28 décembre 2008

Sous les vents de Neptune - Fred Vargas

sous_les_vents_de_neptune Viviane Hamy, avril 2004, 441 p.

Présentation de l'éditeur
Adamsberg et son équipe du ciat du 13e sont invités au Québec, à Hull-Gatineau pour: « Une formation de deux semaines ciblée sur le traitement des empreintes génétiques. »
La semaine qui précède leur départ, le commissaire tombe sur un entrefilet dans la presse: « Une jeune fille assassinée de trois coups de couteau à Schiltigheim », lorsqu’un malaise l’étreint brutalement. Par quatre fois, en une même journée et dans des circonstances différentes il va sentir « cette sensation de gêne l’enserrer, ce chat griffu lui sauter sur l’épaule. »
Au cours de la nuit, il décrypte les signes qui ont provoqué ses malaises. Ils le renvoient à la disparition de son frère, Raphael, après qu’il fut soupçonné du meurtre de son amie quelque trente ans auparavant. L’enquête qu’Adamsberg avait alors menée avait permis à son frère d’éviter la prison, mais non de l’innocenter puisqu’il n’avait pu fournir d’alibi et que le coupable n’avait pas été découvert.
« Cette fois, ses mains se mirent à trembler, cette fois son cœur s’accéléra. Rien de commun avec les quatre tornades qu’il avait subies, mais une émotion violente, de la stupéfaction et de la terreur. Le Trident.
A présent que l’alcool avait engourdi ses muscles et apaisé les battements de son cœur, il pouvait réfléchir, commencer, essayer. Tenter de regarder le monstre que l’évocation de Neptune avait, enfin, fait émerger de ses propres cavernes. Le clandestin, le terrible intrus. L’assassin invincible et altier qu’il nommait le Trident. L’imprenable tueur qui avait fait chanceler sa vie, trente ans plus tôt. Pendant quatorze années, il l’avait pourchassé, traqué, espérant chaque fois le saisir et sans cesse perdant sa proie mouvante. Courant, tombant, courant encore.
Et tombant. Il y avait laissé des illusions et, surtout, il y avait perdu son frère. Le Trident s’était montré beaucoup plus fort que lui, toujours. Un titan, un diable, un Poséïdon de l’enfer. Levant son arme à trois pointes et tuant d’un seul coup au ventre. Laissant derrière lui ses victimes empalées, marquées de trois trous rouges en ligne. »

Biographie : Fred Vargas est née à Paris en 1957. Fred est le diminutif de Frédérique. Vargas est son nom de plume pour les romans policiers. Pendant toute sa scolarité, Fred Vargas ne cesse d'effectuer des fouilles archéologiques. Après le bac, elle choisit de faire des études d'histoire. Elle s'intéresse à la préhistoire, puis choisit de concentrer ses efforts sur le Moyen Âge. Elle a débuté sa « carrière » d'écrivain de roman policier par un coup de maître. Son premier roman Les Jeux de l'amour et de la mort, sélectionné sur manuscrit, reçut le Prix du roman policier du Festival de Cognac en 1986 et fut donc publié aux éditions du Masque. Depuis elle a écrit : Un lieu incertain (2008), Dans les bois éternels (2006), Sous les vents de Neptune (2004), Coule la Seine (2002), Pars vite et reviens tard (2001), Petit traité de toutes vérités sur l'existence (2001), Les quatre fleuves (en collaboration avec Edmond Baudoin) (2000), L'homme à l'envers (1999), Sans feu ni lieu (1997), Un peu plus loin sur la droite (1996), Debout les morts (1995), Ceux qui vont mourir te saluent (1994), L'homme aux cercles bleus (1992)

Mon avis : Un très bon Vargas. Adamsberg part avec toute son équipe au Québec. Adamsberg se retrouve malgré lui au coeur de l'enquête. L'intrigue nous tient en haleine. Et l'écriture est toujours agréable.

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Un téléfilm réalisé par Josée Dayan avec Jean-Hugues Anglade (Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg), Jeanne Moreau (Josette), Jacques Spiesser (Adrien Danglard), Hélène Fillières (Camille), Myriam Boyer (Clémentine), Rémy Girard (Surintendant Laliberté), Bernard Freyd (Brézillon), Ray Bouchard (Commandant Trabelmann), Vanessa Brown (La bibliothécaire), Germain Houde (Sanscartier) et diffusé sur France 2 en 2 épisodes les vendredi 15 et 22 février 2008 à 20h55.

Extrait : « Adossé au mur noir de la cave, Jean-Baptiste Adamsberg considérait l’énorme chaudière qui, l’avant-veille, avait stoppé toute forme d’activité. Un samedi 4 octobre alors que la température extérieure avait chuté aux alentours de 1°, sous un vent droit venu de l’Arctique. Incompétent, le commissaire examinait la calandre et les tuyauteries silencieuses, dans l’espoir que son regard bienveillant ranime l’énergie du dispositif, ou bien fasse apparaître le spécialiste qui devait venir et qui ne venait pas. Ce n’était pas qu’il fût sensible au froid ni que la situation lui fût désagréable. Au contraire, l’idée que, parfois, le vent du nord se propulsât directement sans escale ni déviation depuis la banquise jusqu’aux rues de Paris, 13e arrondissement, lui donnait la sensation de pouvoir accéder d’un seul pas à ces glaces lointaines, de pouvoir y marcher, y creuser quelque trou pour la chasse aux phoques. Il avait ajouté un gilet sous sa veste noire et, s’il n’avait tenu qu’à lui, il aurait attendu sans hâte la venue du réparateur tout en guettant l’apparition du museau du phoque. Mais à sa manière, le puissant engin terré dans les sous-sols participait pleinement à l’élucidation des affaires qui convergeaient à toute heure vers la Brigade criminelle, réchauffant les corps des trente-quatre radiateurs et des vingt-huit flics du bâtiment. Corps à présent engourdis par le froid, engoncés dans des anoraks, s’enroulant autour du distributeur à café, appliquant leurs mains gantées sur les gobelets blancs. Ou qui désertaient carrément les lieux pour les bars alentours. Les dossiers se pétrifiaient à la suite. Dossiers primordiaux, crimes de sang. Dont l’énorme chaudière n’avait que faire. Elle attendait, princière et tyrannique, qu’un homme de l’art voulût bien se déplacer pour se mettre à ses pieds. En signe de bonne volonté, Adamsberg était donc descendu lui rendre un court et vain hommage et trouver là, surtout, un peu d’ombre et de silence, échapper aux plaintes de ses hommes. Ces lamentations, alors qu’on parvenait à maintenir une température de 10° dans les locaux, auguraient mal du stage ADN au Québec, où l’automne s’annonçait rude – moins 4° hier à Ottawa et de la neige, déjà, par-ci par-là. Deux semaines ciblées sur les empreintes génétiques, salive, sang, sueur, larmes, urine et excrétions diverses à présent capturés dans les circuits électroniques, triés et triturés, toutes liqueurs humaines devenues véritables engins de guerre de la criminologie. À huit jours du départ, les pensées d’Adamsberg avaient déjà décollé vers les forêts du Canada, immenses, lui disait-on, trouées de millions de lacs. Son adjoint Danglard lui avait rappelé en maugréant qu’il s’agissait de fixer des écrans et en aucun cas les surfaces des lacs. Cela faisait un an que le capitaine Danglard maugréait. Adamsberg savait pourquoi et il attendait patiemment que ce grondement s’estompe. Danglard ne rêvait pas aux lacs, priant chaque jour pour qu’une affaire brûlante cloue sur place la brigade entière. Depuis un mois, il ruminait son décès prochain au cours de l’explosion de l’appareil au-dessus de l’Atlantique. Cependant, depuis que le spécialiste qui devait venir ne venait pas, son humeur s’améliorait. Il misait sur cette panne impromptue de chaudière, espérant que ce coup de froid désamorcerait les fantasmes absurdes que faisaient naître les solitudes glacées du Canada.

Adamsberg posa sa main sur la calandre de la machine et sourit. Danglard aurait-il été capable de bousiller la chaudière, prévoyant par avance ses effets démobilisateurs ? De retarder l’arrivée du réparateur ? Oui, Danglard en était capable. Son intelligence fluide se glissait dans les mécanismes les plus étroits de l’esprit humain. À condition toutefois qu’ils se calent sur la raison et la logique, et c’est bien sur cette ligne de crête, entre raison et instinct, que, depuis des années, Adamsberg et son adjoint divergeaient diamétralement.

Le commissaire remonta l’escalier à vis et traversa la grande salle du rez-de-chaussée où les hommes évoluaient au ralenti, lourdes silhouettes épaissies par les écharpes et les pulls en surcharge. Sans qu’on en connaisse du tout la raison, on appelait cette pièce la Salle du Concile, en raison sans doute, pensait Adamsberg, des réunions collectives qui s’y déroulaient, des conciliations, ou bien des conciliabules. De même nommait-on la pièce attenante Salle du Chapitre, espace plus modeste où se tenaient les assemblées restreintes.

D’où cela venait-il, Adamsberg ne le savait pas. De Danglard probablement, dont la culture lui semblait parfois sans limite et presque toxique. Le capitaine était sujet à de brusques expulsions de savoir, aussi fréquentes qu’incontrôlables, un peu à la manière d’un cheval qui s’ébroue dans un frisson bruyant. Il suffisait d’un faible stimulus — un mot peu usité, une notion mal cernée —, pour que s’enclenche chez lui un développé érudit et pas nécessairement opportun, qu’un geste de la main permettait d’interrompre.

D’un signe négatif, Adamsberg fit comprendre aux visages qui se levaient sur son passage que la chaudière se refusait à donner signe de vie. Il gagna le bureau de Danglard qui achevaitles rapports urgents d’un air sombre, pour le cas désastreux où il devrait rejoindre le Labrador, sans même pouvoir l’atteindre, en raison de cette explosion au-dessus de l’Atlantique, suite à l’embrasement du réacteur gauche, encrassé par un vol d’étourneaux venu s’encastrer dans les turbines. Perspective qui, à son idée, l’autorisait pleinement à déboucher une bouteille de blanc avant six heures de l’après-midi. Adamsberg s’assit sur l’angle de la table. — Où en sommes-nous, Danglard, de l’affaire d’Hernoncourt ?

