19 juin 2010

Le cahier bleu – James A. Levine

le_cahier_bleu Buchet & Chastel – janvier 2010 – 223 pages

traduit de l'américain par Sylviane Lamoine

Présentation de l'éditeur :
Batuk est âgée de neuf ans à peine quand son père, un paysan du Madya Pradesh, la vend à un bordel d'enfants de Common Street, à Bombay. Jetée en pâture aux désirs pervers des notables de la ville et des policiers pédophiles, la petite prostituée parvient, six années plus tard, à subtiliser un crayon à sa patronne. Et se met à couvrir les pages d'un cahier bleu auquel elle confie le quotidien épouvantable de son esclavage sexuel. Dans ce journal intimiste, désespéré, expiatoire, Batuk écrit tous les jours avec ses mots d'enfant sacrifiée. Elle écrit pour conjurer son destin, pour oublier que son père a abandonné sa léoparde aux yeux d'argent à la violence de ces clients qui viennent jusque dans son nid pour y faire des pains au lait. Elle écrit aussi pour retrouver ses jeux au village avec les lézards de son enfance entre les rochers chauffés par le soleil. Et, dans son cahier bleu, Batuk finit par s'inventer des héros fantastiques qui viendront peut-être, un jour, la libérer... Mais, une nuit, un taxi blanc s'arrête devant sa prison...

Auteur : James A Levine est professeur émérite et médecin dans la célèbre clinique américaine de Mayo. Il a été mandaté par les Nations unies pour enquêter sur le travail des enfants dans les pays émergents. Lors d'une visite dans la sordide rue des Cages de Bombay où exerce une partie du million deux cent mille enfants prostitués en Inde, il voit un jour une petite fille en sari rose qui écrit dans un cahier bleu. Batuk, l'héroïne du Cahier bleu, est née. Ce premier roman, dérangeant, puissant et engagé contre la prostitution des enfants dans le monde, est traduit dans une quinzaine de pays.

Mon avis : (lu en juin 2010)
Ce n'est pas facile de parler de ce récit bouleversant. Dans la première partie de ce livre, Batuk nous raconte sa vie effroyable : à l'âge de neuf ans, elle est vendue par son père. Elle va être violée et découvrir le terrible travail auquel elle est destinée dans une maison close de Common Street à Bombay. Six ans plus tard, elle arrive à se procurer un crayon et dans un « cahier bleu », Batuk raconte son histoire en utilisant un langage imagé, poétique et enfantin. Elle a beaucoup d'imagination et pour supporter l'insupportable, elle s'invente des contes.
La deuxième partie est très dérangeante, Batuk a quinze ans, elle a été acheté par un homme d'affaire et offerte à son fils comme « esclave sexuelle » et le récit devient pornographique et l'auteur ne nous épargne aucun détail, tout devient souffrance, violence... C'est souvent insoutenable.

Ce livre qui dénonce la prostitution des enfants en Inde est très fort. J'ai beaucoup aimé la première partie toute en poésie et en délicatesse pour dénoncer l'horreur de la prostitution enfantine, le sordide de la deuxième partie m'a un peu gâché l'ensemble. Je vous encourage cependant à découvrir ce livre.

Il faut noter que l'ensemble des droits d'auteur que James A. Levine tire des ventes du "Cahier bleu" sont reversés au Centre International des enfants disparus et exploités (www.icmec.org)

 

Extraits : (page 57)

Une fois coiffée, j'ai été enveloppée dans un sari pour la première fois de ma vie. Il était orange et rouge, rebrodé de fils blancs et argent, léger comme une plume, et sentait comme l'huile de mon bain de la veille. J'étais parfaite ; j'avais l'impression d'être emballée comme un cadeau précieux. La vieille m'a laissée et a fermé la porte à clé. Je me suis dévisagée dans le miroir. Il m'a fallu un moment pour comprendre que c'était moi. J'ai penché la tête, levé le poignet, et agité les doigts comme un éventail ; je me suis composé un sourire subtil. L'image a changé. J'ai parlé tout haut et entendu une voix familière provenir d'un visage qui m'était étranger. Je me suis mise à faire des imitations d'animaux, que le rouge à lèvres rendait plus comiques. J'en étais à la moitié de mon répertoire quand la vieille bique est revenue. Elle n'a fait qu'entrouvrir la porte avant de se pencher à l'intérieur.
« Viens. »
Cet ordre donné sur un ton inhabituel ressemblait plus à une invitation qu'à un commandement. Je me suis levée, j'ai dit au revoir à la grenouille dans le miroir, et je l'ai suivie.

[…] (page 61)

« Princesse, viens là, ma chérie, à côté de moi », a ordonné le maître.
J'ai obéis, quelque chose dans sa voix forçait à obéir. Il a passé son bras autour de ma taille avant de poursuivre.
« Messieurs, il est manifeste que nous sommes en présence d'un joyau. Cela fait de très nombreuses années que je n'avais pas vu un oisillon aussi charmant. »
Gros oncle puant l'a interrompu pour lui poser une question.
« Est-ce qu'elle est propre ? Le docteur l'a auscultée ? »
C'est la vieille qui a répondu depuis l'ombre du fond de la pièce.
« Le docteur Dasdaheer a procédé à un examen complet tout à l'heure. J'ai apporté son rapport. Il dit qu'elle est parfaite santé et – elle a toussé – pure. »
Gros oncle et Jeune oncle à grandes mains se sont mis à grogner tous les deux comme des porcs affamés. « Messieurs, a repris maître Gahil, me tenant toujours par la taille, il est temps de parler affaires. Qui va se délecter de notre petite princesse fraîchement arrivée de la campagne ? »
Regard circulaire, s'arrêtant sur chacun des oncles.
« Commençons, disons, à cinquante mille roupies. »
Le coussin de silence a vite été rompu par l'approbation simultanée de Gros oncle et Jeune oncle à grandes mains.
« D'accord, parfait.
— Soixante-quinze mille ? »
Hochements de tête et grognements de Grand oncle, oncle Nir-Sourire et Gros oncle.
« Cent mille, un lakh. »
J'avais accompagné papa et mes frères à des ventes de bétail aux enchères et j'ai compris que c'en était une.

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