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2 mars 2009

La mort du Roi Tsongor – Laurent Gaudé

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Actes Sud - août 2002 – 204 pages

Babel - décembre 2004 - 204 pages

Prix Goncourt des Lycéens 2002

Présentation de l’éditeur
Dans une Antiquité imaginaire, le vieux Tsongor, roi de Massaba, souverain d’un empire immense, s’apprête à marier sa fille. Mais au jour des fiançailles, un deuxième prétendant surgit. La guerre éclate : c’est Troie assiégée, c’est Thèbes livrée à la haine. Le monarque s’éteint; son plus jeune fils s’en va parcourir le continent pour édifier sept tombeaux à l’image de ce que fut le vénéré – et aussi le haïssable – roi Tsongor.
Roman des origines, récit épique et initiatique, le livre de Laurent Gaudé déploie dans une langue enivrante les étendards de la bravoure, la flamboyante beauté des héros, mais aussi l’insidieuse révélation, en eux, de la défaite. Car en chacun doit s’accomplir, de quelque manière, l’apprentissage de la honte.

L'auteur : Romancier et dramaturge, Laurent Gaudé a publié chez Actes Sud plusieurs pièces de théâtre : Combats de possédés (1999), Onysos le furieux (2000), Pluie de cendres (2001), Cendres sur les mains (2002), Le Tigre bleu de l'Euphrate (2002), Salina (2003), Médée Kali (2003), Les Sacrifiées ; et deux romans : Cris (2001) et La Mort du roi Tsongor (2002, prix Goncourt des lycéens 2002, prix des Libraires 2003).

Mon avis : (lu en mars 2005) 
Ce livre est un récit fabuleux où se mêlent l’aventure, l’honneur, la guerre et la folie des hommes. C’est à la fois un conte initiatique et philosophique. Les personnages sont magnifiques et il y beaucoup d’humanité dans ce livre. Le style est fluide, riche et d'une précision incroyable, l'ensemble est poignant et inoubliable. A lire absolument !

Extrait :
D’ordinaire, Katabolonga était le premier à se lever dans le palais. Il arpentait les couloirs vides tandis qu’au-dehors la nuit pesait encore de tout son poids sur les collines. Pas un bruit n’accompagnait sa marche. Il avançait sans croiser personne, de sa chambre à la salle du tabouret d’or. Sa silhouette était celle d’un être vaporeux qui glissait le long des murs. C’était ainsi. Il s’acquittait de sa tâche, en silence, avant que le jour ne se lève.

Mais ce matin-là, il n’était pas seul. Ce matin-là, une agitation fiévreuse régnait dans les couloirs. Des dizaines et des dizaines d’ouvriers et de porteurs allaient et venaient avec précaution, parlant à voix basse pour ne réveiller personne. C’était comme un grand navire de contrebandiers qui déchargeait sa cargaison dans le secret de la nuit. Tout le monde s’affairait en silence. Au palais de Massaba, il n’y avait pas eu de nuit. Le travail n’avait pas cessé.

Depuis plusieurs semaines, Massaba était devenue le cœur anxieux d’une activité de fourmis. Le roi Tsongor allait marier sa fille avec le prince des terres du sel. Des caravanes entières venaient des contrées les plus éloignées pour apporter épices, bétail et tissus. Des architectes avaient été diligentés pour élargir la grande place qui s’étendait devant la porte du palais. Chaque fontaine avait été décorée. De longues colonnes marchandes venaient apporter des sacs innombrables de fleurs. Massaba vivait à un rythme qu’elle n’avait jamais connu. Au fil des jours, sa population avait grossi. Des milliers de tentes, maintenant, se tenaient serrées le long des remparts, dessinant d’immenses faubourgs de tissu multicolores où se mêlaient le cri des enfants qui jouaient dans le sable et les braiements du bétail. Des nomades étaient venus de loin pour être présents en ce jour. Il en arrivait de partout. Ils venaient voir Massaba. Ils venaient assister aux noces de Samilia, la fille du roi Tsongor.

Depuis des semaines, chaque habitant de Massaba, chaque nomade avait déposé, sur la place principale, son offrande à la future mariée. C’était un gigantesque amas de fleurs, d’amulettes, de sacs de céréales et de jarres de vin. C’était une montagne de tissus et de statues sacrées. Chacun voulait offrir à la fille du roi Tsongor un gage d’admiration et une prière de bénédiction.

Or, en cette nuit-là, les serviteurs du palais avaient été chargés de vider la place de toutes ces offrandes. Il ne devait plus rien rester. Le vieux roi de Massaba voulait que l’esplanade soit décorée et resplendissante. Que tout son parvis soit jonché de roses. Que sa garde d’honneur y prenne place en habit d’apparat. Le prince Kouame allait envoyer ses ambassadeurs, pour déposer aux pieds du roi les présents qu’il offrait. C’était le début de la cérémonie nuptiale, la journée des présents. Tout devait être prêt.

Les serviteurs du palais, toute la nuit, n’avaient cessé de faire des allers-retours, entre la montagne de cadeaux de la place et les salles du palais. Ils transportaient ces centaines de sacs, de fleurs et de bijoux. Ils disposaient le plus harmonieusement possible, en prenant bien soin de ne pas faire de bruit, les amulettes, les statues et les tapisseries dans les différents appartements du palais. Il fallait que la grande place soit vide. Et que le palais, lui, soit riche de ces signes d’affection du peuple. Il fallait que la princesse Samilia se réveille dans un palais aux mille parfums et couleurs. C’était à cela que travaillaient, silencieusement, les longues colonnes de porteurs. Ils devaient finir avant que la princesse et sa suite ne se réveillent. Le temps commençait à manquer. Car ils avaient croisé et reconnu, pour certains d’entre eux, Katabolonga. Ils savaient que si Katabolonga était debout, c’est que le jour n’allait pas tarder à se lever et avec lui, le roi Tsongor. Aussi, au fur et à mesure que Katabolonga avançait dans les couloirs du palais, au fur et à mesure qu’il se rapprochait de la salle du tabouret d’or, l’agitation croissait et les serviteurs se faisaient de plus en plus rapides et affairés.

Katabolonga, lui, n’était touché par aucune anxiété. Il marchait lentement comme à l’accoutumée. Au rythme calme qui était le sien. Il savait qu’il avait le temps. Que le jour ne se lèverait pas tout de suite. Il savait - comme tous les jours depuis des années - qu’il serait prêt, assis au chevet du roi lorsque celui-ci ouvrirait les yeux. Il pensait simplement que c’était la première fois, et certainement la dernière, qu’il croisait tant d’hommes lors de sa marche nocturne et que le bruit de ses pas était accompagné de tant de murmures.