— En bouclage. Le vieux baron est passé aux aveux. Complets, limpides.

— Trop limpides, dit Adamsberg en repoussant le rapport et en attrapant le journal qui reposait proprement plié sur la table. Voilà un dîner de famille qui tourne à la boucherie, un vieil homme hésitant, empêtré dans ses mots. Et brusquement, il passe au limpide, sans transition ni clair-obscur. Non, Danglard, on ne signe pas cela.

Adamsberg tourna bruyamment une des pages du journal.

— Ce qui veut dire ? demanda Danglard.

— Qu’on reprend à la base. La baron nous promène. Il couvre quelqu’un et très probablement sa fille.

— Et la fille laisserait son père aller au casse-pipe ?

Adamsberg tourna une nouvelle feuille du journal. Danglard n’aimait pas que le commissaire lise son journal. Il le lui rendait froissé et démembré et il n’y avait rien à faire ensuite pour remettre le papier dans ses plis.

— Cela s’est vu, répondit Adamsberg. Traditions aristocratiques et, surtout, sentence bénigne pour un vieil homme affaibli. Je vous le répète, nous n’avons pas de clair-obscur et, cela, c’est impensable. La volte-face est trop nette et la vie n’est jamais si tranchée. Il y a donc tricherie, à un endroit ou à un autre.

Fatigué, Danglard ressentit la brusque envie d’attraper son rapport et de tout foutre en l’air. D’arracher aussi ce journal qu’Adamsberg déstructurait négligemment entre ses mains. Vrai ou faux, il serait contraint d’aller vérifier les foutus aveux du baron, au seul prétexte des molles intuitions du commissaire. Des intuitions qui, aux yeux de Danglard, s’apparentaient à une race primitive de mollusques apodes, sans pieds ni pattes ni haut ni bas, corps translucides flottant sous la surface des eaux, et qui exaspéraient voire dégoûtaient l’esprit précis et rigoureux du capitaine. Contraint d’aller vérifier car ces intuitions apodes se révélaient trop souvent exactes, par la grâce d’on ne sait quelle prescience qui défiait les logiques les plus raffinées. Prescience qui, de succès en succès, avait amené Adamsberg ici, sur cette table, à ce poste, chef incongru et rêveur de la Brigade criminelle du 13e. Prescience qu’Adamsberg déniait lui-même et qu’il appelait tout simplement les gens, la vie.

— Vous ne pouviez pas le dire plus tôt ? demanda Danglard. Avant que je ne tape tout ce rapport ?

— Je n’y ai songé que cette nuit, dit Adamsberg en fermant brusquement le journal. En pensant à Rembrandt. »

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Pars vite et reviens tard – Fred Vargas

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Viviane Hamy - octobre 2001 - 346 pages

J'ai lu - 2004 - 346 pages

PRIX DES LIBRAIRES 2000

GRAND PRIX DES LECTRICES DE ELLE 2002

PRIX DU MEILLEUR POLAR FRANCOPHONE 2002

DEUTSCHER KRIMIPREIS 2004 (Allemagne)

Résumé :
On l'a peint soigneusement sur les treize portes d'un immeuble, dans le 18e arrondissement de Paris : un grand 4 noir, inversé, à la base élargie. En dessous, trois lettres : CLT. Le commissaire Adamsberg les photographie, et s’interroge : simple graffiti ou menace ? A l'autre bout de la ville, Joss, l'ancien marin breton devenu crieur de nouvelles est perplexe. Depuis trois semaines, une main glisse, à la nuit, d'incompréhensibles missives dans sa boîte à messages. Un amuseur ? Un cinglé ? Son ancêtre murmure à son oreille : « Fais gaffe à toi, Joss. Il n'y a pas que du beau dans la tête de l'homme. »

Auteur : Fred Vargas est née à Paris en 1957. Fred est le diminutif de Frédérique. Vargas est son nom de plume pour les romans policiers. Pendant toute sa scolarité, Fred Vargas ne cesse d'effectuer des fouilles archéologiques. Après le bac, elle choisit de faire des études d'histoire. Elle s'intéresse à la préhistoire, puis choisit de concentrer ses efforts sur le Moyen Âge. Elle a débuté sa « carrière » d'écrivain de roman policier par un coup de maître. Son premier roman Les Jeux de l'amour et de la mort, sélectionné sur manuscrit, reçut le Prix du roman policier du Festival de Cognac en 1986 et fut donc publié aux éditions du Masque. Depuis elle a écrit : Un lieu incertain (2008), Dans les bois éternels (2006), Sous les vents de Neptune (2004), Coule la Seine (2002), Pars vite et reviens tard (2001), Petit traité de toutes vérités sur l'existence (2001), Les quatre fleuves (en collaboration avec Edmond Baudoin) (2000), L'homme à l'envers (1999), Sans feu ni lieu (1997), Un peu plus loin sur la droite (1996), Debout les morts (1995), Ceux qui vont mourir te saluent (1994), L'homme aux cercles bleus (1992)

 

Mon avis :
Nous voilà au coeur d'une intrigue qui fait appel à l’Histoire de la peste et à une réelle panique engendrée par des rumeurs. On retrouve avec plaisir le commissaire Adamsberg et Camille (L’Homme à l’envers) ou encore Marc ( un des évangélistes de Debout les morts et de Sans feu ni lieu). On croise de nouveaux personnages singuliers comme Joss le crieur, Hervé, l'as du napperon brodé ou l'ancienne prostituée Lizbeth...

C'est encore une histoire pleine de suspense et de rebondissements.

Un film réalisé par Régis Wargnier a été tiré de ce livre et est sortie le 24 janvier 2007 avec José Garcia, Lucas Belvaux, Marie Gillain, Olivier Gourmet, Nicolas Cazalé, Linh Dan Pham, Michel Serrault

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Extrait :

« Les types, à Paris, marchent beaucoup plus vite qu’au Guilvinec, Joss l’avait constaté depuis longtemps. Chaque matin, les piétons s’écoulaient par l’avenue du Maine à la vitesse de trois nœuds. Ce lundi, Joss filait presque ses trois nœuds et demi, s’efforçant de rattraper un retard de vingt minutes. En raison du marc de café qui s’était déversé en totalité sur le sol de la cuisine.

Ça ne l’avait pas étonné. Joss avait compris depuis longtemps que les choses étaient douées d’une vie secrète et pernicieuse. Hormis peut-être certaines pièces d’accastillage qui ne l’avaient jamais agressé, de mémoire de marin breton, le monde des choses était à l’évidence chargé d’une énergie tout entière concentrée pour emmerder l’homme. La moindre faute de manipulation, parce qu’offrant à la chose une liberté soudaine, si minime fût-elle, amorçait une série de calamités en chaîne, pouvant parcourir toute une gamme, du désagrément à la tragédie. Le bouchon qui échappe aux doigts en était, sur le mode mineur, un modèle de base. Car un bouchon lâché ne vient pas rouler aux pieds de l’homme, en aucune manière. Il se love derrière le fourneau, mauvais, pareil à l’araignée en quête d’inaccessible, déclenchant pour son prédateur, l’Homme, une succession d’épreuves variables, déplacement du fourneau, rupture du flexible de raccordement, chute d’ustensile, brûlure. Le cas de ce matin avait procédé d’un enchaînement plus complexe, amorcé par une bénigne erreur de lancer entraînant fragilisation de la poubelle, affaissement latéral et épandage du filtre à café sur le sol. C’est ainsi que les choses, animées d’un esprit de vengeance légitimement puisé à leur condition d’esclaves, parvenaient à leur tour par moments brefs mais intenses à soumettre l’homme à leur puissance larvée, à le faire se tordre et ramper comme un chien, n’épargnant ni femme ni enfant. Non, pour rien au monde Joss n’aurait accordé sa confiance aux choses, pas plus qu’aux hommes ou à la mer. Les premières vous prennent la raison, les seconds l’âme et la troisième la vie.

En homme aguerri, Joss n’avait pas défié le sort et avait ramassé le café comme un chien, grain par grain. Il avait accompli sans broncher la pénitence et le monde des choses avait reflué sous le joug. Cet incident matinal n’était rien, rien en apparence qu’un désagrément négligeable mais, pour Joss qui ne s’y trompait pas, il était le clair rappel que la guerre des hommes et des choses se poursuivait et que, dans ce combat, l’homme n’était pas toujours vainqueur, loin s’en fallait. Rappel des tragédies, des vaisseaux démâtés, des chalutiers écartelés et de son bateau,Le Vent de Norois, qui avait fait eau le 23 août en mer d’Irlande à trois heures du matin avec huit hommes à bord. Dieu sait pourtant si Joss respectait les exigences hystériques de son chalutier et Dieu sait si l’homme et le bateau étaient conciliants l’un pour l’autre. Jusqu’à cette foutue nuit de tempête où, pris d’un coup de sang, il avait frappé le plat-bord du poing.Le Vent de Norois, déjà presque couché sur tribord, avait brusquement fait eau à l’arrière. Moteur noyé, le chalutier avait dérivé dans la nuit, les hommes écopant sans relâche, pour s’immobiliser enfin sur un récif à l’aube. C’était il y a quatorze ans et deux hommes étaient morts. Quatorze ans que Joss avait déglingué l’armateur du Norois à coups de botte. Quatorze ans que Joss avait quitté le port du Guilvinec, après neuf mois de taule pour coups et blessures avec intention de donner la mort, quatorze ans que sa vie presque entière avait coulé par cette voie d’eau.

