges d’un genre nouveau, ni radieux ni virevoltants, des anges qui au contraire se terraient, moroses et tout de noir vêtus, dans des sous-sols sentant la pizza froide et le renfermé — les anges d’un Dieu d’échec et de refus.
Son incompétence le poussant à solliciter plus souvent qu’un autre le service informatique, North avait en outre acquis, d’appel en appel, la certitude d’être toujours un peu plus connu de ces anges équivoques, repéré, montré du doigt, au point de devenir un de ces habitués dont on raconte en s’esclaffant la dernière gaffe, un importun qu’on écoute, le sourire aux lèvres, en clignant de l’œil pour attirer l’attention des collègues. Cette intuition n’était étayée d’aucune preuve, mais North était enclin à percevoir les choses ainsi car il était timide et par conséquent susceptible : d’imaginer que chacun de ses appels faisait les choux gras du service informatique le mortifiait. De là son inconfort lorsqu’il se résolut enfin, aux alentours de dix heures du matin, à s’emparer du téléphone.
Il s’était aperçu du problème dès le réveil. Espérant que la situation s’arrangerait d’elle-même, il avait repoussé aussi longtemps que possible le coup de fil et s’était plongé dans la lecture d’un recueil d’articles sur Descartes et l’Optique. Mais maintenant il était temps de partir pour le campus et rien n’avait changé. Assis dans un angle du salon, son ordinateur portable sur les genoux, North composa le numéro du service.
Il y eut plusieurs sonneries. Ils le faisaient exprès, North en était persuadé, pour dissuader les plaisantins ; pour le dissuader ? Il tourna la tête vers la baie vitrée. Le jardin sortait de sa nuit. La gelée qui blanchissait la pelouse aux premières heures du jour avait disparu. La lumière de février, éblouissante et pâle, frappait le mur d’enceinte. Tout au fond, les rameaux dénudés du mûrier-platane se détachaient avec une netteté hérissée sur le ciel bleu. Il faudrait les tailler, bientôt.
— Oui ?
Les anges ne s’encombrent pas de formalités.
— Bonjour, je suis bien au service informatique ?
— Je vous écoute.
Une voix distante, en désaccord avec les mots qu’elle articulait, la voix d’un homme en train de faire autre chose. North distinguait à l’arrière-plan un cliquetis continu de clavier. Il prononça les quelques mots qu’il avait préparés :
— Je vous appelle parce que j’ai un petit problème. Mon ordinateur est sur le réseau de la faculté et... je n’arrive pas à me connecter. Quand je tape mon mot de passe, il y a un écran qui me dit : accès refusé.
— Accès refusé ?
Le cliquetis du clavier s’était interrompu. North, enhardi, risqua une hypothèse :
— Je me demandais si par hasard vous étiez en train d’effectuer une opération de maintenance.
L’ange répondit par une autre question :  — Vous avez essayé de booter votre BIOS ?
— Pardon... vous dites ?
Un soupir.
— La séquence boot du BIOS, vous savez l’activer ?
— Rappelez-moi comment faire...
Le combiné du téléphone coincé entre l’épaule et l’oreille, il suivit les instructions de l’ange jusqu’au point où, la manœuvre accomplie, il ne restait plus qu’à attendre le redémarrage du système. Il y en aurait pour une petite minute, assurait l’ange : pas assez longtemps pour justifier une interruption de la communication (« je vous rappelle quand ça y est »), trop pour que le silence ne devînt pas gênant. De l’autre côté, le clavier cliquetait de nouveau, par intermittence. North crut aussi entendre un bruit répété de déglutition. L’ange devait boire son café matinal — un café au lait, supposait North, agrémenté de cannelle ou de caramel, de ceux qu’on vous sert dans des gobelets gros comme le duodénum. L’ange avait une voix à aimer ce genre de choses : une voix fade et crémeuse.
Enfin il put entrer son mot de passe.
— Toujours pareil. Accès refusé.

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23 décembre 2014

Ces instants-là - Herbjørg Wassmo

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CVT_Ces-instants-la_6533 Gaïa - septembre 2014 - 399 pages

traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier

Titre original : Disse øyeblikk, 2013

Quatrième de couverture :
Elle grandit dans le nord de la Norvège, entre une mère insaisissable mais présente, une petite soeur qu’elle protège, un père qu’elle méprise avant de le haïr. Elle n’est pas coupable du mal qu’il lui fait. 

Puis elle aime le rock, la danse, les mains de l’apprenti électricien. Elle surnage face à la honte, part à la ville étudier. Son père est loin, c’est bien, mais son jeune fils aussi est loin. 
Elle lit, et brave son silence dans l’écriture. Elle se marie, publie, devient écrivain. Se bat pour sa liberté et son droit à vivre comme elle le souhaite. 
Avec pudeur et sans fard, Herbjørg Wassmo raconte ce qui fait une vie, en la présence majestueuse du Grand Nord.

Auteur : Herbjørg Wassmo est née en 1942, dans le nord de la Norvège. Ses romans et nouvelles sont empreints de l'atmosphère de ces régions septentrionales. Auteur d’une œuvre considérable. Tous ses romans sont disponibles en français. Traduite en de nombreuses langues, elle connaît un succès populaire exceptionnel. Elle est, en Scandinavie, l’écrivain mondial le plus lu, et Dina a pris place aux côtés des grandes héroïnes de la littérature.

