27 octobre 2010

Un secret - Philippe Grimbert

Lu durant le Read-A-Thon RAT_logo

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Grasset – mai 2004 – 192 pages

LGF – avril 2007 – 184 pages

LGF – septembre 2007 – 184 pages

Prix Goncourt des Lycéens 2004

Prix des Lectrices de Elle 2005

Quatrième de couverture :
Souvent les enfants s'inventent une famille, une autre origine, d'autres parents
Le narrateur de ce livre, lui, s'est inventé un frère. Un frère aîné, plus beau, plus fort, qu'il évoque devant les copains de vacances, les étrangers, ceux qui ne vérifieront pas... Et puis un jour, il découvre la vérité, impressionnante, terrifiante presque. Et c'est alors toute une histoire familiale, lourde, complexe, qu'il lui incombe de reconstituer. Une histoire tragique qui le ramène aux temps de l'Holocauste, et des millions de disparus sur qui s'est abattue une chape de silence
Psychanalyste, Philippe Grimbert est venu au roman avec La Petite Robe de Paul. Avec ce nouveau livre, couronné en 2004 par le prix Goncourt des lycéens et en 2005 par le Grand Prix littéraire des lectrices de Elle, il démontre avec autant de rigueur que d'émotion combien les puissances du roman peuvent aller loin dans l'exploration des secrets à l'œuvre dans nos vies.

Auteur : Philippe Grimbert est psychanalyste. Il a précédemment publié trois essais : Psychanalyse de la chanson, Pas de fumée sans Freud et Chantons sous la psy, et son premier roman, La Petite robe de Paul (2001).

Mon avis : (lu en octobre 2010)
Ce livre est un roman autobiographique.
Le narrateur vit une vie simple et tranquille, fils unique élevé par des parents Maxime et Tania qui s'adorent. Ils sont l'un et l'autre deux grands sportifs, elle, championne de plongeon de haut vol et lui gymnaste et lutteur. Le narrateur est un enfant chétif et souvent malade.
Ce dernier a toujours ressenti la présence d'un frère, il croyait même l'avoir inventé. Un jour, en présence de sa mère, il découvre au grenier un vieux chien en peluche : d'où vient-il ? À qui a-t-il appartenu ? Il sent le malaise de sa mère. Lorsqu'il sera adolescent, grâce aux confidences que lui fait petit à petit Louise, une vieille amie de la famille, il apprendra peu à peu l'histoire bouleversante et tragique de ses parents. Le lecteur suit la démarche du narrateur, comment de l'enfance à l'âge adulte il met en place les différentes pièces d'un puzzle pour découvrir un terrible secret de famille. Il comprend que le silence de ses parents étaient, pour eux, un moyen de continuer à vivre.
Un Secret est un roman magnifique sur la culpabilité, sur le mensonge.

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Le Film : le livre a été adapté en 2007 dans un film de Claude Miller avec Cécile de France, Patrick Bruel, Julie Depardieur, Ludivine Sagnier. Un très beau film qui est resté très fidèle au texte.

Extrait : (début du livre)
Fils unique, j'ai longtemps eu un frère. Il fallait me croire sur parole quand je servais cette fable à mes amis de passage. J'avais un frère. Plus beau, plus fort. Un frère aîné, glorieux, invisible.
J'étais toujours envieux, en visite chez un camarade, quand s'ouvrait la porte sur un autre qui lui ressemblait quelque peu. Des cheveux en bataille, un sourire en coin qu'on me présentait en deux mots : « Mon frère. » Une énigme, cet intrus avec lequel il fallait tout partager, y compris l'amour. Un vrai frère. Un semblable dans le visage duquel on se découvrait pour trait commun une mèche rebelle ou une dent de loup, un compagnon de chambrée dont on savait le plus intime, les humeurs, les goûts, les faiblesses, les odeurs. Une étrangeté pour moi qui régnais seul sur l'empire des quatre pièces de l'appartement familial.

Unique objet d'amour, tendre souci de mes parents, je dormais pourtant mal, agité par de mauvais rêves. Je pleurais sitôt ma lampe éteinte, j'ignorais à qui s'adressaient ces larmes qui traversaient mon oreiller et se perdaient dans la nuit. Honteux sans en connaître la cause, souvent coupable sans raison, je retardais le moment de sombrer dans le sommeil. Ma vie d'enfant me fournissait chaque jour des tristesses et des craintes que j'entretenais dans ma solitude. Ces larmes, il me fallait quelqu'un avec qui les partager.

Challenge Prix Goncourt des Lycéens
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2004

Challenge Goncourt des Lycéens
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chez Enna

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22 octobre 2010

Je me souviens… - Boris Cyrulnik

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L’esprit du temps – mars 2009 - 80 pages

Odile Jacob – mars 2010 – 83 pages

Quatrième de couverture :
"Ça fait soixante-quatre ans que je n'ai rien pu dire, c'est la première fois que je le fais. Je me rappelle, j'habitais ici. Et puis un jour, ou plutôt une nuit - c'était tôt le matin quand j'ai été arrêté -, la rue a été barrée de chaque côté par des soldats en armes. C'étaient des Allemands, mais j'ai été arrêté par la police française. Il y avait des camions en travers de la rue et puis, devant la porte, une traction avant avec des inspecteurs en civil, des inspecteurs français qui étaient là pour arrêter un enfant de six ans et demi !".

Boris Cyrulnik évoque, dans ce livre très personnel, son enfance, son arrestation, son évasion et surtout l'insoumission aux hommes et aux idées.

Auteur : Boris Cyrulnik est neuropsychiatre et directeur d'enseignement à l'université de Toulon. Il est l'auteur d'immenses succès, notamment Un merveilleux malheur, Les Vilains Petits Canards et Autobiographie d'un épouvantail.

Mon avis : (lu en octobre 2010)
Dimanche dernier, j’ai regardé l’émission de La Grande Librairie sur France 5, Boris Cyrulnik était l’un des invités pour son nouveau livre et le lendemain, je vois ce petit livre à la bibliothèque et comme j’y étais de permanence, dans les moments sans lecteur, j’ai commencé à le lire, et je n’ai pas pu le lâcher.

A partir de son expérience personnelle, Boris Cyrulnik s'interroge sur le travail de mémoire. Plus de soixante après, il revient sur les traces de son enfance. Il lui reste certains souvenirs très précis des évènements qu'il a vécu alors qu'il avait 5 ans ou 6 ans ½. Boris Cyrulnik est devenu orphelin à 5 ans, son père a été déporté en 1942, sa mère également un an plus tard. Boris sera caché par de nombreuses familles d'accueil dont il ne garde très peu de souvenirs. Il est arrêté le 10 janvier 1944 et emmené dans une synagogue. Il nous raconte avec beaucoup de précision son incroyable évasion. Il se rappelle être un petit garçon rebelle, qui ne faisait pas une confiance aveugle aux adultes, il ne s'est pas fait piéger par une boîte de lait Nestlé ou une couverture. Boris Cyrulnik se rend compte que certains de ses détails extrêmement précis ont été réarrangés par la mémoire, ceux qui font souffrir ont été gommés, mais l'histoire reste cohérente.

Un témoignage très fort et émouvant sur l’enfance de Boris Cyrulnik.

Extrait : (page 15)
Je me souviens… C’était près de chez moi, rue de la Rousselle, il y avait une grande porte, une sorte d’arc de triomphe et, venant du pont de la Garonne, l’armée allemande qui défilait. Je les trouvais très beaux avec leurs uniformes, leurs chevaux, il y avait aussi de la musique. Comme elle ne pouvait pas passer sous la porte, la troupe se séparait en deux puis se reformait juste après. Je trouvais ça tellement beau que je ne comprenais pas pourquoi tout le monde pleurait autour de moi.
C’était l’entrée des Allemands à Bordeaux.
J’ai vécu un paradoxe : pour moi, enfant de cinq ans, ce jour était un jour de fête, un jour magnifique, tandis que tous les adultes vivaient un cauchemar. La mémoire traumatique est très particulière. Ce n’est pas une mémoire normale. Elle transforme, elle amplifie, elle minimise. Au plus profond de nous, il existe une trace extrêmement précise – plus encore que les archives -, mais ensuite, pour rendre cohérent le souvenir, on arrange le pourtour. On prend bien conscience de cela dans le cas d’un traumatisme. S’il y a trauma, c’est que le réel est invraisemblable, que les évènements défient l’humanité. Alors, pour rendre le trauma cohérent, reviennent des souvenirs extrêmement précis, la couleur, le mot, le son, l’odeur, gravés dans le marbre et, autour d’eux, un halo imprécis d’arrangement du souvenir.

