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Editions Héloïse d'Ormesson - janvier 2017 - 280 pages

traduit de l'allemand par Rose Labourie

Titre original : Sungs Laden, 2015

Quatrième de couverture : 
Lorsque la grand-mère de Minh donne un spectacle de marionnette vietnamienne pour la fête de fin d'année de l'école, personne ne soupçonne que Prenzlauer Berg va en être bouleversé. Et pourtant, dans le quartier situé au cœur de Berlin, la part d'Asie – cette richesse culturelle enfouie –ressurgit, insufflant un nouveau sens de la communauté. L'effet papillon dans toute sa puissance. Bientôt, tous les habitants sont coiffés de chapeaux de paille pointus, des légumes méconnus apparaissent dans les assiettes, des ponts en bambou relient les maisons de toit en toit. De belles vibrations, une vraie révolution ! 
Ode à la diversité et à la différence, La Mélodie familière de la boutique de Sung est un roman à l'optimisme contagieux, où l'on découvrira que l'histoire de l'Allemagne de l'Est et l'Ouest, n'est pas si éloignée de celle du Vietnam du Nord et du Sud. Un conte qui cache derrière candeur et simplicité, une rare subtilité. 

Auteur : Née en 1965, Karin Kalisa a vécu à Hambourg, Tokyo et Vienne avant de s'installer à Berlin. Elle est linguiste, philosophe et spécialiste de la culture classique. La Mélodie familière de la boutique de Sung est son premier roman.

Mon avis : (lu en juin 2017)
La boutique de Sung est une petite épicerie vietnamienne située dans le quartier de Prenzlauer Berg dans l'ancien Berlin Est. Elle vient de ses parents qui sont arrivés à Berlin dans les années 70. Dans le cadre d'une semaine cosmopolite à l'école, Minh le fils de Sung, doit apporter un objet qui représente ses origines : le Vietnam. Le fils comme le père sont nés ici en Allemagne, ils sont donc bien embarrassés... Mais Hien, la grand-mère de Minh lui propose de l'accompagner à l'école avec une marionnette en bois qui vient du Vietnam et elle va raconter une histoire de son pays aux enfants. Un récit qui va émouvoir aussi bien les enfants que les adultes. Et bientôt le quartier va se mettre à la mode asiatique... La professeur d'Art Plastique a l'idée de fabriquer des marionnettes en bois avec ses classes, le port du chapeau pointu vietnamien devient à la mode, tout comme les fruits exotiques... Des cours de d'allemand seront donnés pour les Vietnamiens du quartier et des cours de vietnamiens pour des Allemands désireux d'aller passer un séjour au Vietnam... 
Je n'en raconte pas plus pour vous laisser la surprise de découvrir toutes les initiatives de solidarité, d'échange, de partage pour donner à ce quartier de la joie de vivre, de l'humanité, de l'optimiste et de la poésie ! 
Voilà une histoire simple, dépaysante, qui fait du bien sur le vivre ensemble !