Mon avis : (lu en décembre 2014)
J'avais choisi comme premier choix pour participer aux Matchs de la Rentrée Littéraire de Priceminister, le livre de David Vann Goat Mountain, malheureusement il était en rupture de stock. J'ai donc choisi celui-ci car j'aime les auteurs venus du froid et que j'avais déjà lu un livre de cette auteur.
Une lecture magnifique mais exigeante. Entre roman et autobiographie, la narratrice passe en revue sa vie depuis l'adolescence jusqu'à environ ses cinquante ans.
Elle déteste son père, elle veut protéger sa soeur, elle refuse de devenir comme sa mère, soumise à son mari. Elle voudrait prendre sa vie en main, et vivre pour elle. Parfois, elle culpabilise vis à vis de ses enfants, de les laisser à sa mère ou son mari pour faire des études d'institutrice puis de littérature. Elle rêve de liberté et c'est en écrivant qu'elle arrive à se libérer du quotidien, à se sentir libre. 
Les paysages qui l'entoure ont une grande importance dans l'atmosphère que dégage cette histoire. C'est la Norvège, rude, au climat froid mais magnifique.
Au début, la lecture est un peu difficile car les personnages n'ont pas d'identité, de nom ou de prénom ils sont nommés la mère, le père, le mari, le fils, la fille, elle... Une fois le lecteur plongé dans l'histoire, il s'habitue et est captivé par cette superbe écriture. 
Au fil du livre, les morceaux de vie de la narratrice se dévoilent puis s'assemblent comme pour un puzzle. Je me suis beaucoup attachée à "elle" en découvrant ses souffrances, ses faiblesses, ses interrogations.

Merci Olivier et PriceMinister pour ce partenariat.

 

Autres avis :  Cuné, Clara, Kathel

Extrait : (début du livre)
Elle s'adosse à un mur et se laisse toucher. Sa peau se hérisse sous les mains d'un autre. Elle forme de minuscules obstacles et cherche à se protéger. Dans sa tête, une radio lui dit : Écoute. Sens ! Ceci est maintenant. Il faut que tu sentes comment c'est. Ne t'arrête pas au fait qu'il y a un goéland sur le toit. Il s'agrippe au faîte en poussant des cris.
Elle renverse la tête en arrière et ferme les yeux pour être seule. Ce n'est pas le garçon qui l'effraie, mais ce sentiment de ne pas avoir d'échappatoire. Elle l'entend parler, mais ne saisit pas ses propos. Il se rend compte qu'elle reste là les bras ballants. Et laisse tomber ses mains.
- C'est bon, t'inquiète pas, dit-il en la relâchant.
Le goéland crie. Elle est la même qu'avant. Reste juste immobile afin de pouvoir redevenir distincte à elle-même. Sans quoi elle ne sera pas visible aux autres.

Les autres sont ceux qui rient. Murmurent. Se tiennent groupés. Ceux qui savent tout ce qu'elle ignore. Par exemple pourquoi le garçon de l'été dernier ne la contacte pas. Ceux qui ont peut-être vu qu'elle tremble quand elle doit réciter quelque chose sur l'estrade. Les déclinaisons allemandes. Les prépositions. Et au tableau, les longues séries d'équations non résolues. Ceux qui savent que sa peau se rétracte, transpire. Pour ensuite se dessécher. Se mettre à sentir.
Certains collectent des preuves. Examinent. Rédigent des attestations. Des certificats de bonnes vie et moeurs. Traitent des demandes d'admission à l'école. D'autres sont assis derrière le rideau de la cuisine et savent à son sujet tout ce sur quoi elle n'a pas encore eu le temps de réfléchir. Ils sont contents ou en colère, mais jamais vides. Ils ont le droit de juger. Y compris de ce qu'ils ne savent pas, mais croient deviner.

Son père est encore debout, il est assis dans la cuisine, avec son rictus. Elle n'entre pas, mais referme la porte sans rien dire et sans aller chercher la tartine qu'il lui faut. Se contente de boire au robinet au-dessus du lavabo de la salle de bains. La porte est munie d'une bonne clef en fer que tournait naguère l'auteur. Il règne une odeur de linge de toilette humide et de vieille vapeur. La baignoire peinte en rouge avec ses pieds pattes de lion et son réservoir en cuivre gagné par le vert-de-gris ont l'air étranger. Il y a de la cendre froide sur la plaque sous le poêle.
Autrefois, l'auteur était dans cette baignoire, songe-t-elle. L'auteur avait aussi un corps. Ça fait drôle d'y penser. A présent, l'ensemble est propriété de la commune. Mais l'auteur est mort. Il n'est que honte et trahison de la patrie. Son père paie un loyer pour qu'ils puissent habiter ici. Son père est n'importe où dans les pièces. La nuit aussi.

Déjà lu du même auteur :

cent_ans Cent ans

 Challenge Voisins Voisines 2014
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Norvège

Challenge 5% Rentrée Littéraire 2014 
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26/30

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04 décembre 2014

La femme tatouée - Pieter Aspe

Lu en partenariat avec les éditions Albin Michel

9782226312334g Albin Michel - octobre 2014 - 296 pages

traduit du néerlandais (Belgique) par Emmanuèle Sandron

Titre original : Onvoltooid verleden, 2004

Quatrième de couverture : 
Sacrée découverte dans un grand restaurant de Blankenberge, sur la côte belge : le corps sans vie d’une (très jolie) femme au fond d’un vivier à homards. Sur sa fesse gauche, un mystérieux tatouage, la lettre M en caractère runique, emblème d’un groupuscule d’extrême-droite. Le commissaire Van In et le fidèle Versavel se lancent sur ses traces pour se retrouver au cœur d’une véritable guerre entre catholiques intégristes, cellules islamistes et néo-nazies…
Toujours aussi mordant, toujours aussi réjouissant : le maître du polar flamand excelle à mêler suspense et humour.

Auteur : Pieter Aspe (nom de plume de Pierre Aspeslag) est un écrivain belge de langue néerlandaise, né à Bruges le 3 avril 1953. Pieter Aspe est devenu célèbre grâce à la série des enquêtes du commissaire Van In. Celles-ci mettent en scène les sympathiques policiers Pieter Van In, Guido Versavel et la substitute Hannelore Martens. La plupart des histoires se déroulent à Bruges et sont l'occasion de découvrir la ville, ses arcanes et sa vie sociale.

Mon avis : (lu en décembre 2014)
J'avais découvert cette série belge il y a quatre ans avec La mort à marée basse et je n'ai donc pas hésité à accepter de recevoir ce nouvel épisode (la quinzième enquête si les comptes de wikipédia sont bons). J'ai retrouvé à Bruges le commissaire Pieter Van In et son adjoint Guido Versavel dans une enquête qui commence avec la découverte du cadavre d'une jeune femme dans le vivier à homards d'un grand restaurant de la côte belge. La victime a sur sa fesse gauche un mystérieux tatouage. Il y aura d'autres morts, des rebondissements, des fausses pistes et beaucoup de bières bues... 
Voilà un roman policier très agréable à lire, bien rythmé, des policiers attachants qui donnent envie de les suivre pour cette enquête difficile. Il faut vraiment que je me procure d'autres enquêtes du commissaire Pieter Van In, ce dernier me plaisant autant que les commissaires Adamsberg (Fred Vargas) ou Erlendur (Arnaldur Indridasson)...

