04 janvier 2009

Philippe Claudel – La petite fille de Monsieur Linh

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Stock – août 2005 – 160 pages

Livre de Poche - août 2007 - 183 pages

Présentation de l’éditeur
Monsieur Linh est un vieil homme. Il a quitté son village dévasté par la guerre, n’emportant avec lui qu’une petite valise contenant quelques vêtements usagés, une photo jaunie, une poignée de terre de son pays. Dans ses bras, repose un nouveau-né. Les parents de l’enfant sont morts et Monsieur Linh a décidé de partir avec Sang Diû, sa petite fille. Après un long voyage en bateau, ils débarquent dans une ville froide et grise, avec des centaines de réfugiés.
Monsieur Linh a tout perdu. Il partage désormais un dortoir avec d’autres exilés qui se moquent de sa maladresse. Dans cette ville inconnue où les gens s’ignorent, il va pourtant se faire un ami, Monsieur Bark, un gros homme solitaire. Ils ne parlent pas la même langue, mais ils comprennent la musique des mots et la pudeur des gestes. Monsieur Linh est un cœur simple, brisé par les guerres et les deuils, qui ne vit plus que pour sa petite fille. Philippe Claudel accompagne ses personnages avec respect et délicatesse. Il célèbre les thèmes universels de l’amitié et de la compassion. Ce roman possède la grâce et la limpidité des grands classiques.

Biographie de l'auteur
Philippe Claudel est né en 1962. Son roman Les âmes grises (prix Renaudot 2003, Grand prix littéraire des lectrices de Elle en 2004, consacré meilleur livre de l'année 2003 par le magazine Lire) a été traduit dans vingt-deux pays.

Mon avis : 5/5 (coup de coeur)

J'ai adoré ce livre, c'est un roman touchant et bouleversant.

Monsieur Linh quitte son pays avec une petite valise et sa petite-fille dans les bras, seuls trésors rescapés de son pays en guerre. Il n'a plus rien. Il arrive en France, reste dans un dortoir avec deux familles de son pays, mais il est seul avec sa petite fille. Il sort prendre l'air avec la petite et fait connaissance avec Mr Bark. Les deux hommes ne se comprennent pas, ne parlent pas la même langue, mais un sincère lien d'amitié les unit...

 

Ce livre est écrit avec beaucoup de simplicité mais les thèmes abordés sont très forts : l'exil, la solitude, le courage, l'amour et l'amitié. C'est presque un conte philosophique.

Dans l'écriture de Philippe Claudel, il y a beaucoup de sensibilité, de poésie, d'humanisme.

La fin du livre surprenante et inattendue donne au récit toute sa force, toute sa puissance. Et pour ma part, dès les dernières lignes lu, j'ai recommencé le livre pour mieux le savourer et le comprendre.

Extrait :
"C’est un vieil homme debout à l’arrière d’un bateau. Il serre dans ses bras une valise légère et un nouveau-né, plus léger encore que la valise. Le vieil homme se nomme Monsieur Linh. Il est seul à savoir qu’il s’appelle ainsi car tous ceux qui le savaient sont morts autour de lui.

Debout à la poupe du bateau, il voit s’éloigner son pays, celui de ses ancêtres et de ses morts, tandis que dans ses bras l’enfant dort. Le pays s’éloigne, devient infiniment petit, et Monsieur Linh le regarde disparaître à l’horizon, pendant des heures, malgré le vent qui souffle et le chahute comme une marionnette.

Le voyage dure longtemps. Des jours et des jours. Et tout ce temps, le vieil homme le passe à l’arrière du bateau, les yeux dans le sillage blanc qui finit par s’unir au ciel, à fouiller le lointain pour y chercher encore les rivages anéantis.

Quand on veut le faire entrer dans sa cabine, il se laisse guider sans rien dire, mais on le retrouve un peu plus tard, sur le pont arrière, une main tenant le bastingage, l’autre serrant l’enfant, la petite valise de cuir bouilli posée à ses pieds.

Une sangle entoure la valise afin qu’elle ne puisse pas s’ouvrir, comme si à l’intérieur se trouvaient des biens précieux. En vérité, elle ne contient que des vêtements usagés, une photographie que la lumière du soleil a presque entièrement effacée, et un sac de toile dans lequel le vieil homme a glissé une poignée de terre. C’est là tout ce qu’il a pu emporter. Et l’enfant bien sûr.

L’enfant est sage. C’est une fille. Elle avait six semaines lorsque Monsieur Linh est monté à bord avec un nombre infini d’autres gens semblables à lui, des hommes et des femmes qui ont tout perdu, que l’on a regroupés à la hâte et qui se sont laissé faire.

Six semaines. C’est le temps que dure le voyage. Si bien que lorsque le bateau arrive à destination, la petite fille a déjà doublé le temps de sa vie. Quant au vieil homme, il a l’impression d’avoir vieilli d’un siècle.

Parfois, il murmure une chanson à la petite, toujours la même, et il voit les yeux du nourrisson s’ouvrir et sa bouche aussi. Il la regarde, et il aperçoit davantage que le visage d’une très jeune enfant. Il voit des paysages, des matins lumineux, la marche lente et paisible des buffles dans les rizières, l’ombre ployée des grands banians à l’entrée de son village, la brume bleue qui descend des montagnes vers le soir, à la façon d’un châle qui glisse doucement sur des épaules.

Le lait qu’il donne à l’enfant coule sur le bord de ses lèvres. Monsieur Linh n’a pas l’habitude encore. Il est maladroit. Mais la petite fille ne pleure pas. Elle retourne au sommeil, et lui, il revient vers l’horizon, l’écume du sillage et le lointain dans lequel, depuis bien longtemps déjà, il ne distingue plus rien."

Déjà lu du même auteur : 

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Philippe Claudel – les âmes grises

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Stock - août 2003 – 284 pages

Livre de Poche - mars 2006 - 279 pages

Prix des Lectrices de Elle 2004 et Prix Renaudot 2003

Présentation de l'éditeur : A l’hiver 1917, dans un village du nord de la France tout près duquel les combats font rage, une fillette d’une dizaine d’années est retrouvée morte, assassinée sur le bord d’un petit cours d’eau.
Des années plus tard, retraité, le policier qui a mené l’enquête raconte ce qui a suivi. Qui a tué Belle ? Un maraudeur de passage ? Le petit soldat breton déserteur ? La solidarité de classe n’aurait-elle pas épargné le coupable en la personne du procureur Destinat, personnage impitoyable et glacé ? Et comment expliquer le suicide de la jeune institutrice, Lysia, si pleine de vie ?
A partir d’une énigme à la Simenon, Philippe Claudel a construit un roman puissant, à la progression dramatique impressionnante, tableau saisissant d’une France provinciale plongée dans le cauchemar de la guerre. Il a aussi analysé, avec une lucidité et une finesse psychologique sans faille, les rapports troubles que le bien et le mal entretiennent en chacun de nous, faisant à jamais de nos âmes des « âmes grises ».

Auteur : Philippe Claudel est né en 1962. Son roman Les âmes grises (prix Renaudot 2003, Grand prix littéraire des lectrices de Elle en 2004, consacré meilleur livre de l'année 2003 par le magazine Lire) a été traduit dans vingt-deux pays.

Mon avis : (lu en février 2004)
L'histoire est terrible, celle de cette petite fille retrouvée étranglée au bord d'une rivière, l'histoire de la noirceur de l'âme des hommes, dans le Nord de la France, pendant la première guerre mondiale.
Un livre captivant, avec un très bon suspense. Une histoire belle et touchante. L'atmosphère, créé par l'auteur, est remplie d'une mélancolie infinie, est extrêmement touchante et prenante. Les personnages sont ni tout blanc, ni tout noir mais simplement gris !

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Un film tiré de ce livre est sortie en 2005, réalisé par Yves Angelo avec Jean-Pierre Marielle, Jacques Villeret, Marina Hands, Joséphine Japy, Cyrille Thouvenin, Denis Podalydès.

 

 

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03 janvier 2009

Un brillant avenir - Catherine Cusset

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Gallimard – août 2008 – 369 pages

Folio – février 2010 – 370 pages

Prix Goncourt des lycéens 2008

Le Mot de l'éditeur :
Elena, une jeune Roumaine née en Bessarabie et ballottée par l'Histoire, rencontre à un bal en 1958 un homme dont elle tombe passionnément amoureuse. Il est juif, et ses parents s'opposent au mariage. Elena finit par épouser Jacob et par réaliser son rêve : quitter la Roumanie communiste et antisémite de Ceauescu. Émigrer aux États-Unis. Elle devient américaine, et se fait appeler Helen. Elle a rompu avec le passé, mais l'avenir n'est plus un rêve. Helen est maintenant confrontée à une réalité qui lui échappe : la maladie et la dépression de son mari ; l'indépendance de ce fils à qui elle a tout sacrifié, et qui épouse une Française malgré l'opposition de ses parents. Cette jeune femme égoïste, arrogante, imbue d'un sentiment de supériorité presque national, Helen ne l'aime pas. Cette belle-mère dont le silence recèle une hostilité croissante, Marie en a peur. Pourtant, entre ces deux femmes que tout oppose – leur origine, leurs valeurs et leur attachement au même homme –, quelque chose grandit qui ressemble à de l'amour.

Auteur : Catherine Cusset vit à New York depuis vingt ans. Elle a déjà publié huit romans. 

Mon avis : (lu en déc 2008)
C'est le premier livre que je lisais de Catherine Cusset, et il me donne envie d'en lire d'autres. L'auteur nous livre l'histoire d'Elena-Helen née en Roumanie puis émigrée à New-York et en parallèle la relation difficile qu'elle entretient avec sa belle-fille française. C'est également un beau portrait de femme. L'histoire est prenante et l'écriture très agréable à lire.

