11 novembre 2015

Berezina - Sylvain Tesson

Lu en partenariat avec Babelio et les éditions Audiolib

babelio_sept

berezina-audiolib berezina

Audiolib - juillet 2015 - 4h51 - Lu par Franck Desmedt

Guérin - janvier 2015 - 199 pages

Quatrième de couverture : 
« Un vrai voyage, c’est quoi ?
– Une folie qui nous obsède, dis-je, nous emporte dans le mythe ; une dérive, un délire quoi, traversé d’Histoire, de géographie, irrigué de vodka, une glissade à la Kerouac, un truc qui nous laissera pantelants, le soir, en larmes sur le bord d’un fossé. Dans la fièvre…
– Ah ? fit-il. 
– Cette année ce sont les deux cents ans de la Retraite de Russie, dis-je.
– Pas possible ! dit Gras.
– Pourquoi ne pas faire offrande de ces quatre mille kilomètres aux soldats de Napoléon ? »
Sylvain Tesson embarque l’Empereur dans son side-car pour une épopée carnavalesque et réjouissante.
Entraîné dans une effraction du temps, le lecteur enjambe les siècles avec jubilation.

Auteur : Sylvain Tesson est un écrivain voyageur. Géographe de formation, il effectue en 1991 sa première expédition en Islande, suivie d’un tour du monde à vélo. Il traverse les steppes d’Asie centrale à cheval et publie alors L’immensité du monde. En 2004, il reprend l’itinéraire des évadés du goulag et publie L’Axe du LoupUne vie à coucher dehorsDans les forêts de Sibérie (Prix Médicis essai 2011) et S’abandonner à vivre lui valent une reconnaissance grandissante.

Lecteur : Élève du Cours Simon, Franck Desmedt s’est illustré authéâtre dans des pièces classiques et contemporaines. En 2000, il fonde sa propre compagnie à Bordeaux où, depuis 2011, il dirige un théâtre : l’INOX. Comédien à l’affiche de Dernier coup de ciseaux (Molière de la meilleure comédieen 2014). Il collabore régulièrement avec France culture et France Inter.

Mon avis : (lu en novembre 2015)
Berezina est un récit d'aventure original, c'est l'histoire de copains qui décident de refaire en plein hiver la route qu'avait suivi Napoléon et la Grande Armée lors de la retraite de Russie en 1812. Sylvain Tesson décide de revivre cette épopée en side-car, accompagné de quatre amis (deux français et deux russes). Ils vont partir de Moscou et rejoindre Paris en passant par
Minsk, Vilnius, Varsovie et Berlin. Sylvain Tesson a voyagé en compagnie de témoignages écrits de survivants, comme les mémoires de Caulaincourt, le secrétaire de Napoléon, ou du sergent Bourgogne. Au jour le jour, le lecteur suit le voyage de Sylvain et ses quatre amis, les témoignages historiques et les réflexions de l'auteur. Ces deux épopées sont difficilement comparables mais passionnantes à suivre confortablement et chaudement installé dans notre fauteuil... Le récit moderne est émaillé d'anecdotes et largement arrosé, alterne avec celui de Napoléon et sa Grande Armée. Voilà une belle aventure originale qui nous fait traverser l'Europe au rythme des 80 km/h maximum des motos Oural dans des conditions météorologiques hivernales...

Le lecteur est très agréable à écouter et l'on peut trouver dans l'étui du CD une carte générale pour suivre le périple de Sylvain et ses compagnons étapes par étapes.

Merci Babelio et les éditions Audiolib pour ce partenariat. 