Mais lorsque Katabolonga entra dans la salle du tabouret d’or, il se figea brusquement. L’air qui lui caressait le visage lui murmurait quelque chose qu’il ne parvenait pas à comprendre. Au moment où il avait ouvert la porte, il lui avait semblé, le temps d’un instant, que tout allait finir. Il se reprit. Traversa la pièce pour prendre le tabouret d’or, mais à peine eut-il saisi la relique, qu’il dut la lâcher. Le tremblement qui lui parcourut les bras lui dit, à nouveau, que tout allait finir. Cette fois, il écouta ce sentiment monter en lui. Il écouta et le trouble s’empara de lui. Il écouta. Et il sut qu’aujourd’hui, effectivement, tout allait cesser. Il sut qu’aujourd’hui il tuerait le roi Tsongor. Qu’aujourd’hui était le jour auquel il avait pensé échapper. Il comprit que ce jour était le dernier où le roi se lèverait, le dernier où lui, Katabolonga le sauvage, le suivrait de salle en salle, marchant toujours sur ses pas, veillant sur ses moindres fatigues, écoutant ses soupirs et s’acquittant de la plus honorifique des tâches. Le dernier jour où il serait le porteur du tabouret d’or.

Il se releva. Essayant de faire taire le trouble qui était né en lui. Il saisit le tabouret et parcourut les couloirs du palais. Les mâchoires serrées sur cette conviction obscure qu’aujourd’hui était le jour où il tuerait son ami, le roi Tsongor.

Lorsque Tsongor se leva, il eut immédiatement le sentiment que cette journée serait trop courte pour qu’il puisse s’acquitter de tout ce qu’il avait à faire. Il respira profondément. Il savait que le calme ne lui serait plus offert jusqu’au soir. Il salua Katabolonga qui se tenait à ses côtés. Et ce visage lui fit du bien. Il salua Katabolonga, mais celui-ci, au lieu de lui rendre son salut et de lui présenter son collier royal, comme il le faisait chaque matin, lui murmura à voix basse :
"Tsongor, je veux te parler.
- Je t’écoute, répondit le roi.
- C’est pour aujourd’hui, mon ami", dit Katabolonga.
La voix du porteur avait quelque chose d’étrange, mais Tsongor n’y prêta pas attention. Il dit simplement : "Je sais." Et la journée commença.

Challenge Prix Goncourt des Lycéens
2002
Challenge Goncourt des Lycéens
goncourt_lyceen_enna
chez Enna

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2 mars 2009

Le soleil des Scorta – Laurent Gaudé

le_soleil_des_scorta Actes Sud – août 2004 – 250 pages

Prix Goncourt 2004

Présentation de l'éditeur
Sous le soleil écrasant du Sud italien, le sang des Scorta transmet, de père en fils, l'orgueil indomptable, la démence et la rage de vivre de ceux qui, seuls, défient un destin retors. Par l'auteur de La Mort du roi Tsongor (prix Goncourt des lycéens 2002, prix des Libraires 2003).

Un homme avance sur sa mule dans un paysage pétrifié de chaleur, sous l'implacable soleil des Pouilles, en direction du minuscule village de Montepuccio, où il vient assouvir, au risque d'y perdre la vie, son désir et sa vengeance. Ses fautes de jeunesse - vols, violences, crimes de toutes sortes -, il les a payées de dix-sept ans de prison. Désormais libre, il entend bien, de gré ou de force, faire sienne une femme que dans sa jeunesse il convoitait.
De cette vengeance - on pourrait même dire : de cette scène primitive - va surgir la lignée des Scorta, une famille de "pouilleux" marqués par l'opprobre et la faute originelle, mais qui peu à peu, sur quatre générations, parvient à subsister, à planter ses racines dans un sol fruste, à saisir sa chance, transmettre ses valeurs et s'accorder aux beautés de sa terre natale
L'histoire de la famille Scorta se déroule sur un siècle (1870 à nos jours). Elle prend le double aspect d'un récit "objectif" et linéaire eue viennent scander les soliloques d'un des personnages, Carmela, vieillarde qui, avant de perdre la mémoire, se hâte de confier à l'ancien curé de Montepuccio ce qu'elle n'a pu encore raconter à personne : son voyage à New York avec ses frères, la création du bureau de tabac de Montepuccio, et plus largement sa vision subjective de l'aventure des Scorta.
Car ce roman puissamment sudiste et solaire n'est nullement, au sens où on l'entend couramment, une "saga familiale". Marqué par la force de la parole, par la sincérité des personnages, par l'humilité et l'obstination des gens simples, par la recherche et la connaissance des joies élémentaires, le nouveau livre de Laurent Gaudé entrelace les destins comme les voix d'un hymne étincelant d'humanisme. 

L'auteur vu par l'éditeur
Romancier et dramaturge, Laurent Gaudé a publié chez Actes Sud plusieurs pièces de théâtre : Combats de possédés (1999), Onysos le furieux (2000), Pluie de cendres (2001), Cendres sur les mains (2002), Le Tigre bleu de l'Euphrate (2002), Salina (2003), Médée Kali (2003), Les Sacrifiées ; et deux romans : Cris (2001) et La Mort du roi Tsongor (2002, prix Goncourt des lycéens 2002, prix des Libraires 2003).

Mon avis : (lu en janvier 2005)
Un superbe livre qui nous décrit l'Italie du Sud comme si on y était. On suit l'histoire des Scorta sur plusieurs générations et pendant un siècle : les moments forts, tristes ou heureux. Ce livre est écrit avec des mots simples, beaux et touchants. Les personnages sont émouvants, l'histoire est chaleureuse et palpitante. J'ai beaucoup aimé ce livre.

Extrait :
Sur un chemin de poussière, un âne avançait lentement. Il suivait chaque courbe de la route, avec résignation. Rien ne venait à bout de son obstination. Ni l'air brûlant qu'il respirait. Ni les rocailles pointues sur lesquelles ses sabots s'abîmaient. Il avançait. Et son cavalier semblait une ombre condamnée à un châtiment antique. L'homme ne bougeait pas. Hébété par la chaleur. Laissant à sa monture le soin de les porter tous deux au bout de cette route.

Extrait :
La chaleur du soleil semblait fendre la terre ; Pas un souffle de vent ne faisait frémir les oliviers. Tout était immobile. Le parfum des collines s'était évanoui. La pierre gémissait de chaleur. Le mois d'août pesait sur le massif du Gargano avec l'assurance d'un seigneur. Il était impossible de croire qu'en ces terres, un jour, il avait pu pleuvoir. Que de l'eau ait irrigué les champs et abreuvé les oliviers. Impossible de croire qu'une vie animale ou végétale ait pu trouver, sous ce ciel sec, de quoi se nourrir. Il était deux heures de l'après -midi, et la terre était condamnée à brûler. Sur un chemin de poussière, un âne avançait lentement. Il suivait chaque courbe de la route, avec résignation. Rien ne venait à bout de son obstination. Ni l'air brûlant qu'il respirait. Ni les rocailles pointues sur lesquelles ses sabots s'abîmaient. Il avançait. Et son chevalier semblait une ombre condamnée à un châtiment antique. L'homme ne bougeait pas. Hébété de chaleur. Laissant à sa monture le soin de les porter tous deux au bout de cette route. La bête s'acquittait de sa tâche avec une volonté sourde qui défiait le jour. Lentement, mètre après mètre, sans avoir la force de presser jamais le pas, l'âne engloutissait les kilomètres.

