04 avril 2015

Danser les ombres - Laurent Gaudé

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danser les ombres Actes Sud - janvier 2015 - 249 pages

Quatrième de couverture :
En ce matin de janvier, la jeune Lucine arrive de Jacmel à Port-au-Prince pour y annoncer un décès. Très vite, dans cette ville où elle a connu les heures glorieuses et sombres des manifestations étudiantes quelques années plus tôt, elle sait qu'elle ne partira plus, qu'elle est revenue construire ici l'avenir qui l'attendait. Hébergée dans une ancienne maison close, elle fait la connaissance d'un groupe d'amis qui se réunit chaque semaine pour de longues parties de dominos. Dans la cour sous les arbres, dans la douceur du temps tranquille, quelque chose frémit qui pourrait être le bonheur, qui donne l'envie d'aimer et d'accomplir sa vie. Mais, le lendemain, la terre qui tremble redistribue les cartes de toute existence... Pour rendre hommage à Haïti, l'île des hommes libres, Danser les ombres tisse un lien entre le passé et l'instant, les ombres et les vivants, les corps et les âmes. D'une plume tendre et fervente, Laurent Gaudé trace au milieu des décombres une cartographie de la fraternité, qui seule peut sauver les hommes de la peur et les morts de l'oubli.

Auteur : Romancier, nouvelliste et dramaturge né en 1972, Laurent Gaulé publie son oeuvre, traduite dans le monde entier, chez Actes Sud. Il est notamment l'auteur de La Mort du roi Tsongor (2002, prix Goncourt des lycéens, prix des Libraires), Le Soleil des Scorta (2004, prix Goncourt, prix Jean-Giono), La Porte des Enfers (2008), Ouragan (2010) et Pour seul cortège (2012).

Mon avis : (lu en mars 2015)
Laurent Gaudé nous raconte les histoires de différents personnages vivant à Haïti, en janvier 2010, nous sommes quelques jours avant le terrible tremblement de terre. Il y a Lucine qui est de retour à Port-au-Prince après cinq ans d'absence, Saul, "bâtard" qui n'a pas terminé ses études de médecine mais qui est prêt à soigner les pauvres, Firmin, ancien tonton macoute, le vieux Tess, qui habite une ancienne maison close, ses amis Domitien Magloire, dit Pabava, Jasmin Lajoie et Facteur Sénèque, Lily, une jeune fille riche et malade, Viviane Kénol, Ti Sourire, une future infirmière...
Le quotidien de tous ses hommes et ses femmes n'est pas facile mais l'amitié, la solidarité les aident à avancer dans la vie.

Et tout à coup c'est le tremblement de terre.
J'ai bien aimé la partie avant le tremblement de terre, Laurent Gaudé arrive à faire ressentir la beauté, l'atmosphère et l'âme des lieux. Tous nos sens sont en éveil. Les histoires des différents personnages sont prenantes et attachantes. 
Après le tremblement de terre, tout devient chaos et j'ai eu plus de mal à suivre l'auteur dans son récit devenu lui aussi chaotique... Difficile de comprendre ce qui est arrivé, qui est encore vivant, qui est devenu une ombre...
Ce roman est très bien écrit et c'est un très bel hommage au pays et aux habitants d'Haïti.

Merci à Babelio et le Prix Relay des voyageurs lecteurs pour ce partenariat.

Extrait : (début du livre)
Il avait fait chaud toute la journée et les commerçants de la rue Veuve contemplaient l’artère désespérément vide en se demandant ce qui les retenait encore ici à cette heure où il était quasiment certain qu’il ne viendrait plus personne. Toute la journée, Lucine s’était essuyé le cou avec le mouchoir mauve que lui avait offert sa nièce – la petite Alcine. Elle était restée accroupie derrière son échoppe en bois, sous l’ombre des arcades des belles maisons construites après le grand incendie, s’épongeant le front, pensant, comme tous les autres, à ce qu’elle ferait à manger ce soir. Toute la rue était prise de langueur. Même la vieille Goma – que les enfants du quartier appelaient Mam’ Popo sans que l’on sache d’où venait ce surnom – était muette. D’ordinaire, elle régnait sur le marché avec l’autorité de sa gouaille et de ses kilos, haranguant le chaland dans une langue qui faisait s’esclaffer les commerçants jusqu’au Ciné Pigaille…
— Flacon, parfum after-shave, approche-toi chéri, ça vient de Paris…
— Je n’ai pas une gourde(1), Mam’ Popo…
— Qui parle d’argent, malotru, je te parle d’amour, moi !
— Hey, Mam’ Popo, ma femme sera pas contente…
— Tais-toi, mon nègre, ta femme sera ravie si tu sens bon Paris !
Même Mam’ Popo, en ce jour, était muette, immobile, les lèvres molles, la jupe tombante entre ses cuisses ouvertes, suant lentement d’ennui sur le trottoir. C’était comme si toute la rue attendait que la doyenne donne le signal du départ en lançant un de ses jurons préférés, “Cornecul, on dirait que la mer a pété tellement il fait chaud aujourd’hui !”, pour tout remballer. Alors les plus pressés seraient rentrés chez eux, les autres auraient descendu la rue, calmement, jusqu’au bâtiment de la douane près du port, pour aller boire un peu d’eau, contempler le ciel et essayer de comprendre ce qui avait produit une telle chaleur. Mais Mam’ Popo ne jurait pas, ne bougeait pas, ne semblait plus qu’une masse immobile et les commerçants restaient prisonniers de leur accablement.
C’est Lucine qui le vit la première. D’abord, elle crut être victime d’une vision, cligna des yeux, s’essuya le front et regarda à nouveau. Mais les cris lui firent comprendre quelle ne s’était pas trompée. En une seconde, les commerçants sortirent de leur torpeur. Toutes les têtes se tournèrent vers le haut de la rue.
— Regardez !…
— Vous avez vu ?…
Un être avançait, au milieu de la chaussée, avec une démarche syncopée – mi-danse, mi-titubement d’ivrogne. Il avait le torse nu et brillait sous le soleil. Son corps était recouvert d’une sorte de poix qui dessinait chacun de ses muscles – décoction de sirop de canne et de poudre de charbon peut-être, comme on en utilisait lors du carnaval –, à moins que ce ne fut sa véritable peau, naturellement huilée et scintillante. Il portait sur la tête une cagoule découpée dans une épaisse toile de jute, surmontée de deux cornes de bœuf, ce qui lui donnait une silhouette de Belzébuth. Si c’était un déguisement, il l’avait emprunté tout entier à celui des Lansetkods, ces figures de carnaval qui d’ordinaire vont en groupe, terrorisent les passants, font des pompes au milieu de la rue et essaient d’attraper les badauds pour les engluer de mélasse. Mais ce n’était pas jour de carnaval ni même la saison des raras(2), et si cet homme s’était déguisé, il était fou ou s’était trompé de ville… Ulysse, le vieux vendeur de paniers, fut le premier à l’interpeller.
— Qu’est-ce que tu fais là, mauvaise blague ?