Merci Arthur et les éditions Albin Michel pour ce moment de lecture distrayant.

Extrait : 

Déjà lu du même auteur :

la_mort___mar_e_basse La mort à marée basse 

Challenge 5% Rentrée Littéraire 2014 
challengerl2014_150
25/30

Challenge Voisins Voisines 2014
logo_voisins_voisines_2014_h300
Belgique

 Challenge Petit Bac 2014
91121022
"Famille" (10) 

Challenge Trillers et Polars
2014-2015
 
100142514

catégorie "Même pas peur" :  11/25

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02 décembre 2014

En Afrique - Éric Fottorino

Lu en partenariat avec les éditions Denoël

product_9782207117460_195x320 Denoël - octobre 2014 - 256 pages

Photographies de Raymond Depardon

Quatrième de couverture :
« Longtemps j'ai sillonné l'Afrique ou plutôt les Afriques. J'y ai appris le questionnement, donc le journalisme. Rien n'est jamais tout noir, rien n'est jamais tout blanc. Ce continent était l'endroit privilégié pour s'en convaincre. C'est là-bas que, pendant plus d'une décennie, j'ai été un "envoyé spécial" du 
Monde, témoin des soubresauts, des drames et des espoirs de populations inoubliables.
Dans ce recueil d'enquêtes et de reportages, j'ai voulu saisir au plus près ce qui faisait le quotidien d'un reporter au milieu des années 1980, avant la révolution numérique, avant les mails et les portables, quand le temps gardait son épaisseur, et les distances leur longueur. Si le journalisme a changé de forme, il n'a pas changé de sens : informer, expliquer, trier, raconter. J'ai voulu remonter à la source de mon métier, le contact irremplaçable avec le réel. Et la lutte permanente pour préserver son indépendance. » 

Auteur : Écrivain, journaliste, Éric Fottorino est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages, dont Baisers de cinéma (prix Femina 2007), L'homme qui m'aimait tout bas (Grand Prix des Lectrices de Elle 2010) et Questions à mon père. Il a passé vingt-cinq ans au journal Le Monde, qu'il a dirigé de 2007 à 2010. Il est le cofondateur de l'hebdomadaire.

Mon avis : (lu en novembre 2014)
Dans ce livre Éric Fottorino revient sur ses années d'envoyé spécial en Afrique avec ce recueil des articles qu'il a écrit depuis 1986 jusqu'en 2011. Dans une première partie nous trouvons des reportages en Éthiopie, au Mali, à Madagascar, au Bénin, au Kenya, en Afrique du Sud et au Gabon avec pour chaque destination une petite introduction pour situer les circonstances du reportages. Dans une deuxième partie, l'auteur ressence différentes enquêtes sur les trafics de drogues, sur l'agriculture, sur le sida, sur la France-Afrique... Puis pour terminer il nous livre des chroniques d'humeur sur l'Afrique.
C'est un livre très intéressant mais plus exigeant à lire qu'un roman. Si vous aimez l'Afrique et si vous vous intéressez au métier de journaliste vous apprendrez beaucoup. La dizaine de belles photos noir et blanc de Raymond Depardon sont un bon complément au texte.

Merci Célia et les éditions Denoël pour cette découverte enrichissante.

Extrait : (début du livre)
J'ai toujours su partir. J'ai toujours eu peine à revenir. Le reportage demeure à mes yeux la vocation première de ce métier. Se rendre compte sur place. Respirer le même air que ceux dont on parle, les écouter, vouloir les connaître pour mieux les comprendre. Garder la trace, les traces, de ces moments hors de soi, hors les murs de notre existence. S'imprégner d'une époque. Justifier qu'on a vu de ses propres yeux, ne pas l'oublier, même si on a fini par rentrer... De mes reportages les plus marquants sont restés des images, des odeurs - mille odeurs de l'Afrique à peine ouverte la porte de l'avion -, des visages, des noms. La sensation de ne faire que passer. Mon compagnon de bureau d'alors au Monde, Michel Boyer, prétendait qu'on ne connaissait un pays qu'en y demeurant trois jours ou trente ans. Trois jours pour être étonné. Trente ans pour savoir que tout est plus compliqué qu'il n'y paraît. Ces Afriques ont composé en moi une multitude de petites vies dans ma vie, creusant des souterrains qui me traversent encore, et que ces pages baignent à nouveau de lumière. Dois-je préciser que ces vérités fragiles étaient glanées au XXe siècle, dans un temps ralenti où ni les ordinateurs ni les téléphones portables n'existaient ? Enfin, pour avoir si longtemps hésité à partager les eaux du journalisme et de la littérature, pour m'être si souvent cabré face à ceux, qui me sommaient de choisir, me voici au clair. Ces reportages furent ceux d'un journaliste. La démarche qui me pousse à les conserver est celle d'un écrivain pour qui rien n'est vraiment vécu qui n'ait été écrit. Pourquoi renoncer à être deux qui font un ?

 Challenge Petit Bac 2014
91121022
"Géographie" (13)

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18 novembre 2014

Vers le bleu - Sabrina Bensalah

 

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vers le bleu Editions Sarbacane - octobre 2014 - 188 pages

Quatrième de couverture :
Coincée dans une caravane entre une mère irresponsable et une petite soeur farfelue, Nel, 18 ans, voudrait fuir sa vie trop étroite. Partir loin, juste après l'élection de la Mini-Miss Camping à laquelle Noush rêve de participer... Mais rien ne se passera comme prévu, dans la vie « cabossée bizarre » de Nel et Noush. Et tant mieux, au fond : sinon, comment pourraient-elles espérer aller un jour vers le Bleu.