28 février 2009

Le feu des origines – Emmanuel Dongala

le_feu_des_origines Edition du Le Serpent à Plumes – octobre 2001 – 324 pages

Description
" En ce temps-là, la semaine n'avait que quatre jours, l'année comptait ainsi beaucoup plus de semaines et les gens vivaient donc plus longtemps sur la Terre. L'enfant survécut à deux semaines, à trois, puis à quatre. On attendit trois lunes entières . L'enfant se mit à babiller, à gazouiller. Il devint beau et fort comme les hommes de la lignée de sa mère. [ ... ] Toute la famille se réunit et le vieux Nimi A Lukeni, mémoire de la nation, le présenta aux ancêtres : " ... ainsi, à partir d'aujourd'hui, tu seras un homme appelé à vivre, tu auras un nom à toi, celui de Mankunku, celui qui défie les puissants et les fait tomber comme les feuilles tombent des arbres. Que l'esprit du grand ancêtre accepte, avec le vin de palme que je crache aux vents et les feuilles de kimbazia que je mâche et crache devant tous, de veiller sur toi. Tâche de devenir fort comme lui et de ne craindre personne, pas même les puissants. Sois digne de la lignée de ta mère. " Et le vent répondit en acceptant le vin, il le porta en gouttelettes fines dans les quatre directions, monta, baisa la face du ciel en effleurant le Soleil avant de retomber sur la mère et le père, grand forgeron. Et l'esprit de l'ancêtre accepta l'enfant en arrêtant définitivement la douleur qui n'avait cessé de mordre le bas-ventre de la mère depuis la naissance du garçon. On l'appela donc Mandala Mankunku. "

Auteur : Né le 16 juillet 1941, figure du renouveau de la littérature africaine, Emmanuel Boundzéki Dongala est un écrivain d'origine congolaise, enseignant aux Etats-Unis. Chimiste de formation, c'est pourtant déjà vers la littérature et le théâtre qu'il consacre une grande partie de son temps en tant qu'animateur du célèbre théâtre de l'Eclair à Brazzaville. Exilé en Amérique après le début des conflits qui frappent son pays à la fin des années 1990, l'écrivain porte un regard désenchanté sur l'Afrique. Ainsi, 'Johnny Chien Méchant', son ouvrage le plus célèbre, dépeint de manière crue et cynique la tragédie des enfants soldats. Ecrivain réaliste en quête de vérité, Emmanuel Boundzéki Dongala a fait de la littérature un moyen privilégié pour mettre à jour les faces cachées du monde et de l'homme.

Mon avis : (lu en janvier 2007)

Emmanuel Dongala raconte l’histoire de Mandala Mankunku en même temps qu’il évoque l’Histoire de l’Afrique. Il raconte l'arrivée des colonisateurs, conquérants, l'exploitation du pays et de ses habitants. Avec la candeur et la lucidité que l'on trouvait déjà dans son livre Les petits garçons naissent aussi des étoiles les personnages de Dongala dénoncent avec force la cruauté et les aberrations de l'Histoire. C'est une très belle évocation du Congo plongé dans la colonisation au travers d'une histoire pleine d'émotions et de poésie. A lire absolument pour mieux comprendre l'histoire africaine.

27 février 2009

Les autres – Alice Ferney

les_autres_Ferney     les_autres  Actes Sud – août 2006 – 531 pages

Présentation de l'éditeur
Théo fête ce soir ses vingt ans et rien ne devrait troubler ce moment de convivialité et de réjouissance. Rien sinon le jeu de société que son frère aîné lui offre, qui révélera à chaque participant la façon dont les autres le perçoivent, menaçant de remettre en cause l'idée qu'il se faisait de lui-même et des sentiments réciproques l'attachant à ses proches. Au fil de la partie, le jeu devient le révélateur de secrets de famille jusque-là soigneusement occultés par la honte, la déception ou la souffrance... et nul ne sortira indemne de la soirée. Evoquant les liens de la fratrie, de l'amitié ou de l'amour naissant, Les Autres est aux relations affectives ce que La Conversation amoureuse est à l'amour : un accomplissement romanesque d'une remarquable maîtrise polyphonique.

Biographie de l'auteur
L'œuvre romanesque d'Alice Ferney est publiée chez Actes Sud : Le Ventre de la fée (1993), L'Elégance des veuves (1995), Grâce et dénuement (1997, prix Culture et bibliothèques pour tous), La Conversation amoureuse (2000), Dans la guerre (2003).

Mon avis : (lu en octobre 2006)
Ce livre d'Alice Ferney est original et très intéressant. Original, car il raconte 3 fois la même histoire mais sous trois angles différents : tout d'abord les pensées des personnages (choses pensées), ensuite on assiste à des échanges verbaux (choses dites) et enfin la version du narrateur (choses rapportées). C'est l'histoire d'une soirée de 8 personnes autour d'un jeu de la vérité. Peu à peu, on apprend à mieux connaître les différents personnages. Ce roman, nous fait réfléchir sur le fait que les personnes que nous côtoyons nous perçoivent différemment. Faut-il connaître les images que les autres ont de nous ? Est-ce que cela nous aide à mieux nous connaître ? Ce n'ai pas le livre d'Alice Ferney que j'ai préféré mais il est très bien écrit et se lit facilement car on est pris par le jeu...

Extrait : (choses pensées - page 99)
Nous sommes tellement remplis de mots qu'il nous faut absolument parler : comme s'ils étaient des oiseaux à libérer, comme s'il fallait faire le vide avant de laisser venir en nous d'autres mots. Nous parlons, nous parlons : les uns aux autres, les uns contre les autres, les uns des autres. Les mots s'agitent inutilement entre nous. Ceux que nous osons dire, Ceux que nous gardons pour nous. Ils sont tous là. Nous les avons sur le bout de la langue, au bord des lèvres, derrière la paroi du front, dans la tête. Souvent nous les avons déjà dits et nous les répétons. Ils ne s'usent pas, ils gardent leur pouvoir de transformer, de blesser, ou d'illuminer.

Extrait : (choses rapportées - page 413)
Fleur comprenait, il y a des souffrances qu'il ne faut surtout pas livrer, et l'on ne peut s'en aller vers les autres que dans les bavardages. Lorsqu'on se sent déchue de soi-même, terrassée et piteuse, trop docile, portant le deuil de sa fierté, on ne parle pas de soi-même. Oui, la mère conseillait le vide : souriante la mère, et sourde, et muette, et acquiescante. Tout sauf une mère, tout sauf nourricière, sauf protectrice. Il y avait une loi sacrée et des gestes interdits, le père transgressait la loi et commettait les gestes, obscènes caresses qui devaient ne pas recevoir de nom. Ils devraient être le silence du corps blessé. Quelle tristesse d'avoir un jardin sans oiseaux ! Je ne comprends déjà plus rien ! Claude ne pense pas ce qu'il dit ! Fleur parlait. Il y a des effusions qui sont des silences.

26 février 2009

La consolante – Anna Gavalda

la_consolante Le Dilettante – mars 2008 - 636 pages

Présentation de l'éditeur
« Charles Balanda, 47 ans, architecte à Paris, apprend incidemment la mort d'une femme qu'il a connue quand il était enfant, et adolescent.
« Il déchire la lettre et la jette dans la poubelle de la cuisine. Quand il relève son pied de la pédale et que le couvercle retombe, clac, il a l’impression d’avoir refermé, à temps, une espèce de boîte de Pandore, et, puisqu’il est devant l’évier, s’asperge le visage en gémissant.
Retourne ensuite vers les autres. Vers la vie. Se sent mieux déjà. Allez... C’est fini.
C'est fini, tu comprends ?
»
Le problème, c'est que non, il ne comprend pas. Et il n'y retourne pas, vers la vie. Il perd l’appétit, le sommeil, abandonne plans et projets et va essayer de comprendre pourquoi tour se fissure en lui; Et autour de lui. Commence alors un long travail de deuil au bout duquel il est obligé de se rendre à l’évidence : l’échelle de cette vie-ci est illisible et il faut tout rebâtir.»