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08 septembre 2010

Des gifles au vinaigre – Tony Cartano

Livre lu dans le cadre du partenariat Blog-o-Book et Albin Michel

des_gifles_au_vinaigre Albin Michel – août 2010 – 272 pages

Quatrième de couverture :
« Faire d’un père l’objet d’une fiction n’est pas un sacrilège, surtout si l’on considère qu’il fut un être d’illusion, entièrement façonné par l’utopie. »
Février 1939. Franco a gagné. Les armées républicaines se replient sur la frontière française. A. fuit avec ses troupes villes et villages dévastés. Il laisse derrière lui son passé et ses faits d’armes : femme et enfant, la bataille de Teruel et la traversée de l’Ebre. Mêlant l’histoire trouble de la guerre civile espagnole, visions hallucinées du siècle et souvenirs d’enfance interdits et imaginaires, son fils tente, des années plus tard, de reconstituer la trajectoire de cet homme dont il ignore presque tout.
Et, à travers la réécriture de cette histoire vécue ou fantasmée, c'est le mystère de la littérature qu'explore le romancier Tony Cartano, dans un récit aussi ambitieux que personnel

Auteur : Écrivain, éditeur, Tony Cartano, né à Bayonne en 1944, est l'auteur de plusieurs romans dont Blackbird (1980), Bocanegra (1984), et Milonga (2004).

Mon avis : (lu en septembre 2010)
Dans ce livre l'auteur nous raconte en alternance ses souvenirs d'enfance et la Guerre d'Espagne de son père, Alfonso. Tony Cartano est né en 1944 à Bayonne d'un deuxième mariage.
En février 1939, Alfonso fait partie de l'armée républicaine, qui se replie vers la frontière française. A. rejoint le centre de triage de La Tour de Carol.. Il est emprisonné au camp de Gurs puis ayant travaillé comme tourneur ajusteur chez Hispano Suiza à Barcelone, il est envoyé à Toulouse pour travailler chez Breguet. C'est à Bayonne qu'il fera connaissance avec Sixta, la mère de Tony Cartano. Petit à petit on reconstitue la vie de son père mais il reste beaucoup de non-dits.

Les faits sont relatés dans le désordre et heureusement que certains chapitres sont datés pour que le lecteur s'y retrouve un peu. Il y a également de nombreuses digressions qui embrouillent encore plus la lecture de ce livre. Je n'ai pas été convaincu par ce livre.

Le titre de ce livre vient d'une expression espagnole « Hostias en vinaigre » qui nous est longuement expliquée dans un chapitre du livre, c'est un juron qu'utilise souvent Alfonso...

Merci à Blog-O-Book et les éditions Albin Michel pour ce partenariat.

D'autres avis : Fashion a aimé

Extrait : (début du livre)
3 février 1939
« Roberto, amène-toi. Viens voir. »
Adossé contre le pneu de la camionnette, encapuchonné sous sa couverture de campagne, le canonnier s'était assoupi une heure ou deux, se jurant bien que le brouillard et le froid nocturne ne le tueraient pas. Avec ses vingt-cinq ans et sa solide carrure d'avant-centre du club de football de Gérone, Roberto ne craignait rien plus que l'obscurité glacée, trompeuse, qui donne l'illusion du repos salvateur mais qui, en réalité, s'apprête à vous saisir aux poumons et à vous liquéfier de l'intérieur. Le sifflement des balles, la violence des escarmouches, ça ne lui faisait pas peur. Du moment qu'il avait décidé d'affronter le danger. Le plus dur, c'était le reste : tout ce qui rampait, sournois, le sommeil abruti, les poux de la tignasse et du pli des couilles – le désespoir. Depuis trente et un mois, il avait tout donné de sa vie à la guerre. Mieux qu'un entraînement permanent.
A. secoua le corps tétanisé de son compagnon qui s'ébroua.
« Que se passe-t-il ? Les Navarrais attaquent ? »
A. avait assuré son tour de garde, le dernier de la nuit, assisté de Jordi et Anselmo, ses deux meilleurs tireurs. Ils avaient ensemble grillé deux ou trois cigarettes roulées avec le peu de tabac qu'il leur restait et marché de long en large sans arrêt pour oublier leurs ampoules aux pieds et leurs doigts gourds. Pour surveiller aussi la petite route en contrebas du tertre où la quinzaine d'hommes demeurés sous les ordres de A. avaient trouvé refuge derrière un rideau de bouleaux.
Le jour était loin de se lever encore. De toute façon, avec le grésil qui ne s'était pas arrêté de la nuit, la visibilité aurait été limitée, peut-être même opaque jusqu'à la route distante d'à peine deux cents mètres. Ce qui avait attiré l'attention de A., sur le coup de cinq heures, c'était comme un vaste murmure sorti du néant, une vague de mugissements de plus en plus lourds, inquiétants, le halètement sauvage d'un immense troupeau prisonnier d'une nature hostile, un univers en délabrement.
A. décida d'envoyer Jordi en reconnaissance. D'où venait ce vacarme ? Il fallait en avoir le cœur net. Pourtant, à cet instant, c'était plutôt son estomac creux qui préoccupait le commissaire délégué à la 5e batterie de DCA, groupe 2. Depuis plusieurs jours, on avait commencé à compter et réduire les rations alimentaires. Il n'y avait plus grand-chose à se mettre sous la dent. Même la camionnette qui tirait le petit et obsolète canon anti-aérien de fabrication soviétique n'avait plus d'essence. Elle gisait à demi-renversée dans un fossé neigeux, sur le chemin de rocaille menant à la clairière où A. avait installé le campement.
La bâche grisâtre froissée par le froid abritait quatre ou cinq kilos de pommes de terre germées que les rats n'avaient pas dénichées. Malgré les risques, et notamment le signal que cela pouvait procurer aux troupes de choc ennemies progressant chaque heure avec leurs maudites bottes de sept lieues, A. alluma un brasero à partir du petit bois ramassé dans la clairière. Dans cette vallée montagneuse, c'était la seule chose que l'on pouvait se procurer en abondance.
La veille, Anselmo – un paysan du delta de l'Èbre qui n'avait de compte à rendre à personne et sans doute le plus débrouillard des hommes de A. – était, de son propre chef, parti en vadrouille. C'était l'expression utilisée pour se dédouaner auprès de son supérieur. A. l'avait engueulé. Mais Anselmo avait rapporté de son échappée quelques navets d'un champ voisin et un lapin chapardé dans un clapier d'une ferme située à plus d'un kilomètre. « Solidarité ouvrière ! » s'était-il sobrement exclamé en guise de justification. A. s'était contenté d'acquiescer en maugréant lui aussi quelque formule magique issue du vocabulaire révolutionnaire. Ils avaient tous faim.

Livre 4/7 pour le Challenge du 1% littéraire 1pourcent2010

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28 août 2010

Venir au monde – Margaret Mazzantini

venir_au_monde Robert Laffont - mars 2010 – 454 pages

traduit de l’italien par Nathalie Bauer

Quatrième de couverture :
"Il est écrit sur son passeport qu'il est né à Sarajevo. Il pense que cette ville est un no man's land où j'ai échoué par hasard, pour suivre un père qu'il n'a pas connu. Une seule fois, il m'a demandé comment il était né. Il était en neuvième, il fallait qu'il raconte sa naissance dans un devoir. Nous avons collé une photo de lui, bébé, sur une feuille cartonnée. "Qu'est-ce que j'écris, maman ?" [...] Puis j'ai vu son devoir affiché avec ceux des autres enfants sur le grand tableau scolaire de fin d'année. [...] J'ai fait face aux mots de mon fils, un gobelet d'orangeade à la main. Il avait décrit une naissance banale et douceâtre. Et cette banalité m'émouvait. Nous étions comme les autres - moi, une maman "très douce", et lui, un "nouveau-né joufflu". Notre histoire absurde se perdait parmi tous ces récits de naissances normales, aux rubans bleus et roses. Il avait inventé cela mieux que moi. Aussi maigre que son père, le visage pâle du citadin, tournant vers moi ses yeux paisibles de parfait complice, il m'a lancé : "Ça te plaît, maman ?" Une de mes larmes a coulé dans l'orangeade."

Auteur : Née à Dublin, fille d'une peintre irlandaise et d'un écrivain italien, Margaret Mazzantini a été révélée avec Ecoute-moi (2002), immense succès critique et public, traduit dans trente-deux pays et lauréat du prix Strega, le Goncourt italien. Venir au monde, salué par le prix Campiello, est son quatrième roman.

Mon avis : (lu en août 2010)
La couverture de ce livre est à la fois superbe et mystérieuse.
En 2008, Gemma reçoit un coup de téléphone de Bosnie pour l'inviter à une exposition de photos. Elle part à Sarajevo avec son fils Pietro âgé de 16 ans. C'est un retour sur le passé, c'est l'occasion pour Pietro de découvrir la ville où il est né et de d'aller sur les lieux où son père Diego, photographe, est mort sans vraiment le connaître.
En premier lieu, ce livre nous raconte l'histoire d'amour entre Diego et Gemma, ils se sont rencontrés à Sarajevo au cours des Jeux olympiques d’hiver de 1984 grâce Gojko, poète bosnien. A l'époque, Gemma était sur le point de se marier avec Fabio. Mais leur amour sera plus fort. Ils ont aussi un grand désir d'enfant, mais ce cheminement ne sera pas facile. En parallèle au destin de Diego et Gemma se mêle l'histoire de la ville de Sarajevo : la guerre, le siège, les snipers...
Le lecteur est plongé à la fois dans le cheminement pleins d'embûches de la maternité et dans le siège et la guerre de Sarajevo dont on a vu beaucoup d'images à la télévision mais la réalité est autrement féroce et injuste.
Ce livre est vraiment très fort et très bien écrit (et traduit). Les personnages sont terriblement attachants et l'histoire de Gemma, Diego et Pietro nous tient en haleine avec de nombreux rebondissements et une conclusion inattendue.
Ce livre m'a vraiment beaucoup émue, il faut le lire !