Auteur : Sabrina Bensalah est née en 1979 à Roanne. Diplômée des Beaux-Arts de Saint-Étienne en communication visuelle, elle décide de devenir auteur-illustratrice tout en enseignant le dessin.
Vers le bleu est son premier roman.

Mon avis : (lu en novembre 2014)
Vers le bleu est un titre à la fois poétique et mystérieux.
A 18 ans Nel (Ornella) rêve de quitter sa vie difficile dans une caravane avec la Mère et Noush (Anoushka) sa petite soeur âgée de neuf ans. Elle rêve de prendre son indépendance, de pouvoir reprendre des études. En attendant, elle doit s'occuper de Noush une petite fille nature, pleine de vie : son dernier projet, c'est l'élection de la Mini-Miss Camping. Nel a décidé de rester jusqu'à cette élection ensuite, elle partira vivre sa vie !
Mais rien ne se passera comme prévu... La Mère a accepté de suivre un homme plein de promesse et elle est partie sans prévenir... Laissant Noush sous la responsabilité de Nel.
Celle-ci va se débrouiller comme elle peut pour subvenir aux moyens de toutes deux. Heureusement il y a les commerçants et habitués du camping  
Anémone, Marcus, Emilien, Gaston, Arsène, Gino qui sont solidaires avec les deux soeurs, toujours prêts à les aider dans le quotidien. Et l'espoir de jours meilleurs est toujours là.
Au début, j'ai été un peu gênée par le style oral et les mots familiers très présent mais 
cette écriture simple est cohérente avec la situation.
Une lecture émouvante, des personnages très attachants et authentiques.

Merci Babelio et les éditions Sarbacanes pour cette très belle découverte et pour les marque-pages joints avec le livre.

sarbacane

Extrait : (début du livre)
Le haut-parleur braille le programme de la journée. Juste au-dessus de la caravane. Même en écrasant l'oreiller sur ma tête, j'entends qu'on nous promet 28° cet après-midi ! Impossible de dormir : j'enjambe ma petite soeur, puis recouvre d'un plaid la Mère affalée sur la banquette.
J'ouvre la caravane sur N'oubliez pas la soirée Michel François et ses Michettes en essayant de faire le moins de bruit possible - raté, Noush se réveille. Ses yeux tout ronds me trouvent puis très vite me supplient de ne pas la laisser ici. Je ne refuse pas. J'aurais préféré être seule, mais ce matin je devine que moi sans elle, c'est impossible.
- Habille-toi, alors ! Je vais aux toilettes.
Sa bouche s'étire en un sourire rassuré.
Je referme la porte, bruyamment ; même un hélicoptère atterrissant sur la caravane ne réveillerait pas la Mère.

Dans le lavabo douteux, j'arrose mon visage. Le miroir couvert d'éclaboussures de dentifrice. Camping 2 étoiles. Filantes !
Noush arrive en courant, je reconnais le vacarme que font ses tongs sur les graviers. Elle porte sa robe bleue assortie à ses yeux, assorties à ses genoux surtout.
Elle s'accroche à ma taille et me serre fort.
- T'as soif, Noush ?
Elle me libère de son câlin qui me broyait le bassin puis lape goulûment mes mains pleines d'eau. Sa robe se mouille et elle rit aux éclats. A la commissure de ses lèvres, il reste une petite trace du choco sans doute englouti à la va-vite ; je l'essuie avec mon doigt.

  Challenge Petit Bac 2014
91121022
"Animal" (10)

Challenge 4% Rentrée Littéraire 2014 
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22/24

 

 

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14 novembre 2014

Les yeux plus grands que le ventre - Jô Soares

Lu en partenariat avec les éditions Folio

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Editions des Deux Terres - janvier 2013 - 239 pages

Folio - septembre 2014 - 320 pages

traduit du portugais (Brésil) par François Rosso

Titre original : As esganadas, 2011

Quatrième de couverture : 
Une tartelette à la crème peut-elle être l’arme d’un crime ? Question surprenante à laquelle est confrontée la police de Rio de Janeiro à la fin des années 1930 : un tueur en série assassine des femmes très grosses en les gavant de gâteaux. Le commissaire Noronha, aidé d’Esteves, un policier portugais devenu pâtissier, se lance dans une enquête savoureuse pour découvrir que la gourmandise est un péché… mortel !

Auteur : Né à Rio de Janeiro, Jô Soares a fait ses études en France et aux États-Unis. Animateur à la télévision, il est l'une des personnalités les plus appréciées du public brésilien. Il multiplie avec brio les activités au cinéma, à la radio, au théâtre et dans la presse. Sans oublier, bien sûr, son oeuvre de romancier, débutée en 1995, avec Élémentaire, ma chère Sarah ! et L'homme qui tua Gettilio Vargas, best-sellers internationaux, publiés dans plus de douze pays.

Mon avis : (lu en novembre 2014)
Voilà un roman policier plutôt original et loufoque. Nous sommes au Brésil, à la fin des années 30. Un tueur en série sévit dans les rues de Rio, il assassine des femmes de fortes corpulences en les étouffant avec différentes patisseries. Le lecteur connaît dès le début l'assassin et ses méthodes. Le commissaire Noronha est chargé de l'enquête, il est aidé d'Esteves, un ancien policier portugais devenu pâtissier. L'enquête n'est qu'un prétexte pour découvrir Rio et surtout l'époque. En effet, le livre est entrecoupé par des commentaires de la radio nationale, le déroulement d'un match de football, les publicités...
J'ai trouvé ce livre déroutant, ne connaissant pas le contexte historique et malgré l'avant propos très complet, j'ai eu du mal à être captivée par cette histoire qui part dans tous les sens...

Merci Anna et les éditions Folio pour ce partenariat.