Biographie de l'auteur
Anna Gavalda est née le 9 décembre 1970. Elle vit dans la région parisienne. Elle a deux enfants très mignons et écrit quand ils sont à l'école. Le reste du temps, elle regarde les gens vivre. Ensemble, c'est tout est son quatrième livre après Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part, Je l'aimais (Le Dilettante) et 35 kilos d'espoir (Bayard jeunesse)

Mon avis : (lu en mai 2008)

La première partie du livre est difficile à lire car le style est brouillon, haché, cela part dans tous les sens... en fait cela reflète complètement l'état d'esprit de Charles. Il faut donc s'accrocher et persévérer pendant une centaine de pages. Ensuite, le style se fluidifie et on savoure avec bonheur la suite de l'histoire et on regrette d'arriver si vite à la fin du livre ! Les personnages sont vraiment attachants et on retrouve avec délice la magie d'Ensemble c'est tout.

Extrait :

Il se tenait toujours à l’écart. Là-bas, loin des grilles, hors de notre portée. Le regard fiévreux et les bras croisés. Plus que croisés même, refermés, crochetés. Comme s’il avait eu froid ou mal au ventre. Comme s’il s’agrippait à lui-même pour ne pas tomber.

Nous bravait tous mais ne regardait personne. Cherchait la silhouette d’un seul petit garçon en tenant fermement un sachet en papier contre son cœur.

C’était un pain au chocolat, je le savais bien, et me demandais à chaque fois s’il n’était pas tout écrasé, à force…

Oui, c’était à cela qu’il se retenait, à la cloche, à leur mépris, au détour par la boulangerie et à toutes ces petites taches de gras à son revers comme autant de médailles, inespérées.

Inespérées…

Mais… Comment pouvais-je le savoir à l’époque ?

À l’époque, il me faisait peur. Ses chaussures étaient trop pointues, ses ongles trop longs et son index trop jaune. Et ses lèvres trop rouges. Et son manteau trop court et bien trop serré.

Et le tour de ses yeux trop sombre. Et sa voix trop bizarre.

Quand il nous apercevait enfin, souriait en ouvrant les bras. Se penchait en silence, touchait ses cheveux, ses épaules, son visage. Et, pendant que ma mère m’amarrait fermement à elle, je recomptais, fasciné, toutes ses bagues sur les joues de mon ami.

Il en avait une à chaque doigt. De vraies bagues, belles, précieuses, comme celles de mes grands-mères… C’était toujours à ce moment-là qu’elle se détournait horrifiée et que moi, je lâchais sa main. Alexis, lui, non. Ne se dérobait jamais. Lui tendait son cartable et mangeait son goûter de l’autre, la vacante, en s’éloignant vers la place du Marché.

Alexis, avec son extraterrestre en talonnettes, son monstre de foire, son bouffon des primaires, se sentait plus en sécurité que moi, et était mieux aimé.

Croyais-je.

Un jour quand même, je le lui avais demandé :

– Mais, euh, c’est… c’est un monsieur ou une dame ?

– De qui ?

– De… le… la… celui qui vient te chercher le soir ?

Il avait haussé les épaules.

Un monsieur bien sûr. Mais qu’il appelait sa nounou.

Et elle, sa nounou, elle avait promis par exemple de lui rapporter des osselets en or et il me les échangerait contre cette bille-là, si je voulais, ou, tiens… elle est en retard, ma nounou aujourd’hui… J’espère qu’elle n’a pas perdu ses clefs… Parce qu’elle perd toujours tout, tu sais… Elle dit souvent qu’un jour, elle oubliera sa tête chez la coiffeuse ou dans une cabine du Prisunic et après elle rit, elle dit que heureusement, elle a des jambes !

Mais un monsieur, tu vois bien.

Quelle question…

Je n’arrive pas à me souvenir de son nom. C’était quelque chose d’extraordinaire pourtant…

Un nom de music-hall, de velours lâche et de tabac froid. Un nom comme Gigi Lamor ou Gino Cherubini ou Rubis Dolorosa ou…

Je ne sais plus et j’enrage de ne plus savoir. Je suis dans un avion pour le bout du monde, je dois dormir, il faut que je dorme. J’ai pris des médicaments pour ça. Je n’ai pas le choix, je vais crever sinon. Je n’ai pas fermé l’oeil depuis tellement long… et je…

Je vais crever.

Mais rien n’y fait. Ni la chimie, ni le chagrin, ni l’épuisement. À plus de trente mille pieds, si haut dans le vide, je lutte encore comme un imbécile à tisonner des souvenirs mal éteints. Et plus je souffle plus les yeux me piquent, et moins j’y vois, plus bas je m’agenouille encore.

Ma voisine m’a déjà demandé à deux reprises d’éteindre ma veilleuse. Pardon, mais non. C’était il y a quarante ans, madame… Quarante ans, vous comprenez ? J’ai besoin de lumière pour retrouver le nom de ce vieux travelo. Ce nom génial que j’ai oublié évidemment, puisque je l’appelais Nounou moi aussi. Et que j’adorais, moi aussi. Parce que c’était comme ça chez eux : on adorait.

Nounou qui était apparu dans leur vie en ruine, un soir d’hôpital.

Nounou qui nous avait gâtés, pourris, nourris, gavés, consolés, épouillés, hypnotisés pour de vrai, envoûtés et désenvoûtés mille fois. Touché les paumes, tiré les cartes, promis des vies de sultans, de rois, de nababs, des vies d’ambre et de saphirs, de poses alanguies et d’amours exquises, et Nounou qui en était sorti un matin de façon dramatique.

Dramatique comme il se doit. Comme il se le devait. Comme tout se devait avec eux.

Mais je… Plus tard. Je le dirai plus tard. Là, je n’ai pas la force. Et puis je n’ai pas envie. Je ne veux pas les reperdre maintenant. Rester encore un peu sur le dos de mon éléphant en Formica, avec mon coutelas de cuisine fiché dans mon pagne, ses chaînes, ses fards et tous ses turbans de l’Alhambra.

J’ai besoin de sommeil et j’ai besoin de ma loupiote. J’ai besoin de tout ce que j’ai perdu en cours de route. De tout ce qu’ils m’ont donné, et repris.

Et puis gâché aussi…

Parce que, oui, c’était comme ça dans leur monde. C’était ça, leur loi, leur Credo, leur vie de mécréants. On adorait, on se cognait, on pleurait, on dansait toute la nuit et tout s’embrasait.

Tout.

Il ne devait rien rester. Rien. Jamais. Nada. Des bouches amères, plissées, cassées, tordues, des lits, de la cendre, des visages défaits, des heures à pleurer, des années et des années de solitude, mais pas de souvenirs. Surtout pas. Les souvenirs, c’était pour les autres.