Extrait : (page 16)
Je vais dans la chambre de Pietro, j'ouvre les volets. D'un geste brusque, il remonte le drap sur sa tête. Je me plante à côté d'une momie.
Cette année, il a mué ; il a laissé ses os d'enfant, pour se transformer en un gros héron boiteux, qui ne maîtrise pas bien encore ses mouvements. Son regard est braqué au sol comme celui d'un chercheur d'or, il s'est mis à sortir sans dire au revoir, à manger debout devant le réfrigérateur. Au lycée, on l'a fait redoubler, il est devenu d'une stupidité désarmante, il n'a pas fourni le moindre effort, et ces derniers mois, au lieu de mettre les bouchées doubles, il s'est enfermé dans une arrogance ridicule. Je me retourne, agacée par son grognement hargneux qui ne s'adresse à moi que pour exiger, pour me reprendre. Qu'est devenue la petite voix plaintive qui m'a accompagnée pendant tant d'années ? Nous savions si bien parler ensemble, elle était comme accordée à la mienne.
A présent il me désole. Quand il dort, quand son visage est détendu, je me dis qu'à lui aussi, ce corps si aimable, dévoré depuis quelques mois par l'ogre de la puberté, doit manquer, et qu'il le cherche peut-être dans son sommeil. Que c'est pour cette raison qu'il ne veut pas se réveiller.
Je me penche, ôte le drap de sa tête, pose ma main sur ses cheveux ébouriffés. Il me repousse.
Il vit mal son redoublement. Maintenant que l'été est venu, il sort avec sa raquette de tennis et ses chaussures pointure 43, et revient furieux contre ses amis, en marmonnant qu'il ne veut plus les voir, parce qu'ils ne seront plus dans la même classe l'année prochaine, et qu'il lui semble qu'ils l'ont trahi.
« Il faut que je te parle. »
Il se redresse brusquement, torse nu.
« J'ai faim. »
Je lui parle donc à la cuisine, pendant qu'il étale du Nutella sur ses biscuits. Il se prépare de petits sandwiches qu'il avale d'une seule bouchée.
Il a la bouche sale, il a mis des miettes partout sur la table, il a mal ouvert et déchiré le paquet de biscuits.
Je ne dis rien, je ne peux pas le gronder en permanence. J'assiste en silence au banquet de mon fils, puis j'évoque le voyage.
Il secoue la tête.
« C'est hors de question, m'man. Vas-y toute seule.
- Tu sais, Sarajevo est une ville magnifique... »
Il sourit, joint les mains, les agite, me lance son habituel regard sympathique et rusé.
« Mais qu'est-ce que tu racontes, maman ! C'est pathétique, ce que tu dis. La Yougoslavie craint ! Tout le monde le sait. »
Je me raidis, croise les bras.
« On ne dis plus la Yougoslavie. »
Il avale un autre gâteau dégoulinant de Nutella. Il recueille les gouttes sur son doigt, et le lèche.
« C'est pareil.
- Ce n'est pas pareil. »
Je baisse le ton, je l'implore presque.
« Une semaine, Pietro, toi et moi... Ce sera sympa. »
Il pose les yeux sur moi, et pour la première fois me regarde vraiment.
« Je vois pas comment ça pourrait être sympa. Arrête, m'man...
- Nous irons sur la côte. La mer est sublime.
- Dans ce cas, allons en Sardaigne. »
Je me bats pour ne pas craquer, et voilà que cet imbécile me parle de la Sardaigne. Il se lève, s'étire, se retourne. Je contemple son dos, le duvet sur sa nuque.
« Vraiment, tu te moques de savoir où ton père est mort ? »
Il lâche sa tasse dans l'évier.
« Fait chier, m'man... »
Je le supplie, j'ai la voix d'une enfant, hésitante, incertaine, la voix qu'il avait quant il était petit.
« Pietro... Pietro.
- Quoi ? »
Je me lève à mon tour, renverse par mégarde le carton de lait.
« Comment ça, "quoi"? C'était ton père ! »
Il hausse les épaules, les yeux rivés au sol.
« Fait chier cette histoire. »
Cette histoire, c'est son histoire, notre histoire, mais il ne veut pas l'entendre. Quand il était petit, il était plus curieux, plus courageux, il posait davantage de questions. Il observait son père, jeune homme... cette photo de Diego sur le réfrigérateur, maintenue par un aimant, jaunie par les vapeurs de cuisine. Il se serrait contre moi, s'accrochait. En grandissant, il a cessé de m'interroger. Son univers s'est restreint à ses besoins, à son petit égoïsme. Il n'a pas envie de se compliquer la vie, ni les pensées. Pour lui, son père c'est Giuliano, c'est lui qui l'a accompagné à l'école, lui qui l'a amené chez le pédiatre. C'est lui qui lui a flanqué une gifle, un jour au bord de la mer, où il a plongé dans une eau trop peu profonde.

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14 juin 2010

Étranger à Berlin – Paul Dowswell

Livre lu dans le cadre du Partenariat spécial Jeunesse
avec
Blog-O-Book et les Éditions Naïve

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Etranger___Berlin___Paul_Dowswell Naïve – août 2009 - 429 pages

traduit de l’anglais par Nathalie Peronny

Présentation de l'éditeur :
Le garçon sortit une boîte d'allumettes pour en craquer une. A la lueur vacillante de la flamme, une porte fermée apparut. La clé était suspendue à côté à un clou, au bout d'un ruban rouge. Il trifouilla quelques secondes dans la serrure, et la porte s'ouvrit. Un courant d'air glacé envahit la contre-allée. Les jeunes franchirent l'ouverture pour se retrouver dans ce qui se révéla être une petite cour sordide baignée par le clair de lune. Des herbes folles poussaient entre les pavés fendus et dans les craquelures des murs en brique. Il y avait des latrines en plein air, plusieurs caisses, trois poubelles remplies à ras bord et une minuscule porte en bois. Quelqu'un actionna la poignée frénétiquement - fermé à clé. Dans leur dos explosaient des cris, des bruits de tables et de chaises fracassées. Les jeunes qui s'étaient laissé piéger au moment de la ruée vers la sortie résistaient en se battant. Des filles hurlaient. " C'est le mur ou rien ", déclara Peter.

Quand ses parents meurent, en 1941, Piotr, jeune garçon polonais, est placé dans un orphelinat à Varsovie. Il est rapidement repéré : sa grande taille, ses cheveux blonds et ses yeux bleus font de lui un modèle accompli du type aryen prôné par Hitler...
Un haut dignitaire nazi souhaite l'adopter : Piotr, rebaptisé Peter, est accueilli dans sa nouvelle famille à Berlin. Mais Peter sent bien que pour les autres, il reste un étranger. Tous ses efforts tendent à convaincre son entourage du contraire, quitte à faire parfois quelques compromis ... C'est alors qu'il rencontre Lena... et qu'il découvre grâce à elle le vrai visage du nazisme. Il est temps pour lui de choisir son camp. Et de prendre des risques...

Un roman d'aventures qui pose la délicate question de l'engagement.

Auteur : D’abord chercheur, puis éditeur, Paul Dowswell est l’auteur d’une cinquantaine de livres, dont certains sont traduits dans le monde entier. Deux de ses livres ont figuré sur les listes finales des sélections du Blue Peter Book Award, célèbre prix consacré à la littérature jeunesse.

Mon avis : (lu en mai 2010)
Ce livre est un superbe roman destiné aussi bien aux adolescents (à partir de 14 ans) qu'aux adultes. Il a été construit autour de faits historiques, l'auteur nous plonge au cœur du Reich de 1941 à 1943.
En 1941, Piotr est un jeune orphelin polonais de 13 ans. Il est de type aryen « On dirait le gamin de l'affiche de la Hitlerjugend ». Rebaptisé Peter, il va être adopté par un couple de Berlin, les Kaltenbach, qui ont également trois filles. Au début, il est content d'avoir une belle chambre et d'être bien nourri, il va tout faire pour oublier lui-même et aux autres ses origines polonaises. Il entre chez les Hitlerjugend mais il garde cependant son esprit critique et peu à peu il réalise l'absurdité et la cruauté du national-socialisme. Il découvre également la réalité du travail du professeur Kaltenbach à l'Institut scientifique.
Peter va rencontrer Lena et tomber amoureux, sa famille est appréciée et respectée par le Parti, mais ce n'est qu'une apparence car ce sont des opposants qui viennent en aide à des familles juives qui se cachent. Peter va choisir son camp et sa guerre.

Piotr ou Peter est un personnage très attachant, son parcours est original et malgré son jeune âge il ne va pas subir les évènements mais il aura une vrai prise de conscience sur la réalité du régime hitlérien.