Extrait : 2003 – Juste le silence
« Alors qu'Helen déplie le matelas gonflable, elle entend Jacob tirer la chasse et ouvrir la porte de la salle de bains. Elle lève les yeux et voit son mari dans son pyjama gris à rayures blanches qui la dévisage, debout à l'entrée du salon. Elle en est agacée. Non parce qu'il ne propose pas son aide - ce n'est pas difficile de gonfler le matelas, et Jacob est devenu si maladroit qu'il vaut mieux se débrouiller sans lui - mais parce qu'il ne pose pas la question qui le tracasse de toute évidence : pourquoi sa femme couche-t-elle dans le salon? Elle décide de garder le silence. Il peut encore articuler trois mots.

Elle ne lui demande pas non plus s'il a pris les médicaments qu'elle a laissés sur le bar de la cuisine avec un verre d'eau. S'il saute une dose, tant pis. Il n'en mourra pas. Parfois elle n'en peut plus de penser, parler, agir pour deux. C'est elle qui sort de leur emballage les vingt-quatre cachets quotidiens, et elle doit lui rappeler de les avaler. Aujourd'hui il a encore oublié de ramasser le courrier. Elle a patiemment attendu trois jours, multipliant les allusions aux factures qu'il fallait payer. En vain. Comme la boîte aux lettres était pleine, elle a fini par le lui dire. Il s'est excusé, mais ça ne change rien. Ce n'est pas seulement la maladie, ni l'âge. Soixante-douze ans n'est pas si vieux. Mais il ne fait plus aucun effort. Et ce sera de pire en pire. Elle n'a pas envie d'y penser. C'est trop triste.

Elle appuie sur le bouton et le lit se gonfle lentement avec un grondement de moteur. Les épaules tombantes, les bras pendant le long du corps, Jacob la regarde toujours, figé comme une statue de sel. Il croit peut-être qu'elle est fâchée à cause du courrier ou parce qu'il l'a empêchée de dormir la nuit dernière en allant dix fois aux toilettes. Ou il se demande ce qu'il a bien pu oublier d'autre. Un peu d'inquiétude secouera ses neurones et ne lui fera pas de mal. D'ailleurs, s'il veut savoir, il n'a qu'à demander: « Lenoush, pourquoi dors-tu ici ce soir? » Elle lui répondra aussitôt, gentiment, et il verra que ce n'est pas à cause de lui. Elle n'est pas fâchée contre lui. Ce n'est pas sa faute s'il est malade, bien sûr. Elle voudrait juste qu'il fasse un petit effort. Un tout petit, tout petit effort.

Quand elle lève les yeux.jacob n'est plus là. Il s'est retiré en silence. À moins qu'elle ne l'ait pas entendu dire bonne nuit. La porte de la salle de bains se referme. La chasse d'eau résonne, pour la deuxième fois en moins de dix minutes. Elle finit de gonfler le matelas, met les draps et la couverture, puis sort sur la terrasse.

À travers le rideau, elle peut voir que la lumière dans la chambre est éteinte. Jacob doit dormir. Il n'a aucun problème pour s'endormir. Elle s'appuie contre la balustrade, allume une cigarette et regarde le miroir noir de l'Hudson entre les tours Tromp. C'est une belle nuit claire de la miseptembre, pleine d'étoiles. Elle aspire sur la cigarette, tire de profondes bouffées, rejette la fumée. La terrasse est son royaume, où elle ne dérange personne, où personne n'est là pour la juger. C'est pour la terrasse et sa vue éblouissante sur la rivière, les tours de Midtown et les falaises du New Jersey qu'elle a choisi cet appartement quand ils ont emménagé à Manhattan il y a sept ans. Elle recule, s'assoit sur la chaise en plastique blanc, éteint sa cigarette et en allume une autre. À la télévision ce soir, elle a entendu dire que le vent soufflerait fort mercredi. Il faudra transporter les plantes à l'intérieur demain matin. Demain soir, Camille sera là et elle n'aura pas le temps. Elle boit un peu de Pepsi et se lève, enfonçant le mégot dans le cendrier plein. Juste avant de quitter la terrasse, elle va chercher sur l'étagère dans le coin la sirène en plastique bleu et rose qui fait des bulles automatiquement. Elle la pose près du cendrier. Camille adore les bulles.

Son bébé chéri. Mais ce n'est plus un bébé. Une grande fille de quatre ans. Pendant l'été son petitventre a fondu, et depuis qu'elle est rentrée de France, elle n'utilise plus la poussette. Elle était si mignonne, dimanche, quand elle a pris la main de son grand-père et lui a dit en français: « Toi aussi, Dada : danse! » Elle aime tant son grand-père! Le silence de Jacob ne lui fait pas peur. Elle a sans cesse des choses à lui raconter. C'est vraiment une enfant spéciale -un gracieux et joyeux petit elfe.

Helen rentre dans l'appartement, marche droit jusqu'à la cuisine et appuie sur l'interrupteur. Rien sur le plan de travail. Pas de cachet ni de papier argenté. Elle ouvre le placard sous l'évier et vérifie la poubelle. Les emballages des médicaments s'y trouvent. Il n'a pas oublié. Elle soupire de soulagement, et un sourire éclaire son visage. Il y a donc encore de l'espoir. Elle aurait dû être plus gentille ce soir. Elle le félicitera demain matin. »

Challenge Prix Goncourt des Lycéens

2008

Challenge Goncourt des Lycéens
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02 janvier 2009

Dialogue avec mon jardinier – Henri Cueco

Dialogue_avec_mon_jardinier Seuil – juin 2004 – 221 pages

Présentation de l'éditeur
L’un, dans le jardin, ramasse des noix, cultive des patates, fauche l’herbe. L’autre, dans l’atelier, dessine des noix, des patates, de l’herbe. Après le travail, ils parlent (ils disent « batailler »).
L’un est le patron, l’autre l’employé. Mais ils sont pays et tous deux s’interrogent sur le beau (« Ah ! une belle salade ! – Ah ! un beau tableau ! – Dis, c’est quoi, pour toi, une belle salade ? »).
Au début, ils s’apprennent : le contact est un peu laborieux, et puis ça vient tout seul. Un sujet en amène un autre : les carottes, la vie, les citrouille, la mort, les poireaux, la jalousie, les haricots, l’art, les petits pois, la maladie, les groseilliers, les voyages. Ils cultivent leur jardin, au propre et au figuré. Le lecteur grappille un légume ou un fruit défendu à chaque page.
C'est un dialogue allègre, inattendu, taquin, simple et vrai. Il évolue - comme l'amitié - d'une certaine raideur à une tendresse confiante, à un abandon mutuel assez déchirant. Sous prétexte de parler des salades (" ah ! une belle salade "), des poireaux (" si je les arrose pas, je vais les trouver avec un pompon au bout de la tige "), des citrouilles (" les citrouilles, pour moi, c'est le plaisir de les voir venir "), ils parlent de la vie, de la mort, de la jalousie, de l'art, de la maladie, du bonheur, des voyages, de l'argent des rêves et des peurs. Ça coule de source. C'est bienfaisant, réjouissant et plein de malice.

Mon avis : (lu en novembre 2004)

J'avais pris ce livre à la bibliothèque vraiment par hasard un peu à cause de la couverture...

Et j'ai pris beaucoup plaisir avec ce livre. C'est une histoire d’amitié attachante et simple.

Les sujets de discussion sont sans prétention, anodins : le thé, le pinard, la salade, la citrouille, un couteau et un bout de ficelle, un poisson...

Les personnages du peintre et du jardinier discutent de leurs observations sur la nature et la vie tout simplement. Beaucoup d'émotions se dégagent de ce livre : une belle leçon de vie.

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En juin 2007, un film a été réalisé par Jean Becker avec Daniel Auteuil et Jean-pierre Darroussin. J'ai beaucoup aimé le film car j'y ai retrouvé toute la poésie du livre.

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Extrait :

« Par contre, tiens, regarde, moi aussi j'en fais, du beau. Regarde un peu celle-là.
-C'est quoi, ça ?
-Une salade.
-Ça, une salade ?
Il rit
-Tu vois, y a pas que toi qui fais des belles choses. Ça, c'est mon travail.
-Ah, elle est belle !
-Elle est pour toi, je te la donne. J'en ai un plein carreau, je peux pas toute la manger, et la semaine prochaine elle va monter.
-Merci.
-Je te la pose là.
-Elle est vraiment belle.
-Ce qui est beau, c'est ce qui fait plaisir à voir, voilà, c'est simple... Mais bien sûr, toi, c'est plus compliqué qu'une salade, peut-être.
-C'est peut-être pas aussi beau.
-Moi, je trouve que c'est plus beau que la salade, même si on sait pas pourquoi. La salade, c'est parce qu'elle est blanche, parce qu'il y a du rendement. Tandis que ton truc, là...
Un long temps.
-Je vais à la soupe. A demain. Porte-toi bien.
-Merci encore pour la salade.
»

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31 décembre 2008

Un peu plus loin sur la droite - Fred Vargas

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Viviane Hamy - mars 1996 - 255 pages

J'ai lu - 2000 - 253 pages

Présentation de l'éditeur
Embusqué sur le banc 102, celui de la Contrescarpe, alors qu'il surveille la fenêtre d'un fils de député bien peu sympathique, Kehlweiler, " l'Allemand ", avise une drôle de " bricole " blanchâtre égarée sur une grille d'arbre... Ce petit bout d'os humain -car il s'agit de cela- l'obsède jusqu'à ce qu'il abandonne ses filatures parisiennes pour rallier Port-Nicolas, un village perdu au bout de la Bretagne. Et l'attente reprend au Café de la Halle. Depuis la salle enfumée du vieux bar, il écoute et surveille, de bière en bière, de visage en visage, et fait courir sans trêve, par les routes humides et les grèves désertes, son jeune assistant, Marc Vandoosler, le médiéviste de Debout les morts. Qui tue ?