Les frileux. Les comptables.

« Les plus belles fêtes, vous le verrez mes bichons, sont oubliées au matin, disait-il, les plus belles fêtes, c’est pendant la fête. Le matin, ça n’existe pas. Le matin, c’est quand on prend le premier métro en se faisant de nouveau agresser. »

Et elle. Elle. Elle parlait tout le temps de la mort. Tout le temps… Pour la défier, pour la crever, cette salope. Parce qu’elle le savait, qu’on allait tous y passer, c’était sa vie de le savoir, et c’était pour ça qu’il fallait se toucher, s’aimer, boire, mordre, jouir et tout oublier.

« Mettez le feu, les gosses. Mettez-moi le feu à tout ça. »

C’est sa voix et je… je l’entends encore.

Des sauvages.

***

Il ne peut pas éteindre. Ni fermer les yeux. Il va devenir, non, il est en train de devenir fou. Il le sait. Se surprend dans le noir du hublot et…

– Monsieur… Ça va ?

Une hôtesse lui touche l’épaule. Pourquoi m’avez-vous abandonné ?

– Ça ne va pas ?

Il voudrait lui répondre que si, que tout va bien, merci, mais il ne peut pas : il pleure.

Enfin.

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23 février 2009

La porte des Enfers – Laurent Gaudé

La_porte_des_Enfers Actes Sud – août 2008 - 267 pages

4ème de couverture : Au lendemain d'une fusillade à Naples, Matteo voit s'effondrer toute raison d'être. Son petit garçon est mort. Sa femme, Giuliana, disparaît. Lui-même s'enfonce dans la solitude et, nuit après nuit, à bord de son taxi vide, parcourt sans raison les rues de la ville.

Mais, un soir, il laisse monter en voiture une cliente étrange qui, pour paiement de sa course, lui offre à boire dans un minuscule café. Matteo y fera la connaissance du patron, Garibaldo, de l'impénitent curé don Mazerotti, et surtout du professeur Provolone, personnage haut en couleur, aussi érudit que sulfureux, qui tient d'étranges discours sur la réalité des Enfers.
Et qui prétend qu'on peut y descendre...

Ceux qui meurent emmènent dans l'Au-Delà un peu de notre vie, et nous désespérons de la recouvrer, tant pour eux-mêmes que pour apaiser notre douleur. C'est dans la conscience de tous les deuils - les siens, les nôtres - que Laurent Gaudé oppose à la mort un des mythes les plus forts de l'histoire de l'humanité. Solaire et ténébreux, captivant et haletant, son nouveau roman nous emporte dans un "voyage" où le temps et le destin sont détournés par la volonté d'arracher un être au néant.

L'Auteur :
Romancier et dramaturge né en 1972, Laurent Gaudé a publié chez Actes Sud plusieurs pièces de théâtre : Combats de possédés (1999), Onysos le furieux (2000), Pluie de cendres (2001), Cendres sur les mains (2002), Le Tigre bleu de l’Euphrate (2002), Salina (2003), Médée Kali (2003), Les Sacrifiées (2004), L’Annulaire (in Les Cinq Doigts de la main, 2006) ; quatre romans : Cris (2001), La Mort du roi Tsongor (2002, prix Goncourt des lycéens 2002, prix des Libraires 2003), Le Soleil des Scorta (2004, prix Goncourt 2004, prix Jean-Giono 2004) et Eldorado (2006). Et un recueil de nouvelles, Dans la nuit Mozambique (2007).

Mon avis : (lu en février 2009)

J'ai eu la chance d'assister en direct à l'émission de La Grande Librairie en octobre 2008 et à la présentation de ce livre : j'avais beaucoup aimé ce qu'en avait dit Laurent Gaudé. Je n'ai pu lire son livre que maintenant et je n'ai pas été déçu.

C'est un très beau livre, qui nous raconte une histoire qui est à la fois tragique et mystique. Il y a beaucoup de poésie et l'écriture est simple et fluide. Les personnages sont attachants et plein d'humanité. L'histoire est à la fois passionnante et boulversante, elle nous entraîne dans une grande réflexion autour du deuil, de l'absence des êtres chers et sur l'Amour plus fort que la mort ! A lire absolument !

Extrait :

«Matteo ne le dit à personne, pas même à Giuliana,mais il vivait toujours la même journée. Il était toujours au même endroit, au coin de la via Forcella et du vicolo della Pace. Il ne parvenait pas à quitter ce trottoir. Il y passait des heures en pensée. Tout défilait sans cesse. La journée telle qu'elle s'était passée, la journée telle qu'elle aurait pu passer, les infimes et microscopiques changements qui auraient pu faire qu'elle ne se passe pas comme elle s'était passée. S'il avait marché un peu moins vite. S'il n'avait pas garé la voiture pour poursuivre à pied, ou s'il s'était garé ailleurs. Il lui aurait suffi de changer de trottoir, de passer du côté ombre – comme l'idée 'avait effleuré – ou de prendre le temps de s'agenouiller pour refaire le lacet de Pippo qui le lui avait demandé... Quelques secondes, chaque fois, auraient suffi, pour qu'ils soient ailleurs de quelques centimètres. Quelques secondes d'avance ou de retard et la trajectoire de la balle était évitée. Des événements dérisoires, une voix que l'on croit reconnaître et qui lui aurait fait marquer un temps d'arrêt. Une vespa qui déboule et qui les aurait obligés à faire un pas en arrière. Mais non. Tout avait concouru à la rencontre terrible du corps et de la balle. Quelle volonté avait voulu cela ? Quelle horrible précision dans le hasard pour que tout convergeât ainsi. Était-ce cela que l'on appelait le mauvais œil ? Et, si, oui, pourquoi les avait-il choisis, eux, ce jour-là ? Par ennui ou par désir de jouer un peu ? »

12 février 2009

Juke Box - Jean-Philippe Blondel

juke_box Robert Laffont - août 2004 - 213 pages

Présentation de l'éditeur
Parce que chaque souvenir est une chanson, un homme se met nu et raconte ce qu'il a dans le cœur depuis qu'il est tout petit... Juke-Box chante la vie, l'amour, l'amitié, les petits riens du quotidien, le et les renaissances. Quarante ans de la vie d'un homme sentimental, quatre décennies de tubes : Le lundi au soleil d'un enfant des années 1970, La bombe humaine de son adolescence, l'indicible cruauté de Just an Illusion mais aussi la douceur de Belle ou la lumière de Danse s'y... Chaque chanson revient, telle une empreinte qu'on croyait oubliée, pour nous raconter l'histoire de l'homme, du père, du mari, de l'écrivain qu'est devenu ce petit garçon fasciné par son premier vinyle. Un parcours tendre, drôle, douloureux aussi, une épopée musicale intime et intimiste qui nous happe et nous renvoie à notre propre histoire, un roman générationnel gai et mélancolique à la fois, comme une invitation à la danse et au souvenir, entre (sou) rire et émotion.

Biographie de l'auteur
Jean-Philippe Blondel est né en 1964. Professeur d'anglais, il vit à Troyes, sa ville natale, avec sa femme et ses deux filles.
Après Accès direct à la plage et 1979 (publiés aux éditions Delphine Montalant). Juke-Box est son troisième roman.