Joss descendit la rue de la Gaîté, les dents serrées, mâchant la fureur qui remontait en lui chaque fois que Le Vent de Norois, perdu en mer, faisait surface sur les crêtes de ses pensées. Au fond, ce n’était pas contre le qu’il en avait. Ce bon vieux chalutier n’avait fait que réagir au coup en faisant grincer son bordage pourri par les ans. Il était bien convaincu que le bateau n’avait pas mesuré la portée de sa brève révolte, inconscient de son âge, de sa décrépitude et de la puissance des flots, cette nuit-là. Le chalutier n’avait certainement pas voulu la mort des deux marins et à présent, gisant comme un imbécile au fond de la mer d’Irlande, il regrettait. Joss lui adressait assez souvent des paroles de réconfort et d’absolution et il lui semblait que, comme lui, le bateau parvenait maintenant à trouver le sommeil, qu’il s’était fait une autre vie, là-bas, comme lui ici, à Paris.

D’absolution pour l’armateur, il n’en était en revanche pas question.

Allons, Joss Le Guern, disait-il en lui tapant sur l’épaule, vous le ferez encore cavaler dix ans, ce rafiot. C’est un vaillant et vous êtes son maître.

Le Norois est devenu dangereux, répétait Joss, obstinément. Il vrille et son bordage se fausse. Les panneaux de cale ont travaillé. Je ne réponds plus de lui sur un gros coup de mer. Et le canot n’est plus aux normes.

Je connais mes bateaux, capitaine Le Guern, répondait l’armateur en durcissant le ton. Si vous avez peur du Norois, j’ai dix hommes prêts à vous remplacer sur un claquement de doigts. Des hommes qui n’ont pas froid aux yeux et qui ne geignent pas comme des bureaucrates sur les normes de sécurité.

Et moi, j’ai sept gars à bord.

L’armateur rapprochait son visage, gras, menaçant.

Si vous vous avisez, Joss Le Guern, d’aller pleurer à la capitainerie du port, vous pourrez compter sur moi pour vous retrouver sur la paille avant d’avoir eu le temps de vous retourner. Et de Brest à Saint-Nazaire, vous ne trouverez plus un gars pour vous embarquer. Je vous conseille donc de bien réfléchir, capitaine.

Oui, Joss regrettait toujours de ne pas avoir achevé ce type, le lendemain du naufrage, au lieu de s’être contenté de lui rompre un membre et défoncer le sternum. Mais des hommes de l’équipage l’avaient tiré en arrière, ils s’y étaient mis à quatre. Fous pas ta vie en l’air, Joss, ils avaient dit. Ils l’avaient bloqué, empêché. De crever l’armateur et tous ses valets, qui l’avaient rayé des listes dès sa sortie de prison. Joss avait gueulé dans tous les bars que les gros culs de la capitainerie palpaient des commissions, si bien qu’il avait pu dire adieu à la marine marchande. Refoulé de port en port, Joss avait sauté un mardi matin dans le Quimper-Paris pour échouer, comme tant d’autres Bretons avant lui, sur le parvis de la Gare Montparnasse, laissant derrière lui une femme en fuite et neuf types à tuer.

En vue du carrefour Edgar-Quinet, Joss remisa ses haines nostalgiques dans la doublure de son esprit et s’apprêta à rattraper son retard. Toutes ces affaires de marc de café, de guerre des choses et de guerre des hommes lui avaient bouffé un quart d’heure au bas mot. Or la ponctualité était un élément clef dans son travail et il tenait à ce que la première édition de son journal parlé débute à huit heures trente, la seconde à douze heures trente-cinq, et celle du soir à dix-huit heures dix. C’étaient les moments de plus grosse affluence et les auditeurs étaient trop pressés dans cette ville pour endurer le moindre délai.

Joss décrocha l’urne de l’arbre où il la suspendait pour la nuit, à l’aide d’un noeud de double bouline et de deux antivols, et la soupesa. Pas trop chargée ce matin, il pourrait trier la livraison assez vite. Il eut un bref sourire en emportant la boîte vers l’arrière-boutique que lui prêtait Damas. Il y avait encore des types bien sur terre, des types comme Damas qui vous laissent une clef et un bout de table sans crainte que vous ne leur fauchiez la caisse. Damas, tu parles d’un prénom. Il tenait le magasin de rollers sur la place, Roll-Rider,et il lui laissait l’accès pour préparer ses éditions à l’abri de la pluie. Roll-Rider, tu parles d’un nom.

Joss déverrouilla l’urne, grosse caisse en bois construite à clin de ses propres mains et qu’il avait baptisée Le Vent Norois II, en hommage au cher disparu. Ce n’était sans doute pas très honorifique pour un grand chalutier de pêche hauturière de retrouver sa descendance réduite à l’état de boîte à lettres dans Paris, mais cette boîte n’était pas n’importe quelle boîte. C’était une boîte de génie, conçue sur une idée de génie, éclose il y a sept ans, et qui avait permis à Joss de remonter formidablement la pente après trois ans de travail dans une conserverie, six mois dans une usine de bobinage et deux ans de chômage. L’idée de génie lui était venue une nuit de décembre où, affaissé verre au poing dans un café de Montparnasse empli pour trois quarts de Bretons esseulés, il entendait le sempiternel ronronnement des échos du pays. Un type parla de Pont-l’Abbé et c’est comme ça que l’arrière-arrière-grand-père Le Guern, né à Locmaria en 1832, sortit de la tête de Joss pour s’accouder au bar et lui dire salut. »

 

 

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L'Homme à l'envers – Fred Vargas

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Viviane Hamy -  mars 1999 - 300 pages

J'ai lu -  mai 2002 -  317 pages

J'ai lu - juillet 2005 -

Prix 813 roman français 1999

PRIX MYSTÈRE DE LA CRITIQUE 2000
GRAND PRIX DU ROMAN NOIR DE COGNAC 2000

Résumé :
L'action de ce "rom. pol." de Fred Vargas (qui préfère cette abréviation) se situe dans les Alpes. Protégés, surveillés, les loups dans la réserve des Abruzzes prospèrent, passent les frontières et font des dégâts. Des brebis sont égorgées et les paysans commencent à gronder. On retrouve de plus en plus de bétail tué et l'affaire commence à prendre une ampleur nationale. Le commissaire Jean-Baptiste Adamberg, à Paris, est mis au courant par les informations télévisées qu'il regarde fasciné par ses propres souvenirs d'enfance pyrénéenne. Entre folklore et fantasme, les rumeurs les plus improbables circulent. Puis c'est Suzanne Rosselin une fermière, figure locale du village de Saint-Victor-du-Mont que l'on retrouve égorgée, indéniablement par un loup. Les battues organisées dans le coin se transforment en une chasse au loup-garou. Le problème se fait épineux et l'angoisse monte. Lawrence Donald Johnstone, un robuste et silencieux canadien, spécialiste des grizzlis, a été envoyé dans la région quelques mois auparavant pour réaliser un film sur les loups. Peu convaincu au départ, il s'est laissé séduire, par ces animaux, par l'arrière pays méditerranéen et par une femme surtout, Camille Forestier, la fille de l'inoubliable océanologue de L'Homme aux cercles bleus (un précédent roman de Fred Vargas), qui s'est posée dans la région où elle compose de la musique et fait de la plomberie. Lawrence est l'un des plus fervents défenseurs des loups que tous les habitants de la région souhaiteraient voir morts. Dans ce roman, on retrouve le commissaire rêveur et amoureux de L'Homme aux cercles bleus ainsi que sa "petite chérie" mais par-dessus tout, le lecteur renoue avec l'univers personnel et la voix singulière de Fred Vargas. La qualité de l'intrigue est servie par un style remarquable et par un humour décalé qui roman après roman fait les mêmes ravages.

Auteur : Fred Vargas est née à Paris en 1957. Fred est le diminutif de Frédérique. Vargas est son nom de plume pour les romans policiers. Pendant toute sa scolarité, Fred Vargas ne cesse d'effectuer des fouilles archéologiques. Après le bac, elle choisit de faire des études d'histoire. Elle s'intéresse à la préhistoire, puis choisit de concentrer ses efforts sur le Moyen Âge. Elle a débuté sa « carrière » d'écrivain de roman policier par un coup de maître. Son premier roman Les Jeux de l'amour et de la mort, sélectionné sur manuscrit, reçut le Prix du roman policier du Festival de Cognac en 1986 et fut donc publié aux éditions du Masque. Depuis elle a écrit : Un lieu incertain (2008), Dans les bois éternels (2006), Sous les vents de Neptune (2004), Coule la Seine (2002), Pars vite et reviens tard (2001), Petit traité de toutes vérités sur l'existence (2001), Les quatre fleuves (en collaboration avec Edmond Baudoin) (2000), L'homme à l'envers (1999), Sans feu ni lieu (1997), Un peu plus loin sur la droite (1996), Debout les morts (1995), Ceux qui vont mourir te saluent (1994), L'homme aux cercles bleus (1992)

Mon avis : (lu en 2000)
C'est le premier livre que j'ai lu de Fred Vargas et depuis je suis devenue une inconditionnelle.
J'ai bien apprécié le superbe décor et la nature du Mercantour qui donne envie de voyages, les personnages attachants et si savoureux et enfin l'intrigue si bien menée que le suspense est là jusqu'au bout du livre.

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Une adaptation à la télévision de ce roman a été faite par José Dayan et diffusée le 4 novembre 2009. C'est le quatrième téléfilm de la série Collection Fred Vargas.
La distribution : Jean-Hugues Anglade (Jean-Baptiste Adamsberg), Hélène Fillières (Camille Forestier), Tobias Moretti (Lawrence), Jacques Spiesser (Adrien Danglard), Maurice Garrel (Le Veilleux) Charles-Henri Anagonou (Soliman), Christine Murillo (Suzanne), Alain Fromager (Hermel), Zoé Félix (la jeune délinquante), Corinne Masiero (Violette Retancourt), Paul Vallespi (flic de Villars de Lans).

