un_cercle_de_lecteurs Julliard – avril 2011 – 254 pages

Présentation éditeur :
Rares sont les auteurs libres à ce point face à leur temps. Au risque d’être taxé d’anachronisme, Jean-Pierre Otte a entamé avec son « Cycle de la vie personnelle », une série de chroniques décrivant son quotidien dans une communauté rurale retranchée du monde. Cette fois-ci, il s’est joint à un groupe de personnes issues d’horizons divers, qui se réunissent tous les mois pour partager une passion commune : les livres. Le rituel est simple, une poêlée de châtaignes, le doux bruit des bouteilles qu’on débouche, et la discussion à bâtons rompus peut reprendre là où on l’avait laissée. Confrérie éclectique, ils sont une quinzaine, de l’avocat au jardinier en passant par la bibliothécaire ou la prof d’espagnol, formant un petit monde à part de bibliophages exigeants et passionnés. On y aborde des sujets tout aussi hétéroclites que la téléportation ou l’utopie, on s’y remémore des récits d’aventures dans des contrées exotiques comme on y invente un voyage en 323 jours au cœur du Quartier latin ; on y cite des auteurs aussi divers que Julien Gracq, Carlos Castaneda, Gilles Deleuze ou John Cage. Discussions, anecdotes et autres récits sont prétexte à des réflexions inattendues sur l’art, le sens de la vie, la sexualité, la nature et la mort. Derrière le choix des auteurs et des textes se profile toujours la personnalité étonnante de ces lecteurs chevronnés. Mais la vie de l'esprit ne serait rien si elle négligeait le bonheur des sens. Chaque réunion se clôt par un véritable festin, au gré de recettes traditionnelles toutes plus alléchantes, du tablier de sapeur sauce gribiche au gigot de chevreau et navets glacés !

Auteur : Jean-Pierre Otte est né dans les Ardennes en 1949. Avide de savoir, il étudie des disciplines aussi diverses que la biologie, la physique, la philosophie et les mythologies du monde. Spécialiste des mythes de la Création, il s'adonne aussi à la botanique et à l'observation des insectes. Installé depuis 1984 dans le Lot, il vit entouré d'animaux familiers. Écrivain, conteur, conférencier et peintre, il est un des auteurs les plus originaux de notre époque...

Mon avis : (lu en décembre 2011)
Dans ce livre, Jean-Pierre Otte nous raconte son expérience de lecteur. Il est invité un jour à participer à un réunion de lecteurs autour de poignées de châtaignes. La première fois, il est invité en temps qu'auteur mais il prend goût à ces réunions mensuelles où des gens très différents viennent partager leurs lectures. Ces échanges sont aussi prétexte à partager des nourritures terrestres.
Depuis environ huit ans, je participe moi-même tous les mois aux rencontres du « Café Lecture » de la Bibliothèque. Nos rencontres sont différentes de celles de Jean-Pierre Otte mais tout aussi sympathique.
Cette lecture a été vraiment agréable, Jean-Pierre Otte prend le temps de la rencontre avec les autres, de découvrir la nature, les pensées des uns et des autres, d'apprécier de petits plaisirs... 
Entre lecteurs, en partageant leurs idées, ils s'ouvrent à la nouveauté, ils communiquent et les rencontres font naître des amitiés.

En bonus, à la fin du livre, on trouve la liste des œuvres évoquées et la liste des plats dégustés pendant les rencontres.