Mon avis : (lu en février 2009)

Une chanson nous rappelle souvent un souvenir de votre vie, un grand ou un petit, un bon ou parfois un mauvais. Nous allons suivre ainsi la vie de Yoann de 1970 à 2004 : une chanson pour chaque chapitre. Cela se lit tout seul et tout au long du livre, les airs suggérés nous reviennent en mémoire ou nous invite à les écouter... L'histoire est touchante et attachante, on y retrouve un peu de sa propre histoire et les chansons que l'on a beaucoup écouté. J'ai pris vraiment beaucoup de plaisir à lire ce livre. 

Extrait : (p.50 : Oxygène - Jean-Michel Jarre)

''Merde.
Ma mère qui rentre.
Elle va venir tout perturber et après, je vais encore passer des heures à ramener le calme.
Elle accroche ses clés sur le porte-clés en forme de taureau qu'elle a acheté à Irùn la dernière fois que nous sommes allés à la frontière espagnole pour rapporter du porto et le sombrero mexicain qui trône dans le couloir.
Les clés tombent et elle ne les ramasse pas - ça m'énerve. Tout ce que j'ai pu accumuler comme détente disparaît d'un seul coup. Je sais qu'il faut que je tente de ne pas y penser. Je ne suis pas au bout de mes peines. Elle va venir m'embrasser, me demander si j'ai passé une bonne journée et avec un peu de chance, elle disparaîtra dans le salon pour lire le magazine télé.
Je me lèverai sans bruit et j'irai ramasser les clés.
Merde.

Merde, merde, merde.

Elle se plante devant moi et me regarde, je n'arrive plus à manger mes céréales, il y a un grain de riz soufflé qui me reste collé sur le menton.

Pire, elle ouvre le placard et elle prend un bol. Elle se sert des céréales, elle aussi, alors que j'en ai juste le nombre qu'il faut pour une semaine, elle est en train de me priver d'une ration, elle ne se rend pas compte. Elle s'assied en face de moi, sur le tabouret en plastique marron, et elle me fixe - j'ai mal au ventre.

"Ton père et moi, nous avons décidé de divorcer."

Dans ma ration quotidienne, il y a exactement cent douze grain de riz soufflé. Et elle, elle s'est servie sans compter, je jette une coup d'œil dans son bol pour voir combien elle en a versé - approximativement - mais le problème c'est que ce n'est qu'approximativement, il faudrait que je me mette à compter combien elle en prend par cuillère et que j'additionne, je vais en avoir jusqu'à ce soir - et je ne pourrai pas écouter l'émission de Jean-Loup Laffont, "Dix-huit heures basket".

Extrait : (p.62 : In the Air Tonight - Phil Collins)
L'autre rêverie récurrente, c'est le quai de la gare. Je dois partir et laisser derrière moi tout ce que j'ai connu, tous ceux que j'ai aimés. Je suis les ordres d'une voix intérieure qui m'intime de me débarrasser des oripeaux de ma vie actuelle pour mieux renaître. Je regarde, sur le quai de la gare, tous ces amis qui sont venus me dire adieu. Anne est là, elle essuie des larmes qui coulent à flots. Il y a aussi cette fille étrange que j'ai croisée à la bibliothèque l'autre jour. Et ce garçon qui vient d'arriver dans la classe, avec son blouson violet. Je vois la détresse sur leurs visages, mais je ne peux que leur sourire. Je suis déjà dans un autre univers - je leur promets simplement que je ne les oublierai pas.

Extrait : (p.170 : Belle – Daniel Lavoie/Garou/Patrick Fiori)

Je me tais - et puis je sens mes lèvres s'arrondir et le souffle qui vient de loin - je me mets à siffloter - je ne l'ai pas fait depuis des années. Et au bout de quelques instants, c'est la chanson qui reprend le dessus. Doucement. Tout doucement. Je chante.
J'avais préparé tout un répertoire - un juke-box de naissance. Il y avait des Mistral gagnants, des Javanaise et des Pull-overs blancs.
Mais ce que je murmure tient en syllabe.
Belle.
Je sais qu'une histoire s'arrête là.
Que les chansons à venir seront les siennes.
Que la musique sera pour elle. Et la main dans la main, accroupi à ses côtés, je lui transmets le témoin.
Et là, je déborde.

10 février 2009

Le CV de Dieu – Jean-Louis Fournier

le_cv_de_Dieu Stock – 1995 - 211 pages

Quatrième de couverture
"Le ciel était fini, la terre était finie, les animaux étaient finis, l'homme était fini. Dieu pensa qu'il était fini aussi, et sombra dans une profonde mélancolie. Il ne savait à quoi se mettre. Il fit un peu de poterie, pétrit une boule de terre, mais le coeur n'y était plus. Il n'avait plus confiance en lui, il avait perdu la foi. Dieu ne croyait plus en Dieu. Il lui fallait d'urgence de l'activité, de nouveaux projets, des gros chantiers. Il décida alors de chercher du travail, et, comme tout un chacun, il rédigea son curriculum vitae..."

Auteur :  Né à Arras le 19 décembre 1938, auteur prolifique, Jean-Louis Fournier a toujours su mêler humour, culture et sincérité. Entre un frère polytechnicien et une sœur éducatrice spécialisée, il choisit la voie de l'humour et devient le fidèle complice de Pierre Desproges. Il réalise ainsi les épisodes de 'La Minute nécessaire de Monsieur Cyclopède', ainsi que les captations de ses spectacles au théâtre Grévin en 1984 et au théâtre Fontaine en 1986. Mais c'est en tant qu'auteur facétieux et touchant que le public le découvre véritablement. Avec ses essais humoristiques, Jean-Louis Fournier rencontre un succès immédiat. Dans 'Arithmétique appliquée et impertinente' (1993), il apprend au lecteur à calculer le poids du cerveau d'un imbécile ou la quantité de caviar que peut acheter un smicard ! Dans un même registre, sa 'Grammaire française et impertinente' conjugue culture et absurde. Jean-Louis Fournier consacre également deux ouvrages à son enfance. En 1999, il aborde l'alcoolisme de son père dans 'Il a jamais tué personne, mon papa' et obtient le prix Femina 2008 pour 'Où on va papa ?', une évocation émouvante du handicap de ses fils.

Mon avis : (lu en février 2009)

Ce livre est une réédition d'un livre paru en 1995. Ce livre se lit vraiment très rapidement et on rit beaucoup. Jean-Louis Fournier imagine que Dieu rédige son CV et passe un entretien d'embauche avec un directeur du personnel. Nous allons parcourir avec lui son grand CV, Dieu parle de ses créations : la Terre, le Soleil, la mer, le feu, les hommes, les animaux et il répond aux questions que nous pouvons nous poser à propos des choix de Dieu... L'humour est bien sûr présent tout au long du livre, un très bon moment de détente ! Très amusant, intelligent, plein d'esprit !