L'histoire est passionnante et captivante, nous découvrons l'Allemagne de l'intérieur, l'endoctrinement des jeunes, les menaces d'être dénoncé à la Gestapo pour des faits anodins, mais aussi la résistance interne : l'existence de caves secrètes où l'on écoute du jazz mais aussi ceux qui prennent le risque d'aider des familles juives à se cacher...

Ce livre est un superbe roman historique à lire et à faire lire.

Avis du Fiston (15 ans) : Même si le sujet du livre n'est pas facile, il se lit assez facilement. Dès le début, j'ai été pris par l'histoire de Peter. J'ai beaucoup apprécié de suivre la vie de tous les jours et les activités d'un garçon de mon âge dans le contexte historique de la Seconde Guerre Mondiale côté allemand. Ce livre m'a appris beaucoup de choses sur la guerre de 1939-1945 que je n'avais jamais vu en cours d'Histoire.

Merci à Blog-O-Book et aux Éditions Naïve pour nous avoir permis de découvrir ce remarquable roman dans le cadre de ce Partenariat spécial Jeunesse.

Extrait : (début du livre)
Varsovie
2 août 1941
Piotr Bruck grelottait en attendant son tour avec une vingtaine d'autres garçons dénudés dans le long couloir exposé aux courants d'air. Il avait maladroitement roulé ses vêtements en boule et les pressait contre sa poitrine pour se tenir chaud. Le ciel était couvert, en cette journée d'été, et la pluie tombait sans discontinuer depuis le petit matin. Le jeune garçon maigre qui se tenait juste devant lui avait la chair de poule jusqu'aux épaules. Lui aussi tremblait, de froid ou de peur. A l'extrémité de la file d'attente se trouvaient deux hommes en blouse blanche assis à une table. Ils examinaient brièvement chacun des garçons à l'aide d'instruments étranges. Certains étaient ensuite envoyés vers une pièce située à gauche de la table. D'autres, sans plus d'explications, étaient dirigés vers la porte de droite.
Piotr, comme le reste du groupe, avait reçu l'ordre de se taire et de ne pas regarder autour de lui. Il s'efforçait donc de garder les yeux rivés droit devant. La peur qui l'habitait était si forte qu'il se sentait presque détaché de son propre corps. Le moindre mouvement lui semblait foncé, artificiel. Le seul détail qui le ramenait à la réalité était sa vessie douloureuse. Piotr savait qu'il était inutile de demander la permission d'aller aux toilettes. Quand les soldats avaient débarqué à l'orphelinat pour arracher les garçons de leurs lits et les entasser dans une camionnette, il leur avait déjà demandé. Mais cela lui avait uniquement valu une gifle au-dessus de l'oreille pour avoir osé parler sans autorisation.

Ces hommes étaient déjà passés une première fois à l'orphelinat deux semaines auparavant. Depuis, ils étaient revenus souvent. Ils emmenaient parfois des garçons, parfois des filles. Dans le dortoir surpeuplé de Piotr, certains se réjouissaient de ces départs à répétition. « Ça nous laisse plus à manger, plus de place pour dormir, où est le problème ? » avait déclaré l'un de ses voisins de lit. Seuls quelques-uns en revenaient chaque fois. Les rares qui acceptaient de parler révélaient du bout des lèvres qu'on les avait mesurés et pris en photo.

Un peu plus loin, au fond du couloir, se tenait un petit groupe de soldats en uniforme noir – celui orné d'insignes en forme d'éclairs au niveau du col. Certains avaient des chiens, de féroces bergers allemands tirant avec nervosité sur les chaînes qui leur servaient de laisses. Piotr avait déjà vu des hommes de ce genre. Ils étaient venus dans son village pendant les combats. Lui-même avait vu de ses yeux de quoi ils étaient capables.

Un autre homme les observait. Il portait le même insigne en forme d'éclair que les soldats, mais épinglé à la poche-poitrine de sa blouse blanche. Il se tenait juste devant Piotr, grand, impressionnant, les mains derrière le dos, à superviser l'étrange procédure. Au bout d'un moment, il se retourna et Piotr vit qu'il était équipé d'un petit fouet d'équitation. Ses cheveux sombres et raides lui retombaient mollement sur le sommet du crâne, mais il était rasé sur les côtés, à l'allemande, sept ou huit bons centimètres au-dessus des oreilles.

A mesure que les garçons défilaient, il les observait derrière ses lunettes cerclées de noir et marquait son refus ou son approbation d'un simple signe de tête. La plupart des candidats étaient blonds, comme Piotr, mais certains avaient les cheveux légèrement plus foncés.

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16 mai 2010

Par un matin d’automne – Robert Goddard

Livre lu dans le cadre d'un partenariat  Blog-O-Book et Sonatine

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Belfond – janvier 1996

Sonatine – mai 2010 – 454 pages

traduit de l'anglais par Marie-José Astre-Démoulin

Quatrième de couverture :
« Je suis tombé sur cet écrivain par le plus grand des hasards. J’ai lu Par un matin d’automne
, et j’ai tout de suite enchaîné sept autres livres du même auteur. Les romans qui vous tiennent éveillé jusqu’au petit jour sont denrée rare. Il me reste quelques Robert Goddard à lire, je vais essayer, si j’y arrive, de prendre mon temps, le plaisir qu’on y trouve est trop jubilatoire pour être gaspillé d’un seul coup. On est emporté par les rebondissements. Dans un style parfait Goddard vous manipule d’une main de maître. » Stephen King
Entre Un long dimanche de fiançailles et Les Âmes grises, un thriller passionnant dans la tourmente de la Première Guerre mondiale

Fin des années 1990. Leonora Galloway entreprend un voyage en France avec sa fille. Toutes deux ont décidé d’aller à Thiepval, près d’Amiens, au mémorial franco-britannique des soldats décédés durant la bataille de la Somme. Le père de Leonora est tombé au combat durant la Première Guerre mondiale, mais la date de sa mort gravée sur les murs du mémorial, le 30 avril 1916, pose problème. Leonora est en effet née près d’un an plus tard.
Ce qu’on pourrait prendre pour un banal adultère de temps de guerre cache en fait une étrange histoire, faite de secrets de famille sur lesquels plane l’ombre d’un meurtre jamais résolu et où chaque mystère en dissimule un autre. Le lecteur est alors transporté en 1914 dans une grande demeure anglaise où va se jouer un drame dont les répercussions marqueront trois générations.
Dans ce livre envoûtant à l’épaisseur romanesque exceptionnelle, Robert Goddard allie le cadre et l’atmosphère des plus grands romans anglais, ceux d’Elizabeth George ou de Ruth Rendell, à un sens du suspense et de la réalité historique remarquables.

« L’un des meilleurs romans qu’on ait lu depuis très longtemps » The Washington Post

Auteur : Robert Goddard vit dans les Cornouailles. Il publie un livre tous les ans depuis 1986. Longtemps souterraine, son œuvre vient d’être redécouverte en Angleterre et aux États-Unis, où elle connaît un succès sans précédent.

Mon avis : (lu en mai 2010)
Ce livre a été écrit en 1988, il a été traduit en français et édité une première fois en 1996. Il est réédité en 2010 aux Éditions Sonatine.
C'est une histoire en trois parties sur fond de Première Guerre Mondiale.
Dès le début du prologue, l'auteur nous annonce le fond du livre : « Aujourd'hui, en ce bout du monde, une page va être tournée sur un rêve, un secret va être dévoilé ». Leonora Galloway, soixante-dix ans, a choisi de se rendre avec sa fille Penelope, trente-cinq ans, dans la Somme, là où se dresse le Mémorial britannique de Thiepval pour lui raconter son histoire. Une histoire que Leonora a mis toute une vie à découvrir.
Dans la première partie, Leonora Galloway revient sur son enfance, elle a été élevée par son grand-père et sa femme Olivia et elle sait peu de choses sur ses parents. Elle sait très tôt qu'ils sont morts tous les deux, son père est mort à la guerre, sa mère est morte peu de temps après sa naissance. Mais le sujet est tabou, ses nombreuses questions restent sans réponse.
La seconde partie, se situe en 1953, le narrateur est Flanklin, un ami du père de Leonora qui réapparait après la mort d'Olivia. Il raconte à Leonora ce qu'il s'est passé durant l'été 1916, à Meongate. Cette partie commence comme un Agatha Christie, avec un meurtre, puis un suicide et peu à peu après de multiples rebondissements nous découvrons certains secrets de la famille. Il reste encore des questions en suspend, la troisième partie va permettre à Leonora de comprendre les derniers secrets de cette histoire de famille et les révéler au lecteur.

Ce livre est passionnant, je l'ai littéralement dévoré... L'écriture est très belle, l' histoire est riche, pleine rebondissements, les personnages sont multiples et très intéressants : beaucoup sont attachants, quelques uns odieux.

Un grand merci à Blog-O-Book et aux Éditions Sonatine pour cette très belle découverte.