Extrait : (début du livre)
LES IDÉES DE VOYAGE jaillissent au cours d’un précédent périple. L’imagination transporte le voyageur loin du guêpier où il s’est empêtré. Dans le désert du Néguev, on rêvera aux glen écossais ; sous la mousson, au Hoggar ; dans la face ouest des Drus, d’un week-end en Toscane. L’homme n’est jamais content de son sort, il aspire à autre chose, cultive l’esprit de contradiction, se propulse hors de l’instant. L’insatisfaction est le moteur de ses actes. « Qu’est-ce que je fais là ? » est un titre de livre et la seule question qui vaille.
Cet été-là, nous frôlions chaque jour des icebergs plaintifs. Ils passaient tristes et seuls, surgissant du brouillard, glaçons dans le whisky du soir. Notre voilier, La Poule, voguait de fjord en fjord. La lumière de l’été, brouillée par la vapeur, allaitait jour et nuit les côtes de Baffin. Parfois, nous accostions au pied d’une paroi de six cents mètres plantée dans l’eau. Alors, déroulant nos cordes, nous nous lancions dans des escalades. Le granit était compact, il fallait pitonner ferme. Pour cela, nous avions Daniel Du Lac, le plus vaillant d’entre nous. Il était à l’aise pendu au-dessus de l’eau – davantage que sur le pont du bateau. En ouvrant la voie, il délogeait des blocs. Les rochers nous fusaient dans le dos et claquaient l’eau avec un bruit d’uppercut dans une mâchoire coupable.
Cédric Gras suivait, soulevé par cette vertu : l’indifférence. Moi, je redoutais de redescendre. À bord du bateau, l’atmosphère n’était pas gaie. Dans le carré, chacun lapait sa soupe en silence. Le capitaine nous parlait comme à des chiens et nous prenait, le soir, pour son auditoire. Il fallait subir ses hauts faits, l’entendre dérouler ses vues sur cette science dont il s’était fait le spécialiste : le naufrage. Il y a comme cela des napoléons du minuscule ; en général, ils finissent sur les bateaux, le seul endroit où ils peuvent régner sur des empires. Le sien mesurait dix-huit mètres.
Un soir, avec Gras, nous nous retrouvâmes sur le pont avant. Des baleines soupiraient à la proue du bateau, nageaient mollement, roulaient sur le côté : la vie des gros.
« Il faut renouer avec un vrai voyage, mon vieux. J’en ai marre de cette croisière de Mormons, dis-je.
— Un vrai voyage, c’est quoi ? dit-il.
— Une folie qui nous obsède, dis-je, nous emporte dans le mythe ; une dérive, un délire quoi, traversé d’Histoire, de géographie, irrigué de vodka, une glissade à la Kerouac, un truc qui nous laissera pantelants, le soir, en larmes sur le bord d’un fossé. Dans la fièvre…
— Ah ? fit-il.
— Oui. Cette année, en décembre, toi et moi, nous devons aller au Salon du livre de Moscou. Pourquoi ne pas revenir à Paris en side-car ? À bord d’une belle Oural de fabrication russe. Toi, tu seras au chaud dans le panier, tu pourras lire toute la journée. Moi, je piloterai. On part de la place Rouge, on enquille plein ouest vers Smolensk, Minsk et Varsovie. Et tu sais quoi ?
— Non, dit-il.
— Cette année ce sont les deux cents ans de la Retraite de Russie, dis-je.
— Pas possible ?
— Pourquoi ne pas faire offrande de ces quatre mille kilomètres aux soldats de Napoléon ? À leurs fantômes. À leur sacrifice. En France, tout le monde se fout des Grognards. Ils sont tous occupés avec le calendrier maya. Ils parlent de la “fin du monde” sans voir que le monde est déjà mort.
— Pas faux, dit Gras.
— C’est à nous de saluer la Grande Armée, dis-je. Il y a deux siècles, des mecs rêvaient d’autre chose que du haut débit. Ils étaient prêts à mourir pour voir scintiller les bulbes de Moscou.
— Mais ça a été une effroyable boucherie ! dit-il.
— Et après ? Ce sera un voyage de mémoire. On frôlera aussi quelques catastrophes, je te le promets.
— Alors d’accord. »
Il s’écoula un moment. Priscilla nous rejoignit à la proue. Elle était de tous nos voyages. Avec ses boîtiers photos, ses huiles essentielles et ses gestes de yogi. On la mit au courant du projet. Un soleil cyanosé rôdait à l’horizon. La mer était d’acier. La queue d’un grand rorqual barattait ce mercure. Soudain, Priscilla :
« Pourquoi répéter la Retraite exactement ?
À bâbord, une baleine expira une fleur de vapeur. Le nuage resta en suspens dans la clarté.
— Pour le panache, chérie, pour le panache. »

Déjà lu du même auteur :

92853010 Dans les forêts de Sibérie

Posté par aproposdelivres à 08:35 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , , ,