(1) Monnaie haïtienne
(2) Défilés spontanés qui précèdent Pâques

 

 Challenge Petit Bac 2015 
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Musique (3)

 

Déjà lu du même auteur :

La_porte_des_Enfers La porte des enfers   le_soleil_des_scorta Sous le soleil des Scorta

la_mort_du_roi_tsongor  La mort du roi Tsongor Eldorado_Laurent_Gaud_  Eldorado ouragan Ouragan 

 

 

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13 septembre 2014

Festival America - Vincennes

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Hier, j'ai passé mon après-midi au Festival América 
qui a lieu à Vincennes (94) du 11 au 14 septembre 2014

Le ciel était bleu sur Vincennes, la ville est pavoisé aux couleurs américaines

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Après un petit tour dans le Salon, où j'ai glané quelques marques pages,

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J'ai passée l'après-midi dans la salle des fêtes de la Mairie, autour d'une petite table au premier rang pour 4 Café des Libraires. Animé par Maëtte Chantrel, autour d'un thème, les auteurs sont interrogés par un ou une libraire pour présenter leurs derniers ouvrages.

Au cours de chacune de ces rencontres, un court extrait de chaque livre présenté était lu par les Sorbonne Sonore, étudiants de l'Université Paris Sorbonne (Paris IV) formés par Les Livreurs

Le premier Café des Libraires sur le thème "La vie moderne"
avec
 Margaret AtwoodTao LinÉric Plamondon.

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Margaret Atwood (Canada) invitée d'honneur du salon

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 Éric Plamondon (Canada/Québec)                                Tao Lin (États-Unis)           

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Je ne connaissais aucun de ses auteurs et aucun des trois livres ne m'ont fait envie. J'ai apprécié que Margaret Atwood s'exprime en français, ma voisine de table (une vrai fan) m'a conseillé de découvrir son livre "La servante écarlate". 

Le deuxième Café des Libraires sur le thème "Le monde d'avant" avec Rick BassJ.R. Léveillé

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Rick Bass (États-Unis)                                 J.R. Léveillé (Canada/Manitoba)

tout la terre qui nous le soleil du lac 1522504-gf

J'ai beaucoup aimé l'intervention de J.R. Léveillé qui est très expressif
au contraire de Rick Bass qui est tout en retenu et peu souriant... 
Je serai curieuse de découvrir le livre de J.R. Léveillé

Le troisième Café des Libraires sur le thème "Communautés"
avec France DaigleTom DruryBoris Fishman

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France Daigle (Canada/Acadie)

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Tom Drury (États-Unis)                              Boris Fishman (États-Unis)

pour sur la fin du vandalisme une vie d'emprunt

J'ai bien aimé France Daigle et découvert la langue chiac.
Le livre de Boris Fishman me fait bien envie.

Le quatrième Café des Libraires sur le thème "Vivre de l'art"
avec Jim FergusJake LamarAnthony Phelps
un plateau sans interprète, tous les trois parlent très bien français.

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Jim Fergus (États-Unis) et son chien "littéraire" qui ne le quitte jamais.

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Jake Lamar (États-Unis)                                    Anthony Phelps (Haïti)

chrysis postérité des fleurs nomade

Jim Fergus est le seul auteur que je connaissais de ces 4 plateaux.
Anthony Phelps qui a connu les prisons haïtiennes du temps de Duvalier est très touchant.
Jack Lamar m'a donné envie de découvrir son livre.

Voilà une après-midi bien remplie qui m'a permis de découvrir de nouveaux auteurs.

 

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15 octobre 2012

La belle amour humaine - Lyonel Trouillot

Lu dans le cadre du Challenge Un mot, des titres...
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Le mot : BELLE, BEAU

la_belle_amour_humaine Actes Sud – août 2011 – 169 pages

Quatrième de couverture :
A bord de la voiture de Thomas, son guide, une jeune occidentale, Anaïse, se dirige vers un petit village côtier d’Haïti où elle espère retrouver les traces d’un père qu’elle a à peine connu et éclaircir l’énigme aux allures de règlement de comptes qui fonde son roman familial. Le caractère particulier de ce voyage encourage bientôt Thomas à prévenir la jeune femme qu’il lui faudra très probablement renoncer à une telle enquête pour faire l’expérience, dans ce village de pêcheurs dont il est lui-même issu, d’un véritable territoire de l’altérité où les lois sont amicales et flexibles, les morts joyeux, et où l’humaine condition se réinvente sans cesse face aux appétits féroces de ceux qui, à la manière du grand-père d’Anaïse et de son complice en exactions, le “colonel” – tous deux jadis mystérieusement disparus dans un incendie –, cherchent à s’octroyer un monde qui appartient à tous.