Extrait : (page 21)
Les souvenirs d'enfance suivent une logique complexe qui leur est propre et échappe à toute règle. Impossible de les faire se conformer à la version que l'on voudrait leur imposer. Ainsi, je pourrais dire que la richesse qui entoura mon enfance remplaça aisément le sourire de ma mère, que la beauté de la demeure où Lord et Lady Powerstock m'hébergèrent me fit oublier que j'étais une orpheline... Si je le prétendais, chaque souvenir de mes jeunes années viendrait me contredire.
Meongate avait été, dans le passé, la maison bourdonnante de bruits et de rires de l'insouciante famille Hallows. Tout l'art du bien-être dans les pièces spacieuses et le parc paysager, tous les présents de la nature dans les collines douces du Hampshire et les pâtures de la vallée du Meon semblaient réunis pour former le cadre de vie idéal d'un petit enfant.
Pourtant, cela n'était pas suffisant. Tandis que je grandissais à Meongate, au début des années 1920, sa splendeur était depuis longtemps ternie. De nombreuses chambres avaient été condamnées, une partie de son parc mise en fermage. Et les gens gais que j'imaginais se promenant sur les pelouses aujourd'hui désertes ou dans les pièces désormais vides avaient disparu dans un passé hors de ma portée.
Je grandis en sachant que mes parents étaient morts tous les deux, mon père tué dans la Somme, ma mère emportée par une pneumonie quelques jours après ma naissance. On ne me le cachait pas. Au contraire, on me rappelait souvent ces tristes évènements, sans perdre une occasion de me faire comprendre que j'étais responsable de l'ombre qui planait sur leur mémoire. Les raisons de ma culpabilité m'échappaient et j'ignorais si le silence qui régnait autour de la mort de mes parents était dû au chagrin ou à quelque chose de pire. Je n'avais qu'une triste certitude : je n'étais pas la bienvenue à Meongate, je n'y étais pas aimée.

Livre lu dans le cadre d'un partenariat logo_bob_partenariat  et sonatine

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13 décembre 2009

Mon enfant de Berlin – Anne Wiazemsky

mon_enfant_de_berlin Gallimard – août 2009 - 247 pages

Présentation de l'éditeur :

En septembre 1944, Claire, ambulancière à la Croix-Rouge française, se trouve à Béziers avec sa section, alors que dans quelques mois elle suivra les armées alliées dans un Berlin en ruine. Elle a vingt-sept ans, c'est une très jolie jeune femme avec de grands yeux sombres et de hautes pommettes slaves. Si on lui en fait compliment, elle feint de l'ignorer. Elle souhaite n'exister que par son travail depuis son entrée à la Croix-Rouge, un an et demi auparavant. Son courage moral et physique, son ardeur font l'admiration de ses chefs. Ses compagnes, parfois issues de milieux sociaux différents du sien, ont oublié qu'elle est la fille d'un écrivain célèbre, François Mauriac, et la considèrent comme l'une d'entre elles, rien de plus. Au volant de son ambulance, quand elle transporte des blessés vers des hôpitaux surchargés, elle se sent vivre pour la première fois de sa jeune vie. Mais à travers la guerre, sans même le savoir, c'est l'amour que Claire cherche. Elle va le trouver à Berlin.

Auteur : Née en 1947, Anne Wiazemsky est la petite-fille de l'écrivain François Mauriac par sa mère Claire Mauriac. Elle est issue de la famille princière russe des Wiazemsky qui émigra en France après la révolution de 1917. Ses romans sont souvent influencés par l'histoire de sa famille. Anne Wiazemsky a également été actrice de cinéma. Sa carrière cinématographique a commencé en 1966 avec Au hasard Balthazar de Robert Bresson. On l'a aussi vue dans un rôle secondaire dans Rendez-vous d'André Téchiné en 1985. Elle a été mariée à Jean-Luc Godard de 1967 à 1979. Son frère, Pierre Wiazemsky, est un dessinateur humoristique sous le pseudonyme de Wiaz. Elle a adapté, avec Jacques Fieschi en 1997, Souvenirs avec piscine de Terence McNally, au Théâtre de l'Atelier à Paris.

Mon avis : (lu en décembre 2009)

Livre lu dans le cadre du challenge « Les coups de cœurs de la blogosphère », proposition de Clarabel

A partir du journal de sa mère, Anne Wiazemsky raconte l'amour naissant entre Claire Mauriac, fille de François Mauriac, et Yvan Wiazemsky, prince russe en exil. Nous sommes en 1945 dans Berlin en ruine, elle est ambulancière de la Croix-Rouge, il travaille pour un organisme des personnes déplacés du côté des alliées français.

Une belle histoire d'amour romanesque entre Claire et Wia, si différents mais comme on dit souvent « les contraires s'attirent et se complètent ». Le style est simple et fluide, le livre se lit vraiment facilement. Cela n'a pas été le coup de cœur, mais j'ai passé un très bon moment de lecture.

Extrait : (début du livre)

En septembre 1944, Claire, ambulancière à la Croix-Rouge française, se trouve encore à Béziers avec sa section. Elle a vingt-sept ans, c’est une très jolie jeune femme avec de grands yeux sombres et de hautes pommettes slaves. Si on lui en fait compliment, elle feint de l’ignorer. Elle n’a pas le temps de se contempler dans un miroir, ou alors fugitivement et toujours avec méfiance. Elle souhaite n’exister que par son travail depuis son entrée à la Croix-Rouge, un an et demi auparavant. Son courage moral et physique, son ardeur font l’admiration de ses chefs. Ses compagnes, parfois issues de milieux sociaux différents du sien, ont oublié qu’elle est la fille d’un écrivain célèbre, François Mauriac, et la considèrent comme l’une d’entre elles, rien de plus. Cela la rend heureuse. Elle aime ce qu’elle fait, la nécessité de vivre au jour le jour. Au volant de son ambulance, quand elle transporte des blessés vers des hôpitaux surchargés, elle se sent vivre, pour la première fois de sa jeune vie. Une vie sans passé, sans futur. Une vie au présent.

De sa chambre, elle regarde les toits de Béziers, la lumière dorée de la fin d’après-midi sur les tuiles. Des cloches sonnent. Sur la grande table qui lui sert de bureau, son précieux poste de T.S.F. et un bouquet de roses de jardin. À côté du vase, le cahier où elle relate quand elle peut le récit de ses journées : son journal. Autour, de nombreuses photos de ses parents, de ses frères et de sa sœur avec son bébé. Une autre, un peu à l’écart, représente un jeune homme en uniforme de soldat qui se force à sourire. Parfois, elle le contemple attendrie, amoureuse, mais maintenant, de plus en plus souvent, elle l’évite.

Ce jour-là, elle est juste attentive à ce qu’elle éprouve, un bien-être physique dû à la douceur de l’air et à un copieux repas constitué de tomates, d’œufs et de prunes trouvées dans une ferme abandonnée. Bientôt il y aura d’autres repas, bientôt elle cessera d’avoir faim. Malgré les combats qui continuent, la guerre n’est-elle pas presque finie ?

Une question alors s’impose : doit-elle rejoindre sa famille comme celle-ci le lui demande ou bien lui désobéir et suivre les armées ? La plupart de ses compagnes ont déjà fait un choix dans un sens ou dans l’autre.

Claire allume une cigarette. Inspirer la fumée, la rejeter par les narines est un plaisir dont elle ne se lasse pas. Même aux pires moments, fumer une cigarette, n’importe laquelle, l’aide à affronter le quotidien, à trouver en elle le détachement nécessaire. Un jeune lieutenant dont elle vient de faire la connaissance lui a offert toute une cartouche qu’il tient de l’armée américaine. En échange, elle doit lui faire visiter la région. Mais ils n’ont pas pris de rendez-vous, ce soldat peut être appelé à rejoindre le combat dans les jours qui viennent.

Par la fenêtre, elle regarde à nouveau les toits de Béziers. Cette ville, elle l’a aimée tout de suite et de devoir bientôt la quitter lui cause un réel chagrin. Pour aller où, ensuite ? Voilà que se repose la question à laquelle elle ne sait pas répondre.

Elle prend son cahier, s’allonge sur le lit et commence à le feuilleter comme si revoir son passé pouvait l’aider à décider de l’avenir. Elle passe très vite sur les pages concernant ses débuts à Caen puis s’attarde sur celles où elle parle de Patrice, prisonnier en Allemagne, avec qui elle correspond depuis le début de la guerre. « Mon fiancé, prononce-t-elle à mi-voix, mon fiancé... » Elle lève les yeux vers son portrait, près du vase de fleurs et le contemple avec attention. Il lui semble qu’elle ne se souvient plus aussi exactement de sa façon de se mouvoir, du timbre de sa voix.

À la date du 19 décembre 1943, lors d’un bref passage à Paris, elle a noté :

« Journée tout entière passée chez les parents de Patrice alors que je n’y étais venue que pour le déjeuner. C’est extraordinaire comme j’aime cette famille. J’ai vraiment l’impression d’être des leurs. Ses frères lui ressemblent beaucoup. Nous avons naturellement parlé de Patrice. Comme ils l’aiment et comme leur amour déborde sur moi. À leurs yeux, je suis celle que Patrice aime et je suis sacrée. En plus ils me trouvent très jolie.