06 janvier 2013

La réparation - Colombe Schneck

la_r_paration Grasset – août 2012 – 224 pages

Quatrième de couverture :
« Je me suis d'abord trompée.
Je me disais c'est trop facile, tu portes des sandales dorées, tu te complais dans des histoires d'amour impossible, tu aimes les bains dans la Méditerranée et tu crois qu'une fille comme toi peut écrire sur la Shoah ? Car c'est bien de cela qu'il s'agit. La petite Salomé, dont ma fille a hérité du beau prénom, mon arrière grand-mère, mes oncles et tantes, mes cousins, vivaient en Lituanie avant la guerre. Ils appartenaient à une communauté dont il ne reste rien. »

Que s'est-il vraiment passé dans le ghetto de Kovno en 1943 ? Et pourquoi cette volonté de vivre à tout prix ?
Dans ce roman-vrai, Colombe Schneck remonte le temps et fouille les mémoires. Jusqu'à la découverte d'une vérité bouleversante.

Auteur : Colombe Schneck, née en 1966, est journaliste et écrivain. La réparation est son cinquième roman.  

Mon avis : (lu en janvier 2013)
Si ce livre n’avait pas été dans la sélection Elle, je ne l’aurais certainement pas lu. En premier lieu, je ne comprends pas pourquoi il a été sélectionné dans la catégorie Roman et non dans la catégorie Document. Ce livre n’est pas un roman mais un témoignage.
Le prénom Salomé donné à sa fille est le déclic pour l’auteur pour s’intéresser à l’histoire de sa famille et en particulier à la mort de Salomé Berstein en 1943 à Auschwitz à l’âge de six ans. Salomé était la fille de Raya une sœur de Gila la grand-mère de Colombe. Les témoins de l’époque sont déjà tous morts et Colombe Schneck va aller aux Etats-Unis puis en Israël rencontrer tantes et oncles, les descendants des témoins. Plus tard, elle retournera à Kovno en Lituanie sur les traces de sa famille.
Ce livre raconte une histoire familiale touchante. Il est très documenté et j’ai appris beaucoup de choses sur la déportation en Lituanie et sur le ghetto de Kovno.
Malgré tout, j’ai été énervée par les trop nombreux « je, je, je » de l’auteur. Je regrette qu’elle  ne se soit pas plus effacée derrière l’histoire de sa famille. Ses sentiments et ses doutes quant à sa légitimité de faire ou non ce livre n’apporte rien de plus. Egalement, les allers-retours entre passé et présent font perdre le fil au lecteur, j’ai eu l’impression de certaines redites et j’ai été parfois perdue dans la généalogie familiale.
L’idée de ce témoignage était intéressante et importante mais la forme n’est pas à la hauteur. Dommage.