Biographie : Fred Vargas est née à Paris en 1957. Fred est le diminutif de Frédérique. Vargas est son nom de plume pour les romans policiers. Pendant toute sa scolarité, Fred Vargas ne cesse d'effectuer des fouilles archéologiques. Après le bac, elle choisit de faire des études d'histoire. Elle s'intéresse à la préhistoire, puis choisit de concentrer ses efforts sur le Moyen Âge. Elle a débuté sa « carrière » d'écrivain de roman policier par un coup de maître. Son premier roman Les Jeux de l'amour et de la mort, sélectionné sur manuscrit, reçut le Prix du roman policier du Festival de Cognac en 1986 et fut donc publié aux éditions du Masque. Depuis elle a écrit : Un lieu incertain (2008), Dans les bois éternels (2006), Sous les vents de Neptune (2004), Coule la Seine (2002), Pars vite et reviens tard (2001), Petit traité de toutes vérités sur l'existence (2001), Les quatre fleuves (en collaboration avec Edmond Baudoin) (2000), L'homme à l'envers (1999), Sans feu ni lieu (1997), Un peu plus loin sur la droite (1996), Debout les morts (1995), Ceux qui vont mourir te saluent (1994), L'homme aux cercles bleus (1992)

Mon avis :

Ici Vargas délaisse son héros Adamsberg et le remplace par Ludwig Kehlweiler, un ami d'Adamsberg au passé lourd, marqué par la seconde guerre mondiale, il possède un réseau national d'indicateurs et un crapaud nommé Bufo. Il est obstiné et déterminé. On retrouve également Marc (spécialiste du Moyen-Age) et Mathias (le préhistorien) de "Debout les morts".

On part d'un fait inattendu et semble-t-il anodin : la découverte d'un petit os dans une crotte de chien... et l'on va découvrir un assassin !

Fred Vargas est toujours un auteur de roman policier que j'aime beaucoup. Je n'ai pas lâché le livre de la première à la dernière page... J'aime beaucoup l'ambiance, l'action se passe toujours à Paris mais également en Bretagne.

Extrait :

"Kehlweiler posa Marthe devant chez elle, l'écouta grimper l'escalier, et entra dans le café de l'avenue. Il était près d'une heure du matin, il n'y avait plus grand monde. Des traînards, comme lui. Il les connaissait tous, il avait une mémoire assoiffée de visages et de noms, perpétuellement insatisfaite et quémandeuse. Ce qui d'ailleurs inquiétait beaucoup au ministère.

Une bière et ensuite il ne se casserait plus la tête avec Sonia. Il aurait pu lui raconter sa grande armée aussi, une centaine d'hommes et femmes sur qui compter, un regard dans chaque département, plus une vingtaine à Paris, on peut pas déminer tout seul. Sonia serait restée, peut-être. Et puis merde.

Donc, prenons une mouche. La mouche est entrée dans la maison et elle énerve tout le monde. Des tonnes de battements d'ailes à la seconde. C'est fortiche, une mouche, mais ça énerve. Ça vole dans tous les sens, ça marche au plafond sans trucage, ça se fout partout là où il ne faut pas, et surtout, ça trouve la moindre goutte de miel égarée. L'emmerdeuse publique. Exactement comme lui. Il trouvait du miel là où tout le monde pensait avoir bien nettoyé, n'avoir pas laissé de trace. Du miel ou de la merde, bien sûr, pour une mouche tout se vaut. Le réflexe imbécile est de foutre la mouche dehors. C'est la bourde. Car une fois dehors, que fait la mouche ? Louis Kehlweiler paya sa bière, salua tout le monde et sortit du bar. Il n'avait aucune envie de rentrer chez lui. Il irait se poser sur le banc 102. Quand il avait démarré, il avait quatre bancs, et maintenant cent trente sept, plus soixante-quatre arbres. Depuis ces bancs et ces marronniers, il avait capté des tas de choses. Il aurait pu raconter ça aussi, mais il avait tenu bon. Il pleuvait à verse à présent.

Car une fois dehors, que fait la mouche ? Elle fait l'imbécile deux ou trois minutes, c'est entendu, et puis elle s'accouple. Et puis elle pond. Ensuite, on a des milliers de petites mouches qui grandissent, qui font les imbéciles, et puis qui s'accouplent. Donc, rien de plus inconséquent que de se débarrasser d'une mouche en la mettant dehors. Ca démultiplie la puissance de la mouche. Faut la laisser dedans, la laisser faire ses trucs de mouche, et prendre patience jusqu'à ce que l'âge la rattrape et qu'elle fatigue. Tandis qu'une mouche dehors, c'est la menace, le grand danger. Et ces crétins qui l'avaient mis dehors. Comme si, une fois dehors, il allait s'arrêter. Mais non, ce serait pire. Et évidemment, ils ne pouvaient pas se permettre de lui taper dessus avec un torchon comme il arrive qu'on procède avec une mouche.

Kehlweiler parvint en vue du banc 102 sous une pluie battante. C'était un bon territoire, en vis-à-vis du domicile d'un neveu de député très discret. Kehlweiler savait avoir l'air d'un type perdu, c'était assez naturel chez lui, et on ne se méfiait pas d'un grand corps abandonné sur un banc. Pas même quand ce grand corps entreprenait une petite filature d'un pas lent. Il s'arrêta et fit une grimace. Un chien lui avait salopé son territoire. Là, sur la grille de l'arbre, au pied du banc. Louis Kehlweiler n'aimait pas qu'on empuantisse ses emplacements. Il faillit retourner sur ses pas. Mais le monde était à feu et à sang, il n'allait pas s'effacer devant l'excrément dérisoire d'un chien inconséquent. A midi, il avait déjeuné sur ce banc, et le territoire était vierge. Et ce soir, une femme partie, une lettre minable sur le lit, un score moyen au flipper, un territoire salopé, une vague désespérance.

Trop de bière, ce soir, c'était bien possible, il ne prétendait pas le contraire. Et personne dans les rues sous cette avalanche de flotte, qui, au moins, lessiverait les trottoirs, les grilles d'arbre et le poste 102; sa tête aussi peut-être. Si Vincent l'avait bien informé, le neveu du député recevait depuis quelques semaines un personnage obscur qui l'intéressait. Il voulait voir. Mais ce soir, pas de lumière aux fenêtres, pas de mouvement.

Il se protégea de la pluie sous sa veste et nota quelques lignes sur un carnet. Marthe devrait se débarrasser du sien. Pour bien faire, il faudrait le lui arracher de force. Marthe, personne ne l'aurait cru, avait été l'entraîneuse la plus belle de tout le 5e arrondissement, d'après ce qu'on lui avait raconté. Kehlweiler jeta un regard à la grille d'arbre. Il voulait partir. Ce n'était pas qu'il reculait, mais ça allait bien pour ce soir, il voulait dormir. Évidemment, il pourrait être là dès demain à l'aube. On lui avait beaucoup vanté les beautés de l'aube, mais Kehlweiler aimait dormir. Et quand il voulait dormir, il n'y avait guère de motivations qui pouvaient tenir le coup. Parfois même, le monde était à feu et à sang et il voulait dormir. C'était ainsi, il n'en tirait pas de gloire ni de honte, encore que parfois si, et il n'y pouvait rien, et cela lui avait valu pas mal d'emmerdements et même de ratages. Il la payait, sa quote-part au sommeil. L'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, dit-on. Et c'est idiot, car l'avenir est également surveillé par ceux qui se couchent tard. Demain, il pourrait être là vers onze heures."

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Dans les bois éternels - Fred Vargas

Dans_les_bois__ternels Viviane Hamy, avril 2006, 442 p.

Présentation de l'éditeur
Envisager de raconter un roman de Fred Vargas frise le ridicule, aussi se contentera-t-on de dire qu’ici, comme dans Sous les vents de Neptune, Adamsberg est confronté à des résurgences de son passé qui le déstabilisent fortement. L’enquête qu’il mène sur la mort de deux gars qui se sont fait trancher la gorge à la Porte de la Chapelle le remet en présence d’Ariane Lagarde, la médecin légiste à laquelle il s’était opposé quelque vingt-cinq ans auparavant. Un de ses nouveaux collaborateurs ne semble pas particulièrement l’apprécier, ce qui le perturbe d’autant plus que ce lieutenant Veyrenc de Bilhc est béarnais comme lui, originaire du village voisin du sien.

Enfin Camille, dont il a eu un fils, qu’il garde régulièrement, semble voguer vers de nouvelles amours et s’être affranchie de leur liaison passionnelle pour glisser vers des relations amicales, qui ne lui conviennent absolument pas…

Dans les bois éternels est le dixième « rompol » de Fred Vargas. Ses précédents livres, traduits ou en cours de traduction dans plus de trente pays, ont reçu nombre de récompenses françaises et étrangères, dont le prix des Libraires, le prix des Lectrices ELLE, le Deutscher Krimipreis.