Extrait : (début du livre)
La grosse est la dernière cliente à quitter la confiserie Colombo après le traditionnel thé de l'après-midi. Elle emprunte la rua Gonçalves Dias en direction de la rua do Ouvidor. Son chemisier blanc est assombri par une quantité infinie de taches de sauce et de soupe. Des miettes anciennes s'accrochent comme des naufragés désespérés aux revers de son manteau. La grosse est belle. Belle et vorace. En passant la porte de la confiserie, elle tient encore dans sa main gauche une demi-part de tarte aux fraises et, dans la droite, un énorme éclair au chocolat. Ses doigts sont crispés autour de ces friandises comme si sa vie en dépendait. Elle est grosse, belle, vorace et surtout gourmande. D'une gourmandise effrénée.
Un dilemme l'étreint à mesure qu'elle s'avance sur le trottoir trop étroit pour elle : doit-elle commencer par finir la tarte aux fraises ou d'abord engouffrer l'éclair ? Ses petits yeux porcins, indécis, regardent les appétissants gâteaux que tiennent fermement ses mains replètes. Elle est grosse, belle, vorace, gourmande et indécise.
Finalement, tremblante et essoufflée, pressentant déjà la jouissance qu'elle va prodiguer à ses avides papilles, la grosse mord goulûment dans la tarte. Elle mâche et avale automatiquement, dans un mouvement simultané que de longues années de pratique ont perfectionné. Puis elle frotte sa main sur sa jupe pour en essuyer les derniers restes de crème chantilly. Les traînées blanches sur l'étoffe forment l'image grotesque d'un tableau abstrait. Elle est grosse, belle, vorace, gourmande, indécise et négligée.
La grosse arrive à la praça de Marco, serrant à deux mains son gigantesque éclair au chocolat comme si c'était un immense phallus noir. Avant de planter ses dents dans cette sucrerie si ardemment convoitée, elle est brusquement intriguée par la présence d'un fourgon peint d'un blanc terne, stationné presque au coin de la rue. Ce qui attire l'attention de la grosse, ce sont les gâteaux exposés sur un grand présentoir sur le côté du véhicule et l'écriteau que tient un homme debout à côté de ce séduisant étal, annonçant :

DÉGUSTATION GRATUITE ! 
GOÛTEZ LES SAVOUREUSES FRIANDISES 
DE LA PÂTISSERIE «DELICIAS DE RIO» 
ET AIDEZ-NOUS À CHOISIR ! 
AUCUNE EXPÉRIENCE NÉCESSAIRE.

Elle engloutit son éclair d'une bouchée et s'avance vers cet Eldorado gastronomique, sans savoir qu'elle s'approche de sa dernière tentation.

Challenge Trillers et Polars
2014-2015
 
100142514
catégorie "Même pas peur" :  9/25

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01 novembre 2014

Pars avec lui - Agnès Ledig

Lu en partenariat avec les éditions Albin Michel

9782226259929-j Albin Michel - octobre 2014 - 368 pages

Quatrième de couverture : 
On retrouve dans Pars avec lui l’univers tendre et attachant d’Agnès Ledig, avec ses personnages un peu fragiles, qui souvent nous ressemblent. L’auteur de Juste avant le bonheur sait tendre la main aux accidentés de la vie, à ceux qui sont meurtris, à bout de souffle. Mais aussi nous enseigner qu’envers et contre tout, l’amour doit triompher, et qu’être heureux, c’est regarder où l’on va, non d’où l’on vient.

Auteur : Agnès Ledig exerce le métier de sage-femme libérale en Alsace. En 2011, son premier roman, Marie d'en haut, connaît un succès immédiat et devient le coup de cœur du grand prix des lectrices de Femme Actuelle. En 2013, Juste avant le bonheur obtient le prix Maisons de la Presse et devient un best-seller (160 000 exemplaires vendus en France).

Mon avis : (lu en octobre 2014)
Roméo est pompier professionnel et en voulant sauver la vie d'un enfant, il fait une chute de 8 étages. Gravement blessé, il est se retrouve au service de réanimation où Juliette est infirmière de nuit. Grâce à une main tendue, elle sera la première à le rassurer et à lui donner le courage de se battre pour vivre. Roméo est le tuteur de Vanessa, sa petite soeur adolescente, cloué sur son lit d'hôpital, pas facile de jouer ce rôle de grand frère. Juliette essaye depuis longtemps d'avoir un enfant, son compagnon ne l'aide pas beaucoup en étant sec et humiliant. Heureusement, il y a Guillaume, son collègue infirmier-pâtissier devenu soutien et confident et Malou, la grand-mère de Juliette, qui veille sur sa petite-fille... 
Une histoire bouleversante, très actuelle, j'ai lu ce livre d'une traite car je n'avais vraiment pas envie de quitter en route tous ses personnages touchants et émouvants.

Merci Delphine et Albin Michel pour ce livre coup de coeur !

Extrait : (début du livre)
Elle nous supplie à genoux de sauver son fils.
Je suis en première ligne, je n'ai pas le choix, je dois y aller. Ce n'est même pas une question de choix, mais d'honneur, de dignité. C'est pour ça que je fais ce métier.
Il s'agit d'une vie humaine, là, tout de suite, celle d'un enfant, l'enfant de cette femme à terre. L'action ne souffre aucune hésitation.
L'appartement en feu se situe au huitième étage. La cage d'escalier est inaccessible. La mère, terrorisée, hurle que son fils se trouve là-haut, seul dans l'appartement. Partie faire une course pendant qu'il dormait, l'attroupement était déjà constitué à son retour, en raison de l'épaisse fumée noire qui se dégageait des fenêtres. Elle nous implore en joignant ses mains et se balance d'avant en arrière. Je ne sais pas si c'est le signe d'une folie passagère ou un bercement à la recherche d'un impossible apaisement. Les deux peut-être. C'est une femme noire, en boubou sous un blouson informe, usé aux poignets et qui s'ouvre sur un ventre énorme annonçant la venue d'un bébé, des tongs aux pieds malgré le froid de ce mois de février. La voir ainsi à genoux, désespérée, me rend dingue.