Extrait :

"- Mais il est mort, mon petit Wolfgang, gémit Dieu.
- La faute à qui ? C’est pas les chasseurs quand même ?
- Dieu cueille les plus belles fleurs de son jardin, déclare Dieu sentencieusement. [...]
- Quel rapport avec la mort de Mozart ?
- C’est une allégorie, pour signifier que ce sont les plus doués qui meurent les premiers. Ça console les proches, ils sont flattés de penser que leur défunt n’était pas le dernier des cons.
- Ça fait une belle jambe à la jeune veuve, et puis c’est un coup à donner des complexes à tous les vivants.
- Les vivants, ils vivent, ils n’ont pas à se plaindre.
- Alors quand on est très con, on ne meurt pas ?
- Si, on meurt, mais plus tard.
- Ça veut dire que les vieux sont des cons ?
- Exact.
- Alors pourquoi on dit “un vieux con” ?
- On ne devrait pas, c’est une faute de français, un pléonasme.
- Mais vous ?
- La question ne se pose pas, je suis immortel."

7 février 2009

Les petits garçons naissent aussi des étoiles – Emmanuel Dongala

les_petits_gar_ons_naissent_aussi_des__toiles     Enfants_etoiles_Dongala

Serpent A Plumes - février 1998

Edition du Rocher – septembre 2000 – 395 pages

Prix RFI-Témoin du monde en 1998

Résumé : A travers le regard de Matabari, le cadet des triplés de l'instituteur du village, Emmanuel Dongala retrace l'histoire politique et sociale d'un pays plus ou moins imaginaire, qui pourrait être le Congo, depuis l'indépendance.
Gouvernement de tutelle colonialiste, coup d'Etat militaire, " démocratie populaire " marxiste. , les régimes se succèdent mais les hommes ne changent guère et le narrateur observe, avec une admiration d'enfant et au grand dam de son père, humaniste incorruptible, l'ascension de son Tonton Boula-Boula, opportuniste séduisant et hâbleur, qui se taillera une place jusqu'à la tête du gouvernement. Dangala, avec la malice et la fausse candeur qu'il manie si bien, brosse un tableau plein d'ironie et de couleurs, mais aussi d'inquiétude et de colère, de l'état de la démocratie et de la situation économique et sociale des pays d'Afrique centrale.

Auteur : Né le 16 juillet 1941, figure du renouveau de la littérature africaine, Emmanuel Boundzéki Dongala est un écrivain d'origine congolaise, enseignant aux Etats-Unis. Chimiste de formation, c'est pourtant déjà vers la littérature et le théâtre qu'il consacre une grande partie de son temps en tant qu'animateur du célèbre théâtre de l'Eclair à Brazzaville. Exilé en Amérique après le début des conflits qui frappent son pays à la fin des années 1990, l'écrivain porte un regard désenchanté sur l'Afrique. Ainsi, 'Johnny Chien Méchant', son ouvrage le plus célèbre, dépeint de manière crue et cynique la tragédie des enfants soldats. Ecrivain réaliste en quête de vérité, Emmanuel Boundzéki Dongala a fait de la littérature un moyen privilégié pour mettre à jour les faces cachées du monde et de l'homme.

Mon avis : (lu en février 2006)

Cette vision du Congo est drôle et savoureuse. On découvre le Congo entre les traditions ancestrales et la modernité. Beaucoup d'anecdotes avec un humour grinçant qui sait mettre en exergue les défauts des uns et des autres. Le style est imagé, coloré et le narrateur n'hésite pas à nous interpeller. Matapari est très attachant, il est curieux et très clairvoyant.

Extrait : (page 102)
Pour recevoir cette délégation de haut niveau, le préfet avait déclaré la journée payée et chômée. J'étais très content parce que cela voulait dire pour nous une journée de vacances et je comptais jouer au football avec mes amis, puis aller me faire offrir du Coca-Cola chez Mâ Lolo et enfin aller voir une vidéo-cassette de clips chez tonton Boula Boula. Malheureusement c'était une fausse journée libre, puisqu'on nous a obligés à aller écouter sous le chaud soleil les discours de ces types envoyés par le dirigeant populaire, l'homme des masses et des actions concrètes. D'ailleurs, en plus des fonctionnaires, on notait également la présence des femmes et des hommes qui vendaient au marché, ceux qu'on appelait les larges masses populaires. Seul papa avait boudé la cérémonie parce que, disait-il, les élèves ne devaient pas être embrigadés dans un parti, fut-il parti unique et révolutionnaire. Il était resté chez lui dans ses lectures, certainement encore en train de déchiffrer une des énigmes du grand livre de l'univers.

Extrait : (page 185)
Comme vous le savez certainement tous, la première étape pour tuer quelqu'un, c'était d'être un dur. Je décidai d'être un dur.
D' abord, un dur ne se laissait pas bousculer. Aussi, quand maman ou mes frères m'appelaient, je ne répondais jamais la première fois,j'attendais qu'on répète mon nom deux ou trois fois avant de me manifester. Parfois, quand je savais que c'était l'heure du repas et que tout le monde m'attendait pour manger, je prolongeais délibérément ma promenade afin qu'ils puissent manger sans moi et que je prenne mon repas en solitaire tout comme je portais tout seul ma peine. Cela irritait souvent maman et plusieurs fois je me suis fait frotter les oreilles par elle qui répétait sans cesse : Seigneur, mais qu'est-ce qui arrive à cet enfant et, chose rare, papa m'avait même balancé des baffes une ou deux fois. Mais contrairement à ce qu'ils croyaient sans doute, leur exaspération m'enchantait, un dur doit être indépendant et libre.

Extrait : (page 333)
'La campagne électorale ?... La démarche était simple : il s'agissait d'une part de séduire les électeurs, de les convaincre qu'on était l'homme ou la femme qu'il fallait à la place qu'il faut, et d'autre part, disqualifier tous les autres candidats en les traitant d'incompétents, de menteurs, de salauds, de corrompus pourris indignes de tenir entre leurs mains les destinées de la nation. Evidemment, il ne fallait jamais oublier d'inclure dans ces discours les promesses les plus mirobolantes et, de temps en temps, distribuer un peu sinon beaucoup d'argent.

3 février 2009

Le tombeau d'étoiles – Maxence Fermine

le_tombeau_d__toiles Albin Michel – mars 2007 -219 pages

Quatrième de couverture :
"J'étais jeune alors, sans dégoût de l'existence, tel un soldat à l'aube d'une bataille et qui traverse d'un cœur léger une lande de terre sans savoir qu'elle sera bientôt entachée de sang et qu'elle deviendra son tombeau. J'allais sans crainte vers mon avenir, enivré de ce philtre sournois qu'est l'espoir, croyant encore tenir dans ma main la clef de l'Eden alors que c'était celle des enfers.

" Au soir de sa vie, un homme retrace le long chemin qu'il a parcouru et les événements qui en ont déterminé le cours. L'enfance, la jeunesse, la guerre, l'amour pour Eléonore. Jusqu'au drame qui va bouleverser son existence. Inspiré de faits réels, sensible, envoûtant, le nouveau roman de Maxence Fermine redonne corps à la période trouble de l'Occupation au fil d'une superbe histoire de vengeance et d'amour dans les paysages grandioses de la Savoie.