Dans ce roman qui prône un exercice inédit de la justice et une fraternité sensible entre les hommes sous l’égide de la question : “Quel usage faut-il faire de sa présence au monde ?”, Lyonel Trouillot, au sommet de son art, interroge le hasard des destinées qui vous font naître blanc ou noir, puissant ou misérable, ici ou ailleurs – au Nord ou au Sud. S’il est vrai qu’on est toujours “l’autre de quelqu’un”, comment et avec qui se lier, comment construire son vivre-ensemble sinon par le geste – plus que jamais indispensable en des temps égarés – d’accueillir, de comprendre ?

Auteur : Romancier et poète, intellectuel engagé, acteur passionné de la scène francophone mondiale, Lyonel Trouillot est né en 1956 dans la capitale haïtienne, Port-au-Prince, où il vit toujours aujourd’hui. Chez Actes Sud, il a publié Rue des Pas-Perdus (1998), Thérèse en mille morceaux (2000), Les Enfants des héros (2002), Bicentenaire (2004) et L’Amour avant que j’oublie (2007), Yanvalou pour Charlie (2009).

Mon avis : (lu en octobre 2012)
C’est un livre que je voulais lire depuis un an et le Challenge Un mot, des Titres a été l’occasion de le sortir de ma LAL…

Anaïse, une jeune femme est venue à Haïti sur les traces de son père. Thomas, un chauffeur de taxi autochtone l'emmène de  Port-au-Prince jusqu'au petit village côtier de l'Anse-à-Fôleur. Durant le voyage, Thomas raconte Haïti, l'histoire du village et de la famille d'Anaïse... Il est question également de deux hommes, un colonel à la retraite violent et un homme d'affaires (le grand-père de la jeune fille). Ils étaient différents des habitants d'Anse-à-Fôleur, ils avaient faire construire deux maisons jumelles qui dépareillaient dans ce village de pêcheurs. Un soir, les maisons et leurs occupants ont été incendiés et l'on a jamais su qui était le coupable...

Voilà une magnifique histoire pleine de poésie, de couleurs, d'odeurs et de sons qui enchantent le lecteur et le fait réfléchir sur le vrai sens de la vie.

Extrait : (début du livre)
La mer avait été plus généreuse que d’ordinaire, et les pêcheurs avaient fait dans la journée une telle provision de sardes et de langoustes que, le soir venu, de retour au village, après avoir rangé leurs barques et rassuré leurs compagnes, ils consacrèrent leur temps à des chansons de mer, et, le regard levé vers les constellations, ils ne virent pas brûler les flammes de l’incendie. De mémoire de villageois, jamais ils ne vécurent meilleur matin ni meilleure nuit, et, n’était le souvenir charnel des mets et des baisers, ils pourraient croire avoir rêvé. Voilà ce que les hommes te diront. Les femmes ajouteront pour leur part qu’il ventait ce soir-là un air de parfum frais, mélange de petit baume, de jasmin et d’ilang-ilang. Heureuses, elles redevinrent petites filles et s’endormirent fenêtres ouvertes en rêvant de beaux capitaines. De mémoire de femmes de marins, jamais elles ne voyagèrent aussi 
loin, ne touchèrent plus beaux paysages, ne partagèrent plus tendres étreintes et ne firent plus belles rencontres. Nulle odeur de brûlé ne vint troubler leurs songes. Voilà ce qu’elles te diront. S’il faut aller dans le détail de ce que firent ceux qui ne sont ni marins ni femmes de marins, ni réductibles à cette première fonction, le métier de marin n’interdisant point d’être par ailleurs tambourineur, joueur de dés ou philosophe, tu apprendras que Justin, le législateur bénévole et autodidacte, avait travaillé jusqu’à l’aurore sur son code des nouvelles lois usuelles au service du bonheur, au chapitre essentiel portant sur l’union libre, le don, la réciprocité et autres vertus quotidiennes. Tout excité et fier de ses propositions, il avait installé sa chaise devant la mer pour attendre le lever du jour en buvant du thé de corossol, et ne fut témoin que d’une chose : le feu doux du soleil levant. Le peintre Frantz Jacob, son neveu et Solène, la jeune fille à la beauté sauvage, avaient passé une partie de la nuit à parler de peinture, des forces et des faiblesses des lignes et des couleurs, de leur pouvoir et de leur impuissance à rendre les choses à la fois telles qu’elles sont et telles qu’elles ne sont pas, et, passant de l’art à la vie, la conversation porta sur l’arrogance de celui ou de celle prétendant pouvoir établir en toutes circonstances la différence entre l’action et la pensée, le rêve et la réalité, le mensonge et la vérité.
Les oiseaux de nuit avaient beaucoup chanté, improvisant à l’occasion, ajoutant ainsi leur quote-part à la conversation. S’il faut revenir au général, tenter de décrire l’atmosphère et donner une vision d’ensemble, tu sauras que l’eau était calme, les esprits apaisés, aucun signe d’agitation, ni migraine ni rage de dents, n’était venu troubler le sommeil des enfants, qui laissèrent leurs mères à leurs rêves et attendirent le matin pour formuler leurs demandes de tendresse et de lait. Malgré la pauvreté et l’isolement, la ville côtière d’Anse-à-Fôleur avait vécu un jour et une nuit au plus près de la perfection, et nul ne pouvait apporter le moindre renseignement sur les causes et les circonstances de l’incendie. Le lendemain du drame, si drame il y eut, à huit heures, après avoir bu le café préparé par sa compagne et embrassé sa chérie en signe de remerciement, un rituel invariable en vingt ans de concubinage, le chef de section, l’unique représentant de la force publique dans le village, constata en effectuant sa ronde que l’emplacement des maisons était vide, mis à part deux petits tas de cendres identiques, et que le colonel et l’homme d’affaires ne s’adonnaient pas à leur habituelle marche triomphale sur la plage. Sans consulter sa concubine – elle n’eût pas manqué de lui déconseiller d’entreprendre une démarche ne présentant nul intérêt pour la communauté, et de le mettre en garde contre tout appel à des forces extérieures pour résoudre un problème local –, il s’en alla alors à vélo au village voisin, attendit une heure pour avoir une ligne avec la capitale et avisa les autorités.