Extrait : (page 57)
En 1947, ma mère Hélène a quinze ans, elle se trouve trop grosse, elle a des boutons, elle s'ennuie dans son lycée pour filles. Ginda ne lui dit rien de sa grand-mère Mary, de ses cousins Salomé et Kalman. Ils sont morts, il n'y a rien à ajouter à cela. Ginda ne lui dit rien non plus de ce qui est arrivé à ses tantes Raya et Macha, à son oncle Nahum. Ginda ne lui dit rien du poids porté par Raya et Macha. Ce qui lui est arrivé à elle, Hélène, la peur, le passage de la ligne de démarcation, les humiliations subies, le couvent, on n'en parle pas non plus. Rien de grave. Elle est en vie, ses parents, son petit frère Pierre aussi, que veut-elle de plus ?
Elle a compris cela, elle est en vie, elle n'a pas le droit de se plaindre, d'être de mauvaise foi, de faire des caprices, d'avoir des mauvaises pensées. Elle doit être parfaite, se taire, bien travailler au lycée. Raya et Macha l'embrassent, la câlinent, s'extasient comme si elle était encore cette petite fille ravissante d'avant la guerre. Hélène n'a plus l'habitude de recevoir autant d'affection, de mots doux. On met cela sur le compte de l'adolescence. 
Hélène a quinze ans, elle ne possède qu'une jupe et un pull-over, elle croit la coquetterie interdite. Comment réclamer alors qu'elle possède l'essentiel ?
Elle est en vie. Elle admire l'élégance inaccessible de Raya et Macha. Ses tourments d'adolescente, elle en est persuadée, sont bien médiocres, pourtant ils envahissent tout. Elle a dix-sept ans, son père lui dit la veille des résultats de son bachot, « si tu avais travaillé un peu plus, tu l'aurais eu ». A l'annonce des résultats, il lui inflige « plus de chance que d'intelligence ». Elle répète les propos de son père en riant, elle sait qu'il s'agit de marques de tendresse. Simkha lui offre des ballerines de chez Carel. Elle est très heureuse puis se sent futile, ridicule, coupable, idiote. Comment a-t-elle pu avoir un désir aussi égoïste, porter une jolie paire de chaussures ? Sa cousine Salomé, son cousin, le bébé Kalman sont morts et il ne reste rien d'eux. Hélène souhaiterait des robes en vichy, des ceintures en élastique, danser, avoir des amoureux, trouver la vie belle. Elle suppose qu'après ce qui est arrivé à Raya et Macha et qu'elle a deviné, les plaisirs sont interdits. Tout chez Hélène est délicat, le nez, les oreilles, les poignets, les chevilles. Elle a pris cela chez son père Simkha.
Ginda est plus ronde, les yeux bleus, Ginda n'est pas belle. Ginda est la plus intelligente, la plus indépendante. Ginda possède une volonté douce à laquelle personne ne résiste.
La plus ravissante est sa soeur Raya. Raya joue au piano des concertos italiens de Bach, elle raconte son voyage de noces avec son premier mari avant la guerre, à l'hôtel d'Angleterre à Rome, les draps en coton égyptien, les caffè freddo dans le jardin, elle s'est offert chez un tailleur de la via Veneto une veste de lin parme. Raya porte au poignet droit de ses longues mains blanches, une minuscule montre en or comme seul bijou. Elle rit souvent et même après la guerre, elle continuera à rire. Il semble qu'elle ne se force pas car ses rires ont le même ton que des larmes Elle est aimante, tendre, très amoureuse de son deuxième mari Elie. Elle porte en elle la vie interrompue de sa fille Salomé. Elle continue à bercer le corps de sa fille devenu imaginaire. Raya s'y réfugie, s'adresse à elle comme de son vivant, elle est toujours émerveillée par la présence de sa fille. Elle sait que si elle perdait cette capacité de la croire toujours près d'elle, alors elle pourrait sombrer.



 Grand_Prix_des_Lectrices_2013 
Sélection roman 
Jury Décembre

Challenge 4% Littéraire 2012
 logochallenge2 
28/28

 

Posté par aproposdelivres à 07:22 - - Commentaires [12] - Permalien [#]
Tags : , , ,

01 août 2012

Ce qu'ils n'ont pas pu nous prendre – Ruta Sepetys

ce_qu_il_n_ont_pas_pu_nous_prendre Gallimard jeunesse – octobre 2011 – 432 pages

traduit de l'anglais (américain) par Bee Formentelli

Titre original : Between shades of gray, 2011

Quatrième de couverture :
Lina est une jeune Lituanienne comme tant d'autres. Très douée pour le dessin, elle va intégrer une école d'art. Mais une nuit de juin 1941, des gardes soviétiques l'arrachent à son foyer. Elle est déportée en Sibérie avec sa mère et son petit frère, Jonas, au terme d'un terrible voyage. Dans ce désert gelé, il faut lutter pour survivre dans les conditions les plus cruelles qui soient. Mais Lina tient bon, portée par l'amour des siens et son audace d'adolescente. Dans le camp, Andrius, dix-sept ans, affiche la même combativité qu'elle... Le récit de Lina vous coupera le souffle. Vous n'aurez qu'une envie : faire partager cette histoire aussi terrible qu'exemplaire, qui irradie d'amour et d'espérance. Déjà un classique dans de nombreux pays.

Auteur : Fille d’un réfugié lituanien, Ruta Sepetys est née dans le Michigan où elle a été élevée dans l’amour de la musique et des livres par une famille d’artistes. Elle étudie la finance internationale et vit quelques temps en Europe (Paris). Puis, elle part à Los Angeles pour travailler dans l’industrie de la musique. Aujourd’hui mariée, elle vit dans le Tennessee avec sa famille. Ce qu’ils n’ont pu nous prendre est son premier roman.