Comme j’ai changé depuis l’année dernière ! Il y a un an, j’étais très malheureuse. Patrice n’était rien ou presque rien pour moi alors que maintenant il a pris une place qui grandit tous les jours davantage. Je pensais à lui avec ennui et j’avais presque peur de le voir revenir. Maintenant je compte les jours, je voudrais le voir, le toucher, lui parler, le remercier de tant m’aimer, de m’avoir appris à l’aimer, à l’attendre avec tant de joie et d’impatience.

Il y a un an, j’échouais à l’examen d’entrée à la Croix-Rouge. J’étais triste car je doutais de moi. Aujourd’hui, je sais que je suis capable. Ainsi, en cette fin d’année, je suis contente du chemin parcouru. Il me semble que Caen m’a fait un bien immense. Je suis moins égoïste et surtout je sais mieux apprécier le vrai bonheur. Je suis moins blasée. Je m’aime moins pour moi que pour Patrice. Je l’attends. Je prends un immense plaisir à imaginer notre appartement et ma vie à ses côtés. »

Sur les pages suivantes, Claire a minutieusement recopié les lettres qu’elle a envoyées à Patrice. Elle y relate des fragments de sa vie quotidienne mais se plaît surtout à rêver leur vie future dans un monde pacifié. Ce sentimentalisme, l’affirmation chaque fois répétée de son amour brusquement l’excèdent. « Quels enfantillages ! » pense-t-elle. Et aussitôt après : « Comme je me suis engagée ! » Elle en oublie que les lettres répondent à celles de Patrice, rangées dans sa valise et qu’elle relit rarement. « Pas le temps », dit-elle à voix haute comme si on lui en demandait la raison.

Elle ne lui a pas écrit depuis plusieurs jours et un soupçon de remords lui gâche la fin de sa cigarette. Vite, elle saute ces fâcheuses pages et allume une nouvelle cigarette au mégot de la précédente. Elle préfère revenir à des récits plus flatteurs qui, pense-t-elle, reflètent davantage la jeune femme qu’elle est devenue grâce à la guerre. Comme souvent, c’est une lettre qu’elle a recopiée avant de la faire transmettre par une de ses compagnes en permission. Celle-ci est adressée à sa famille, 38 avenue Théophile-Gautier, Paris XVIe.

« 21 août 1944 Mes adorables petits parents, je commence juste à réaliser que je suis dans un pays libre et que je peux écrire ce que je veux. Je pense terriblement à vous. Avant-hier soir, lorsque les postes de la T.S.F. criaient la libération de Paris, j’avais envie de pleurer tant j’étais triste de ne pas y être. À ce moment-là, j’aurais donné tout ce que j’ai vécu pendant ces quelques mois à la C.R.F. pour ces quelques heures à Paris. Vous devez avoir vu des choses formidables et j’ai presque honte de vous raconter le peu de choses que j’ai fait.

Pendant des jours et des jours, les convois allemands sont passés à Béziers. Nous, nous continuions nos missions sur des routes encombrées. Assise sur l’aile de la voiture, j’interrogeais le ciel. Plusieurs fois nous avons été prises dans d’énormes convois. Il nous était impossible d’en sortir, sauf quand les avions étaient au-dessus de nous, car la colonne s’arrêtait au bord de la route.

Les Alliés ont souvent mitraillé, mais jamais au-dessus de nous. On comprenait ce qui se passait à la figure des Allemands et à leurs voitures en feu.

Dimanche dernier, mitraillage de la ville. De 5 à 9 heures du soir, les tanks ont traversé la ville en mitraillant : 15 morts, 50 blessés. Imaginez votre petite Claire avec sa copine Martine et un agent mettant une demi-heure pour arriver jusqu’à mon ambulance. Le plus dangereux était la traversée des grandes avenues. On faisait un pas et on se collait contre le mur à cause d’une rafale de mitrailleuse. Nous avons fini par marcher lentement au milieu de la rue en montrant nos écussons et en levant les bras. Plusieurs fois, des fusils qui nous visaient se sont baissés. Pendant quatre heures nous avons parcouru les rues de Béziers pour relever les blessés. Les balles sifflaient partout, c’était formidable. Les Allemands n’ont jamais tiré directement sur nous. Je me suis mise à un moment entre deux tanks et un soldat allemand m’a fait signe de mettre un casque. Je n’ai pas eu peur et si ce n’était les morts et les blessés, j’aurais été folle de joie. Sans Martine et moi, un homme serait mort d’hémorragie. Il le sait et, chaque fois que nous allons à l’hôpital, il nous remercie. Cela fait plaisir et console de bien des choses.

J’ai passé les deux jours suivants de morgue en morgue. J’ai vu d’horribles blessures, une toute jeune fille morte que sa mère ne voulait pas laisser partir. Un jeune F.F.I. avec la bouche pleine de vers, etc., etc. J’ai été chercher dix cercueils pour dix morts.

Et puis les F.F.I. sont arrivés. Pas très beaux, pas beaucoup d’enthousiasme. Pendant tout un jour, ils ont tiré des toits et des rues sur des miliciens plus ou moins imaginaires. Pendant ce temps, je transportais les blessés d’un petit bombardement aérien. Les avions passaient au-dessus de nous et mitraillaient partout. Je n’ai pas eu le temps de penser que je pouvais mourir.

Hier, nous avons été appelés d’urgence pour aller chercher des blessés du maquis à Saint-Pons. J’étais d’autant plus contente que l’on disait que l’on s’y battait encore. On arriva dans un pays tout à fait calme après plusieurs jours de guerre. Les Allemands avaient complètement pillé la ville et allaient tout brûler, quand ils s’aperçurent qu’ils avaient une trentaine de blessés chez eux. Nous avons commencé à leur administrer les premiers soins, ils virent qu’ils allaient être bien soignés et ils nous dirent : “Nous ferons notre devoir comme vous faites le vôtre.” Et ils partirent. Les blessés du maquis avaient déjà été évacués et ce furent ces grands blessés allemands que nous ramenâmes à Béziers. Je suis restée une heure avec eux à l’hôpital. Ils souffraient tellement que j’en avais mal au cœur. J’aurais voulu avoir de la haine, je n’avais qu’une immense pitié et j’aurais voulu pouvoir les soulager. L’un d’eux, un pauvre gosse de dix-huit ans, avait une péritonite. Il était perdu et le médecin n’a pas voulu l’opérer. Sa main brûlante s’agrippait à la mienne et il me regardait avec des yeux tellement suppliants que je me suis mise à pleurer. Je pensais à tous ces hommes qui comme lui mouraient loin de leur famille. Je ne suis pas faite pour être infirmière, je serais trop malheureuse.

17 heures. Là, je viens d’aller chercher un homme qui est mort devant moi suite au mitraillage de dimanche. Je n’aime pas les morts mais j’aime encore moins voir sangloter les familles.

Il fait lourd, la ville est pleine de F.F.I., d’étoiles et de drapeaux. On espère voir arriver très bientôt les Américains au port de Sète. Figurez-vous que c’est à Sète, Agde, etc., qu’ils devaient débarquer. Ils n’ont demandé les plans de la Côte d’Azur que dix jours seulement avant le débarquement. ».

Lu dans le cadre du challenge coeur_vs3 proposition de Clarabel

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09 décembre 2009

Jan Karski - Yannick Haenel

jan_karski Gallimard – septembre 2009 - 186 pages

Prix Interallié 2009

Prix du roman Fnac 2009

Quatrième de couverture :

Varsovie, 1942. La Pologne est dévastée par les nazis et les Soviétiques. Jan Karski est un messager de la Résistance polonaise auprès du gouvernement en exil à Londres. Il rencontre deux hommes qui le font entrer clandestinement dans le ghetto, afin qu'il dise aux Alliés ce qu'il a vu, et qu'il les prévienne que les Juifs d'Europe sont en train d'être exterminés. Jan Karski traverse l'Europe en guerre, alerte les Anglais, et rencontre le président Roosevelt en Amérique. Trente-cinq ans plus tard, il raconte sa mission de l'époque dans Shoah, le grand film de Claude Lanzmann. Mais pourquoi les Alliés ont-ils laissé faire l'extermination des Juifs d'Europe ? Ce livre, avec les moyens du documentaire, puis de la fiction, raconte la vie de cet aventurier qui fut aussi un Juste.

Auteur : Yannick Haenel, romancier, essayiste né en 1967, a cofondé avec François Meyronnis la revue «Ligne de risque» en 1997. Il est l’auteur d’«Évoluer parmi les avalanches» (2003) et de «Cercle» (2007), prix Décembre et prix Roger-Nimier.