Extrait : (début du livre)
Tout avait commencé en décembre. La première neige était déjà tombée lorsque l’école primaire du petit quartier de Prenzlauer Berg lança une «semaine cosmopolite». C’était un moment éminemment mal choisi, car les préparatifs cosmopolites coïncidaient avec les ateliers de Noël et de l’Avent. Le directeur était un adepte de l’arithmétique administrative et tenait à éviter tout bouleversement d’emploi du temps et toute initiative de dernière minute avant les vacances. La maxime de son action était : loi de Gauss contrôlée même en période de crise. Et voilà ce qui lui tombait dessus. Comme toujours, il s’était attaqué dans les temps aux travaux de fin d’année quand cette note avait ressurgi sur son bureau. Venue du recteur d’académie en personne. Le directeur devait faire progresser l’école en matière d’entente entre les peuples, était-il écrit. C’était sans doute cette vieille histoire: quelques élèves de 6e avaient malmené le Gambien de 2e (1) . Apparemment, il avait pris la seule et unique balle de tennis en otage. Leur colère était compréhensible, mais les garçons étaient allés trop loin. Les éducatrices périscolaires de la 6e B et de la 2e A leur avaient par conséquent fait la leçon jusqu’à ce que les élèves de 6e tendent la main au petit et lui tapent sur l’épaule, et la balle de tennis était aussitôt réapparue. Aux yeux des intéressés, l’affaire était réglée. Mais peu après, le petit avait quitté l’école, et le recteur avait dû en avoir vent. La note datait de février. Le directeur sentit son front se mouiller de sueur en imaginant le haussement de sourcils de son supérieur – un homme aux dents longues qui voyait de toute évidence plus loin que le rectorat – si jamais il n’était pas en mesure de lui présenter quoi que ce soit à la fin de l’année, pas même un projet, ou au moins l’ébauche d’un projet ou un entretien ou une date pour un entretien – rien de rien. « Vous devez être plus efficient, mon cher », avait déclaré le recteur lors de la dernière inspection, et depuis, le directeur se rassurait régulièrement: il était indéboulonnable même si les choses se gâtaient. Car bien que le mot «efficient» ne fît partie ni de son vocabulaire actif ni de son vocabulaire passif, il avait clairement perçu cette phrase comme une menace. Il avait consulté le dictionnaire et secoué la tête. Il n’était pas un concept aristotélicien, mais un directeur d’école; pas un philosophe, mais un mathématicien. Il croyait à ce qui était concret et déjà éprouvé, et il ne mettait pas la charrue avant les bœufs. La plupart des turbulences se réglaient d’elles-mêmes avec le temps – il en faisait l’expérience depuis de nombreuses années. Mais le nouveau recteur n’entendait rien aux histoires de charrue et de bœufs – il en faisait l’expérience depuis l’année dernière. Le directeur, que six ans et demi tout pile séparaient de la retraite, se vit donc forcé de recourir à la méthode qui avait déjà fait ses preuves lorsqu’il s’était retrouvé dans un mauvais pas. La trilogie magique: 1) affronter le problème, 2) refiler le bébé, 3) tirer un trait. Il passa en revue la liste des élèves, compta le nombre de nationalités – vingt et une! il n’aurait jamais cru – et, lors d’une réunion improvisée pendant la récréation du lendemain matin, prit au dépourvu les maîtresses, déjà au bout du rouleau à force de faire le grand écart entre le programme scolaire et tout le chambard de fin d’année, en les chargeant d’organiser une «semaine cosmopolite» entre les deuxième et troisième dimanches de l’Avent. Elles le regardèrent avec stupeur et s’interrogèrent sur sa santé mentale. Le directeur s’attendait à cette réaction et affichait un air serein: pas de panique. Si tous les enfants étrangers à vingt-cinq, à cinquante ou à cent pour cent – ou plutôt: les enfants issus de l’immigration, se corrigea rapidement le directeur qui voyait de nouveau se soulever les sourcils souples du recteur –, si tous ces enfants, donc, apportaient un objet de leur culture d’origine et le présentaient lors d’une petite cérémonie sous le préau, l’affaire serait pliée en un rien de temps. « Ensuite, on se remet à préparer Noël, déclara-t-il sur un ton énergique qui seyait, selon lui, au qualificatif “efficient”. Et après ça : oie farcie et vacances. Vous allez y arriver! » Il fit un petit geste d’encouragement à la ronde et, tandis que résonnait la sonnerie annonçant la fin de la récréation, faussa compagnie à une assemblée qui n’était plus capable de la moindre protestation. « C’est peut-être une bonne occasion pour intégrer les enfants chez qui on ne fête pas Noël, dit une jeune collègue récemment titularisée. En fin de compte, ça peut être une expérience positive pour tout le monde. » Le directeur l’entendit en quittant la pièce, se retourna vers elle, lui adressa un signe de tête reconnaissant et prit mentalement note de sa remarque pour son compte rendu. Les maîtresses se contentèrent de regarder leur nouvelle collègue d’un air résigné et légèrement compatissant. Mais par la suite, certaines ne manqueraient pas de se remémorer cette phrase.

(1). Quelques précisions concernant le système scolaire berlinois. Les classes ne portent pas le même nom qu’en France. La 1re allemande correspond au CP français, la 2e au CE1 et ainsi de suite. Par ailleurs, le primaire berlinois a pour particularité d’aller jusqu’à la 6e . (NdT)

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