Biographie : Fred Vargas est née à Paris en 1957. Fred est le diminutif de Frédérique. Vargas est son nom de plume pour les romans policiers. Pendant toute sa scolarité, Fred Vargas ne cesse d'effectuer des fouilles archéologiques. Après le bac, elle choisit de faire des études d'histoire. Elle s'intéresse à la préhistoire, puis choisit de concentrer ses efforts sur le Moyen Âge. Elle a débuté sa « carrière » d'écrivain de roman policier par un coup de maître. Son premier roman Les Jeux de l'amour et de la mort, sélectionné sur manuscrit, reçut le Prix du roman policier du Festival de Cognac en 1986 et fut donc publié aux éditions du Masque. Depuis elle a écrit : Un lieu incertain (2008), Dans les bois éternels (2006), Sous les vents de Neptune (2004), Coule la Seine (2002), Pars vite et reviens tard (2001), Petit traité de toutes vérités sur l'existence (2001), Les quatre fleuves (en collaboration avec Edmond Baudoin) (2000), L'homme à l'envers (1999), Sans feu ni lieu (1997), Un peu plus loin sur la droite (1996), Debout les morts (1995), Ceux qui vont mourir te saluent (1994), L'homme aux cercles bleus (1992)

Mon avis : (lu en juin 2006)

Il a fallut que je lise 2 fois ce livre pour l'apprécier vraiment. En effet, l'intrigue est tortueuse mais superbement construite. J'aime toujours les personnages si savoureux et attachants de Vargas, Adamsberg commissaire atypique devenu papa de Tom, ses équipiers Danglard, encyclopédie vivante portée sur le vin blanc, la solide Retancourt, ou encore le fidèle Estalère, il y a aussi nouveau lieutenant dans son service, l'étrange Veyrenc. On retrouve le préhistorien Mathias (l'un des « évangélistes » de « Debout les Morts » mais aussi une légiste, un curé, le voisin espagnol, le chat, les clients d'un bar... Et toujours beaucoup d'humour distillé tout au long du livre.

Extrait :

« En coinçant le rideau de sa fenêtre avec une pince à linge, Lucio pouvait observer le nouveau voisin mieux à son aise. C’était un petit gars brun qui montait un mur de parpaings sans fil à plomb, et torse nu sous un vent frais de mars. Après une heure de guet, Lucio secoua rapidement la tête, comme un lézard met fin à sa sieste immobile, détachant de ses lèvres sa cigarette éteinte.

— Celui-là, dit-il en posant finalement son diagnostic, pas de plomb dans la tête, pas de plomb dans les mains. Il va sur son âne en suivant sa boussole. Comme ça l’arrange.

— Eh bien laisse-le, dit sa fille, sans conviction.

— Je sais ce que j’ai à faire, Maria.

— C’est surtout que tu aimes tracasser le monde avec tes histoires.

Le père fit claquer sa langue contre son palais.

— Tu parlerais autrement si t’avais des insomnies. L’autre nuit, je l’ai vue comme je te vois.

— Oui, tu me l’as dit.

— Elle a passé devant les fenêtres de l’étage, lente comme le spectre.

— Oui, répéta Maria, indifférente.

Le vieillard s’était redressé, appuyé sur sa canne.

— On aurait dit qu’elle attendait l’arrivée du nouveau, qu’elle se préparait pour sa proie.

Pour lui, ajouta-t-il avec un coup de menton vers la fenêtre.

— Lui, dit Maria, il va t’écouter d’une oreille et tout vider de l’autre.

— Ce qu’il en fera, ça le regarde. Donne-moi une cigarette, je vais me mettre en route.

Maria posa directement la cigarette sur les lèvres de son père et l’alluma.

— Maria, sacré Dieu, ôte le filtre.

Maria obéit et aida son père à enfiler son manteau. Puis elle glissa dans sa poche une petite radio, d’où sortaient en grésillant des paroles inaudibles. Le vieux ne s’en séparait jamais.

— Ne sois pas brutal avec le voisin, dit-elle en ajustant l’écharpe.

— Le voisin, il en a vu d’autres, crois-moi.

Adamsberg avait travaillé sans souci sous la surveillance du vieux d’en face, se demandant quand il se déciderait à venir le tester en chair et en os. Il le regarda traverser le petit jardin d’un pas balancé, haut et digne, beau visage crevé de rides, cheveux blancs intacts. Adamsberg allait lui tendre la main quand il s’aperçut que l’homme n’avait plus d’avant-bras droit. Il leva sa truelle en signe de bienvenue, et posa sur lui un regard calme et vide.

— Je peux vous prêter mon fil à plomb, dit le vieux civilement.

— Je me débrouille, répondit Adamsberg en calant un nouveau parpaing. Chez nous, on a toujours monté les murs à vue, et ils sont encore debout. Penchés, mais debout.

— Vous êtes maçon ?

— Non, je suis flic. Commissaire de police.

Le vieil homme cala sa canne contre le nouveau mur et boutonna son gilet jusqu’au menton, le temps d’absorber l’information.

— Vous cherchez de la drogue ? Des choses comme cela ?

— Des cadavres. Je suis dans la Criminelle.

— Bien, dit le vieux après un léger choc. Moi, j’étais dans le parquet.

Il adressa un clin d’oeil à Adamsberg.

— Pas le Parquet des juges, hein, le parquet en bois. Je vendais des parquets.

Un amuseur, dans son temps, songea Adamsberg en adressant un sourire de compréhension à son nouveau voisin, qui semblait apte à se distraire d’un rien sans le secours des autres. Un joueur, un rieur, mais des yeux noirs qui vous détaillaient à cru.

— Chêne, hêtre, sapin. En cas de besoin, vous savez où vous adresser. Il n’y a que des tomettes dans votre maison.

— Oui.

— C’est moins chaud que le parquet. Je m’appelle Velasco, Lucio Velasco Paz. Entreprise Velasco Paz & fille.

Lucio Velasco souriait largement, sans quitter le visage d’Adamsberg qu’il inspectait bout par bout. Ce vieux-là tournait autour du pot, ce vieux-là avait quelque chose à lui dire.

— Maria a repris l’entreprise. Tête sur les épaules, n’allez pas lui raconter des sornettes, elle n’aime pas cela.

— Quelles sortes de sornettes ?

— Des sornettes sur les revenants, par exemple, dit l’homme en plissant ses yeux noirs.

— Il n’y a pas de risque, je ne connais pas de sornette sur les revenants.

— On dit ça, et puis un jour, on en connaît une.

— Peut-être. Elle n’est pas bien réglée, votre radio. Vous voulez que je vous l’arrange ?

— Pour quoi faire ?

— Pour écouter les émissions.

— Non, hombre. Je ne veux pas entendre leurs âneries. À mon âge, on a gagné le droit de ne pas se laisser faire.

— Bien sûr, dit Adamsberg.

Si le voisin voulait trimballer dans sa poche une radio sans le son, et s’il voulait l’appeler « hombre », libre à lui. Le vieux ménagea une nouvelle pause, scrutant la manière dont Adamsberg calait ses parpaings.

— Cette maison, vous en êtes content ?

— Très.

Lucio fit une plaisanterie inaudible et éclata de rire. Adamsberg sourit avec gentillesse. Il y avait quelque chose de juvénile dans son rire, quand tout le reste de sa posture semblait indiquer qu’il était plus ou moins responsable du destin des hommes sur cette terre.

— Cent cinquante mètres carrés, reprit-il. Un jardin, une cheminée, une cave, une resserre à bois. Dans Paris, cela n’existe plus. Vous ne vous êtes pas demandé pourquoi vous l’aviez eue pour une bouchée de pain ?

— Parce qu’elle était trop vieille, trop délabrée, je suppose.

— Et vous ne vous êtes pas demandé pourquoi on ne l’avait jamais démolie ?

— Elle est au fond d’une ruelle, elle ne gêne personne.

— Tout de même, hombre. Pas un acheteur depuis six ans. Ça ne vous a pas chiffonné, cela ?

— C’est-à-dire, M. Velasco, que je suis difficile à chiffonner.

Adamsberg racla l’excédent de ciment d’un coup de truelle.

— Mais supposez que cela vous chiffonne, insista le vieux. Supposez que vous vous demandiez pourquoi la maison ne trouvait pas preneur.

— Parce que les toilettes sont à l’extérieur. Les gens ne le supportent plus.

— Ils auraient pu construire un mur pour les relier, tout comme vous faites.

— Ce n’est pas pour moi que je le fais. C’est pour ma femme et mon fils.

— Sacré Dieu, vous n’allez pas faire vivre une femme ici ?

— Je ne crois pas. Ils ne feront que passer.

— Mais elle ? Elle ne va pas dormir ici ? Elle ?

Adamsberg fronça les sourcils, tandis que la main du vieux se posait sur son bras, cherchant son attention.

— Ne vous croyez pas plus fort qu’un autre, dit le vieil homme en baissant le ton. Vendez. Ce sont des choses qui nous échappent. C’est au-dessus de nous.

— Quoi ?

Lucio remua les lèvres, mâchant sa cigarette éteinte.

— Vous voyez cela ? dit-il en levant son avant-bras droit.

— Oui, répondit Adamsberg avec respect. 

— Perdu quand j’avais neuf ans, pendant la guerre civile.

— Oui.

— Et des fois, ça me gratte. Ça me gratte sur mon bras manquant, soixante-neuf ans plus tard. À un endroit bien précis, toujours le même, dit le vieux en désignant un point dans le vide. Ma mère savait pourquoi : c’est la piqûre de l’araignée. Quand mon bras est parti, je n’avais pas fini de la gratter. Alors elle me démange toujours.

— Oui, bien sûr, dit Adamsberg en tournant son ciment sans bruit.

— Parce que la piqûre n’avait pas fini sa vie, vous comprenez ? Elle exige son dû, elle se venge. Ça ne vous rappelle rien ?