Déjà lu du même auteur :

yanvalou_pour_Charlie Yanvalou pour Charlie

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20 octobre 2010

Haïti kenbe la ! - Rodney Saint-Eloi

Livre lu dans le cadre du partenariat Livraddict et Michel Lafon

haiti_kenbe_la Michel Lafon – septembre 2010 – 266 pages

Préface de Yasmina Khadra

Quatrième de couverture :
" J'ai écrit ce livre pour faire taire en moi les fureurs du goudou-goudou, ce séisme désormais ancré dans les entrailles de tous les Haïtiens. Haïti, en plus de la violence de l'Histoire, de la misère, n'avait pas besoin de séisme. C'est une violence de trop. L'esclavage, la colonisation, l'exploitation, les occupations auraient amplement suffi. La nuit, je me sens balancé. La terre vacille au moindre mouvement. Je me mets à lire ou à écrire pour oublier que la terre, qui sait nourrir, peut aussi trembler et tuer. J'ai écrit ce livre pour dire que la vie ne tremble jamais. Un peuple debout cherche sa route, à la lueur des bougies. Un peuple debout cherche de l'eau et du pain, et enterre ses morts. Car les morts savent traverser les jardins et frapper aux fenêtres des rêves pour apporter aux vivants l'espoir. "
Rodney Saint-Eloi

Auteur : Né à Cavaillon au sud d'Haïti, Rodney Saint-Eloi partage son temps entre l'écriture et l'édition. Ecrivain, professeur de littérature, activiste culturel, il a fondé en 1991 à Port-au-Prince les éditions Mémoire et en 2001 à Montréal les éditions Mémoire d'encrier, qui publient de nombreux ouvrages d'auteurs haïtiens, caribéens et africains.

Mon avis : (lu en octobre 2010)
Le titre de ce livre en créole signifie Haïti, redresse-toi ! Ce livre est le témoignage de Rodney Saint-Eloi qui était à Haïti, le 12 janvier 2009 lors du séisme. Vivant d'ordinaire à Montréal, il était là avec Dany Laferrière et d'autres écrivains venus à Port au Prince à l'occasion du Festival Étonnants Voyageurs.
On donne des noms aux tempêtes et aux cyclones, mais pas aux tremblements de terre, alors Rodney Saint-Eloi le nomme goudou-goudoupour nommer, par les sons, les vacillements et les balancements, la terre qui a tremblé.») et en 35 secondes le pays bascule dans l’horreur.
Pour exorciser sa peur après le tremblement de terre, Rodney Saint-Eloi nous raconte les cinq jours qu'il passe au milieu d'un pays en ruines. Il décrit la terre qui vacille, qui balance, qui tremble, qui se crevasse, les bâtiments qui se fendillent et qui s'ouvrent et s'affaissent... Et puis c'est le silence. Puis les appels aux secours. Il raconte que c'est grâce à un transistor qu'il apprend l'ampleur de la catastrophe : un séisme de magnitude 7,3 qui a frappé Haïti. Les communications sont coupées avec le pays mais aussi avec le monde entier. Mais naturellement, l'entraide s'organise. Il raconte la souffrance, l'espérance, la dignité du peuple haïtiens.
Au fil de son récit, Rodney Saint-Eloi revient sur l'histoire de son pays, sur la violence de la société haïtienne, sur le passé colonial, sur la pauvreté matérielle du pays et la particularité de sa richesse culturelle.
J'ai lu d'une traite ce livre fort et bouleversant que je conseille à ceux qui veulent connaître un peu plus Haïti.

Merci à Livraddict et aux éditions Michel Lafon pour m'avoir permis de découvrir ce superbe témoignage.

Extrait : (début du livre)
- Ça va ?
- Oui... Ça va... Maman est sous les décombres.
- Attention... Les trous pour les cadavres, ça doit aller jusqu'à huit pieds.
C'est au milieu de ses voix atones que je me réveille. On réapprend à parler bref. L'expression est pressante et grave. On emploie les termes exacts. On évite paraphrases et hyperboles. La parole est transparente, sans anicroches ni détours. Pas de mais. Pas de si. Pas de quoique. Aucune incise n'est permise. On touche à la chair des mots.
- Ça va... Maman est sous les décombres. La maison s'est effondrée.
- Il ne reste plus de pays.
- La terre nous a trahis.
- La terre a fait goudou-goudou.

Goudou-goudou pour nommer, par les sons, les vacillements et les balancements, la terre qui a tremblé.
Les voix sont lourdes de chocs et de violences.
La terre a fait goudou-goudou.
Plus rien !

Et la nuit a été si longue...

Trente-cinq secondes.
Trente-cinq secondes.
Et tout tremble avec la terre.
Trente-cinq secondes de saccage.

Livre 16/21 pour le Challenge du 3% littéraire 1pourcent2010

Autres livres autour de Haïti :
yanvalou_pour_Charlie Yanvalou pour Charlie – Lyonel Trouillot
tonton_clarinette_p Tonton Clarinette – Nick Stone

en_attendant_la_mont__des_eaux En attendant la montée des eaux – Maryse Condé

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20 septembre 2010

En attendant la montée des eaux – Maryse Condé

Livre lu dans le cadre du partenariat Blog-o-Book et  JC Lattès

en_attendant_la_mont__des_eaux Jean-Claude Lattès – août 2010 – 364 pages

Présentation de l'éditeur :
Babakar est médecin. Il vit seul avec ses souvenirs d’une enfance africaine, d’une mère aux yeux bleus qui vient le visiter en songe, d’un ancien amour, Azelia, disparue elle aussi, et autres rêves de jeunesse d’avant son exil en Guadeloupe, berceau de sa famille. Mais le hasard ou la providence place une enfant sur sa route et l’oblige à renoncer à sa solitude, à ses fantômes.