Je m'appelle Roméo Fourcade, j'ai vingt-cinq ans et je suis pompier professionnel. Sergent-chef d'agrès EPA, la grande échelle dans le langage courant.
En intervention, j'avance comme le soldat au front, en essayant d'aller le plus loin possible au milieu des obus. La rage au ventre. La peur aussi. Il en faut un peu pour rester en vie.
- Sergent, sauvetage par l'extérieur au moyen de l'EPA, exécution !
J'obéis. Je monte dans la nacelle et fixe le mousqueton au harnais sous ma veste, juste avant qu'elle ne décolle du sol. J'ajuste la bouteille d'air comprimé sur mes épaules puis le masque sur mon visage. Le Roméo des temps modernes. Plus pratique pour grimper au balcon.
Si seulement c'était vers ma Juliette que je montais...
Tu parles !
L'espace d'un instant, je repense au SMS que j'ai reçu ce matin de Carine. Elle me quitte.
« Je m'en vais, je ne t'aime plus, désolée. »
Elle me quitte par SMS. La honte ! Elle est désolée, c'est déjà ça. La honte quand même ! Mais au-dessus du vide, du vrai vide, face à cet immeuble, je dois me concentrer. Un gosse m'attend là-haut, et sa maman me supplie au sol. Alors sans plus penser à rien je regarde vers la fenêtre transformée en cheminée. Arrivé à mi-hauteur, je distingue une voix derrière le bruit de ma propre respiration qui résonne sous le masque. Il est encore vivant. Les fumées noires qui se dégagent de la fenêtre laissent deviner la violence des flammes à l'intérieur. Je ferai tout pour le sauver. Tout.

Challenge 3% Rentrée Littéraire 2014 
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17/18

Déjà lu du même auteur : 

JUSTE_AVANT_LE_BONHEUR Juste avant le bonheur

 

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30 octobre 2014

L'océan au bout du chemin - Neil Gaiman

Lu en partenariat avec Au Diable Vauvert

1530382_10205190887801332_4586254058997405647_n Au Diable Vauvert - octobre 2014 - 320 pages

traduit de l'anglais par Patrick Marcel

Titre original : The Ocean and the End of the Lane, 2013

Quatrième de couverture :
De retour dans le village de sa jeunesse, un homme se remémore les événements survenus l'année de ses sept ans. Un suicide dans une voiture volée. L'obscurité qui monte. Et Lettie, la jeune voisine, qui soutient que la mare au bout du chemin est un océan...

Fidèle à son imaginaire merveilleux, Neil Gaiman explore le monde de l'enfance et des contes anglo-saxons pour nous procurer une émotion toute nouvelle, dans ce roman élu par les lecteurs Book of the Year 2013.

Auteur : Né en 1960 en Angleterre, qualifié par Stephen King de « trésor d'histoires », Neil Gaiman est auteur de célèbres comtes, scénariste et romancier. Lauréat de nombreux prix, il est lu dans le monde entier.

Mon avis : (lu en octobre 2014)
Je ne connaissais cet auteur que de nom et devant l'enthousiasme d'un inconditionnel de Neil Gaiman, par curiosité j'ai accepté de recevoir et de découvrir "L'Océan au bout du chemin". En premier lieu, j'aime beaucoup le titre et je trouve la couverture très belle.
De retour dans le village de son enfance, le narrateur se souvient de ses 7 ans. A l'époque, il rêvait grâce aux livres, il se réfugiait dans son "laboratoire" au fond du jardin... il y avait Lettie, son amie et voisine de onze ans, qui vivait à la ferme des Hempstock avec sa mère et sa grand-mère. Cette année là, Ursula Monkton, une méchante gouvernante est venue s'installer dans la maison du narrateur et c'est comme si un monstre avait pris le contrôle de la maison... Heureusement Lettie et sa famille vont secourir le petit garçon... 
Au bout du chemin de la ferme des Hempstock, il y a une mare, et pour Lettie cette mare est un océan.
Ce n'est pas le genre de lectures auxquelles je suis sensible mais ici l'auteur a un vrai talent de conteur mêlant le réel et le fantastique et j'ai lu très facilement cette histoire pleine d'imagination et de poésie qui évoque l'enfance et ses peurs. J'ai beaucoup aimé les personnages du petit garçon, de Lettie, de Ginnie sa mère et de la grand-mère.

Merci Anaïs et les éditions Au Diable Vauvert pour cette découverte.

Extrait : (Prologue)
Je portais un costume noir, une chemise blanche, une cravate noire et des chaussures noires, bien cirées et brillantes : des vêtements dans lesquels j'aurais été mal à l'aise, en temps ordinaire, comme si j'avais endossé un uniforme volé ou si je voulais passer pour un adulte. Aujourd'hui, ils m'apportaient une sorte de réconfort. Je portais les vêtements appropriés à une rude journée.
J'avais accompli mon devoir, le matin, prononcé les paroles que je devais prononcer, et j'étais sincère en les disant; et puis, une fois le service terminé, je suis monté en voiture et je suis parti au hasard, sans plan défini, avec environ une heure à tuer avant de rencontrer d'autres gens que je n'avais plus vus depuis des années, serrer d'autres mains et boire trop de tasses de thé dans le beau service en porcelaine. J'ai suivi des routes de campagne sinueuses du Sussex dont je ne me souvenais qu'à demi, jusqu'à ce que je me retrouve dans la direction du centre-ville, aussi ai-je obliqué, au hasard, sur une autre route, et tourné à gauche, puis à droite. C'est seulement alors que j'ai compris où j'allais vraiment, où j'allais depuis le début, et ma sottise m'a fait grimacer.
Je roulais vers une maison qui n'existait plus depuis des décennies.
J'ai à ce moment-là songé à faire demi-tour, alors que je suivais une rue large qui était autrefois un chemin empierré de silex au long d'un champ d'orge; à faire demi-tour et à laisser le passé en paix. Mais je ressentais de la curiosité.
L'ancienne maison, celle où j'avais vécu sept ans, de l'âge de cinq ans jusqu'à celui de douze, avait été démolie et elle était perdue pour de bon. La nouvelle, celle que mes parents avaient construite au bas du jardin, entre les bosquets d'azalées et le rond vert dans l'herbe que nous appelions le cercle des fées, celle-là avait été vendue trente ans plus tôt.
En vue de la nouvelle maison, j'ai ralenti la voiture. Ça resterait toujours la nouvelle maison, dans ma tête. Je me suis engagé dans l'allée, pour observer de quelle façon ils avaient développé son architecture du milieu des années 70. J'avais oublié que ses briques étaient brun chocolat. Les nouveaux habitants avaient transformé le tout petit balcon de ma mère en un jardin d'hiver sur deux niveaux. J'ai contemplé la maison, me rappelant moins que je m'y attendais mes années d'adolescence : ni bons moments, ni mauvais. Adolescent, j'avais habité ici quelque temps. Ça ne semblait pas être une composante de ce que j'étais à présent.
J'ai reculé avec la voiture pour sortir de leur allée.