— Les étoiles, suggéra Adamsberg. Elles brillent encore alors qu’elles sont mortes.

— Si on veut, admit le vieux, surpris. Ou le sentiment : prenez un gars qui aime encore une fille, ou le contraire, alors que tout est foutu, vous saisissez la situation ?

— Oui.

— Et pourquoi le gars aime encore la fille ou le contraire ? Comment cela s’explique ?

— Je ne sais pas, dit Adamsberg, patient.

Entre deux coups de vent, le petit soleil de mars lui chauffait doucement le dos et il était bien, là, à fabriquer un mur dans ce jardin à l’abandon. Lucio Velasco Paz pouvait lui parler autant qu’il le voulait, cela ne le gênait pas.

— C’est tout simple, c’est que le sentiment n’a pas fini sa vie. Ça existe en dehors de nous, ces choses-là. Il faut attendre que ça se termine, il faut gratter le truc jusqu’au bout. Et si on meurt avant d’avoir fini de vivre, c’est pareil. Les assassinés continuent à traîner dans le vide, des engeances qui viennent nous démanger sans cesse.

— Des piqûres d’araignée, dit Adamsberg, bouclant la boucle.

— Des revenants, dit gravement le vieux. Vous comprenez maintenant pourquoi personne n’a voulu de votre maison ? Parce qu’elle est hantée, hombre.

Adamsberg acheva de nettoyer l’auge à ciment et se frotta les mains.

— Pourquoi pas ? dit-il. Cela ne me gêne pas. Je suis habitué aux choses qui m’échappent.

Lucio leva le menton et considéra Adamsberg avec un peu de tristesse.

— C’est toi, hombre, qui ne lui échappera pas, si tu fais ton malin. Qu’est-ce que tu te figures ? Que t’es plus fort qu’elle ?

— Elle ? C’est une femme ?

— C’est une revenante du siècle d’avant avant, de l’époque d’avant la Révolution. Une vieille malfaisance, une ombre.

Le commissaire passa lentement la main sur la surface rugueuse des parpaings.

— Ah oui ? dit-il d’un ton soudain pensif. Une ombre ? »

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30 décembre 2008

Pépites – Anne-Laure Bondoux

P_pites Bayard Jeunesse – septembre 2005 - 352 pages

Résumé : Bella Rossa est une jeune femme aux cheveux flamboyants et à la vitalité hors du commun. Pourtant, depuis sa naissance, son existence n'est qu'une suite de calamités. Lorsque la guerre arrive jusqu'à Maussad-Vallée, elle décide que le moment est enfin venu de partir à la recherche de la fortune : elle a son idée ! Et tant mieux si, en chemin, elle trouve le bonheur... Embarquant son père paralysé et sa collection de casseroles, Bella Rossa se met en route vers l'Ouest. Ce qu'elle ne sait pas, c'est qu'elle manquera de mourir par la faute d'une pépite et que l'Ouest lui réserve des rencontres aussi dangereuses que formidables. Ce qu'elle ne sait pas non plus, c'est qu'il existe des pépites plus précieuses que celles des chercheurs d'or...

Auteur : C'est en région parisienne qu'est née Anne-Laure Bondoux en 1971. Elle a suivi des études de Lettres Modernes à Nanterre. Parallèlement à ses études, elle a monté des ateliers d'écriture pour enfants en difficulté lesquels ont reçu le prix Fondation de France. Après avoir fait du théâtre, elle a rejoint en 1996 la rédaction de 'J'aime lire' à Bayard Presse, puis a participé au lancement du nouveau magazine, Maximum. Elle a cessé ses activités de journaliste en 2000 pour se consacrer exclusivement à l'écriture. Elle est l'auteur d'une trilogie 'Le Peuple des rats' publiée chez Bayard, et de plusieurs ouvrages pour enfants. Elle écrit également pour le théâtre et la chanson.

Mon avis :

Magnifique roman d'aventures qui vous plongera dans le monde des chercheurs d'or, plein de rebondissements et d'humour avec un beau personnage de femme. Au-delà de l'histoire se déroulant pendant la guerre de sécession, ce roman met l'accent sur la condition de la femme à cette époque et la lutte que celle-ci devait mener. Un vrai western. Un livre superbe à lire pour adolescent et adulte.

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28 décembre 2008

Un lieu incertain – Fred Vargas

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Viviane Hamy - juin 2008 - 390 pages.

J'ai lu - octobre 2010 - 381 pages

Résumé :
Adamsberg part pour trois jours de colloque à Londres. Estalère, le jeune brigadier, et Danglard - terrorisé à l’idée de passer sous la Manche - sont du voyage. Tout devait se passer de manière aérienne et décontractée, mais un événement macabre alerte leur collègue de New Scotland Yard, Radstock.
Clyde-Fox, un original local, lui parle du vieux cimetière de Highgate. Des chaussures - avec des pieds dedans - font face au cimetière, « un des cimetières romantiques les plus baroques de l’Occident », un lieu macabre, gothique, unique.
Tandis que l’enquête anglaise commence, les français rentrent au pays, et se retrouvent confronté à un horrible massacre dans un pavillon de banlieue.
De fil en aiguille, Adamsberg, avec l’aide de Danglard, remonte une piste de vampires, et de tueurs de vampires, jusqu’en Serbie.
Le commissaire est au centre du roman, dans tous les sens du terme. La Boule se trouve presque un rival, Danglard est à deux doigts de tomber amoureux, Retancourt est toujours aussi efficace, mais la brigade n’est plus aussi sure qu’avant.

Auteur : Fred Vargas est née à Paris en 1957. Fred est le diminutif de Frédérique. Vargas est son nom de plume pour les romans policiers. Pendant toute sa scolarité, Fred Vargas ne cesse d'effectuer des fouilles archéologiques. Après le bac, elle choisit de faire des études d'histoire. Elle s'intéresse à la préhistoire, puis choisit de concentrer ses efforts sur le Moyen Âge. Elle a débuté sa « carrière » d'écrivain de roman policier par un coup de maître. Son premier roman Les Jeux de l'amour et de la mort, sélectionné sur manuscrit, reçut le Prix du roman policier du Festival de Cognac en 1986 et fut donc publié aux éditions du Masque. Depuis elle a écrit : Un lieu incertain (2008), Dans les bois éternels (2006), Sous les vents de Neptune (2004), Coule la Seine (2002), Pars vite et reviens tard (2001), Petit traité de toutes vérités sur l'existence (2001), Les quatre fleuves (en collaboration avec Edmond Baudoin) (2000), L'homme à l'envers (1999), Sans feu ni lieu (1997), Un peu plus loin sur la droite (1996), Debout les morts (1995), Ceux qui vont mourir te saluent (1994), L'homme aux cercles bleus (1992)

 

Mon avis : (lu en août 2008)
J'ai retrouvé avec joie Adamsberg, Danglard, Retancourt, Estalère, Mordent, la Boule, Clémentine, tous les personnages déjà cultes de l'univers de Fred Vargas. Cette histoire nous emmène de Paris en Serbie en passant par Londres, mais cette histoire est aussi un peu tortueuse et parfois confuse, on ne retrouve pas le rythme des livres précédents. J'ai donc été un peu déçue. Je n'ai pas aimé le côté « fantastique » du roman.

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Une adaptation à la télévision de ce roman a été faite par José Dayan et diffusée le 12 novembre  2010. C'est le cinquième téléfilm de la série Collection Fred Vargas.
La distribution : Jean-Hugues Anglade (Jean-Baptiste Adamsberg), Hélène Fillières (Camille Forestier), Charlotte Rampling (Mathilde Forestier), Pascal Greggory (Josselin), Jacques Spiesser (Adrien Danglard), Corinne Masiero (Violette Retancourt), David Atrakchi (Vlad), Karim Belkhadra (Noël), Carlo Brandt (Émile Feuillant), Olivier Claverie (Dr Lavoisier), Roland Copé (le médecin légiste), Hélène Coulon (la villageoise serbe), Christophe Craig (Radstock), Aymeric Demarigny (Estalère), Sylvie Granotier (Emma Carnot), Ivry Gitlis (Aranjdel), Anthony Henry (Tom), Julien Honoré (Armel Louvois),  Nino Kirtadze (Danica), Christopher King (Clyde Fox), Johan Leysen (Lucio), Christophe Lorcat (le steward), Wolfgang Pissors (Thalberg), Alan Rossett (le jardinier anglais), Vincent Tarot, Grégoire Souverain, Tristan de Saint Vincent, Thomas Souverain et Geoffroy de Saint Vincent (les enfants de Danglard)

Extrait : « Le commissaire Adamsberg savait repasser les chemises, sa mère lui avait appris à aplatir l’empiècement d’épaule et à lisser le tissu autour des boutons. Il débrancha le fer, rangea les vêtements dans la valise. Rasé, coiffé, il partait pour Londres, il n’y avait pas moyen de s’y soustraire.

Il déplaça sa chaise pour l’installer dans le carré de soleil de la cuisine. La pièce ouvrait sur trois côtés, il passait donc son temps à décaler son siège autour de la table ronde, suivant la lumière comme le lézard fait le tour du rocher. Adamsberg posa son bol de café côté est et s’assit dos à la chaleur.

Il était d’accord pour aller voir Londres, sentir si la Tamise avait la même odeur de linge moisi que la Seine, écouter comment piaillaient les mouettes. Il était possible que les mouettes piaillent différemment en anglais qu’en français. Mais ils ne lui en laisseraient pas le temps. Trois jours de colloque, dix conférences par session, six débats, une réception au ministère de l’Intérieur. Il y aurait plus d’une centaine de flics haut de gamme tassés dans ce grand hall, des flics et rien d’autre venus de vingt-trois pays pour optimiser la grande Europe policière et plus précisément pour “ harmoniser la gestion des flux migratoires ”. C’était le thème du colloque.