 

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27 décembre 2008

Chaleur du sang – Irène Némirovsky

Chaleur_du_sang Editions Denoël - mars 2007 - 155 pages

Présentation de l'éditeur
Dans un hameau du centre de la France, au début des années 1930, un vieil homme se souvient. Après avoir beaucoup voyagé dans sa jeunesse, Silvio se tient à l'écart, observant la comédie humaine des campagnes, le cours tranquille des vies paysannes brusquement secoué par la mort et les passions amoureuses.
Devant lui, François et Hélène Érard racontent leur première et fugitive rencontre, le mariage d'Hélène avec un vieux et riche propriétaire, son veuvage, son attente, leurs retrouvailles. Lorsque leur fille Colette épouse Jean Dorin, la voie d'un bonheur tranquille semble tracée. Mais quelques mois plus tard, c'est le drame. La noyade de Jean vient détruire la fausse quiétude de ce milieu provincial. L'un après l'autre, les lourds secrets qui unissent malgré eux les protagonistes de cette intrigue vont resurgir dans le récit de Silvio, jusqu'à une ultime et troublante révélation...
Situé dans le village même où Irène Némirovsky écrira Suite française, mais entrepris dès 1937, ce drame familial conduit comme une enquête policière raconte la tempête des pulsions dans le vase clos d'une société trop lisse. Complet et totalement inédit, ce nouveau roman d'Irène Némirovsky refait surface près de soixante-dix ans après sa composition.

Biographie de l'auteur
D'origine juive ukrainienne, Irène Némirovsky, née en 1903 à Kiev, connaît le succès dès son premier roman, David Golder (1929), puis avec Le Bal (1930). Après l'exode, elle se réfugie dans un village du Morvan avant d'être arrêtée par les gendarmes français puis assassinée à Auschwitz pendant l'été 1942. Son dernier roman, Suite française, a obtenu le prix Renaudot en 2004.

Mon avis :

Ce court roman est très bien écrit avec un style épurée et limpide. Dès les premières pages, on ressent l'atmosphère de la campagne.

L'histoire se situe dans le village même où Irène Némirovsky écrira Suite française, et où elle a vécu ses derniers mois, avant d'être déportée en 1942...

Le narrateur Silvio est un vieil homme, un peu bougon et solitaire. Ce roman met en évidence les relations difficiles des membres d'une famille dans les années 30. Les secrets, les non-dits qui mènent à l'oubli, à la tranquillité ou à la tragédie.

Extrait :

« Colette s'est mariée le 30 novembre à midi. Un grand repas suivi d'un bal réunissait la famille. Je suis rentré au matin, par la forêt de la Maie dont les chemins en cette saison sont couverts d'un si épais tapis de feuilles et d'une si profonde couche de boue qu'on avance avec peine, comme dans un marécage. J'étais resté très tard chez mes cousins. J'attendais : il y avait quelqu'un que je voulais voir danser... Moulin-Neuf est voisin de Coudray où habitait autrefois Cécile, la demi-soeur d'Hélène ; elle est morte, mais elle a laissé Coudray à son héritière, sa pupille, une enfant qu'elle avait recueillie et qui est mariée maintenant ; elle s'appelle Brigitte Declos. Je me doutais bien que Coudray et le Moulin-Neuf devaient vivre en termes de bon voisinage, et que je verrais apparaître cette jeune femme. En effet, elle ne manqua pas de venir.
Elle est grande et très belle, avec un air de hardiesse, de force et de santé. Elle a des yeux verts et des cheveux noirs. Elle a vingt-quatre ans. Elle portait une courte robe noire. Seule de toutes les femmes qui étaient là, elle ne s'était pas endimanchée pour aller à cette noce. J'eus même l'impression qu'elle s'était habillée si simplement exprès, pour marquer le dédain qu'elle éprouve envers la méfiante province : on la tient à l'écart. Tout le monde sait qu'elle n'est qu'une fille adoptée, rien de mieux au fond que ces gamines de l'Assistance employées dans nos fermes. De plus, elle a épousé un homme qui est presque un paysan, vieux, avare et rusé ; il possède les plus beaux domaines de la région, mais il ne parle que patois et mène lui-même ses vaches aux champs. Elle doit s'entendre à faire valser ses sous : la robe était de Paris, et elle a plusieurs bagues ornées de gros diamants. Je connais bien le mari : c'est lui qui a racheté petit à petit tout mon maigre héritage. Les dimanches, je le rencontre parfois dans les chemins. Il a mis des souliers, une casquette ; il s'est rasé et il vient contempler les prés que je lui ai cédés, où paissent maintenant ses bêtes. Il s'accoude à la barrière ; il plante en terre le gros bâton noueux dont il ne se sépare jamais ; il appuie son menton sur ses deux grandes et fortes mains, et, droit devant lui, il regarde. Moi, je passe. Je me promène avec mon chien, ou je chasse ; je rentre à la nuit tombante, et il est toujours là ; il n'a pas plus bougé qu'une borne ; il a contemplé son bien ; il est heureux. Sa jeune femme ne vient jamais de mon côté, et j'avais envie de la voir. Je m'étais informé d'elle auprès de Jean Dorin :
- Vous la connaissez donc ? demanda-t-il. Nous sommes voisins et le mari est un de mes clients. Je les inviterai à mon mariage et il nous faudra les recevoir, mais je ne voudrais pas qu'elle se lie avec Colette. Je n'aime pas ses façons libres avec les hommes. »

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Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte – Thierry Jonquet

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Seuil - octobre 2006

Points - novembre 2007 - 391 pages

Présentation de l'éditeur :

Département du 9-3, septembre 2005. Anna Doblinsky, une jeune diplômée d'un IUFM, rejoint son premier poste au collège Pierre-de-Ronsard à Certigny. HLM, zone industrielle, trafics de drogue, bagarres entre bandes rivales et influence grandissante des salafistes, le décor n'est pas joyeux.
Dès le premier jour, Anna est brutalement rappelée à sa judéité par des élèves mus par un antisémitisme banal et ordinaire. Lakdar Abdane, un jeune beur particulièrement doué, ne demanderait, lui, pas mieux que d'étudier, mais n'y arrive pas depuis qu'il a perdu l'usage d'une main.
Tout serait-il écrit ? Certes non, mais une fois enclenchées, il est des dynamiques qui ne s'arrêtent pas aisément. Et la mort est au bout.
Commencé bien avant les émeutes des banlieues et le meurtre d'Ilan Halimi, ce roman dit des territoires que la République se doit de reprendre au plus vite à la barbarie.

Biographie de l'auteur
Né en 1954, Thierry Jonquet a publié une douzaine de romans noirs et policiers, dont Mygale, Moloch, Ad vitam aeternam et Mon vieux. Il est également scénariste et auteur de textes pour la jeunesse.

Mon avis : (lu en décembre 2008)

C'est un roman noir qui nous décrit la banlieue à travers la vie de ses occupants issus de milieux différents. L'étude de la vie du collège, élèves, profs est excellente de même pour l'étude des différents milieux sociaux.

On rencontre :

- Adrien Rochas, jeune déscolarisé dont le comportement bizarre et inquiète sa mère qui fait appel au secours les services de l'hôpital psychiatrique.

- Anna Doblinsky, jeune diplômée de l'IUFM, qui fait sa première rentrée.
- Lakdar Abdane, élève doué, qui voudrait devenir dessinateur, mais dont l'avenir va virer au cauchemar à la suite d'une bavure médicale.
- Les frères Lakdaoui qui règnent sur la Cité des Grands-Chênes grâce à des petits dealers.
- Boubakar, proxénète, qui règne sur la Cité des Sablières.
- L'iman Reziane, dont l'influence à la Cité du Moulin n'est plus à prouver.
- Alain Ceccati, receleur de drogue, qui a jeté son dévolu sur la Cité de la Brèche-aux-Loups après sa sortie de prison
- Richard Verdier,magistrat et le commissaire Laroche, chargés de faire régner l'ordre républicain à Certigny.

L'auteur a utilisé des évènements réels autour desquels il a bâti son roman.

 

On se rend bien compte des difficultés de la vie en banlieue. On voit la réalité de la vie des quartiers : la délinquance, la montée de l'intégrisme religieux...

On ressent bien les sentiments des personnages : la colère, le désespoir, la révolte et la haine.

 

 

Le titre de ce livre fait référence à une phrase de Victor Hugo écrite en juin 1871 à propos des Communards, fait résonner de manière prémonitoire la colère des laissés-pour-compte :
"Etant les ignorants, ils sont les incléments ;
Hélas ! combien de temps faudra-t-il vous redire
A vous tous,que c'était à vous de les conduire,
Qu'il fallait leur donner leur part de la cité,
Que votre aveuglement produit leur cécité (...)
Vous ne les avez pas guidés, pris par la main,
Et renseignés sur l'ombre et sur le vrai chemin ;
Vous les avez laissés en proie au labyrinthe.
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte ;
C'est qu'ils n'ont pas senti votre fraternité."

 

 

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Les Quatre fleuves - Fred Vargas - Edmond Baudoin.

les_quatre_fleuves Viviane Hamy, novembre 2000, 224 p

PRIX ALPH-ART DU MEILLEUR SCÉNARIO, ANGOULÊME 2001

Résumé : Avec Les Quatre Fleuves, deux artistes ont dialogué pendant plus d’un an pour offrir au lecteur un roman d’un type inédit. Le pinceau et la plume magiques de Baudoin, en donnant un visage aux personnages, en explorant formes, rythmes et mouvements, exaltent la «singularité du style et de l’univers littéraire, l’humour ravageur, et la subversion du regard» (M.Abescat) caractéristiques de l’œuvre de Fred Vargas.

Toujours campé sur ses rollers, le jeune Grégoire Braban et son ami Vincent s’adonnent avec plus au moins de bonheur au vol à la tire. Ce jour-là, à Saint-Michel, ils arrachent la sacoche d’un vieux. Trente mille balles. Le gros lot. Mais la sacoche est lourde de bien autre chose.

Autre chose d’assez dégueulasse. Le sac du vieux, c’est la boîte de Pandore. Il y a tous les péchés du monde là-dedans.

Au soir, Vincent est assassiné, la cuisse lacérée de quatre coups de lame. Le commissaire Adamsberg s’inquiète de cet étrange dessin. Le tueur à la serpe, celui que la rumeur a surnommé le Bélier vient-il de signer son quatrième meurtre ?

