Lu en partenariat avec les éditions Denoël

dans les eaux du lac interdit Denoël - août 2015 - 128 pages

traduit de l'anglais (Ouzbékistan) par Héloïse Esquié

Titre original : The Dead Lake, 2011

Quatrième de couverture
Un voyageur anonyme a pris place à bord d’un train pour un interminable voyage à travers les steppes kazakhes. Le train s’arrête dans une toute petite gare et un garçon monte à bord pour vendre des boulettes de lait caillé. Il joue Brahms au violon de manière prodigieuse, sortant les passagers de leur torpeur. Le voyageur découvre que celui qu’il avait pris pour un enfant est en fait un homme de vingt-sept ans. L’histoire de Yerzhan peut alors commencer… À travers ce conte envoûtant, l’auteur nous livre une parabole glaçante sur la folie destructrice des hommes et la résistance acharnée d’un jeune garçon qui voulait croire en ses rêves.

Auteur : Né en 1954 au Kirghizistan, Hamid Ismaïlov est un journaliste et écrivain ouzbek. Contraint de fuir l'Ouzbékistan en 1992, il a vécu en Russie, en France et en Allemagne avant de s'installer à Londres avec sa famille, où il dirige le service Asie centrale de la BBC. En France, il est l'auteur des Contes du chemin de fer (2009).

Mon avis : (lu en août 2015)
J'ai accepté de lire ce livre par curiosité pour un auteur venant d'Ouzbékistan. 
Pendant un voyage à travers les steppes kazakhes, le train s'arrête et un jeune garçon monte pour vendre du lait aux voyageurs. Il se met également à jouer du Brahms au violon et le narrateur et les autres voyageurs sont subjugués. Yerzhan a le corps d'un garçon de 12 ans, en réalité, il a 27 ans. Au bout du monde, dans ce train, Yerzhan raconte alors son incroyable histoire.
La note présente en exergue du livre, "Entre 1949 et 1989, au Polygone nucléaire de Semi-palantisk, il fut réalisé un total de 468 explosions nucléaires, dont 125 explosions atmosphériques et 343 explosions souterraines. La puissance totale des appareils nucléaires testés dans l'atmosphère et sous la terre au Polygone (dans une région peuplée) dépassait par un facteur de 2 500 la puissance de la bombe lâchée sur Hiroshima par les Américains en 1945.", donne au lecteur quelques pistes sur la raison de la petite taille de Yerzhan. 
Difficile de classer ce livre, est-ce un conte ou un roman militant ? Le livre est court mais sa lecture n'est pas fluide. Il y a trois parties avec des retours entre passé et présent. Dans la première partie, Yerzhan nous raconte sa naissance et son enfance dans un hameau de deux maison en bordure de chemin de fer, il n'a pas de père et sa mère ne parle pas, il vit avec ses grands-parents. Dans l'autre maison vit Aisulu, une petite fille âgée d'un an de moins, qui sera sa compagne de jeu, sa confidente, son amoureuse. Ils espèrent un jour se marier. Yerzhan est très intelligent et doué pour la musique dès son plus jeune âge.
La spécificité de l'endroit où ils vivent est pleinement évoquée dans la seconde partie, avec la Guerre Froide et le besoin pour l'URSS de surpasser les Etats-Unis, les beaux paysages et l'immensité de ces lieux sont sacrifiés. Yerzhan et ses proches ne sont pas conscients de l'ampleur des dangers qui les menacent.
Mon avis est mitigé, j'ai aimé les personnages de Yerzhan et Aisulu mais j'ai eu parfois du mal à suivre la pensée de l'auteur.

Merci Célia et les éditions Denoël pour cette découverte.

Extrait : (début du livre)
Cette histoire commença d’une manière on ne peut plus prosaïque. Je traversais les steppes immenses du Kazakhstan en train. Le voyage durait depuis déjà quatre nuits. Dans les gares de trous perdus, des cheminots cognaient au marteau sur les roues en poussant des jurons en kazakh. Le fait de les comprendre me gonflait d’une secrète fierté. Pendant la journée, les plates-formes et les couloirs des wagons résonnaient des piaillements de femmes et enfants dans cette même langue. À chaque étape, le train était assailli par une foule de plus en plus dense de marchandes ambulantes qui proposaient de la laine de chameau, du poisson séché ou simplement des boulettes de lait caillé.
Bien sûr, c’était il y a longtemps. Peut-être de nos jours les choses ont-elles changé. Mais, je ne sais pas pourquoi, ça m’étonnerait.
Quoi qu’il en soit, je me tenais debout à une extrémité du wagon, contemplant — depuis quatre jours déjà — le morne paysage de la steppe, lorsqu’un petit garçon de dix ou douze ans apparut à l’autre bout. Il tenait à la main un violon, et soudain il se mit à jouer avec une dextérité si incroyable et un tel panache que les portes de tous les compartiments s’ouvrirent d’un coup pour laisser passer les visages endormis des passagers. Il ne s’agissait pas de quelque refrain gitan flamboyant, ni même d’une mélopée du folklore local ; non, le garçon jouait du Brahms, l’une des célèbres Danses hongroises. Sans cesser de manipuler son instrument, il s’avançait vers moi. Là, sous les yeux ébahis de tous les voyageurs, il s’arrêta au beau milieu d’une note et jeta le violon sur son épaule comme un fusil.
« Boisson naturelle de la région — cent pour cent bio », lança-t‑il d’une voix forte d’adulte. Il fit glisser un sac de jute de son autre épaule et en sortit une énorme bouteille en plastique de boisson au yaourt, de l’ayran ou du kumis. Je m’approchai de lui sans savoir vraiment pourquoi.
« Petit, combien coûte ton kumis ?
— Pour commencer, ce n’est pas mon kumis, mais celui d’une jument. D’autre part, ce n’est pas du kumis mais de l’ayran, et pour finir je ne suis pas un petit, répliqua sèchement le gamin dans un russe impeccable. 
— Mais tu n’es quand même pas une petite, hasardai je maladroitement pour calmer le jeu.
— Je ne suis pas une femme, je suis un homme ! Tu veux tester ? T’as qu’à baisser ton froc », lança-t‑il, plein de morgue, d’une voix assez sonore pour se faire entendre de tout le wagon.
Je ne savais pas si je devais me mettre en colère ou tenter d’apaiser sa hargne. Mais après tout c’était son pays et, n’étant qu’un visiteur, je radoucis ma voix pour demander : « T’ai-je insulté d’une façon ou d’une autre ? Si c’est le cas, je te présente mes excuses… Mais tu joues Brahms comme un dieu… 
— Il n’y a aucune raison de m’insulter. Les insultes, je m’en charge très bien moi-même… Je ne suis pas un petit garçon. Ne vous fiez pas à ma taille. J’ai vingt-sept ans. Pigé ? » demanda-t‑il dans un presque chuchotement.
Cette fois, il me coupait la chique.

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rl2015
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