Directeur de la Brigade criminelle parisienne, Adamsberg devrait faire acte de présence mais il ne se faisait pas de souci. Sa participation serait légère, quasi aérienne, d’une part en raison de son hostilité à la “ gestion des flux ”, d’autre part parce qu’il n’avait jamais pu mémoriser un seul mot d’anglais. Il termina son café paisiblement, lisant le message que lui envoyait le commandant Danglard. Rdv dans 1 h 20 à l’enregistrement. Foutu tunnel. Ai pris veste convenable pour vous, avec crav. Adamsberg passa le pouce sur l’écran de son téléphone, effaçant ainsi l’anxiété de son adjoint comme on ôte la poussière d’un meuble. Danglard était mal adapté à la marche, à la course, pire encore aux voyages. Franchir la Manche par le tunnel le tourmentait autant que passer par-dessus en avion. Il n’aurait cependant laissé sa place à personne. Depuis trente ans, le commandant était rivé à l’élégance du vêtement britannique, sur laquelle il misait pour compenser son manque naturel d’allure.

À partir de cette option vitale, il avait étendu sa gratitude au reste du Royaume-Uni, faisant de lui le type même du Français anglophile, adepte de la grâce des manières, de la délicatesse, de l’humour discret. Sauf quand il laissait choir toute retenue, ce qui fait la différence entre le Français anglophile et l’Anglais véritable. De sorte, la perspective de séjourner à Londres le réjouissait, flux migratoire ou pas. Restait à franchir l’obstacle de ce foutu tunnel qu’il empruntait pour la première fois. Adamsberg rinça son bol, attrapa sa valise, se demandant quelle sorte de veste et de crav avait choisies pour lui le commandant Danglard. Son voisin, le vieux Lucio, frappait lourdement à la porte vitrée, l’ébranlant de son poing considérable. La guerre d’Espagne avait emporté son bras gauche quand il avait neuf ans, et il semblait que le membre droit avait grossi en conséquence pour concentrer en lui seul la dimension et la force de deux mains. Le visage collé aux carreaux, il appelait Adamsberg du regard, impérieux.

– Amène-toi, marmonna-t-il sur un ton de commandement. Pas moyen qu’elle les sorte, j’ai besoin de ton aide.

Adamsberg posa sa valise au-dehors, dans le petit jardin désordonné qu’il partageait avec le vieil Espagnol.

– Je pars trois jours pour Londres, Lucio. Je t’aiderai à mon retour.

– Trop tard, gronda le vieux.

Et quand Lucio grondait ainsi, sa voix roulant sur les “ r ”, il produisait un bruit si sourd qu’Adamsberg avait l’impression que le son sortait directement de la terre. Adamsberg souleva sa valise, l’esprit déjà projeté vers la gare du Nord.

– Qu’est-ce que tu ne peux pas sortir ? dit-il d’une voix lointaine en verrouillant sa porte.

– La chatte qui vit sous l’appentis. Tu savais qu’elle allait faire ses petits, non ?

– Je ne savais pas qu’il y avait une chatte sous l’appentis, et je m’en fous.

– Alors tu le sais maintenant. Et tu ne vas pas t’en foutre, hombre. Elle n’en a sorti que trois. Un est mort, et deux autres sont encore coincés, j’ai senti les têtes. Moi je pousse en massant et toi, tu extirpes. Gaffe, ne va pas serrer comme une brute quand tu les sors. Un chaton, ça te craque entre les doigts comme un biscuit sec.»

 

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Sous les vents de Neptune - Fred Vargas

sous_les_vents_de_neptune Viviane Hamy, avril 2004, 441 p.

Présentation de l'éditeur
Adamsberg et son équipe du ciat du 13e sont invités au Québec, à Hull-Gatineau pour: « Une formation de deux semaines ciblée sur le traitement des empreintes génétiques. »
La semaine qui précède leur départ, le commissaire tombe sur un entrefilet dans la presse: « Une jeune fille assassinée de trois coups de couteau à Schiltigheim », lorsqu’un malaise l’étreint brutalement. Par quatre fois, en une même journée et dans des circonstances différentes il va sentir « cette sensation de gêne l’enserrer, ce chat griffu lui sauter sur l’épaule. »
Au cours de la nuit, il décrypte les signes qui ont provoqué ses malaises. Ils le renvoient à la disparition de son frère, Raphael, après qu’il fut soupçonné du meurtre de son amie quelque trente ans auparavant. L’enquête qu’Adamsberg avait alors menée avait permis à son frère d’éviter la prison, mais non de l’innocenter puisqu’il n’avait pu fournir d’alibi et que le coupable n’avait pas été découvert.
« Cette fois, ses mains se mirent à trembler, cette fois son cœur s’accéléra. Rien de commun avec les quatre tornades qu’il avait subies, mais une émotion violente, de la stupéfaction et de la terreur. Le Trident.
A présent que l’alcool avait engourdi ses muscles et apaisé les battements de son cœur, il pouvait réfléchir, commencer, essayer. Tenter de regarder le monstre que l’évocation de Neptune avait, enfin, fait émerger de ses propres cavernes. Le clandestin, le terrible intrus. L’assassin invincible et altier qu’il nommait le Trident. L’imprenable tueur qui avait fait chanceler sa vie, trente ans plus tôt. Pendant quatorze années, il l’avait pourchassé, traqué, espérant chaque fois le saisir et sans cesse perdant sa proie mouvante. Courant, tombant, courant encore.
Et tombant. Il y avait laissé des illusions et, surtout, il y avait perdu son frère. Le Trident s’était montré beaucoup plus fort que lui, toujours. Un titan, un diable, un Poséïdon de l’enfer. Levant son arme à trois pointes et tuant d’un seul coup au ventre. Laissant derrière lui ses victimes empalées, marquées de trois trous rouges en ligne. »

Biographie : Fred Vargas est née à Paris en 1957. Fred est le diminutif de Frédérique. Vargas est son nom de plume pour les romans policiers. Pendant toute sa scolarité, Fred Vargas ne cesse d'effectuer des fouilles archéologiques. Après le bac, elle choisit de faire des études d'histoire. Elle s'intéresse à la préhistoire, puis choisit de concentrer ses efforts sur le Moyen Âge. Elle a débuté sa « carrière » d'écrivain de roman policier par un coup de maître. Son premier roman Les Jeux de l'amour et de la mort, sélectionné sur manuscrit, reçut le Prix du roman policier du Festival de Cognac en 1986 et fut donc publié aux éditions du Masque. Depuis elle a écrit : Un lieu incertain (2008), Dans les bois éternels (2006), Sous les vents de Neptune (2004), Coule la Seine (2002), Pars vite et reviens tard (2001), Petit traité de toutes vérités sur l'existence (2001), Les quatre fleuves (en collaboration avec Edmond Baudoin) (2000), L'homme à l'envers (1999), Sans feu ni lieu (1997), Un peu plus loin sur la droite (1996), Debout les morts (1995), Ceux qui vont mourir te saluent (1994), L'homme aux cercles bleus (1992)

Mon avis : Un très bon Vargas. Adamsberg part avec toute son équipe au Québec. Adamsberg se retrouve malgré lui au coeur de l'enquête. L'intrigue nous tient en haleine. Et l'écriture est toujours agréable.

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Un téléfilm réalisé par Josée Dayan avec Jean-Hugues Anglade (Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg), Jeanne Moreau (Josette), Jacques Spiesser (Adrien Danglard), Hélène Fillières (Camille), Myriam Boyer (Clémentine), Rémy Girard (Surintendant Laliberté), Bernard Freyd (Brézillon), Ray Bouchard (Commandant Trabelmann), Vanessa Brown (La bibliothécaire), Germain Houde (Sanscartier) et diffusé sur France 2 en 2 épisodes les vendredi 15 et 22 février 2008 à 20h55.