La petite Anaïs n’a que lui. Sa mère, une réfugiée haïtienne, est morte en la mettant au monde, lui léguant sa fuite et sa misère. Babakar veut lui offrir un autre avenir. Ils s’envolent pour Haïti, cette île martyrisée par la violence, les gouvernements corrompus, les bandes rebelles, mais si belle, si envoûtante. Babakar recherche la famille d’Anaïs, une tante, un oncle, des grands-parents peut-être, qui pourraient lui raconter son histoire. Mais Babakar ne rencontre personne et ne peut compter que sur lui et sur ses deux amis Movar et Fouad. Des hommes qui lui ressemblent, exilés, solitaires, à la recherche d’eux-mêmes et qui trouvent à Haïti des réponses à leur quête, un lieu de paix au milieu des décombres.

Auteur :  Née en 1934 à Pointe-à-Pitre (Guadeloupe), Maryse Condé est l’auteur d’une œuvre considérable : la trilogie Ségou, La Migration des cœurs, La Traversée de la mangrove, Désirada, La Belle Créole, Histoire de la femme cannibale, Les Belles Ténébreuses, publiée aux Editions Robert Laffont et au Mercure de France. Elle a reçu le prix Tropiques, le prix de l’Académie Française et le prix Marguerite Yourcenar. Après avoir longtemps enseigné à l’Université de Columbia, elle se partage aujourd’hui entre Paris et New York.
On retrouve dans
En attendant la montée des eaux ses thèmes et ses paysages de prédilection, l’empire de Ségou, les sociétés antillaises, la terrible Haïti.

Mon avis : (lu en septembre 2010)
C'est l'histoire de trois hommes et d'une petite fille en quête de ses origines. Babakar est médecin obstétricien en Guadeloupe, il recueille une petite fille, Anaïs, dont la mère vient de mourir en la mettant au monde. Cette femme est une clandestine haïtienne.
Avec l'aide de Movar, lui-même clandestin haïtien qui habitait avec Reinette la mère d'Anaïs, il va partir pour Haïti à la recherche de la famille de la petite fille. Il va rencontrer Fouad, un cuisinier libanais.
L'écriture est fluide et imagée rendant facile la lecture de ce livre. Mais l'histoire est un peu compliquée. En effet, la trame principale du livre est entrecoupée par les histoires des différents personnages, chacun ayant eu une histoire chaotique.
Les descriptions de Haïti, nous montre un pays ravagé par les guerres civiles, les désordres politiques et également par les cyclones…
Entre Afrique et Antilles, dans un environnement sombre et hostile, on ressent beaucoup d’humanité dans cette histoire.

Merci à Blog-o-Book et JC Lattès pour m'avoir permis de découvrir ce livre.

Extrait : (début du livre)

Babakar fut précipité de la tiédeur du sommeil à la clameur d'une nuit d'orage et atterrit, étourdi, saisi dans un vacarme. Le tonnerre grondait. Les tôles du toit grinçaient. Les branches des pié bwas craquaient avant de se fracasser à terre tandis que les mangots tombaient drus comme roches. Pendant son sommeil, il avait vu sa mère, souriante, radieuse, ses yeux de bleuet lumineux et rafraîchis comme si, au milieu du désordre des éléments, elle apportait un rameau d'olivier. Elle venait lui signifier que les pages noires de deuil étaient tournées et que se dessinait enfin la promesse du bonheur.

La pendule marquait 23 h 15. Il songea aux hommes qui en ce moment buvaient du rhum agricole, jouaient aux dés ou aux dominos et caressaient les seins durcis des femmes qu'ils s'apprêtaient à baiser. Lui, dormait déjà dans un pyjama de coton rayé.

Personne ne comprenait rien de rien à cet hivernage-là. Des semaines qu'on aurait dû en voir le bout. Mais la pluie n'arrêtait pas de flageller la Nature avec violence et de faire déborder les ravines les plus secrètes. Frissonnant dans l'humidité, Babakar enfila un peignoir et glissa sur ses pieds nus à travers l'enfilade de pièces de sa villa meublée sans goût, à la va-vite. Les maisons s'expriment à leur manière. Celle-là parlait de solitude et d'exclusion. Dans la cuisine, il se versa un verre de lait qu'il but trop hâtivement, en se salissant le menton. Il ne touchait jamais à l'alcool, non par souci de religion, mais parce que cela lui donnait des aigreurs qui ajoutaient au goût déjà si mauvais de sa vie.

Il emplissait à nouveau son verre quand la sonnerie de l'entrée retentit avec violence, pressée par une main fiévreuse.

Babakar sortit sur la galerie et, malgré la pluie, traversa en courant la pelouse, ses pieds nus s'enfonçant dans la gadoue puis s'en arrachant avec un bruit de succion. Un homme se tenait derrière la grille, s'abritant d'une feuille de bananier. Il était jeune. Beau. L'air craintif. Noir. Très noir. Habillé de hardes, curieusement chaussé de conver- ses rouges qui prenaient l'eau de toutes parts. Il s'agissait visiblement d'un Haïtien, innombrables dans la région malgré les arrestations et les reconduites aux frontières de plus en plus féroces de la police. Il balbutia :

- Fô li vini kounye-a. Li pral mouri !