Auteurs :

Fred Vargas est née à Paris en 1957. Fred est le diminutif de Frédérique. Vargas est son nom de plume pour les romans policiers. Pendant toute sa scolarité, Fred Vargas ne cesse d'effectuer des fouilles archéologiques. Après le bac, elle choisit de faire des études d'histoire. Elle s'intéresse à la préhistoire, puis choisit de concentrer ses efforts sur le Moyen Âge. Elle a débuté sa « carrière » d'écrivain de roman policier par un coup de maître. Son premier roman Les Jeux de l'amour et de la mort, sélectionné sur manuscrit, reçut le Prix du roman policier du Festival de Cognac en 1986 et fut donc publié aux éditions du Masque. Depuis elle a écrit : Un lieu incertain (2008), Dans les bois éternels (2006), Sous les vents de Neptune (2004), Coule la Seine (2002), Pars vite et reviens tard (2001), Petit traité de toutes vérités sur l'existence (2001), Les quatre fleuves (en collaboration avec Edmond Baudoin) (2000), L'homme à l'envers (1999), Sans feu ni lieu (1997), Un peu plus loin sur la droite (1996), Debout les morts (1995), Ceux qui vont mourir te saluent ( 1994), L'homme aux cercles bleus (1992)

Edmond Baudoin est un dessinateur et scénariste de bande dessinée français, né en 1942 à Nice. Après avoir suivi des cours aux Arts décoratifs de Nice dans l’adolescence, il a exercé comme comptable avant de revenir au dessin en 1971.

Mon avis :

Agréable à lire, on retrouve toujours l'atmosphère des livres de Fred Vargas, une intrigue palpitante, des personnages originaux et attachants et le plus c'est la Bande Dessinée. Le format est un peu plus grand que le livre habituel.

Extrait :

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26 décembre 2008

No et moi - Delphine de Vigan

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Jean-Claude Lattès - 22 août 2007 - 285 pages

Livre de Poche - mars 2009 - 248 pages

Prix des Libraires 2008

Présentation de l'éditeur
Lou Bertignac a 13 ans, un QI de 160 et des questions plein la tête. Les yeux grand ouverts, elle observe les gens, collectionne les mots, se livre à des expériences domestiques et dévore les encyclopédies.
Enfant unique d’une famille en déséquilibre, entre une mère brisée et un père champion de la bonne humeur feinte, dans l’obscurité d’un appartement dont les rideaux restent tirés, Lou invente des théories pour apprivoiser le monde. A la gare d’Austerlitz, elle rencontre No, une jeune fille SDF à peine plus âgée qu’elle.
No, son visage fatigué, ses vêtements sales, son silence. No, privée d’amour, rebelle, sauvage.
No dont l’errance et la solitude questionnent le monde.
Des hommes et des femmes dorment dans la rue, font la queue pour un repas chaud, marchent pour ne pas mourir de froid. « Les choses sont ce qu’elles sont ». Voilà ce dont il faudrait se contenter pour expliquer la violence qui nous entoure. Ce qu’il faudrait admettre. Mais Lou voudrait que les choses soient autrement. Que la terre change de sens, que la réalité ressemble aux affiches du métro, que chacun trouve sa place. Alors elle décide de sauver No, de lui donner un toit, une famille, se lance dans une expérience de grande envergure menée contre le destin. Envers et contre tous.

Roman d’apprentissage, No et moi est un rêve d’adolescence soumis à l’épreuve du réel. Un regard d’enfant précoce, naïf et lucide, posé sur la misère du monde. Un regard de petite fille grandie trop vite, sombre et fantaisiste. Un regard sur ce qui nous porte et ce qui nous manque, à jamais.

Biographie de l'auteur
Delphine de Vigan vit à Paris. Elle est l’auteur des Jolis garçons (2005) et d’Un soir de décembre (2005), unanimement salués par la critique.
No et moi est son quatrième livre.

Mon avis : (lu en 2008)

C'est la rencontre improbable de deux mondes si différents. Celui de Lou qui a un toit et une famille et celui de No qui est sans famille et SDF.

Lou est très attachante, elle est idéaliste et elle pense qu'elle peut changer les choses. No est rejetée par la société, c'est une rebelle mais elle va accepter cette amitié. Lou va sortir grandi de cette rencontre et elle va apprendre à rencontrer les autres même s'ils sont différents.

Le sujet est délicat, mais le livre facile à lire : c'est Lou qui est la narratrice.

Ce livre peut également être lu par des ados.

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25 décembre 2008

Debout les morts - Fred Vargas

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Viviane Hamy, avril 1995, 269 p.

Éd. J'ai lu, mars 2000, 282 p.

PRIX MYSTÈRE DE LA CRITIQUE 1996
PRIX DU POLAR DE LA VILLE DU MANS 1995

4ème de couverture :

Un matin, la cantatrice Sophia Siméonidis découvre, dans son jardin, un arbre qu'elle ne connaît pas. Un hêtre. Qui l'a planté là ? Pourquoi ? Pierre, son mari, n'en a que faire. Mais la cantatrice, elle, s'inquiète, en perd le sommeil, finit par demander à ses voisins, trois jeunes types un peu déjantés, de creuser sous l'arbre, pour voir si... Quelques semaines plus tard, Sophia disparaît tandis qu'on découvre un cadavre calciné. Est-ce le sien ? La police enquête. Les voisins aussi. Sophia, ils l'aimaient bien. L'étrange apparition du hêtre n'en devient que plus énigmatique.

Biographie : Fred Vargas est née à Paris en 1957. Fred est le diminutif de Frédérique. Vargas est son nom de plume pour les romans policiers. Pendant toute sa scolarité, Fred Vargas ne cesse d'effectuer des fouilles archéologiques. Après le bac, elle choisit de faire des études d'histoire. Elle s'intéresse à la préhistoire, puis choisit de concentrer ses efforts sur le Moyen Âge. Elle a débuté sa « carrière » d'écrivain de roman policier par un coup de maître. Son premier roman Les Jeux de l'amour et de la mort, sélectionné sur manuscrit, reçut le Prix du roman policier du Festival de Cognac en 1986 et fut donc publié aux éditions du Masque. Depuis elle a écrit : Un lieu incertain (2008), Dans les bois éternels (2006), Sous les vents de Neptune (2004), Coule la Seine (2002), Pars vite et reviens tard (2001), Petit traité de toutes vérités sur l'existence (2001), Les quatre fleuves (en collaboration avec Edmond Baudoin) (2000), L'homme à l'envers (1999), Sans feu ni lieu (1997), Un peu plus loin sur la droite (1996), Debout les morts (1995), Ceux qui vont mourir te saluent (1994), L'homme aux cercles bleus (1992)

Mon avis :

Dans ce livre nous faisons connaissance avec de nouveaux personnages : les Evangélistes - Marc Vandoosler, dit « Saint-Marc » : homme de ménage le jour, médiéviste la nuit. Adore porter de lourdes bagues en argent.  - Lucien Devernois, dit « Saint-Luc » : historien spécialiste de la Grande Guerre. Il utilise beaucoup d'expressions de cette guerre. - Mathias Delamarre, dit « Saint-Mathieu » : historien spécialiste de la Préhistoire. Il se balade souvent en sandales et rarement habillé décemment. Ces trois personnages « sanctifiés », surnommés « Les Évangélistes » vivent dans la même maison, « La Baraque Pourrie » avec « le Vieux Vandoosler », ex-flic, oncle et parrain de Marc. Chaque habitant occupe un étage entier, déterminé en fonction de l'époque étudiée. Mathias s'est ainsi installé au premier étage ; Marc au second ; Lucien au troisième, et Armand au quatrième (pour respecter l'ordre chronologique et non pas par irrespect envers le vieux monsieur). - Armand Vandoosler : ancien flic assez âgé, épicurien et fantasque, oncle de Marc.

Extrait : « — Pierre, il y a quelque chose qui déraille dans le jardin, dit Sophia.

Elle ouvrit la fenêtre et examina ce bout de terrain qu’elle connaissait herbe par herbe. Ce qu’elle y voyait lui faisait froid dans le dos.

Pierre lisait le journal au petit déjeuner. C’était peut-être pour ça que Sophia regardait si souvent par la fenêtre. Voir le temps qu’il faisait. C’est quelque chose qu’on fait assez souvent quand on se lève. Et chaque fois qu’il faisait moche, elle pensait à la Grèce, bien entendu. Ces contemplations immobiles s’emplissaient à la longue de nostalgies qui se dilataient certains matins jusqu’au ressentiment. Ensuite, ça passait. Mais ce matin, le jardin déraillait.

— Pierre, il y a un arbre dans le jardin.

Elle s’assit à côté de lui.

— Pierre, regarde moi.

Pierre leva un visage lassé vers sa femme. Sophia ajusta son foulard autour de son cou, une discipline conservée du temps où elle était cantatrice. Garder la voix au chaud. Vingt ans plus tôt, sur un gradin de pierre du théâtre d’Orange, Pierre avait édifié une montagne compacte de serments d’amour et de certitudes. Juste avant une représentation.

Sophia retint dans une main ce morne visage de lecteur de journal.

— Qu’est-ce qui te prend, Sophia?

— J’ai dit quelque chose.

— Oui?

— J’ai dit : « Il y a un arbre dans le jardin ».

— J’ai entendu. Ça paraît normal, non?

— Il y a un arbre dans le jardin, mais il n’y était pas hier.

— Et après? Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse?

Sophia n’était pas calme. Elle ne savait pas si c’était le coup du journal, ou le coup du regard lassé, ou le coup de l’arbre, mais il était clair que quelque chose n’allait pas.

— Pierre, explique-moi comment fait un arbre pour arriver tout seul dans un jardin.

Pierre haussa les épaules. Ça lui était complètement égal.

— Quelle importance? Les arbres se reproduisent. Une graine, une pousse, un surgeon, et l’affaire est faite. Ensuite, ça fait des grosses forêts, sous nos climats. Je suppose que tu es au courant.