Extrait : « Adossé au mur noir de la cave, Jean-Baptiste Adamsberg considérait l’énorme chaudière qui, l’avant-veille, avait stoppé toute forme d’activité. Un samedi 4 octobre alors que la température extérieure avait chuté aux alentours de 1°, sous un vent droit venu de l’Arctique. Incompétent, le commissaire examinait la calandre et les tuyauteries silencieuses, dans l’espoir que son regard bienveillant ranime l’énergie du dispositif, ou bien fasse apparaître le spécialiste qui devait venir et qui ne venait pas. Ce n’était pas qu’il fût sensible au froid ni que la situation lui fût désagréable. Au contraire, l’idée que, parfois, le vent du nord se propulsât directement sans escale ni déviation depuis la banquise jusqu’aux rues de Paris, 13e arrondissement, lui donnait la sensation de pouvoir accéder d’un seul pas à ces glaces lointaines, de pouvoir y marcher, y creuser quelque trou pour la chasse aux phoques. Il avait ajouté un gilet sous sa veste noire et, s’il n’avait tenu qu’à lui, il aurait attendu sans hâte la venue du réparateur tout en guettant l’apparition du museau du phoque. Mais à sa manière, le puissant engin terré dans les sous-sols participait pleinement à l’élucidation des affaires qui convergeaient à toute heure vers la Brigade criminelle, réchauffant les corps des trente-quatre radiateurs et des vingt-huit flics du bâtiment. Corps à présent engourdis par le froid, engoncés dans des anoraks, s’enroulant autour du distributeur à café, appliquant leurs mains gantées sur les gobelets blancs. Ou qui désertaient carrément les lieux pour les bars alentours. Les dossiers se pétrifiaient à la suite. Dossiers primordiaux, crimes de sang. Dont l’énorme chaudière n’avait que faire. Elle attendait, princière et tyrannique, qu’un homme de l’art voulût bien se déplacer pour se mettre à ses pieds. En signe de bonne volonté, Adamsberg était donc descendu lui rendre un court et vain hommage et trouver là, surtout, un peu d’ombre et de silence, échapper aux plaintes de ses hommes. Ces lamentations, alors qu’on parvenait à maintenir une température de 10° dans les locaux, auguraient mal du stage ADN au Québec, où l’automne s’annonçait rude – moins 4° hier à Ottawa et de la neige, déjà, par-ci par-là. Deux semaines ciblées sur les empreintes génétiques, salive, sang, sueur, larmes, urine et excrétions diverses à présent capturés dans les circuits électroniques, triés et triturés, toutes liqueurs humaines devenues véritables engins de guerre de la criminologie. À huit jours du départ, les pensées d’Adamsberg avaient déjà décollé vers les forêts du Canada, immenses, lui disait-on, trouées de millions de lacs. Son adjoint Danglard lui avait rappelé en maugréant qu’il s’agissait de fixer des écrans et en aucun cas les surfaces des lacs. Cela faisait un an que le capitaine Danglard maugréait. Adamsberg savait pourquoi et il attendait patiemment que ce grondement s’estompe. Danglard ne rêvait pas aux lacs, priant chaque jour pour qu’une affaire brûlante cloue sur place la brigade entière. Depuis un mois, il ruminait son décès prochain au cours de l’explosion de l’appareil au-dessus de l’Atlantique. Cependant, depuis que le spécialiste qui devait venir ne venait pas, son humeur s’améliorait. Il misait sur cette panne impromptue de chaudière, espérant que ce coup de froid désamorcerait les fantasmes absurdes que faisaient naître les solitudes glacées du Canada.

Adamsberg posa sa main sur la calandre de la machine et sourit. Danglard aurait-il été capable de bousiller la chaudière, prévoyant par avance ses effets démobilisateurs ? De retarder l’arrivée du réparateur ? Oui, Danglard en était capable. Son intelligence fluide se glissait dans les mécanismes les plus étroits de l’esprit humain. À condition toutefois qu’ils se calent sur la raison et la logique, et c’est bien sur cette ligne de crête, entre raison et instinct, que, depuis des années, Adamsberg et son adjoint divergeaient diamétralement.

Le commissaire remonta l’escalier à vis et traversa la grande salle du rez-de-chaussée où les hommes évoluaient au ralenti, lourdes silhouettes épaissies par les écharpes et les pulls en surcharge. Sans qu’on en connaisse du tout la raison, on appelait cette pièce la Salle du Concile, en raison sans doute, pensait Adamsberg, des réunions collectives qui s’y déroulaient, des conciliations, ou bien des conciliabules. De même nommait-on la pièce attenante Salle du Chapitre, espace plus modeste où se tenaient les assemblées restreintes.

D’où cela venait-il, Adamsberg ne le savait pas. De Danglard probablement, dont la culture lui semblait parfois sans limite et presque toxique. Le capitaine était sujet à de brusques expulsions de savoir, aussi fréquentes qu’incontrôlables, un peu à la manière d’un cheval qui s’ébroue dans un frisson bruyant. Il suffisait d’un faible stimulus — un mot peu usité, une notion mal cernée —, pour que s’enclenche chez lui un développé érudit et pas nécessairement opportun, qu’un geste de la main permettait d’interrompre.

D’un signe négatif, Adamsberg fit comprendre aux visages qui se levaient sur son passage que la chaudière se refusait à donner signe de vie. Il gagna le bureau de Danglard qui achevaitles rapports urgents d’un air sombre, pour le cas désastreux où il devrait rejoindre le Labrador, sans même pouvoir l’atteindre, en raison de cette explosion au-dessus de l’Atlantique, suite à l’embrasement du réacteur gauche, encrassé par un vol d’étourneaux venu s’encastrer dans les turbines. Perspective qui, à son idée, l’autorisait pleinement à déboucher une bouteille de blanc avant six heures de l’après-midi. Adamsberg s’assit sur l’angle de la table. — Où en sommes-nous, Danglard, de l’affaire d’Hernoncourt ?

— En bouclage. Le vieux baron est passé aux aveux. Complets, limpides.

— Trop limpides, dit Adamsberg en repoussant le rapport et en attrapant le journal qui reposait proprement plié sur la table. Voilà un dîner de famille qui tourne à la boucherie, un vieil homme hésitant, empêtré dans ses mots. Et brusquement, il passe au limpide, sans transition ni clair-obscur. Non, Danglard, on ne signe pas cela.

Adamsberg tourna bruyamment une des pages du journal.

— Ce qui veut dire ? demanda Danglard.

— Qu’on reprend à la base. La baron nous promène. Il couvre quelqu’un et très probablement sa fille.

— Et la fille laisserait son père aller au casse-pipe ?

Adamsberg tourna une nouvelle feuille du journal. Danglard n’aimait pas que le commissaire lise son journal. Il le lui rendait froissé et démembré et il n’y avait rien à faire ensuite pour remettre le papier dans ses plis.

— Cela s’est vu, répondit Adamsberg. Traditions aristocratiques et, surtout, sentence bénigne pour un vieil homme affaibli. Je vous le répète, nous n’avons pas de clair-obscur et, cela, c’est impensable. La volte-face est trop nette et la vie n’est jamais si tranchée. Il y a donc tricherie, à un endroit ou à un autre.

Fatigué, Danglard ressentit la brusque envie d’attraper son rapport et de tout foutre en l’air. D’arracher aussi ce journal qu’Adamsberg déstructurait négligemment entre ses mains. Vrai ou faux, il serait contraint d’aller vérifier les foutus aveux du baron, au seul prétexte des molles intuitions du commissaire. Des intuitions qui, aux yeux de Danglard, s’apparentaient à une race primitive de mollusques apodes, sans pieds ni pattes ni haut ni bas, corps translucides flottant sous la surface des eaux, et qui exaspéraient voire dégoûtaient l’esprit précis et rigoureux du capitaine. Contraint d’aller vérifier car ces intuitions apodes se révélaient trop souvent exactes, par la grâce d’on ne sait quelle prescience qui défiait les logiques les plus raffinées. Prescience qui, de succès en succès, avait amené Adamsberg ici, sur cette table, à ce poste, chef incongru et rêveur de la Brigade criminelle du 13e. Prescience qu’Adamsberg déniait lui-même et qu’il appelait tout simplement les gens, la vie.

— Vous ne pouviez pas le dire plus tôt ? demanda Danglard. Avant que je ne tape tout ce rapport ?

— Je n’y ai songé que cette nuit, dit Adamsberg en fermant brusquement le journal. En pensant à Rembrandt. »

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Pars vite et reviens tard – Fred Vargas

Pars_vite_et_reviens_tard pars_vite_et_reviens

Viviane Hamy - octobre 2001 - 346 pages

J'ai lu - 2004 - 346 pages

PRIX DES LIBRAIRES 2000

GRAND PRIX DES LECTRICES DE ELLE 2002

PRIX DU MEILLEUR POLAR FRANCOPHONE 2002

DEUTSCHER KRIMIPREIS 2004 (Allemagne)

Résumé :
On l'a peint soigneusement sur les treize portes d'un immeuble, dans le 18e arrondissement de Paris : un grand 4 noir, inversé, à la base élargie. En dessous, trois lettres : CLT. Le commissaire Adamsberg les photographie, et s’interroge : simple graffiti ou menace ? A l'autre bout de la ville, Joss, l'ancien marin breton devenu crieur de nouvelles est perplexe. Depuis trois semaines, une main glisse, à la nuit, d'incompréhensibles missives dans sa boîte à messages. Un amuseur ? Un cinglé ? Son ancêtre murmure à son oreille : « Fais gaffe à toi, Joss. Il n'y a pas que du beau dans la tête de l'homme. »

Auteur : Fred Vargas est née à Paris en 1957. Fred est le diminutif de Frédérique. Vargas est son nom de plume pour les romans policiers. Pendant toute sa scolarité, Fred Vargas ne cesse d'effectuer des fouilles archéologiques. Après le bac, elle choisit de faire des études d'histoire. Elle s'intéresse à la préhistoire, puis choisit de concentrer ses efforts sur le Moyen Âge. Elle a débuté sa « carrière » d'écrivain de roman policier par un coup de maître. Son premier roman Les Jeux de l'amour et de la mort, sélectionné sur manuscrit, reçut le Prix du roman policier du Festival de Cognac en 1986 et fut donc publié aux éditions du Masque. Depuis elle a écrit : Un lieu incertain (2008), Dans les bois éternels (2006), Sous les vents de Neptune (2004), Coule la Seine (2002), Pars vite et reviens tard (2001), Petit traité de toutes vérités sur l'existence (2001), Les quatre fleuves (en collaboration avec Edmond Baudoin) (2000), L'homme à l'envers (1999), Sans feu ni lieu (1997), Un peu plus loin sur la droite (1996), Debout les morts (1995), Ceux qui vont mourir te saluent (1994), L'homme aux cercles bleus (1992)

 

Mon avis :
Nous voilà au coeur d'une intrigue qui fait appel à l’Histoire de la peste et à une réelle panique engendrée par des rumeurs. On retrouve avec plaisir le commissaire Adamsberg et Camille (L’Homme à l’envers) ou encore Marc ( un des évangélistes de Debout les morts et de Sans feu ni lieu). On croise de nouveaux personnages singuliers comme Joss le crieur, Hervé, l'as du napperon brodé ou l'ancienne prostituée Lizbeth...

