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Julliard – mars 2008 – 352 pages

Pocket – mars 2009 – 306 pages

Présentation de l'éditeur
Au temps du Roi-Soleil, avoir sa femme dans le lit du monarque était pour les nobles une source de privilèges inépuisable. Le jour où Louis XIV jeta son dévolu sur Mme de Montespan, chacun, à Versailles, félicita le mari de sa bonne fortune. C'était mal connaître Louis-Henri de Pardaillan, marquis de Montespan... Gascon fiévreux et passionnément amoureux de son épouse, Louis-Henri prit très mal la chose. Dès qu'il eut connaissance de son infortune, il orna son carrosse de cornes gigantesques et entreprit de mener une guerre impitoyable contre l'homme qui profanait une union si parfaite. Refusant les honneurs et les prébendes, indifférent aux menaces répétées, aux procès en tous genres, emprisonnements, ruine ou tentatives d'assassinat, il poursuivit de sa haine l'homme le plus puissant de la planète pour tenter de récupérer sa femme...

Biographie de l'auteur
Jean Teulé a notamment publié chez Julliard : Rainbow pour Rimbaud, Darling, Les Lois de la gravité, Ô Verlaine !, Je, François Villon et Le Magasin des suicides.

Mon avis : (lu en juillet 2009)

Ce livre repose sur des faits historiques à la Cour de Louis XIV et l'on découvre de nombreuses anecdotes les us et coutumes de cette époque. En effet, on connait La Montespan, la maîtresse de Louis XIV, dans ce livre l'auteur nous raconte l'histoire de son mari qui continu à être amoureux et qui toute sa vie n'aura de cesse de récupérer sa femme. Osant braver le Roi, il refusera d'être acheté, il échappera à une tentative d'assassinat et finira exilé sur ses propres terres. Il est terriblement touchant ce marquis ainsi que ses enfants abandonnés par leur épouse et mère. A travers son roman, Jean Teulé nous restitue parfaitement l'atmosphère de l'époque des précieuses ridicules, des salons mondains mais aussi des garnisons du Roi. Mais bien sûr, il a aussi beaucoup d'imagination !

Extrait : (page 139)

Le 20 septembre 1668, Montespan retourne à la cour de Saint-Germain-en-Laye où personne ne pensait qu’il aurait le culot de revenir. Et puis il y arrive en quel équipage !…
Devant la grille dorée du domaine royal, s’approche l’étrange attelage du marquis. Sa lourde berline de voyage vert pomme a été repeinte en noir et Louis-Henri a fait remplacer les quatre plumets aux angles du toit par de gigantesques ramures de cerf. Un grand voile de crêpe enveloppe tout le carrosse, lui donne une apparence funèbre, et les chevaux noirs sont parés comme pour un enterrement en grande pompe. Aux dessins de ses armes sur les portières, le Gascon a fait rajouter des cornes.
Les gardes impressionnés laissent passer le carrosse cornu qui vient se garer au centre de la cour pavée. Le marquis, installé à l’intérieur de la caisse suspendue, en descend revêtu des vêtements du grand deuil. Autant l’autre fois il avait longé les murs en douce que, cet après-midi, son arrivée n’est pas discrète. Il porte, devant lui, un chapeau retourné dont on ne voit que l’intérieur.
Il grimpe les marches qui mènent au château, passe devant des maris qui pousseraient bien leur femme dans les bras du monarque pour en tirer des bénéfices. Les façons de ces gens-là, leurs bassesses… La crainte de déplaire au maître broie les âmes, avilit les consciences, et le marquis de Saint-Maurice ricane :
— J’ai proposé au roi les services de ma propre épouse mais, hélas, elle ne lui plaît guère. J’ai pourtant insisté : « Même pas, sire, comme les chevaux de poste que l’on ne monte qu’une fois et que l’on ne revoit plus jamais ? — N’insistez pas, m’a répondu Sa Majesté, je préfère la femme de Montespan. »
Près de Saint-Maurice, une comtesse tient dans son manchon un petit chien qui montre les dents et aboie après le cocu récalcitrant. Louis-Henri tend un index vers sa truffe et ordonne : « Couché, Molière ! »
Dans la salle des pas perdus, le décor est somptueux et son plafond tellement chargé de guirlandes et autres voluptueuses déesses que les visiteurs craignent qu’il ne leur en tombe sur la tête.
Il est 17 heures, Louis-Henri attend que le monarque sorte de son Conseil. Les courtisans, affolés par une pareille audace, s’éloignent. Le marquis reste seul face à la porte par où va sortir le roi. Visage fermé, la main sur le pommeau de son épée, s’il avait présentement un verre d’eau sur la tête il n’en tomberait pas une goutte car il la tient plus droite qu’un cierge.
Le roi sort. Montespan le savait peu grand mais pas à ce point là. Il est de très petite taille qu’il tente de compenser par une raideur. Ses pieds sont chaussés dans des souliers à talons hauts, une fine moustache barre son visage. Ensuite Louis-Henri ne le voit plus car Louis le quatorzième, dos à une fenêtre, s’est arrêté juste devant le soleil. Très à contre-jour et ses ministres gravitant autour de lui, après un court silence, le Gascon entend la petite silhouette éblouie du monarque demander :
— Pourquoi tout ce noir, monsieur ?
Alors que l’étiquette commande de se découvrir devant Sa Majesté, le marquis se coiffe maintenant d’un chapeau gris – le roi les déteste – et répond :
— Sire, je porte le deuil de mon amour.
— Le deuil de votre amour ?
— Oui, sire, il est mort pour moi. Une canaille l’a tué.
Il faut avoir une marque du sang échauffé, le cerveau modelé d’une autre manière que le commun des hommes pour oser, dans cette universelle ruée vers la servitude la plus rampante, élever la tête au-dessus des dos courbés par la prosternation et accuser ainsi l’idole en face.
Les hauts personnages, à l’autre bout de la salle des pas perdus, en sont glacés de terreur. Le bouillant Gascon a dépassé les bornes. Louis XIV ne pourra tolérer cette insulte directement adressée à lui – ce crime de lèse-majesté.
Le marquis, ayant dit, s’incline dans une révérence plus arrogante qu’obséquieuse et devant les courtisans, âme trop amoureuse, il brise son épée à la face du tyran pour ne plus le servir. Puis il tourne le dos au roi avec la plus grande désinvolture. Le bruit décroissant de ses talons va sur le parquet ciré et il regagne son carrosse.
Pareille conduite est inimaginable. Jamais personne ne s’est permis une telle incartade devant Sa Majesté. Tout, feu, eau, nuit, jour, est soumis à la volonté de ce dieu vivant – Espagnol par sa mère, Italien par sa grand-mère – au visage un peu grêlé par la petite vérole.
Le roi ne dit rien et ce silence déclare assez la qualité du crime commis puis il rit :
— Eh bien quoi, je baise sa femme ! Qu’est-ce que je pourrais faire de plus pour lui ?
Tout le monde autour s’esclaffe, forcément d’accord. Le carrosse cornu ne parcourt pas beaucoup de chemin avant que les argousins du roi le rattrapent. Lauzun chevauche en tête et vient, dans la poussière tourbillonnante, se porter à la hauteur de la portière du marquis à qui il crie, au galop :
— Que votre cocher continue et conduise cette berline jusqu’à chez vous, mais il devra s’arrêter pour vous déposer devant Fort-l’Évêque !…
— La prison de la vallée de la Misère ?
J’ai pour vous une lettre de cachet qui autorise le roi à faire emprisonner quiconque lui déplaît, cela pendant une période indéterminée et sans jugement !