Babakar ne s'était pas trompé : il reconnut le créole haïtien qu'il ne comprenait pas plus que le guadeloupéen et interrogea en français :

- De qui s'agit-il ? D'une de mes patientes ?

L'homme se borna à répéter avec plus de force :

- Li pral mouri !

Babakar retourna à l'intérieur de la maison pour s'habiller et prendre sa trousse. Puis, il rejoignit l'Haïtien qui, la tête entre les mains, s'était accroupi dans un coin du garage. Ils prirent place dans la vieille Mercedes, achetée pour une bouchée de pain à un VAT qui retournait à Angoulême, son contrat terminé. C'était une de ces nuits où ne peuvent germer que l'étrange ou l'insolite. Par une nuit semblable, Dieu avait dû créer l'homme avec tous les déboires que cela avait entraînés.

Après un virage, ils entrèrent dans un hameau enfoui sous un amoncellement de verdure.

- Nou rivé, fit l'Haïtien.

Il désigna une case abritée d'un bouquet de beaux ébéniers droits comme des I. Un homme âgé, les cheveux grisonnants et une femme rondouillarde en pleurs se tenaient devant la porte d'entrée. A leur approche, l'homme dit en se signant :

- I pati, Movar. I pa atan ou...

Il se signa à nouveau tandis que les sanglots de la femme redoublaient et que le jeune Haïtien fondait en larmes à son tour.

- Elle ne souffre plus, conclut l'homme en fixant Babakar d'un air théâtral...

Babakar crut reconnaître ce nègre solennel, dignement engoncé dans un costume élimé à la coupe d'avant-guerre. L'autre lui tendit la main :

- Docteur, je suis Cyprien Aristophane, le directeur de l'école communale Pierpont III.

Il présenta ses compagnons :

- Elle, c'est Yvelise Dentu et lui, c'est Movar Pompilius, un Haïtien comme la défunte, Reinette Ovide.

Brusquement, il reprit en créole :

- Pran kouwaj, Movar.

En effet, le malheureux semblait sur le point de tomber en léthargie, affalé à terre. Babakar sympathisa avec ce chagrin. D'expérience, il savait ce que cela signifiait de perdre un être qui vous est cher.

Il entra à l'intérieur de la maison.

Livre 7/7 pour le Challenge du 1% littéraire 1pourcent2010

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29 avril 2010

Tonton Clarinette – Nick Stone

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Livre lu dans le cadre du partenariat Blog-o-Book et  Folio

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Gallimard – février 2008 – 605 pages

Folio – mars 2010 – 678 pages

traduit de l'anglais par Marie Ploux et Catherine Cheval

Ian Fleming Steel Dagger 2006

le Macavity Award 2007 du meilleur premier roman

Prix SNCF du polar européen 2009

Présentation de l'éditeur :

Sur l'île d'Haïti, l'héritage sanglant des Duvalier, père et fils, est encore vivace et des mères donnent aux enfants des pâtés de boue qu'ils mangent pour tromper la faim. Le vaudou domine les esprits. Dans la jungle ou les rues colorées et misérables des villes, des enfants disparaissent depuis des décennies. Et si la population invoque dans le secret des murmures un dieu charmeur et terrifiant qui hypnotiserait ses victimes en jouant de la flûte, Max Mingus, à la recherche d'un disparu, s'efforce avec de plus en plus de mal à rester rationnel. Tueur en série ? Voleur d'âmes ? Meurtres en famille, rites sacrificiels ou " prélèvements " pour les filtres des sorciers ?... En Haïti, ce sont les morts qui gouvernent. A trop l'oublier, on croise vite leur route...

Auteur : Nick Stone est né à Cambridge en 1966. Son père, Norman Stone, est historien et sa mère descend des Aubry, une des plus anciennes familles haïtiennes. Après avoir vécu ses premières années en Haïti, Nick est retourné en Angleterre en 1971 afin d'y achever ses études. C'est lors d'une année passée à Port-au-Prince, au milieu des années 1990, que l'intrigue de Tonton Clarinette a commencé à prendre forme. Nick Stone est marié et vit à Londres.

Mon avis : (lu en avril 2010)

Autrefois, Max Mingus était un policier de Miami spécialisé dans les disparitions d'enfants. Lors d'une enquête qui concernait la fille d'un de ses amis, Max tua de sang-froid les trois meurtriers et il fut condamné à une peine de sept ans de prison à New York. À sa sortie, de retour à Miami, Max fait la rencontre de Carver, un banquier haïtien qui veut l’engager pour retrouver son fils, Charlie, disparu depuis deux ans. Le banquier promet une récompense de plusieurs millions de dollars ! Pour oublier son passé et le souvenir de sa femme morte dans un accident juste avant sa libération, Max s’envole pour Port-au-Prince rencontrer la famille Carver et commencer son enquête. L'histoire se situe fin 1996, René Préval est président, l'île est ruinée et sous occupation de l’armée américaine et de l’ONU.

L'auteur n'est pas à proprement dit haïtien, mais il nous décrit magnifiquement l'île d'Haïti, terre de pauvreté et de misère, ses habitants, ses croyances et ses mœurs.

Ce livre n'est pas seulement un thriller mais un voyage à Haïti, on découvre l'ambiance d'un pays de tous les contrastes : celle du quartier de la Cité Soleil, immense bidonville de Port-au-Prince, l'importance de la religion vaudoue ou de la magie noire... L'auteur nous rappelle également la sanglante et accablante histoire politique de la république haïtienne.

Un excellent livre bien écrit, ensorcelant, à la fois un superbe roman policier avec son intrigue implacable, ses personnages hauts en couleurs et un voyage fascinant et fort bien documenté en Haïti. A découvrir !