— Ce n’est pas une pousse. C’est un arbre! Un arbre jeune, bien droit, avec les branches et tout le nécessaire, planté tout seul à un mètre du mur du fond. Alors?

— Alors c’est le jardinier qui l’a planté.

— Le jardinier est en congé pour dix jours et je ne lui avais rien demandé. Ce n’est pas le jardinier.

— Ça m’est égal. N’espère pas que je vais m’énerver pour un petit arbre bien droit le long du mur du fond.

— Tu ne veux pas au moins te lever et le regarder? Au moins cela?

Pierre se leva lourdement. La lecture était gâchée.

— Tu le vois?

— Bien sûr, je le vois. C’est un arbre.

— Il n’y était pas hier.

— Possible.

— Certain. Qu’est-ce qu’on fait? Tu as une idée?

— Pour quoi faire une idée?

— Cet arbre me fait peur.

Pierre rit. Il eut même un geste affectueux. Mais fugace.

— C’est la vérité, Pierre. Il me fait peur.

— Pas à moi, dit-il en se rasseyant. La visite de cet arbre m’est plutôt sympathique. On lui fout la paix et voilà tout. Et toi, tu me fous la paix avec lui. Si quelqu’un s’est trompé de jardin, tant pis pour lui. — Mais il a été planté pendant la nuit, Pierre!

— Raison de plus pour se tromper de jardin. Ou bien alors, c’est un cadeau. Y as-tu pensé? Un admirateur aura voulu honorer discrètement ton cinquantième anniversaire. Les admirateurs sont capables de ces sortes d’inventions saugrenues, surtout les admirateurs-souris, anonymes et opiniâtres. Va voir, il y a peut-être un petit mot.

Sophia resta pensive. L’idée n’était pas tout à fait idiote. Pierre avait séparé les admirateurs en deux vastes catégories. Il y avait les admirateurs-souris, craintifs, fébriles, muets et indélogeables. Pierre avait connu une souris qui avait transporté en un hiver un sac entier de riz dans une botte en caoutchouc. Grain par grain. Les admirateurs-souris font ainsi. Il y avait les admirateurs-rhinocéros, également redoutables en leur genre, bruyants, beuglant, certains d’exister. Dans ces deux catégories, Pierre avait élaboré des tas de sous-catégories. Sophia ne se souvenait plus bien. Pierre méprisait les admirateurs qui l’avaient devancé et ceux qui lui avaient succédé, c’est-à-dire tous. Mais pour l’arbre, il pouvait avoir raison. Peut-être, mais pas sûr. Elle entendit Pierre qui disait « au revoir-à ce soir-ne t’en fais plus », et elle resta seule.

Avec l’arbre.

Elle alla le voir. Avec circonspection, comme s’il allait exploser.

Évidemment, il n’y avait aucun mot. Au pied du jeune arbre, un cercle de terre fraîchement labourée. Espèce de l’arbre? Sophia en fit plusieurs fois le tour, boudeuse, hostile. Elle penchait pour un hêtre. Elle penchait aussi pour le déterrer sauvagement, mais, un peu superstitieuse, elle n’osait pas attenter à la vie, même végétale. En réalité, peu de gens aiment arracher un arbre qui ne leur a rien fait.

Elle mit longtemps à trouver un bouquin sur la question. À part l’opéra, le vie des ânes et les mythes, Sophia n’avait pas eu le temps d’approfondir grand-chose. Un hêtre? Difficile de se prononcer sans les feuilles. Elle balaya l’index du bouquin, voir si un arbre pouvait s’appeler Sophia quelque chose. Comme un hommage dissimulé, bien dans la ligne torturée d’un admirateur-souris. Ça serait rassurant. Non, il n'y avait rien sur Sophia. Et pourquoi pas une espèce Stelyos quelque chose? Et ça, ce ne serait pas très agréable. Stelyos n’avait rien d’une souris, ni d’un rhinocéros. Et il vénérait les arbres. Après la montagne de serments de Pierre sur les gradins d’Orange, Sophia s’était demandé comment abandonner Stelyos et elle avait moins bien chanté que d’habitude. Et sans attendre, ce fou de Grec n’avait rien trouvé de plus malin que d’aller se noyer. On l’avait repêché haletant, flottant dans la Méditerranée comme un imbécile. Adolescents, Sophia et Stelyos adoraient sortir de Delphes pour aller dans les sentiers avec les ânes, les chèvres et tout le truc. Ils appelaient ça « faire les vieux Grecs ». Et cet idiot avait voulu se noyer. Heureusement, la montagne de sentiments de Pierre était là. Aujourd’hui, il arrivait à Sophia d’en chercher machinalement quelques cassons épars. Stelyos? Une menace? Stelyos ferait ça? Oui, il en était capable. Une fois sorti de la Méditerranée, ça lui avait donné un coup de fouet, et il avait gueulé comme un fou. Le coeur battant trop vite, Sophia fit un effort pour se lever, boire un verre d’eau, jeter un coup d’oeil par la fenêtre.

Cette vue la calma aussitôt. Qu’est-ce qui lui était passé par la tête? Elle aspira un bon coup. Cette façon qu’elle avait parfois de bâtir un monde de terreurs logiques à partir de rien était exténuante. C’était, à coup presque sûr, un hêtre, un jeune hêtre sans aucune signification. Et par où le planteur était-il passé cette nuit avec ce foutu hêtre? Sophia s’habilla en vitesse, sortit, examina la serrure de la grille. Rien de remarquable. Mais c’était une serrure si simple qu’on pouvait certainement l’ouvrir en une seconde au tournevis sans laisser de trace.

Début de printemps. Il faisait humide et elle prenait froid à rester là, à défier le hêtre. Un hêtre. Un être? Sophia bloqua ses pensées. Elle détestait quand son âme grecque s’emballait, surtout deux fois de suite en une matinée. Dire que Pierre ne s’intéresserait jamais à cet arbre. Et pourquoi d’ailleurs? Était-ce normal qu’il soit à ce point indifférent ?

Sophia n’eut pas envie de rester seule toute la journée avec l’arbre. Elle prit son sac et sortit. Dans la petite rue, un jeune type, dans les trente ou plus, regardait à travers la grille de la maison voisine. Maison était un grand mot. Pierre disait toujours « la baraque pourrie ». Il trouvait que, dans cette rue privilégiée aux demeures entretenues, cette vaste baraque laissée à l’abandon depuis des années faisait sale effet. Jusqu’ici, Sophia n’avait pas encore envisagé que Pierre devenait peut-être crétin avec l’âge. L’idée s’infiltra. Premier effet néfaste de l’arbre, pensa-t-elle avec mauvaise foi. Pierre avait même fait surélever le mur mitoyen pour se préserver mieux de la baraque pourrie. On ne pouvait la voir qu’à partir des fenêtres du deuxième étage. Le jeune type, lui, avait l’air au contraire admiratif devant cette façade aux fenêtres crevées. Il était mince, noir de cheveux et d’habits, une main couverte de grosses bagues en argent, le visage anguleux, le front coincé entre deux barreaux de la grille rouillée.

Exactement le genre de type que Pierre n’aurait pas aimé. Pierre était un défenseur de la mesure et de la sobriété. Et le jeune type était élégant, un peu austère, un peu clinquant. Belles mains accrochées aux barreaux. En l’examinant, Sophia y trouva un certain réconfort. C’est pourquoi sans doute elle lui demanda quel pouvait être, à son avis, le nom de l’arbre qui était là. Le jeune type décolla son front de la grille, qui laissa un peu de rouille dans ses cheveux noirs et raides. Ça devait faire un moment qu’il était appuyé. Sans s’étonner, sans poser de question, il suivit Sophia qui lui montra le jeune arbre, qu’on pouvait assez bien détailler de la rue.

— C’est un hêtre, madame, dit le jeune type.

— Vous en êtes certain? Pardonnez-moi, mais c’est assez important.

Le jeune type renouvela son examen. Avec ses yeux sombres, pas encore mornes.

— Il n’y a aucun doute, madame.

— Je vous remercie, monsieur. Vous êtes très aimable.

Elle lui sourit et s’en alla. Le jeune type, du coup, s’en alla de son côté, en poussant un petit caillou du bout du pied.

Elle avait donc raison. C’était un hêtre. Juste un hêtre. Saleté. »

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23 décembre 2008

Ceux qui vont mourir te saluent - Fred Vargas

Ceux_qui_vont_mourir_te_saluent 2ème roman paru en 1986

Viviane Hamy, juin 1994, 200 p.

J'ai lu, mars 2001, 189 p.

Résumé :

L'éditeur d'art parisien Henri Valhubert est contacté par un collectionneur pour expertiser un dessin de Michel-Ange jusqu'alors inconnu. Il reconnaît la patte du maître italien et estime qu'il s'agit d'une gravure volée. À l'odeur du papier, il pense qu'elle pourrait provenir d'un fonds d'archives inexploré de la Bibliothèque vaticane. Pour faire la lumière sur cette affaire, l'éditeur décide de se rendre à Rome où son fils Claude poursuit en dilettante ses études en compagnie de deux amis, Thibault dit Tibère et David dit Néron, tous deux amoureux de Laura, la belle-mère de Claude. Chaque mois, celle-ci se rend à Rome, et tout le monde se retrouve chez Gabriella, une jeune femme qui a été élevée par l'évêque Lorenzo Vitelli, correspondant des trois étudiants. À peine arrivé, Henri Valhubert se met en quête de son rejeton au cœur d'une grande fête devant le palais Farnèse. Mais bientôt, Tibère le retrouve mort, empoisonné par un cocktail contenant de la ciguë.