Auteur : Maxence FERMINE est né à Albertville en 1968. Il a passé son enfance à Grenoble, avant de partir à Paris où il restera treize années. Il a suivi pendant un an des cours dans une faculté de Lettres, puis a décidé de voyager en Afrique. Il s'éprend du désert, travaille dans un Bureau d'Etudes en Tunisie. Il se marie et vit maintenant en Savoie avec sa femme et sa fille. Il a déjà publié " Neige " en janvier 1999 et " Le violon noir " en septembre 1999. L'apiculteur est son troisième livre.

Mon avis : (lu en février 2009)

Ce livre se lit très facilement, c’est un roman écrit autour d’un fait réel dans un village de Savoie en Août 1944, pendant l'Occupation. L'histoire est émouvante, les personnages attachants, la narration est pleine de poésie, les paysages de Savoie superbement évoqués. C'est beau et triste à la fois !

Extrait : (début du livre) 

«Je me suis toujours demandé s’il fallait raconter cette histoire. Lorsque j’y songe, tout cela ressemble à un naufrage. Il y a d’abord les souvenirs teintés de remords et de désespoir, souvenirs amers que je croyais à jamais enfouis dans les limbes de ma mémoire, adoucis, effacés même par le temps et l’oubli. Les blessures et les meurtrissures, les traumatismes, les choses tues, les interdits et les non-dits, ces océans de tristesse où l’on s’abîme à force de silence. Enfin il y a les albums de photographies anciennes que l’on feuillette en sachant toutefois que, dès la première page, les parfums du passé vous sauteront au visage et vous enivreront d’une fragrance mélancolique trop longtemps contenue.

Il faut parfois se faire violence pour faire resurgir des archives de la mémoire ce qu’elles contiennent de plus sombre, et exposer en pleine lumière ces zones d’ombre que l’on croyait ensevelies pour toujours.

Jusqu’à la mort de Roche, ce témoignage m’aurait paru indécent. Lui qui avait vécu tout cela, qui en était le principal protagoniste, n’en parlait jamais. C’était un accord tacite entre le monde et lui. Sa manière de se protéger et de se forger une carapace en apposant sur ces journées d’effroi le sceau du secret.

Julien Roche. Un homme d’une belle trempe, comme ses aïeux l’avaient été avant lui. De la race des solitaires, qui ne demandait rien à personne, et surtout qui n’attendait rien. De lui ou des autres. Un loup sorti de la meute. Et qui ne l’a jamais rejointe.

C’était mon ami. Peut-être l’unique. Qui peut savoir ces choses-là ? On croit longtemps vivre entouré de gens, de proches, d’une famille aimante. A force d’habitude, on se croit préservé à jamais du malheur et de la solitude, pièce indispensable dans la grande mosaïque du monde. Et puis, un jour, la mosaïque se fendille et les joints éclatent, jusqu’à ce que chacune des pièces qui constituaient cette étrange fresque humaine s’isole un peu plus des autres. Alors on se retrouve seul face à son reflet dans le miroir, seul dans le cortège des jours qui défilent, et on comprend qu’il n’en était rien.

Les Roche. Des gens de parole et de caractère, durs à l’ouvrage et peu causants. Dans le village, ils étaient connus pour leur probité, leur sens du devoir et leur mutisme inébranlable. Sans doute avaient-ils été forgés d’éclats de silence sur l’arête desquels, parfois, nos paroles venaient glisser sans vraiment les atteindre.

Antoine Roche, le père, avait connu la grande guerre, celle de 14. Il avait fêté ses vingt ans à Verdun, sous les bombes. Forcément, cela lui avait tanné le cuir et raffermi le cœur. Il en était revenu avec la croix d’Honneur, un bras en moins et cette manière bien à lui de vous regarder comme s’il savait combien l’âme humaine est entachée de salissures. Il avait gardé de ce passé martial une amère désillusion sur l’humanité, et l’idée tenace que la vie n’est qu’une vaste mascarade, un théâtre immonde rempli de soldats, de miséreux et d’assassins.

Son fils était du même acabit. Par nature, il ne s’épanchait guère et se méfiait des autres. Taciturne, il se complaisait dans les étendues glacées de l’hiver des sentiments. D’ailleurs il n’a jamais confié à qui que ce soit cette histoire. Ce n’est pas qu’il manquait de vocabulaire ou d’une certaine culture. Il aurait sans doute trouvé les mots justes pour raconter à ma place. Mais comme son père, au sortir de la guerre de 14, il éprouvait de la pudeur à raconter ce qu’il avait vécu.

Julien Roche n’est pas le seul que je vais tenter de ressusciter dans ces lignes. Il y a tous les autres, les victimes de ces jours obscurs que la douleur et les larmes ne nous rendront pas. Ces hommes et ces femmes de majesté à qui je dédie ce livre qu’ils ne liront jamais.

Ceux-là, je désire les faire apparaître un à un, chacun sous une lumière différente, comme si j’étais l’ordonnateur d’une partie infime de leur existence et que je voulais les voir défiler devant moi, une dernière fois, tel un metteur en scène de théâtre regardant jouer ses acteurs pour une ultime représentation.

Mais par-dessus tout, il y a une femme que je désire évoquer dans ces pages parce que son souvenir m’obsède au-delà de tout ce qu’il est possible d’imaginer. Une femme que j’ai connue il y a bien longtemps, et qui compte plus que toutes les autres. D’elle, il me reste une photographie que je regarde chaque jour que Dieu fait, et qui m’est chère. Sur ce cliché un peu jauni, presque passé à force d’avoir été usé par mes caresses et mon regard, je parviens encore à distinguer un visage d’une incroyable pureté et qui respire la bonté. Un visage si beau que, pendant longtemps, j’ai cru y voir la preuve de son immatérialité. Comme si elle n’avait jamais existé ailleurs que sur ce papier argenté, enfantée par la magie d’un artiste dont le génie aurait été de photographier les esprits.

Cette femme portait un nom qui peut paraître un peu désuet, mais qui demeure si chargé d’émotion que, aujourd’hui encore, je ne peux le prononcer ni l’entendre sans en avoir les larmes aux yeux. Ce nom, ce beau nom, c’est Eléonore Verdussen.

Pendant des années, j’ai tenté d’effacer son visage de ma mémoire et de noyer l’histoire qui me liait à elle dans un grand lac de silence. Je ne voulais rien dévoiler de ce que nous vécûmes ensemble, et surtout de ce que nous ne vécûmes pas. Je ne voulais rien dire de ce que nous dûmes endurer, respecter toute cette souffrance, cette douleur et ce chagrin. J’avais la sotte vanité de croire que je pouvais oublier. Et aussi l’impression désagréable, en m’épanchant, de remuer les cendres d’une histoire vieille d’un demi-siècle. En quelque sorte, de trahir un secret.

Mais la vérité est tout autre. Je me voilais la face et, par lâcheté, je fermais les yeux sur tout un pan de mon existence.

Maintenant que les morts sont bien morts et que je suis seul parmi les vivants, la question du secret ne se pose plus. Lentement, un à un, tous les vestiges anciens resurgissent, comme une épave qu’on renfloue. Une épave remplie de petites lueurs tremblotantes venues des eaux noires du passé et qui, lentement, remontent à la surface de ma mémoire.

Alors il me faut à mon tour témoigner, avant que ces lueurs ne s’éteignent une à une, et que tout ne sombre et ne disparaisse à jamais dans les crevasses du temps.»

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