C'est encore une histoire pleine de suspense et de rebondissements.

Un film réalisé par Régis Wargnier a été tiré de ce livre et est sortie le 24 janvier 2007 avec José Garcia, Lucas Belvaux, Marie Gillain, Olivier Gourmet, Nicolas Cazalé, Linh Dan Pham, Michel Serrault

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Extrait :

« Les types, à Paris, marchent beaucoup plus vite qu’au Guilvinec, Joss l’avait constaté depuis longtemps. Chaque matin, les piétons s’écoulaient par l’avenue du Maine à la vitesse de trois nœuds. Ce lundi, Joss filait presque ses trois nœuds et demi, s’efforçant de rattraper un retard de vingt minutes. En raison du marc de café qui s’était déversé en totalité sur le sol de la cuisine.

Ça ne l’avait pas étonné. Joss avait compris depuis longtemps que les choses étaient douées d’une vie secrète et pernicieuse. Hormis peut-être certaines pièces d’accastillage qui ne l’avaient jamais agressé, de mémoire de marin breton, le monde des choses était à l’évidence chargé d’une énergie tout entière concentrée pour emmerder l’homme. La moindre faute de manipulation, parce qu’offrant à la chose une liberté soudaine, si minime fût-elle, amorçait une série de calamités en chaîne, pouvant parcourir toute une gamme, du désagrément à la tragédie. Le bouchon qui échappe aux doigts en était, sur le mode mineur, un modèle de base. Car un bouchon lâché ne vient pas rouler aux pieds de l’homme, en aucune manière. Il se love derrière le fourneau, mauvais, pareil à l’araignée en quête d’inaccessible, déclenchant pour son prédateur, l’Homme, une succession d’épreuves variables, déplacement du fourneau, rupture du flexible de raccordement, chute d’ustensile, brûlure. Le cas de ce matin avait procédé d’un enchaînement plus complexe, amorcé par une bénigne erreur de lancer entraînant fragilisation de la poubelle, affaissement latéral et épandage du filtre à café sur le sol. C’est ainsi que les choses, animées d’un esprit de vengeance légitimement puisé à leur condition d’esclaves, parvenaient à leur tour par moments brefs mais intenses à soumettre l’homme à leur puissance larvée, à le faire se tordre et ramper comme un chien, n’épargnant ni femme ni enfant. Non, pour rien au monde Joss n’aurait accordé sa confiance aux choses, pas plus qu’aux hommes ou à la mer. Les premières vous prennent la raison, les seconds l’âme et la troisième la vie.

En homme aguerri, Joss n’avait pas défié le sort et avait ramassé le café comme un chien, grain par grain. Il avait accompli sans broncher la pénitence et le monde des choses avait reflué sous le joug. Cet incident matinal n’était rien, rien en apparence qu’un désagrément négligeable mais, pour Joss qui ne s’y trompait pas, il était le clair rappel que la guerre des hommes et des choses se poursuivait et que, dans ce combat, l’homme n’était pas toujours vainqueur, loin s’en fallait. Rappel des tragédies, des vaisseaux démâtés, des chalutiers écartelés et de son bateau,Le Vent de Norois, qui avait fait eau le 23 août en mer d’Irlande à trois heures du matin avec huit hommes à bord. Dieu sait pourtant si Joss respectait les exigences hystériques de son chalutier et Dieu sait si l’homme et le bateau étaient conciliants l’un pour l’autre. Jusqu’à cette foutue nuit de tempête où, pris d’un coup de sang, il avait frappé le plat-bord du poing.Le Vent de Norois, déjà presque couché sur tribord, avait brusquement fait eau à l’arrière. Moteur noyé, le chalutier avait dérivé dans la nuit, les hommes écopant sans relâche, pour s’immobiliser enfin sur un récif à l’aube. C’était il y a quatorze ans et deux hommes étaient morts. Quatorze ans que Joss avait déglingué l’armateur du Norois à coups de botte. Quatorze ans que Joss avait quitté le port du Guilvinec, après neuf mois de taule pour coups et blessures avec intention de donner la mort, quatorze ans que sa vie presque entière avait coulé par cette voie d’eau.

Joss descendit la rue de la Gaîté, les dents serrées, mâchant la fureur qui remontait en lui chaque fois que Le Vent de Norois, perdu en mer, faisait surface sur les crêtes de ses pensées. Au fond, ce n’était pas contre le qu’il en avait. Ce bon vieux chalutier n’avait fait que réagir au coup en faisant grincer son bordage pourri par les ans. Il était bien convaincu que le bateau n’avait pas mesuré la portée de sa brève révolte, inconscient de son âge, de sa décrépitude et de la puissance des flots, cette nuit-là. Le chalutier n’avait certainement pas voulu la mort des deux marins et à présent, gisant comme un imbécile au fond de la mer d’Irlande, il regrettait. Joss lui adressait assez souvent des paroles de réconfort et d’absolution et il lui semblait que, comme lui, le bateau parvenait maintenant à trouver le sommeil, qu’il s’était fait une autre vie, là-bas, comme lui ici, à Paris.

D’absolution pour l’armateur, il n’en était en revanche pas question.

Allons, Joss Le Guern, disait-il en lui tapant sur l’épaule, vous le ferez encore cavaler dix ans, ce rafiot. C’est un vaillant et vous êtes son maître.

Le Norois est devenu dangereux, répétait Joss, obstinément. Il vrille et son bordage se fausse. Les panneaux de cale ont travaillé. Je ne réponds plus de lui sur un gros coup de mer. Et le canot n’est plus aux normes.

Je connais mes bateaux, capitaine Le Guern, répondait l’armateur en durcissant le ton. Si vous avez peur du Norois, j’ai dix hommes prêts à vous remplacer sur un claquement de doigts. Des hommes qui n’ont pas froid aux yeux et qui ne geignent pas comme des bureaucrates sur les normes de sécurité.

Et moi, j’ai sept gars à bord.

L’armateur rapprochait son visage, gras, menaçant.

Si vous vous avisez, Joss Le Guern, d’aller pleurer à la capitainerie du port, vous pourrez compter sur moi pour vous retrouver sur la paille avant d’avoir eu le temps de vous retourner. Et de Brest à Saint-Nazaire, vous ne trouverez plus un gars pour vous embarquer. Je vous conseille donc de bien réfléchir, capitaine.

Oui, Joss regrettait toujours de ne pas avoir achevé ce type, le lendemain du naufrage, au lieu de s’être contenté de lui rompre un membre et défoncer le sternum. Mais des hommes de l’équipage l’avaient tiré en arrière, ils s’y étaient mis à quatre. Fous pas ta vie en l’air, Joss, ils avaient dit. Ils l’avaient bloqué, empêché. De crever l’armateur et tous ses valets, qui l’avaient rayé des listes dès sa sortie de prison. Joss avait gueulé dans tous les bars que les gros culs de la capitainerie palpaient des commissions, si bien qu’il avait pu dire adieu à la marine marchande. Refoulé de port en port, Joss avait sauté un mardi matin dans le Quimper-Paris pour échouer, comme tant d’autres Bretons avant lui, sur le parvis de la Gare Montparnasse, laissant derrière lui une femme en fuite et neuf types à tuer.

En vue du carrefour Edgar-Quinet, Joss remisa ses haines nostalgiques dans la doublure de son esprit et s’apprêta à rattraper son retard. Toutes ces affaires de marc de café, de guerre des choses et de guerre des hommes lui avaient bouffé un quart d’heure au bas mot. Or la ponctualité était un élément clef dans son travail et il tenait à ce que la première édition de son journal parlé débute à huit heures trente, la seconde à douze heures trente-cinq, et celle du soir à dix-huit heures dix. C’étaient les moments de plus grosse affluence et les auditeurs étaient trop pressés dans cette ville pour endurer le moindre délai.

Joss décrocha l’urne de l’arbre où il la suspendait pour la nuit, à l’aide d’un noeud de double bouline et de deux antivols, et la soupesa. Pas trop chargée ce matin, il pourrait trier la livraison assez vite. Il eut un bref sourire en emportant la boîte vers l’arrière-boutique que lui prêtait Damas. Il y avait encore des types bien sur terre, des types comme Damas qui vous laissent une clef et un bout de table sans crainte que vous ne leur fauchiez la caisse. Damas, tu parles d’un prénom. Il tenait le magasin de rollers sur la place, Roll-Rider,et il lui laissait l’accès pour préparer ses éditions à l’abri de la pluie. Roll-Rider, tu parles d’un nom.

Joss déverrouilla l’urne, grosse caisse en bois construite à clin de ses propres mains et qu’il avait baptisée Le Vent Norois II, en hommage au cher disparu. Ce n’était sans doute pas très honorifique pour un grand chalutier de pêche hauturière de retrouver sa descendance réduite à l’état de boîte à lettres dans Paris, mais cette boîte n’était pas n’importe quelle boîte. C’était une boîte de génie, conçue sur une idée de génie, éclose il y a sept ans, et qui avait permis à Joss de remonter formidablement la pente après trois ans de travail dans une conserverie, six mois dans une usine de bobinage et deux ans de chômage. L’idée de génie lui était venue une nuit de décembre où, affaissé verre au poing dans un café de Montparnasse empli pour trois quarts de Bretons esseulés, il entendait le sempiternel ronronnement des échos du pays. Un type parla de Pont-l’Abbé et c’est comme ça que l’arrière-arrière-grand-père Le Guern, né à Locmaria en 1832, sortit de la tête de Joss pour s’accouder au bar et lui dire salut. »

 

 

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