Biographie : Fred Vargas est née à Paris en 1957. Fred est le diminutif de Frédérique. Vargas est son nom de plume pour les romans policiers. Pendant toute sa scolarité, Fred Vargas ne cesse d'effectuer des fouilles archéologiques. Après le bac, elle choisit de faire des études d'histoire. Elle s'intéresse à la préhistoire, puis choisit de concentrer ses efforts sur le Moyen Âge. Elle a débuté sa « carrière » d'écrivain de roman policier par un coup de maître. Son premier roman Les Jeux de l'amour et de la mort, sélectionné sur manuscrit, reçut le Prix du roman policier du Festival de Cognac en 1986 et fut donc publié aux éditions du Masque. Depuis elle a écrit : Un lieu incertain (2008), Dans les bois éternels (2006), Sous les vents de Neptune (2004), Coule la Seine (2002), Pars vite et reviens tard (2001), Petit traité de toutes vérités sur l'existence (2001), Les quatre fleuves (en collaboration avec Edmond Baudoin) (2000), L'homme à l'envers (1999), Sans feu ni lieu (1997), Un peu plus loin sur la droite (1996), Debout les morts (1995), Ceux qui vont mourir te saluent (1994), L'homme aux cercles bleus (1992)

Mon avis : Dans ce roman, c'est Rome et Le Vatican qui sont précisement décrits. On y rencontre trois  personnages originals : “ Claude ”, “ Tibère ” et “ Néron ”, les trois étudiants à l'École française, forment un “ triumvirat ”. Les autres personnages sont  l'inspecteur Richard Valence, la belle Laura Valhubert, l'évêque Lorenzo Vitelli... L'intrigue est passionnante, les fausses pistes nombreuses

Extrait : « Les deux jeunes gens tuaient le temps dans la gare centrale de Rome.

À quelle heure arrive son train? demanda Néron.

Dans une heure vingt, dit Tibère. 

Tu comptes rester comme ça longtemps? Tu comptes rester à attendre cette femme sans bouger ?

Oui.

Néron soupira. La gare était vide, il était huit heures du matin, et il attendait ce foutu Palatino en provenance de Paris. Il regarda Tibère qui s’était allongé sur un banc, les yeux fermés. Il pouvait très bien s’en aller doucement et retourner dormir.

Reste là, Néron, dit Tibère sans ouvrir les yeux.

Tu n’as pas besoin de moi.

Je veux que tu la voies.

Bon.

Néron se rassit lourdement.

Quel âge a-t-elle ?

Tibère compta dans sa tête. Il ne savait pas au juste quel âge Laura pouvait bien avoir. Il avait treize ans et Claude douze quand ils s’étaient connus à l’école, et à cette époque, ça faisait déjà pas mal de temps que le père de Claude s’était remarié avec Laura. Ce qui fait qu’elle devait avoir presque vingt ans de plus qu’eux. Il avait cru longtemps qu’elle était la mère de Claude.

Quarante-trois ans, dit-il.

Bon.

Néron laissa passer un moment. Il avait trouvé une lime dans sa poche, et il s’occupait à arrondir ses ongles.

J’ai déjà rencontré le père de Claude, dit-il. Il n’a rien de spécial. Explique-moi pourquoi cette Laura a épousé un type qui n’a rien de spécial.

Tibère haussa les épaules.

Ça ne s’explique pas. Je suppose qu’elle aime Henri tout de même et qu’on ne sait pas pourquoi.

C’est vrai que Tibère s’était souvent posé cette question. Qu’est-ce que foutait Laura, singulière et magnifique, dans les bras de ce type si sérieux et si compassé, ça ne s’expliquait pas. On n’avait même pas l’impression que Henri Valhubert se rendait compte à quel point sa femme était singulière et magnifique. Tibère serait mort d’ennui sur l’instant s’il avait dû vivre avec Henri, mais Laura n’avait pas l’air d’en mourir. Claude lui-même trouvait inouï que son père ait réussi à épouser une femme comme Laura. « C’est sûrement un miracle, profitons-en », disait-il. C’était un problème auquel Claude et lui avaient d’ailleurs cessé de penser depuis longtemps, et qu’ils résolvaient toujours en concluant, « Ça ne s’explique pas ».

Ça ne s’explique pas, répéta Tibère. Qu’est-ce que tu fabriques avec cette lime à ongles ?

Je mets à profit notre attente pour porter mon apparence à la perfection. Si tu es intéressé, ajouta-t-il après un silence, je possède une deuxième lime.

Tibère se demanda si c’était une si bonne idée que ça de présenter Néron à Laura. Laura avait des morceaux très fragiles. On tape dessus, ça s’effondre.

II

Henri Valhubert n’aimait pas les choses dérangeantes.

Il ouvrit la main et la laissa retomber sur la table avec un soupir.

C’en est un, dit-il.

Vous en êtes sûr? demanda son visiteur.

Henri Valhubert leva un sourcil.

Pardonnez-moi, dit l’homme. Si c’est vous qui le dites.

C’est un griffonnage de Michel-Ange, continua Valhubert, un morceau de torse et une cuisse, qui se promènent en plein Paris.

Un griffonnage ?

Exactement. C’est un gribouillis du soir, et qui vaut des millions parce qu’il ne provient d’aucune collection privée ou publique connue. C’est un inédit, du jamais vu. Une cuisse griffonnée qui se promène en plein Paris. Achetez-la et vous ferez une affaire superbe. À moins bien sûr qu’elle n’ait été volée.

On ne peut pas voler un Michel-Ange aujourd’hui. Ça ne pousse pas dans les greniers.

Si, à la Vaticane… Les fonds d’archives immenses de la Bibliothèque vaticane… Ce papier sent la Vaticane.

Il sent ?

Il sent, oui.

C’était idiot. Henri Valhubert savait bien que n’importe quel vieux papier sent exactement la même chose qu’un autre vieux papier. Il le repoussa avec agacement. Alors? Pourquoi était-il ému? Ce n’était pas le moment de penser à Rome. Surtout pas. Il faisait tellement chaud, avant, à la Vaticane, quand il était lancé dans cette quête frénétique d’images baroques, avec les bruits du papier qu’il déplaçait dans le silence. Est-ce qu’il était encore frénétique maintenant? Plus du tout. Il dirigeait quatre affaires d’éditions d’art, il brassait un tas de fric, on courait pour lui demander conseil, on s’excusait avant de lui parler, son fils se dérobait devant lui, et même Laura, sa femme, hésitait à l’interrompre. Alors que quand il avait connu Laura, elle se foutait bien de l’interrompre. Elle venait l’attendre le soir à Rome sous les fenêtres du Palais Farnèse, avec une grande chemise blanche à son père qu’elle serrait à la ceinture. Il lui racontait ce qu’il avait sorti dans la journée de la chaleur de la vieille Vaticane, et Laura écoutait gravement, le profil busqué. Et puis tout d’un coup, elle s’en foutait et elle l’interrompait.

Et maintenant plus du tout. Maintenant ça faisait dix-huit ans et même Michel-Ange le rendait mélancolique. Henri Valhubert avait les souvenirs en horreur. Pourquoi ce type venait-il lui mettre sous le nez ce papier puant? Et pourquoi était-il encore assez snob pour prendre du plaisir à dire « la Vaticane », comme il aurait parlé nonchalamment d’une vieille amie, au lieu de dire « la Bibliothèque vaticane », comme tout le monde, avec respect ? Et pourquoi Laura filait-elle à Rome presque tous les mois ? Est-ce que ses parents croupissant loin de la grande ville exigeaient autant de voyages ?

Il n’avait même pas envie de souffler sa découverte à ce type, alors que ça lui était si facile. Ce type pouvait bien garder sa cuisse de Michel-Ange, ça l’indifférait.

Après tout, reprit-il, ça peut légitimement venir d’une petite collection italienne quelconque. Les deux hommes qui sont passés vous le proposer, quel était leur genre ?

Ils n’avaient pas de genre. Ils m’ont dit qu’ils l’avaient acheté à un particulier à Turin.

Valhubert ne répondit pas.

Alors qu’est-ce que je fais? demanda l’homme.

Je vous l’ai dit, achetez-le! C’est donné. Et soyez aimable, faites m’en parvenir un cliché, et prévenez-moi s’il y en a d’autres. On ne sait jamais.

Sitôt seul, Henri Valhubert ouvrit grand la fenêtre de son bureau pour respirer l’air de la rue de Seine et chasser cette odeur de vieux papier et de cette Vaticane. Laura devait entrer en gare de Rome maintenant. Et ce jeune cinglé de Tibère devait sûrement l’attendre pour lui porter ses bagages. Comme d’habitude. »

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L'Homme aux cercles bleus - Fred Vargas

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Viviane Hamy, mars 1996, 213 p.

J'ai lu, 2002, 219 p.

PRIX DU FESTIVAL DE SAINT-NAZAIRE 1992

Présentation de l'éditeur :

" Victor, mauvais sort, que fais-tu dehors ? " Depuis quatre mois, cette phrase accompagne des cercles bleus qui surgissent la nuit, tracés à la craie sur les trottoirs de Paris. Au centre de ces cercles, prisonniers, un débris, un déchet, un objet perdu : trombone, bougie, pince à épiler, patte de pigeon... Le phénomène fait les délices des journalistes et de quelques psychiatres qui théorisent un maniaque, un joueur. Le commissaire Adamsberg, lui, ne rit pas. Ces cercles et leur contenu hétéroclite sont de, mauvais augure. Il le sait, il le sent : bientôt, de l'anodin saugrenu on passera au tragique. Il n'a pas tort. Un matin, c'est le cadavre d'une femme égorgée que l'on trouve au milieu d'un de ces cercles bleus.