Mais qui est donc Tonton Clarinette ? « Tonton Clarinette c'est une légende urbaine, une histoire que les parents racontent aux enfants pour leur faire peur. « Sois sage ou Tonton Clarinette va venir te chercher ! » Il fait comme le joueur de flûte d'Hamelin : avec sa musique, il ensorcelle les gamins, les entraîne à sa suite, et ils disparaissent à jamais. »

Un grand merci à Blog-O-Book et aux éditions Folio pour cette lecture magnifique.

Extrait : (page 117 et page 120)

Vu du ciel, Haïti ressemble à une pince de homard dont on aurait croqué le meilleur – le gros bout charnu. Après Cuba, si verdoyante, et toutes les autres petites Antilles qu'ils avaient survolées, l'île avait quelque chose de totalement incongru. A voir ses paysages arides et comme décapés à l'acide et ses sols couleur rouille rouillée, c'était à se demander s'il y poussait des arbres ou de l'herbe. Lorsque l'avion passa au-dessus de la zone frontalière avec la République dominicaine voisine, le tracé de la ligne frontière entre les deux États sauta aux yeux de Max, aussi net que sur une carte de géographie : d'un côté, un désert sec comme un vieil os, de l'autre, une oasis luxuriante. [...]

En émergeant de l'avion, Max fut saisi par la chaleur irrespirable qui se plaqua sur lui telle une couverture, si lourde que la petite brise qui soufflait était impuissante à la déloger ou même à la soulever. A côté de ça, les pires canicules de Floride paraissaient frisquettes.

Il descendit la passerelle sur les talons de Wendy, son gros sac de voyage à la main, les poumons envahis par ce qui était moins de l'air que de la buée, et se mit aussitôt à transpirer par tous les pores de sa peau.

Côte à côte, ils emboîtèrent le pas aux autres passagers qui se dirigeaient vers le terminal. Wendy remarqua le visage congestionné de Max et son front luisant de sueur.

« Félicitez-vous que ça ne soit pas l'été ! lui lança-t-elle. Imaginez-vous en Enfer en manteau de fourrure et vous aurez une idée de ce que c'est ici ! »

Répartis par groupes de dix sur les pistes, des marines, manches retroussées, chargeaient des caisses et des cartons dans des camions, relax, décontractés, prenant tout leur temps. L'île était à eux pour toute la durée qu'il leur plaisait.

Livre lu dans le cadre du partenariat logo_bob_partenariat et  folio_policier

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15 avril 2010

Yanvalou pour Charlie – Lyonel Trouillot

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C’est La Grande Librairie et son émission Spécial Haïti du 28 janvier dernier qui m’a donné envie de découvrir Haïti et ses auteurs.

yanvalou_pour_Charlie Actes Sud – août 2009 – 174 pages

Présentation de l'éditeur :

Jeune avocat d'affaires dévoré d'ambition, Mathurin D. Saint-Fort a voulu oublier ses origines pour se tenir désormais du meilleur côté possible de l'existence. Jusqu'au jour où fait irruption dans sa vie Charlie, un adolescent en cavale après une tentative de braquage, qui vient demander son aide au nom des attachements à leur même village natal. Débusqué, contraint de renouer avec le dehors, avec la douleur du souvenir et la misère d'autrui, l'élégant Mathurin D. Saint-Fort embarque, malgré lui, pour une aventure solidaire qui lui fait re-traverser, en compagnie de Charlie et de quelques autres gamins affolés, les cercles de la pauvreté, de la délinquance, de la révolte ou de la haine envers tout ce que lui-même incarne. Mathurin, Charlie, Nathanaél, Anne : quatre voix se relaient ici pour dire, chacune à son échelle, le tribut qu'il incombe un jour à chacun de payer au passé, qu'il s'agisse de tirer un trait sur lui afin de contourner l'obstacle, de l'assujettir à une idéologie - ou, plus rarement, et quoi qu'il en coûte, de demeurer fidèle au "yanvalou", ce salut à la terre ancestrale, en retrouvant les liens qui fondent une communauté. Voyage initiatique au coeur de la désespérance, Yanvalou pour Charlie est sans aucun doute le roman de l'abandon des hommes par les hommes, et le chant qui réaffirme la rédemption d'être ensemble - en Haïti comme ailleurs.

Auteur : Romancier et poète, intellectuel engagé, acteur passionné de la scène francophone mondiale, Lyonel Trouillot est né en 1956 dans la capitale haïtienne, Port-au-Prince, où il vit toujours aujourd’hui. Chez Actes Sud, il a publié Rue des Pas-Perdus (1998), Thérèse en mille morceaux (2000), Les Enfants des héros (2002), Bicentenaire (2004) et L’Amour avant que j’oublie (2007).

Mon avis : (lu en avril 2010)

J'avais vu ce livre dans plusieurs blogs, et c'est lors du Café Lecture, auquel je particicipe chaque mois, que j'ai été convaincu de le lire.

Mathurin D. Saint-Fort est un jeune avocat qui a voulu oublié ses origines et son passé. Mais un jour, Charlie, un enfant des rues de Port-au-Prince, fait irruption dans sa vie. Il vient lui demander de l’aide au nom de leur village natal commun. « Une affaire de vie ou de mort », car son ami Nathanaël et lui se sont embarqués dans une sale histoire. Cela renvoie Mathurin vers un passé qu'il avait voulu oublier. A travers quatre chapitres, l'auteur évoque les liens amical et social qui vont lier Charlie et Mathurin et nous découvrons également la vie à Haïti, l'opposition entre les bidonvilles de Port-au-Prince où survivent les plus démunis, les orphelinats surpeuplés et les quartiers riches. Et des personnages haut en couleurs, touchants, des hommes et des femmes de bonne volonté...