Mon avis : (lu en décembre 2009)

Comme nous le précise la note de l’auteur au début du livre, ce « roman » se divise en trois parties. La première partie est une description de l'entretien avec Claude Lanzmann lors du film Shoah, nous découvrons Jan Karski 30 ans après la guerre. La seconde partie est un résumé du livre «Story of a Secret State» écrit par Jan Karski durant la guerre et paru aux États-Unis en novembre 1944, il a été traduit plus tard en français sous le titre de « Mon témoignage devant le monde ». La troisième partie est le roman à proprement dit puisque l’auteur imagine, à partir de documents, la vie de Jan Karski à partir du 28 juillet 1944, le jour où Jan Karski a pu rencontrer le président Roosevelt et lui délivrer le message de la Résistance polonaise à propos de l'extermination organisée des Juifs d'Europe. Après cette rencontre, Jan Karski a compris que les Alliés ne feraient rien pour arrêter cela. Il avait transmis le message des deux leaders juifs du ghetto de Varsovie au monde libre et cela n'a pas ébranlé la conscience du monde. Jan Karski va vivre cela comme un échec. Et il finit par se murer dans le silence. Jusqu'à son témoignage dans le film « Shoah » (et la boucle du livre est bouclée...)

Ce livre est un très beau récit sur l'histoire de ce Juste qu'est Jan Karski. Je ne connaissais pas son histoire, j'ai déjà vu deux fois le film «Shoah» de Claude Lanzmann mais je n'avais pas retenu spécialement son témoignage pourtant si fort. Les premières pages le décrivent : un homme face à la caméra, il commence à parler, mais sa voix se brise, un homme qui veut se taire et qui finalement parvient à réciter le message dont il est porteur depuis plus de trente-cinq ans.

Ce livre est vraiment émouvant et il nous amène à réfléchir sur la responsabilité du monde face à la «Shoah». La vie de Jan Karski est riche en évènements, et après avoir vu la série «Apocalypse» à la télévision, je comprends mieux la guerre qu'il a vécu du côté Polonais.

La dernière partie qui est un monologue intérieur et la grande solitude de Jan Karski suite à son "échec" m'a un peu dérangée car je ne pouvais pas distinguer ce qui était fiction et ce qui était réalité.

Même si le sujet est difficile et triste, le livre se lit vraiment facilement et on y apprend beaucoup sur l'Histoire de la Seconde Guerre Mondiale.  Je vous encourage beaucoup à découvrir Jan Karski à travers ce livre.

 

 

karski

Jan Kozielewski, né en 1914 à Lodz, en Pologne, est mort en 2000 à Washington sous le nom de Jan Karski, son pseudonyme dans la Résistance polonaise. Il rejoint la Résistance après l'invasion allemande en septembre 1939 et son évasion d'un camp de Soviétiques. De janvier 1940 à août 1942, Karski sera l'émissaire de la Résistance auprès du gouvernement polonais en exil à Angers puis à Londres. Il traverse de nombreuses frontières. En mai 1940, il est arrêté et torturé par la Gestapo, la Résistance réussie à le faire évader. Fin août 1942, Jan Karski va rencontrer deux chefs de la résistance juive de Varsovie qui lui demandent de transmettre aux Alliés et aux responsables juifs du monde entier le message suivant : "Leur peuple se meurt. Il n'y aura plus de Juifs." Avec l'aide de ces hommes, Jan Karski entrera deux fois dans le ghetto de Varsovie, puis dans un camp d'extermination. L'horreur qu'il y découvre est inimaginable. Alors, Karski n'a plus qu'une idée : transmettre le message qui lui a été confié. A Londres, à Washington, à New York, les plus hauts responsables politiques, notamment le président Roosevelt, les dignitaires des communautés juives l'écoutent, sans vraiment le croire. Karski comprend vite que le sort de la Pologne et des juifs d'Europe n'intéresse personne. En 1944, réfugié à New-York, Jan Karski dicte son livre et raconte ce qu'il a vu. Son livre aura du succès, mais rien ne change. «Mes paroles avaient échoué à transmettre le message, mon livre aussi.». Dès lors, Jan Karski se taira, il deviendra enseignant dans une université américaine. En 1978, il accepte de sortir de son silence dans un entretien avec Claude Lanzmann pour le film «Shoah». Le nom de Jan Karski figure désormais parmi ceux des Justes des nations, au mémorial de Yad Vashem à Jérusalem.

Dans la troisième partie, l’auteur nous décrit le choc ressenti par le héros à la vue du Cavalier polonais de Rembrandt, un jour en visitant la Frick Collection à New York “A tous les moments décisifs de ma vie, je suis allé voir Le Cavalier polonais. A chaque fois il m’a fait du bien. Car la plupart du temps, il m’est impossible de penser. Depuis 1945, je ne fais que penser, et en même temps je n’arrive pas à penser : la nuit blanche envahit ma tête, c’est elle qui pense.” 

 

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“Le cavalier polonais”, 1655, huile sur bois,  117 x 135 cm, de Rembrandt, Frick Collection New York

 

Extrait : (début du livre)

C'est dans Shoah de Claude Lanzmann. Vers la fin du film, un homme essaye de parler, mais n'y arrive pas. Il a la soixantaine et s'exprime en anglais ; il est grand, maigre, et porte un élégant costume gris-bleu. Le premier mot qu'il prononce est : « Now »  (Maintenant). Il dit : « Je retourne trente-cinq ans en arrière », puis tout de suite il panique, reprend son souffle, ses mains s'agitent : « Non, je ne retourne pas... non... non...» Il sanglote, se cache le visage, brusquement se lève et sort du champ. La place est vide, on ne voit plus que des rayonnages de livres, un divan, des plantes. L'homme a disparu. La caméra le cherche : il est au bout d'un couloir, penché sur un lavabo, il se passe de l'eau sur le visage. Tandis qu'il revient à sa place, son nom apparaît à l'écran : « JAN KARSKI (USA) ». Et puis, au moment où il s'assied : « Ancien courrier du gouvernement polonais en exil.» Ses yeux sont très bleus, baignés de larmes, sa bouche est humide. « Je suis prêt », dit-il. Il commence à parler au passé, au passé simple même - comme dans un livre : « Au milieu de l'année 1942, je décidai de reprendre ma mission d'agent entre la Résistance polonaise et le gouvernement polonais en exil, à Londres.» Cette manière de commencer le récit le protège de l'émotion : on se croirait au début de Dante, mais aussi dans un roman d'espionnage. Il explique que les leaders juifs, à Varsovie, ont été avertis de son départ pour Londres, et qu'une rencontre a été organisée « hors du ghetto », dit-il. On comprend tout de suite que c'est de ça qu'il va parler : du ghetto de Varsovie. Il dit qu'ils étaient deux : l'un responsable du Bund, c'est-à-dire du Parti socialiste juif, l'autre responsable sioniste. Il ne dit pas les noms, il ne dit pas où a lieu la rencontre. Ses phrases sont courtes, directes, entourées de silence. Il dit qu'il n'était pas préparé à cette rencontre. Qu'à l'époque il était très isolé par son travail en Pologne. Qu'il était peu informé. Chacune de ses paroles garde trace de cet empêchement qu'il a eu au début, lorsqu'il est sorti du champ. On dirait même qu'elles sont fidèles à l'impossibilité de parler. Jan Karski ne peut pas occuper cette place de témoin à laquelle on l'assigne, et pourtant il l'occupe, qu'il le veuille ou non. Sa parole s'est brisée d'entrée de jeu parce que, précisément, ce qu'il a à dire ne peut se dire qu'à travers une parole brisée. De nouveau, Jan Karski dit : « Now » : « Maintenant, comment vous raconter ? » Pour se persuader qu'il est bien vivant, qu'il est hors d'atteinte, il rectifie à nouveau sa première phrase : « Je ne reviens pas en arrière. » C'est une phrase qu'il va répéter souvent pendant l'entretien : « Je ne retourne pas à mes souvenirs. Je suis ici. Même maintenant je ne veux pas... » Il voudrait se prémunir contre ses propres paroles, contre ce qu'elles vont révéler. Il ne veut pas que ses paroles l'exposent une fois de plus à l'objet de son récit ; il ne veut pas revivre ça. C'est pourquoi il insiste tant sur la distance : « Je n'en étais pas, dira-t-il. Je n'appartenais pas à cela. » Jan Karski dit que les deux hommes lui décrivent « ce qui arrivait aux Juifs. »

 

   

 

 

 

 

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29 novembre 2009

Elle s'appelait Sarah – Tatiana de Rosnay

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Éditions Héloïse d'Ormesson – mars 2007 – 356 pages

LGF – avril 2008 – 403 pages

traduit de l'anglais par Agnès Michaux

Description de l'éditeur

Paris, mai 2002. Julia Jarmond, journaliste pour un magazine américain, est chargée de couvrir la commémoration de la rafle du Vel’ d’Hiv. Au cours de ses recherches, elle est confrontée au silence et à la honte qui entourent le sujet. Au fil des témoignages, elle découvre, avec horreur, le calvaire des familles juives raflées, et en particulier celui de Sarah. Contre l’avis des siens, Julia décide d’enquêter sur le destin de la fillette et de son frère. Soixante ans après, cela lui coûtera ce qu’elle a de plus cher.

Paris, le 16 juillet 1942 : la rafle du Vel’ d’Hiv’. La police française fait irruption dans un appartement du Marais. Le petit Michel, paniqué, se cache dans un placard, et sa grande sœur Sarah, dix ans, l’enferme et emporte la clef en lui promettant de revenir. Mais elle est arrêtée et emmenée avec ses parents...