Challenge 3% Rentrée Littéraire 2014 
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16/18

Challenge Petit Bac 2014
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"Géographie" (12)

Challenge Voisins Voisines 2014
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Angleterre

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17 octobre 2014

L'homme de la montagne - Joyce Maynard

 Lu en partenariat avec les éditions Philippe Rey 

maynard Philippe Rey - août 2014 - 320 pages

traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Françoise Adelstain

Titre original : After her, 2013

Quatrième de couverture :
Eté 1979, Californie du Nord. Rachel, treize ans, et sa soeur Patty, onze ans, se préparent à passer leurs vacances à vagabonder dans la montagne comme d'habitude. Echappant à la surveillance d'une mère aimante mais neurasthénique depuis son divorce, et d'un père amoureux de toutes les femmes, le flamboyant inspecteur de police Torricelli, elles se cachent dans les arrière-cours pour regarder la télé par la fenêtre des voisins, inventent blagues et jeux à n'en plus finir, rêvant de l'inattendu qui pimenterait leur existence. Et l'inattendu arrive. Cauchemardesque, une succession de meurtres de jeunes femmes, tuées dans la montagne selon un même mode opératoire : la chasse à l'Etrangleur du crépuscule commence, menée par l'inspecteur Torricelli. Trente ans plus tard, Rachel, devenue une célèbre romancière, raconte cette quête épuisante. Après quinze meurtres, le tueur de la montagne a disparu. Un jour, pourtant, les deux soeurs s'étaient trouvées face à lui. Fantasme de gamines hystériques, avaient déclaré les autorités. Depuis lors, Rachel s'est donné pour mission de retrouver cet homme. Et le dénouement, le lecteur le vivra en direct, de surprises en retournements. Joyce Maynard a écrit une belle et lyrique histoire d'amours rythmée par les tubes des années soixante-dix : celui qui règne entre le père et ses filles, celui qui unit à jamais les deux soeurs.

Auteur : Collaboratrice de multiples journaux, magazines et radios, Joyce Maynard est aussi l'auteure de plusieurs romans, Long week-end, Les Filles de l'ouragan, Baby Love et d'une remarquable autobiographie, Et devant moi, le monde. Mère de trois enfants, elle partage son temps entre la Californie et le Guatemala.

Mon avis : (lu en octobre 2014)
La quatrième de couverture pourrait nous laisser penser que ce livre est un roman policier. En réalité la présence du tueur en série, des meurtres et de l'enquête ne sont pas le plus important dans cette histoire. Rachel et Patty, deux soeurs de treize et onze ans, sont les personnages principaux. Elles sont très différentes mais inséparables. Leur mère est dépressive et assez absente du récit. Elles ont une grande admiration pour leur père qui a quitté la maison, c'est un bel homme, séduisant, inspecteur de police. Il sera chargé d'arrêter l'Etrangleur du crépuscule qui sévit dans la montagne proche de Marin County en Californie.
L'histoire est racontée 30 ans après les faits, par Rachel âgée alors de 13 ans. Un âge charnière, entre enfance et adolescence. 
J'ai bien aimé la première partie du livre et les relations entre les deux soeurs durant leur enfance. Elles ont une grande liberté malgré le danger imminent avec la présence de ce tueur en série que la police n'arrive pas à appréhender... 
L'imagination galopante de Rachel, ses méthodes d'enquête ou ses émois amoureux sont racontés avec beaucoup d'humour et de justesse par l'auteur.
La suite de l'histoire est plus convenue...

Merci Anaïs et les éditions Philippe Rey pour ce partenariat.

Autre avis : Caro

Note : ♥♥♥♥

Extrait : (prologue)
Il y a un peu plus de trente ans, un jour de juin au coucher du soleil – sur un versant de montagne dans le Marin County, Californie –, un homme s’est approché de moi, tenant dans ses mains un bout de corde à piano, avec l’intention de mettre fin à mes jours. J’avais quatorze ans, et il avait déjà tué beaucoup d’autres filles. Depuis ce jour, je sais ce que signifie regarder un homme dans les yeux en se disant que son visage est la dernière chose qu’on verra jamais.
C’est à ma sœur que je dois d’être ici pour raconter ce qui s’est passé ce soir-là. Par deux fois, ma sœur m’a sauvée, alors que moi, je n’ai pas su la sauver.
Voici notre histoire.

Il ne se passait jamais grand-chose sur le versant de la montagne où nous vivions et grandissions, Patty et moi. Et nous n’étions même plus abonnés à la télévision. En attendant qu’un événement inattendu survienne, nous inventions des situations. Le temps, c’était tout ce que nous possédions.
Un jour, nous avons décidé de découvrir ce qu’on ressent quand on est mort.
Un mort, ça ne ressent rien, a dit Patty. Du Patty tout craché.
Je possédais un sweat-shirt rouge, le modèle avec fermeture Éclair sur le devant, capuche et poches-réserves à chewing-gum. Je l’ai étalé sur un carré d’herbe en pente, derrière notre maison, les manches étirées de chaque côté, on aurait dit une personne passée sous un camion, de façon à exposer le plus de rouge possible, genre mare de sang.
Allonge-toi là, ai-je dit à ma sœur, en lui montrant l’emplacement – à plat dos, camouflant la fermeture Éclair.
Elle aurait pu refuser, mais Patty faisait presque toujours ce que je lui disais de faire. Ses questions, si elle en avait, elle les gardait pour elle.
Je me suis allongée à côté d’elle. Si près que le rouge débordait de part et d’autre.
Et maintenant ?
Ne bouge pas. Empêche ta poitrine de monter et de descendre quand tu respires.
Certaines personnes auraient exigé une explication. Patty non. Mon idée, c’était qu’elle découvre par elle-même de quoi il retournait, et cela, elle le comprenait.
Pendant un long moment, il ne se passa rien. Il faisait chaud, mais nous ne bougions pas.
Mon nez me gratte, dit-elle.
Tant pis. Pense à autre chose. Quelque chose d’intéressant.
Pour moi, ç’aurait pu être Peter Frampton, ou le jean que j’avais repéré au centre commercial, une ou deux semaines auparavant, idéal, sauf le prix. Ou les histoires que j’écrivais dans un cahier et que je lisais à voix haute, et que ma sœur trouvait meilleures que celles de Nancy Drew.
Pour Patty, ça pouvait être Larry Bird, le basketteur, exécutant un crochet. Ou un chien qu’elle aimait. C’est-à-dire tous les chiens existant sur terre.
Tu as remarqué ce nuage ? me demanda-t-elle. On dirait un teckel.
Tais-toi.
Qui sait combien de temps s’écoula ? Dix minutes ? Une heure, peut-être. Soudain, je l’ai repéré : un vautour, tournoyant dans le ciel. D’abord un, puis deux autres. Ils volaient encore très haut, mais vu leur position, on ne pouvait douter que nous étions leur cible. Ils tournoyaient exactement au-dessus de l’endroit où nous étions allongées.
Et maintenant ? demanda Patty.
Chut. Reste tranquille.