Mon avis : (lu en juillet 2012)
Lina est une jeune lituanienne de 15 ans, en juin 1941, est arrêté avec sa mère et son petit frère Jonas par la NKVD (la police politique soviétique). Ainsi commence un long voyage dans des wagons à bestiaux vers la Sibérie. Les conditions de voyage sont très difficiles avec en particulier la soif et la faim. Après 42 jours de train, la première étape sera un camp de travail dans l'Altaï. Ils sont logés « chez l'habitant », ils sont imposés aux autochtones qui les acceptent difficilement. Le travail est obligatoire si on veut obtenir sa maigre ration de pain du jour. Lina est soutenue par Andrius, un jeune homme de dix-sept ans aussi combatif qu’elle. Mais près de neuf mois après leur arrivée dans se camp une partie des déportés est condamnée à reprendre la route vers une destination glaciale au-delà du Cercle Polaire. Andrius et Lina sont donc séparés et la survie devient encore plus dure dans ces conditions extrême.
Lina est douée pour le dessin et tout au long de ce terrible voyage, elle utilisera en cachette son art pour témoigner.
L’auteur imagine ce récit plein de courage et de solidarité pour évoquer des faits historiques souvent passés sous silence : comment durant la Seconde Guerre Mondiale les Pays Baltes (Lituanie, Lettonie et Estonie) ont été envahis par les Soviétiques et les opposants ont été déportés en Sibérie. Une note de l’auteur en fin de livre nous explique tout cela.
Ce roman est édité dans une collection pour adolescents mais je le conseillerai aux adultes et grands adolescents. Un roman très fort à découvrir et à faire découvrir ! 

Extrait : (début du livre)
Ils m'ont arrêtée en chemise de nuit.
Quand je repense à cette terrible nuit, je suis bien obligée d'admettre que les signes avant-coureurs n'avaient pas manqué : on avait brûlé des photos de famille dans la cheminée; tard dans la soirée, j'avais surpris Mère à coudre à l'intérieur de la doublure de son manteau ses plus beaux bijoux et ses plus belles pièces d'argenterie; Père n'était pas rentré de son travail. Mon petit frère, Jonas, posait des questions. J'en posais, moi aussi, mais peut-être me refusais-je à reconnaître les présages de la catastrophe. En réalité, mes parents avaient l'intention de prendre la fuite, ce que je ne compris que plus tard.
Ils n'ont pas pris la fuite. Nous avons été arrêtés.

14 juin 1941. Après m'être changée et avoir passé ma chemise de nuit, je m'installe à mon bureau pour écrire une lettre à ma cousine Joana. J'ouvre ma nouvelle écritoire en ivoire, assortie d'une boîte de plumes et de crayons, qu'une tante m'a offerte pour mes quinze ans.
La brise du soir entrée par la fenêtre ouverte flotte au-dessus de mon bureau, faisant voltiger les rideaux. Je peux sentir le parfum du muguet que Mère et moi, nous avons planté voilà deux ans. Chère Joana.

Ce n'est pas un simple coup frappé à la porte, mais une véritable salve de coups, pressants, insistants, qui me fait bondir sur ma chaise. On martèle la porte d'entrée à coups de poing. Personne ne bouge à l'intérieur de la maison. Je quitte mon bureau pour aller jeter un regard furtif dans le couloir. Ma mère est debout, aplatie contre le mur, face à notre carte encadrée de la Lituanie. Elle prie, les yeux clos. Elle a les traits tirés par l'angoisse - une angoisse comme je ne lui en ai jamais vue.
- Mère, demande Jonas dont un seul œil apparaît dans l'embrasure de sa porte, est-ce que tu vas leur ouvrir ? S'ils continuent comme ça, ils vont finir par défoncer la porte d'entrée. 
Tournant la tête, Mère nous voit tous les deux, Jonas et moi, postés chacun sur le seuil de notre chambre, l'air interrogateur.
- Oui, mon chéri, je vais leur ouvrir, répond-elle en esquissant un sourire forcé. Je ne laisserai personne défoncer notre porte.

   logo_bibli_IGN_20

 50__tats
31/50 : Tennessee
Ruta Sepetys vit dans le Tennessee

Lu dans le cadre du Challenge Défi Premier roman
d_fi_du_1er_roman

Posté par aproposdelivres à 12:54 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
Tags : , , ,