Extrait : (page 14)
Sous un air amusé, qui est l'air qu'il adopte le plus souvent, Mehdi me parla du cercle de lecteurs qu'ils avaient créé à Lespinas, un hameau dans le haut Quercy, en bordure du Cantal, lequel figurait pour lui comme pour moi l'un des derniers camps de la consanguinité quand partout ailleurs en France on cédait enfin au métissage et à la variété culturelle.
Lespinas, c'était un domaine de famille, qui appartenait, pour moitié à son épouse Maylis, et qui avait été acheté au XIXe siècle à un notaire de campagne – il restait une fenêtre grillagée et à barreaux pour témoigner de la pièce où ledit notaire gardait ses pièces d'or, ses titres et ses actes –, et dont ils avaient fait un lieu de rencontres, dans la grande pièce de séjour où il n'y avait plus guère de meubles, seulement des armoires murales, une longue table et des bancs à rapprocher de l'âtre, en ayant alors la figure éclairée par la sarabande des flammes.
Dans ce cercle, qui réunissait une quinzaine de membres, on échangeait des livres, des avis sur ces livres, on partageait ses expériences livresques et récitait à l'occasion certains extraits marquants à voix haute. Il s'y disait, semble-t-il, des choses considérables. Le présent s'esquivait à l'instant même où ils le vivaient et, au gré des lectures diverses et variées, ils étaient emportés dans des paysages inconnus, lancés dans des explorations tant au-dehors qu'au-dedans, occupés à démêler des intrigues ou à partager des passions.
— Par instants, poursuivait Mehdi, des personnages romanesques traversent les murs et viennent pour un temps s'ajouter au cercle, certaines héroïnes mêmes qui se sont données au plus offrant ou qui, au contraire, se sont refusées avec la sévérité d'une princesse de Clèves, quand soudain, des idées, lancées comme des fusées éclairantes dans la nuit noire, interpellent tout le monde. On discute, on débat, on ferraille, pour parfois se contredire – mais se contredire, c'est en réalité être au coeur des choses. Ensuite on repart à l'aventure, sur la portée d'une poème, à la faveur d'une intrigue nouvelle ou d'une philosophie. Certains passages laissent tour à tour interdits, stupéfaits, exaltés – ou frustrés, quand un auteur n'a cru bon de développer davantage une action, d'approfondir un contours psychologique ou d'expliciter sa pensée.
Mehdi ajouta qu'ils avaient une préférence pour les ouvrages qui ouvrent sur le monde en même temps que sur le monde particulier que chacun porte comme un cabinet d'amateur sous la peau – une exigence étonnante et rare à l'heure de la mêlée mimétique et du clonage intérieur des foules.
Dans le prolongement de son épaule, je remarquai incidemment, au milieu du cocktail, une femme de la cinquantaine qui semblait sortir fâcheusement d'une série américaine, de Dallas ou de Dynastie. Les cheveux auburn assez roux tombant en broussaille, gonflés, aérés par une mise en plis travaillée mèche par mèche et développée en boucles et en volutes, lui conféraient un air de liberté, d'aise, de désinvolture insolente, tout en restant figés tel un casque laqué.
Parmi les livres qu'ils échangeaient dans le cercle, Mehdi citait : Les Journaux de voyage d'un philosophe autour du monde de Hermann de Keyserling, La Danse sur l'Eau et le Feu d'Élie Faure, L'Éthique de Spinoza, La Haute Route de Chappaz, le Traité de la marche en plaine de Gustave Roud, La Sagesse et la destinée de Maeterlinck, Les Pourparlers de Deleuze, les Inconférences de E. E.Cummings...
Derrière lui, Dallas, sur un ton sonnant haut et clair, s'adressait au serveur : « Vous avez du champagne rose, au moins ? Moi, je ne bois que du champagne rose... », pour ensuite se retourner vers les femmes qui l'entouraient et leur avouer combien elle adorait les Persol, le dernier livre de Le Clézio, le deux-pièces bandeau façon Kate Moss et les escarpins Astier bien décolletés sur les orteils, pendant que Mehdi poursuivait son énumération livresque, comme s'il portait toute sa bibliothèque entre les tempes et en parcourait virtuellement les rayons :
...Les Fainéants dans la vallée fertile, Le Jeu des perles de verre, Le Sanatorium du croque-mort, La Balade du grand macabre, Le Sentiment tragique de la vie, Le Gai Savoir, Les Possédés, Le Chant des lacs et des rivières, Le Neveu de Wittgentein, Loin de la foule déchaînée, Les Enchantements de Glastonbury, La Verge d'Aaron...
On voit que le cercle était assez orienté, et quand Mehdi me cita quelques-uns de leurs écrivains favoris je fus assez surpris d'y compter beaucoup des miens.
Où voulait-il en venir ? Quelle idée ou quelle perspective avait-il derrière la tête, à présent qu'il me précisait (pour me convaincre de quoi ?) que leurs séances se passaient en toute convivialité, sans airs empruntés, et que tous les membres du cercle en étaient tour à tour le centre ? Je comprenais ou croyais comprendre à son ton enjôleur qu'il cherchait à m'appâter, et même à me ferrer assez subtilement comme un pécheur émérite le ferait d'un poisson.
Comme ils avaient un écrivain à proximité, pour ainsi dire sous la main, et que certains membres du cercle avaient lu un ou plusieurs livres de moi, il voulait m'inviter à leur prochaine séance. C'était la première fois qu'ils recevraient un écrivain, et « ce serait peut-être aussi la dernière », compléta Mehdi en riant, « si l'expérience s'avère fâcheuse. »
J'acceptai. À vrai dire, je m'entendis dire que j'acceptais l'invitation, devancé par je ne sais quelle curiosité ou quel emballement spontané, tant Mehdi avait réussi à m'ensorceler par ses propos. Rendez-vous pris pour le dernier dimanche du mois. Il me traça rapidement un itinéraire sur une page d'agenda, et il allait me saluer et s'éclipser aussi soudainement qu'il était apparu, lorsqu'il se produisit un incident incroyable.
Dallas, tenant d'une main sa flûte de champagne rose, et de l'autre voulant s'emparer d'un petit four, laissa choir son sac Dior, se baissa pour le récupérer, à l'instant même où Mehdi se retournait. Elle se prit la crinière dans la fermeture Éclair de sa braguette, une mèche coincée dans les dents de la glissière. Comment une telle chose avait-elle pu se produire ? C'était abstrus, incompréhensible, sans doute même inexplicable, comme les jeux mêmes, parfois pervers, de la vie. Dallas voulut se relever et poussa un cri de héron (je connais fort bien le cri du héron à l'instant des pariades). Tentant de se libérer, elle remuait les épaulettes qui lui conféraient une carrure d'athlète ; sa robe blousante s'échappait de la grosse ceinture fort voyante qui la serrait à la taille, tandis que ses bracelets et colliers tintinnabulaient à la ronde. Elle perdit aussitôt toute contenance, tandis que Mehdi s'efforçait de se dégager, portait les doigts à sa braguette, elle l'en empêchant, hurlant : « Ah non, c'est moi qui le fait !...Vous aller m'amputer méchamment d'une mèche... » Elle tritura la fermeture en tous sens, sans succès. Une femme de l'assemblée sortit alors de sa sacoche une petite paire de ciseaux. Dallas, l'apercevant, cria encore dans la tonalité du héron : « Je vous interdis de !.. » Trop tard. Le coup de ciseaux avait été porté. Mehdi s'esquiva aussitôt vers les toilettes pour se libérer, à l'abri des regards, de la boule de poils restée accrochée comme un petit trophée de chasse dérisoire. Quand il réapparut et revint vers moi, je lui demandai en riant comment il avait vécu cette expérience, et il me cita ce proverbe arabe :
« Si ce que tu as à dire n'est pas plus beau que le silence, alors tais-toi. »

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Lu dans le cadre du Challenge le nez dans les livres
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Le Liseur : 4/4

Lu dans le cadre du Challenge Petit BAC 2012
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"Végétal"