Auteur : Née en 1961, Tatiana de Rosnay vit depuis vingt-cinq ans à Paris. Scénariste et journaliste, elle travaille notamment pour Elle et Psychologies. " Elle s'appelait Sarah ", son neuvième roman, est le premier qu'elle écrit en anglais, sa langue maternelle. Quatorze pays en ont déjà acquis les droits.

Mon avis : (lu en novembre 2009)

Livre lu dans le cadre du challenge « Les coups de cœurs de la blogosphère », proposition de Suffy.

Il est difficile de parler de ce livre si bouleversant. Il est à la fois dur et magnifique. Il nous raconte l'histoire de Sarah qui avait 10 ans en juillet 1942 et qui fut victime de la rafle du Vel d'Hiv et en parallèle celle de Julia, journaliste américaine, vivant à Paris depuis 25 ans qui doit faire un reportage 60 ans plus tard sur la commémoration du Vel' d'Hiv' où plus de 4000 enfants juifs, âgés de 2 à 12 ans, et leurs parents ont été déportés et assassinés à Auschwitz. Julia ne connaissait pas cette page de l'Histoire et elle va mener son enquête et découvrira à travers Sarah toute l'horreur de la rafle du Vel' d'Hiv et la déportation de milliers d'enfants juifs séparés de leurs parents. En tant que lecteurs, nous sommes emportés par l'histoire de Sarah et Julia, et nous devenons des témoins de leurs vies. Un livre poignant et magnifique à lire et à faire lire !

Extrait : (début du livre)

"Paris, juillet 1942.

La fillette fut la première à entendre le coup puissant contre la porte. Sa chambre était la plus proche de l’entrée de l’appartement. Dans la confusion du sommeil, elle avait d’abord pensé que c’était son père qui remontait de la cave où il se cachait, qu’il avait dû oublier ses clefs et insistait parce que personne ne l’avait entendu quand il avait frappé discrètement. Mais bientôt des voix s’élevèrent dans le silence de la nuit, fortes et brutales. Ce n’était pas son père. «Police ! Ouvrez ! Tout de suite ! » Le martèlement reprit, plus fort encore. Vibrant jusque dans la moelle de ses os. Son jeune frère, qui dormait à côté d’elle, commença à s’agiter dans son lit. «Police ! Ouvrez ! Ouvrez ! » Quelle heure était-il ? Elle jeta un coup d’œil entre les rideaux. Il faisait encore sombre.

Elle avait peur. Elle pensait à ces conversations, ces murmures nocturnes, que ses parents avaient échangés croyant qu’elle dormait. Mais elle avait tout entendu. Elle s’était glissée jusqu’à la porte du salon et là, avait écouté et regardé ses parents à travers une petite fente dans le bois. Elle avait entendu la voix nerveuse de son père. Avait vu le visage angoissé de sa mère. Ils discutaient dans leur langue natale, que la fillette comprenait, même si elle ne la parlait pas très bien. Son père avait dit tout bas que les temps à venir seraient difficiles. Qu’il faudrait être courageux et très prudent. Il avait prononcé des mots étranges et inconnus : « camp », «rafle », « arrestation », et elle se demandait ce que tout cela pouvait bien signifier. Son père, toujours très bas, avait ajouté que seuls les hommes étaient en danger, que les femmes et les enfants n’avaient rien à craindre, et qu’il irait donc chaque soir se cacher.

Le lendemain matin, il avait expliqué à sa fille qu’il était plus sûr qu’il dorme à la cave pendant un moment. Jusqu’à ce que les choses « rentrent dans l’ordre ». Quelles choses ? pensa-t-elle. « Rentrer dans l’ordre », qu’est-ce que ça voulait dire au juste ? Et quand cela arriverait-il ? Elle brûlait de lui demander ce que signifiaient les mots étranges qu’elle avait entendus, « camp » et « rafle ». Mais il aurait alors fallu avouer qu’elle les avait espionnés, et plusieurs fois, derrière la porte. Elle n’avait pas osé."

Lu dans le cadre du challenge coeur_vs3 proposition de Suffy

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18 novembre 2009

L’été chagrin – Henri Husetowski

lu dans le cadre de l'opération babelio

L__t__chagrin Buchet-Chastel – août 2009 – 254 pages

Présentation de l'éditeur
Été 42. David ne s'en laisse pas raconter. Sa mère, veuve Yourguevitch, a eu l'intelligence de se remarier avec M. Duval. Pour plus de sécurité, elle a fait baptiser David. Elle est formelle. Maintenant, tous les deux sont de vrais français. Ils n'ont rien à craindre ! Il faut juste que David fasse plaisir à sa maman, qu'il ne soit pas un fainéant comme son père, et qu'il devienne ingénieur. Mais une nuit, cet été-là, des voitures noires et des camions viennent chercher tous les juifs du quartier. Par miracle, David leur échappe. Seul, soudain, son monde s'effondre. Seul, il comprend que sa mère et les adultes lui ont menti. Sur qui pourra-t-il compter désormais, alors qu'il lui faut tout quitter ?... L'Été chagrin est un premier roman bouleversant. Sans pathos, avec humour, Henri Husetowski brosse le portrait attachant d'un enfant pris dans la tourmente de l'histoire. Un roman fort, pour les adultes comme pour les adolescents.

Auteur : Né à Bordeaux de parents émigrés de Pologne, Henri Husetowski est un éducateur, aujourd’hui à la retraite. Il vit à Paris. L’Eté chagrin, son premier roman, est inspiré de faits réels.

Mon avis : (lu en novembre 2009)

David a bientôt 11 ans, il nous raconte, avec ses mots d'enfant de 11 ans et malgré tout de l'humour, 3 semaines de cette été 1942. Il vit à Paris dans un quartier juif et en juillet 1942 c'est la rafle du Vél d’Hiv. Sa mère est d'origine juive polonaise et s'est remariée avec Monsieur Duval, David a été baptisé. Elle n'arrête pas de lui affirmer qu'ils sont maintenant devenus tous les deux de vrais français. Et pourtant, il doit faire attention, certaines nuits sa mère même l'envoie dormir chez un voisin. C'est perturbant pour ce jeune garçon, qui se réfugie dans son imagination en inventant son propre monde où il est un grand résistant qui mène le combat et qui tue les allemands et les collabos qui viennent faire du mal à ses voisins et son copain Yacov, cela lui fait faire des bêtises qui vont le mettre en danger ainsi que les autres. Il échappera aux rafles et grâce au Père Noisiel et Madame Lafayette il va être envoyé à la campagne dans les Deux-Sèvres. On lui donnera un nouveau nom Daniel Renard. David est très touchant dans sa fragilité tantôt ange, tantôt petit diable. Le choc des évènements a réveillé en lui des peurs qui le hantent. Il se sent seul, il ne sait plus si il est ou n'est pas juif... La conclusion est constituée de lettres qui nous éclairent sur la fin de l'histoire.

Un très bon roman sur la guerre qui a été inspiré par des faits réels.

Merci aux éditions Buchet * Chastel de m'avoir permis de découvrir ce livre.

Extrait : (page 40)
« Yacov rigole maintenant, il jubile. Moi, j’ai des larmes sur les joues, je sais pas si je pleure ou si je ris. On sort, je claque la porte de la boutique le plus fort que je peux, l’étalage dans la vitrine s’effondre. Yacov redit « olé ! ». Il se place devant la vitrine effondrée et crie : « A bas Hitler, à bas Régéla ! »

Il est vraiment con ce con, on va se faire remarquer et c’est pourtant pas le moment avec tous les Allemands qu’on voit partout. Je lui dis : « Yacov, t’es con, tu peux pas savoir », mais il entend pas.
Et je suis brusquement inspiré. Je me plante devant la boutique pendant que dedans Fêtnat a l’air de discuter sec avec Régala, et je gueule : « Le garde champêtre qui pue qui pète, qui prend son cul pour une trompette ! » Elle est envoyée celle-là !
Yacov, jaloux qu’il est de moi, veut pas être en reste. A son tour il gueule : « Allô, allô, y’a d’la merde dans le tuyau ! »
Le menuisier ébéniste sort de son atelier, appuyé sur sa béquille. Il dit : « Nom de Dieu, mais c’est la révolution, comme en trente-six ! » Il gueule : « Vive la République ! » Et il s'en retourne dans son atelier. Le menuisier ébéniste, c’est Antonio Villafranca, il est arrivé en France en 1937 et s’est installé ici. Maman m’a dit qu’il a dû partir de l’Espagne parce qu’il ne s’entendait pas avec un certain Franco. Ce Franco, c'est un gars qu'a fait du mal à beaucoup de gens et qui n'aime personne, même pas les enfants, plein sont morts à cause de lui.

Là, j'ai pas cru maman, parce que quand on est un enfant on meurt pas, c'est évident. Alors je lui ai dit que c'est pas vrai et elle m'a répondu que c'est pas parce que je suis le plus intelligent de la France que j'ai toujours raison. »

lu dans le cadre de l'opération babelio avec buchet_chastel

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