Auteur : Fred Vargas est née à Paris en 1957. Fred est le diminutif de Frédérique. Vargas est son nom de plume pour les romans policiers. Pendant toute sa scolarité, Fred Vargas ne cesse d'effectuer des fouilles archéologiques. Après le bac, elle choisit de faire des études d'histoire. Elle s'intéresse à la préhistoire, puis choisit de concentrer ses efforts sur le Moyen Âge. Elle a débuté sa « carrière » d'écrivain de roman policier par un coup de maître. Son premier roman Les Jeux de l'amour et de la mort, sélectionné sur manuscrit, reçut le Prix du roman policier du Festival de Cognac en 1986 et fut donc publié aux éditions du Masque. Depuis elle a écrit : Un lieu incertain (2008), Dans les bois éternels (2006), Sous les vents de Neptune (2004), Coule la Seine (2002), Pars vite et reviens tard (2001), Petit traité de toutes vérités sur l'existence (2001), Les quatre fleuves (en collaboration avec Edmond Baudoin) (2000), L'homme à l'envers (1999), Sans feu ni lieu (1997), Un peu plus loin sur la droite (1996), Debout les morts (1995), Ceux qui vont mourir te saluent (1994), L'homme aux cercles bleus (1992)

Mon avis :
Fred Vargas est un auteur de roman policier que j'aime beaucoup. Je ne lâche pas le livre de la première à la dernière page... J'aime beaucoup l'ambiance, les descriptions de Paris mais surtout les personnages si particuliers : souvent loufoques et décalés mais toujours très attachants.
« L'homme aux cercles bleus » est le premier roman policier de Fred Vargas où apparaît le commissaire Jean-Baptiste Adamsberg. Il est paru en 1991. Le commissaire Jean-Baptiste Adamsberg est un anti-héros, il est bourru, flâneur mais intuitif. Adrien Danglard est l'adjoint d'Adamsberg, inspecteur très cultivé, divorcé, père de 5 enfants, grand consommateur de vin blanc et de bière. Mathilde est une océanographe de renom qui s'amuse à suivre des inconnus au hasard des rues. C'est au cours de cette passion singulière qu'elle croise un homme qui entoure des fragments de vie à la craie bleue. Cette filature va prendre une importance toute particulière...

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Une adaptation à la télévision de ce roman a été faite par José Dayan et diffusée le 28 octobre 2009. C'est le troisième téléfilm de la série Collection Fred Vargas. Il y a donc quelques différences avec le livre car Josée Dayan a pris le partie d'en faire une suite à son premier téléfilm "Sous les vents de Neptune" (1 et 2), alors que c'est le premier roman de Vargas où apparaît le commissaire Adamsberg.
La distribution : Jean-Hugues Anglade (Jean-Baptiste Adamsberg), Charlotte Rampling (Mathilde Forestier), Jacques Spiesser (Adrien Danglard), Jean-Pierre Léaud (Louis Le Nermord), Stanislas Merhar (Charles Reyer), Hélène Fillières (Camille Forestier), Corinne Masiero (Violette Retancourt), Didier Terron (Joseph Favre), Philippe Magnan (Vercors-Laury)

Extrait : « Mathilde sortit son agenda et nota : « Le type qui est assis à ma gauche se fout de ma gueule. » Elle but une gorgée de bière et jeta un nouveau coup d’oeil à son voisin, un type immense qui pianotait sur la table depuis dix minutes. Elle ajouta sur son agenda : « Il s’est assis trop près de moi, comme si l’on se connaissait alors que je ne l’ai jamais vu. Certaine que je ne l’ai jamais vu. On ne peut pas raconter grandchose d’autre sur ce type qui a des lunettes noires. Je suis à la terrasse du Café Saint-Jacques et j’ai commandé un demi-pression. Je le bois. Je me concentre bien sur cette bière. Je ne vois rien de mieux à faire. » Le voisin de Mathilde continuait à pianoter.

— Il se passe quelque chose? demanda-t-elle.

Mathilde avait la voix grave et très ébréchée. L’homme jugea que c’était une femme, et qu’elle fumait autant qu’elle le pouvait.

— Rien. Pourquoi? demanda l’homme.

— Je crois que ça m’énerve de vous voir tambouriner sur la table. Tout me crispe aujourd’hui.

Mathilde termina sa bière. C’était fade, typique d’un dimanche. Mathilde avait l’impression de souffrir plus que d’autres de ce mal assez commun qu’elle appelait le mal du septième jour.

— Vous avez environ cinquante ans, je suppose? demanda l’homme, sans s’écarter d’elle.

— Possible, dit Mathilde.

Elle fut contrariée. Qu’est-ce que ça pouvait lui faire à ce type? À l’instant, elle venait de s’apercevoir que le filet d’eau de la fontaine d’en face, dévié par le vent, mouillait le bras d’un ange sculpté en contrebas, et ça, c’était peut-être des instants d’éternité. Au fond, ce type était en train de lui gâcher le seul instant d’éternité de son septième jour. Et puis d’ordinaire, on lui donnait dix ans de moins. Elle le lui dit.

— Et alors ? dit l’homme. Je ne sais pas estimer à l’ordinaire des autres. Mais je suppose que vous êtes plutôt belle, ou je me trompe ?

— Il y a quelque chose qui cloche sur mon visage ? Vous n’avez pas l’air très fixé, dit Mathilde.

— Si, dit l’homme, je suppose que vous êtes plutôt belle, mais je ne peux pas le jurer.

— Faites donc comme vous voulez, dit Mathilde. En tous les cas, vous, vous êtes beau, et je peux le jurer si ça peut vous être utile. En réalité, c’est toujours utile. Et puis je vais vous laisser. Au fond, je suis trop crispée aujourd’hui pour avoir envie de parler à des types dans votre genre.

— Je ne suis pas détendu non plus. J’allais voir un appartement à louer et c’était déjà pris. Et vous?

— J’ai laissé filer quelqu’un à qui je tenais.

— Une amie ?

Non, une femme que je suivais dans le métro. J’avais pris pas mal de notes et d’un seul coup, je l’ai perdue. Vous voyez ça un peu ?

— Non. Je ne vois rien.

— Vous n’essayez pas, voilà le fond de la chose.

— C’est évident que je n’essaie pas.

— Vous êtes pénible comme homme.

— Oui, je suis pénible. Et en plus je suis aveugle.

— Bon Dieu, dit Mathilde, je suis désolée.

L’homme se tourna vers elle avec un sourire assez mauvais.

— Pourquoi désolée? dit-il. Tout de même, ce n’est pas votre faute.

Mathilde se dit qu’elle devrait s’arrêter de parler. Mais elle savait aussi qu’elle n’y arriverait pas.

— C’est la faute à quoi? demanda-t-elle.

L’aveugle beau, comme Mathilde l’avait déjà nommé dans sa tête, se réinstalla de trois quarts dos.

— À une lionne que je disséquais pour comprendre le système de locomotion des félins.

Qu’est-ce qu’on s’en fout du système de locomotion des félins! Parfois je me disais, c’est formidable, et d’autres fois je pensais, bon sang, les lions, ça marche, ça recule, ça saute, et c’est tout ce qu’il y a à en savoir. Un jour, j’ai eu un coup de scalpel maladroit …

— Et tout a giclé.

— C’est vrai. Comment vous le savez ?

— Il y a eu un gars, celui qui a construit la colonnade du Louvre, qui a été tué comme ça, par un chameau pourri étalé sur une table. Mais c’était il y a longtemps et c’était un chameau. Ça fait pas mal de différences en fait.

— Mais le pourri reste le pourri. Le pourri a sauté dans mes yeux. J’ai été expédié dans le noir. Fini, plus moyen de regarder. Merde.

— C’était une saloperie de lionne. J’ai connu un animal comme ça. Ça fait combien de temps?

— Ça fait onze ans. Si ça se trouve elle rigole bien à l’heure qu’il est, la lionne. Enfin moi aussi je rigole parfois maintenant. Mais sur le coup, non. Un mois plus tard, je suis retourné au laboratoire et j’ai tout saccagé, j’ai étalé du pourri partout, je voulais que le pourri aille dans les yeux de tout le monde et j’ai foutu en l’air tout le travail de l’équipe sur la locomotion des félins. Bien entendu, je n’en ai pas retiré de satisfaction. J’ai été déçu.

— Quelle couleur ils avaient, vos yeux ?

— Noirs comme des martinets, noirs comme les faucilles du ciel.

Et maintenant ils sont comment ?

Personne n’a osé me les décrire. Noirs, rouges et blancs, je crois. Les gens s’étranglent quand ils les voient. J’imagine que le spectacle est abominable. Je ne retire plus jamais mes lunettes.

— Moi je veux bien les voir, dit Mathilde, si vous voulez vraiment savoir comment ils sont. L’abominable, ça ne m’embarrasse pas.

— On dit ça. Et après on pleure.

— Un jour en plongée, un requin m’a mordu la jambe.

— D’accord , ça ne doit pas être beau.

— Qu’est-ce que vous regrettez le plus de ne plus voir?

— Vos questions m’assassinent. On ne va pas parler des lions et des requins et des sales bestioles toute la journée.

— Non, sans doute pas.

— Je regrette des filles. C’est très banal.

— Les filles sont parties après la lionne?

— Faut croire. Vous ne m’avez pas dit pourquoi vous suiviez cette femme?

— Pour rien. Je suis des quantités de gens vous savez. C’est plus fort que moi.

— Votre amant est parti après le requin?

— Parti, et d’autres sont venus.

— Vous êtes une femme singulière.

— Pourquoi dites-vous ça? dit Mathilde.

— À cause de votre voix.

— Qu’est-ce que vous entendez, vous, dans les voix?

— Allons, je ne peux pas vous le dire! Que me resterait-il, bon Dieu? Il faut bien laisser quelque chose à l’aveugle, madame, dit l’homme avec un sourire.

Il se leva pour partir. Il n’avait même pas bu son verre.

— Attendez. Comment vous appelle-t-on? dit Mathilde.

L’homme hésita.

— Charles Reyer, dit-il.

— Merci. Je m’appelle Mathilde.

L’aveugle beau dit que c’était un nom assez chic, que la reine Mathilde avait régné en Angleterre au XIIe siècle, et il partit, en se guidant du doigt le long du mur. Mathilde se foutait du XIIe siècle et elle vida le verre de l’aveugle en fronçant les sourcils. Longtemps, pendant des semaines, au cours de ses excursions en trottoirs, Mathilde chercha en même temps l’aveugle beau du bord de ses regards. Elle ne le trouvait pas. Elle lui donnait trente-cinq ans. »

 

 

 

 

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