Une petite explication sur le titre s'impose : « Le yanvalou, c'est une musique qui monte et qui descend, ça ondule »

« Sais-tu ce que signifie le mot yanvalou ? Je te salue, ô terre. La terre n’a pas de mémoire. Le sol sec et pierreux ne garde pas souvenir de la bonne terre arable qui descend vers la mer. Seuls les hommes se souviennent. Où qu’ils aillent, où qu’ils restent, peut-être leur suffit-il de saluer la terre pour que leur passage soit justifié. »

Une belle histoire qui nous embarque et nous dévoile un peu d'Haïti. L'écriture est superbe, à découvrir sans hésiter !

Extrait : (début du livre)

Je viens d’un tout petit village. Cela fait partie des choses que j’avais oubliées. Pour un homme qui a gagné longtemps sa vie au jour le jour et qui grimpe tranquillement les barreaux de l’échelle sociale, le souvenir est un luxe, pas une nécessité. Ma collègue Francine, au cabinet nous l’appelons la sainte, se livre, elle, à ces jeux de mémoire qui prennent la tête jusqu’à la perdre. Elle remonte loin dans son passé et redescend dans le présent le visage plein de larmes. Elle est la seule de notre équipe qui se fatigue à ce genre d’exercice. Elle est très engagée sur le front de la complainte. C’est une jeune femme triste qui pleure sur hier. Tout le contraire d’Elisabeth, mon autre collègue. Je ne crois pas Elisabeth capable de pleurer. Au besoin, elle sait faire semblant et parvient à tromper tout le monde. Dans la vie comme au tribunal, Elisabeth prend l’attitude qui défend au mieux ses intérêts. C’est une grande comédienne qui simule tout, même la beauté. Elle passe pour jolie, contrairement à Francine qui est pourtant une vraie belle femme, et le serait plus encore si ne traînaient sur son visage, comme une sorte de faire-valoir, les souffrances de sa grand-mère maternelle, de sa mère, de ses tantes, de toute sa famille proche et éloignée, des clients qui n’ont aucune chance de gagner leur procès même lorsqu’ils sont dans leur droit, des piétons renversés par les voitures de luxe… Francine est très sensible et se fait un devoir d’avoir mal à la place des autres. Son ambition est de diriger un jour une ONG. Les hommes la fuient, effrayés par la somme de malheurs qu’elle trimballe avec elle. Elisabeth a appris à jouer la beauté, comme elle a appris à jouer le désir pour obtenir ce qu’elle veut des hommes qui partagent son lit. Elisabeth, c’est un immense savoir-faire au service de ses intérêts. C’est pour cela que le chef l’apprécie tout en se méfiant d’elle. Le chef possède plusieurs maisons de résidence. Sa femme et lui ont choisi d’habiter la plus éloignée de la ville. Il est des pays où l’on construit des villes, des routes qui mènent vers les villes, et des banlieues. Ici, l’on construit des banlieues, et surtout pas de routes qui y mènent, jusqu’à ce que les banlieues, se prenant pour des villes, gonflent comme un ballon trop plein de monde, de mortier et d’ordures. Les premiers habitants quittent alors leur banlieue pour en construire une autre où personne, au moins pour quelque temps, ne viendra les déranger. Le chef et son épouse habitent loin de la vieille ville, dans les hauteurs, “plus près du ciel” comme dit la patronne. Ils louent les autres immeubles qu’ils possèdent à des étrangers. Ils vivent ainsi sur un sommet interdit aux piétons, et contraignent leurs connaissances à grimper jusqu’à eux. La patronne adore recevoir les gens qui lui ressemblent, et surtout qu’ils la complimentent sur l’éclatante beauté de son univers domestique. Sous l’avalanche des compliments, son sourire et son ton ne varient jamais, et comment ne pas applaudir à ses réponses, elles ont la candeur de gentilles phrases toutes faites qui attendaient depuis la veille l’occasion d’être prononcées : “Vos orchidées sont splendides.” “Elles ont besoin de calme pour s’épanouir.” “Quels beaux chiens !” “Ils sont grands pour leur âge.” En matière de langage, elle est plutôt douée pour les banalités. Cela ne dérange pas le chef. Il ne la gronde des yeux que lorsqu’elle prétend jouer à l’historienne de l’art et mélange les styles, les époques et les genres ; ou lorsqu’elle met l’image de bourgeois libéraux et les intérêts du couple en danger en avouant à des inconnus sa grande peur des gens du peuple. Un jour elle est arrivée au cabinet au bord de la crise de nerfs. Elle venait exiger du chef qu’il obtienne des autorités la démolition d’une maisonnette en construction à mille mètres de leur résidence. “Ils ne vont quand même pas nous suivre jusque-là.” Elles et Ils. La patronne classe les gens et les cho­ses en catégories opposables et définitives. Elle présume que tous font comme elle et elle utilise abondamment la troisième personne du pluriel sans perdre son temps à préciser à quel groupe (fleurs, chiens, humains, peintres, ouvriers du bâtiment, rats des villes ou rats des champs…) ce pluriel peut faire référence. “Elles, Ils…” Le chef obéit et cautionne. Dans sa vie domestique il ne prend pas d’initiative, et dans sa vie professionnelle, hormis un nom connu de tous et une habileté relative dans le domaine de la communication, on ne lui connaît pas de mérite personnel. Il a hérité du cabinet et s’est contenté de l’extraire du centre-ville envahi par les marchands, les piétons et les chiens errants, pour l’installer dans un immeuble climatisé d’une nouvelle zone résidentielle, au sommet d’une colline. C’est un pays de montagnes et l’idéal commun est de monter vers les sommets.

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12 juin 2009

Des livres pour Haïti

Babelio est associé à l’ONG Bibliothèques Sans Frontières pour les aider à récupérer des livres pour les bibliothèques publiques d’Haïti, dans le cadre de leur nouveau programme  « 200 bibliothèques pour tous en Haïti.»

Vous trouverez tous les détails de l’opération ici : http://www.babelio.com/deslivrespourhaiti

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