 

Déjà lu du même auteur : 

long_week_end Long week-end les_filles_de_l_ouragan Les Filles de l'ouragan baby_love_joyce_maynard Baby Love

Challenge 2% Rentrée Littéraire 2014 
challengerl2014_150
12/12

Challenge Trillers et Polars
2014-2015
 
88055176_o
catégorie "Même pas peur" :  8/25

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15 octobre 2014

La beauté du geste - Philippe Delerm

la beauté du geste Seuil - octobre 2014 - 145 pages

Quatrième de couverture :
Quel délice, pour un écrivain passionné de sport, de concevoir un album comme celui-ci ! Elire en toute subjectivité les gestes que j'ai trouvés les plus beaux, les champions les plus charismatiques, les histoires les plus émouvantes. Ecrire sur tout cela. Bénéficier du travail d'une petite équipe me permettant de choisir les documents photographiques illustrant ces préférences, les mettant en scène, leur suscitant des échos. Le sport a ses ombres, mais il s'agit ici de toute la lumière qu'il m'a donnée, hier, aujourd'hui, et même avant que je sois né parfois. L'amitié de l'aryen Luz Long et du noir Jesse Owens, la perfection du saut de Carl Lewis, la subtilité de la passe d'Andrés Iniesta ... Tout le sport que j'aime, en images et en mots.

Auteur : Philippe Delerm est né en 1950 à Auvers sur Oise. Très vite passionné par le sport, il a pratiqué en club le football et l'athlétisme. A défaut de devenir un champion du 400m, il a d'abord souhaité être journaliste sportif avant d'effectuer des études de Lettres à la faculté de Nanterre. Il est l'auteur d'une cinquantaine d'ouvrages et dirige depuis 2006 la collection "Le goût des mots" aux éditions Points.

Mon avis : (octobre 2014)
Je n'ai pu feuilleter ce livre que sous forme de pdf sur mon ordinateur. Je n'ai donc pas pu apprécier totalement la beauté des images de sport que Philippe Delerm a choisi pour illustrer "La beauté du geste".
Des images souvent pleine page, purement de sport comme la douleur de l'effort, le plongeon d'un gardien de but, le geste fluide du gymnaste, la fragilité d'une patineuse, la concentration dans le regard d'un basketteur lors d'un lancer franc, un saut en longueur de Carl Lewis...
Des images plus anodines comme le lancer de serviette d'un tennisman, une main enduite de magnésie tenant un poids...
Mais
 également des images de gestes plus profond comme la "magnifique accolade et le sourire si pur, si éclatant entre Emile Zatopek et Alain Mimoun" ou comme l'amitié sportive en août 1936 au Jeux Olympiques de Berlin entre le Noir américain Jesse Owens et le grand blond allemand Luz Long qui concourent au saut en longueur... 

Certaines images parlent d'elles-même, mais le texte de Philippe Delerm, connaisseur et passionné de sport, est un vrai plus, il décrit les émotions, les circonstances ou le geste sportif. 
En fin du livre chacune des images du livre est légendée avec la date, le lieu et l'évènement de la photo.
L'extrait que j'ai choisi est un petit clin d'œil à mon billet précédent...

Extrait : (page 18)
La poutre ensorcelée
La poutre. Le mot lui-même sonne comme un instrument de torture. La nudité parfaite de cet agrès, une espèce de piste de danse dure, si implacablement longue, si perversement mince, renvoie d'emblée à la lumière blafarde des gymases où les petites championnes sacrifient leur jeunesse. Certaines parviennent par miracle à l'enrober d'une sensualité paradoxale, en enlaçant la planche, en tentant de l'apprivoiser...
Et puis, il y a Nadia Comaneci, point de rupture de la gym féminine. Elle incarne la perfection dans l'audace. Elle tente l'impossible et elle le réussit. La poutre est l'essence du risque. C'est là que Nadia se transcende. Son mouvement nous met les yeux et le coeur à l'envers. Comment peut-elle encore penser à l'élégance déployée de ses mains, quand tout va si cruellement vite, si haut, si dangeureusement ? Elle est tellement jeune pour tant de maîtrise, dans le petit justaucorps blanc de l'équipe de Roumanie. Elle vient de là, de ce pays latin où l'on aime la langue française, de ce pays dont nous ne connaissons pas encore tout l'asservissement, toute la misère, quand Nadia s'avance sur la poutre. Elle est adolescente, avec un corps de femme en devenir. Après elle, il y aura surtout des enfants décharnées, ou des petites boules musculeuses. En dépit de sa minceur extrême, Nadia demeure féminine. Et malgré tous ses pièges de silence brut, la poutre ne peut rien, vaincue par ce feu follet d'insolence idéale.

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p. 19 : La Roumaine Nadia Comencini à la poutre lors des Jeux Olympiques d'été de Moscou en 1980. Elle y sera quatre fois médaillée : deux fois championne olympique à la poutre et aux exercices au sol (ex aequo avec la Russe Nelli Kim), et deux fois vice-championne olympique au concours multiple individuel et en compétition par équipes.

 

 

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