05 décembre 2015

Trafiquants d'hommes - Andrea Di Nicola et Giampaolo Musumeci

trafiquants_d_hommes Liana Levi - avril 2015 - 185 pages

traduit de l’italien par Samuel Sfez

Titre original : Confessioni di un trafficante di uomini, 2014

Quatrième de couverture : 
« Chaque année des milliers de clandestins jouent leur vie pour rejoindre l’espace Schengen. Via Lampedusa, la Grèce, la Tunisie, la Turquie ou la Slovénie. À pied ou en camion, dans la cale d’un bateau ou en avion avec un billet de première classe. Pour chaque migrant parvenu à bon port, quelqu’un a empoché entre 1000 et 10000 euros. Le chiffre d’affaires global de ce business est estimé entre 3 et 10 milliards de dollars par an, juste après celui du trafic de drogue. Au sommet de la pyramide, d’insaisissables et puissants criminels orchestrent de vastes réseaux d’intermédiaires. Qui sont ces trafiquants d’hommes, comment travaillent-ils, comment échappent-ils aux contrôles? Depuis 2012, nous avons parcouru des milliers de kilomètres, interrogé des dizaines de magistrats et de policiers, rencontré des passeurs et des trafiquants en prison ou dans les bistrots des ports de transit. Nous avons recueilli leurs confidences, analysé leurs méthodes et leurs livres de comptes. Notre enquête décrit la plus grande et la plus impitoyable “agence de voyages” du monde. »

Auteurs : Andrea Di Nicola enseigne la criminologie à l’université de Trente. Depuis plus de quinze ans, ses recherches portent sur l’organisation illégale de l’immigration et l’exploitation humaine. 
Giampaolo Musumeci est reporter. Il traite l’actualité internationale, l’immigration et les conflits armés, notamment en Afrique, pour plusieurs radios, télés et journaux européens. Quand il ne sillonne pas la planète, il vit à Milan.

Mon avis : (lu en décembre 2015)
Les auteurs de ce livre auraient pu lui donner le titre suivant : "La plus grande agence de voyage du monde". En effet, ils ont mené une vraie enquête sur l'organisation du trafic humain. C'est devenu un commerce comme celui de la drogue ou des armes qui rapportent aux organisateurs beaucoup d'argent. Ceux-ci sont sans état d'âme, le réfugié ou migrant est une "marchandise" comme une autre...
Les auteurs décrivent en détail l'organisation si bien structurée des différentes filières, les différents rôles de passeurs, de coordonnateurs, de guetteurs, de rabatteurs avec au sommet de cette pyramide des chefs qui ne prennent aucun risque et gagnent beaucoup beaucoup d'argent. Il y a également de nombreux témoignages de ceux qui participent à ce travail de l'ombre et de réfugiés qui racontent leur périple souvent long et dangereux.
C'est assez effrayant de comprendre que nos frontières sont si perméables... En effet, les trafiquants utilisent toutes les failles qu'il existe dans le système de frontière, de passeports, de visa, de zone de guerre...
Une lecture instructive et d'actualité.

Extrait : (début du livre)
Marina de Turgutreis, région de Bodrum, au sud de la Turquie. 9 h 30, un matin de mai 2010. Au numéro 26 du Gazi Mustafa Kemal Bulvarı se trouve le siège d’Argo lis Yacht Ltd., une société de location de bateaux à voiles et à moteur. Les papiers d’un Bavaria 42 Cruiser – un voilier à un mât de 13 mètres battant pavillon grec amarré non loin – attendent sur le bureau.
Un homme d’une quarantaine d’années, le visage bronzé et un peu marqué, les bras épais et la poigne vigoureuse, se présente à l’agence avec son passeport et son permis bateau pour signer le contrat. C’est un skipper. Il s’appelle Giorgi Dvali, de nationalité géorgienne. Né à Poti, il travaille depuis des années dans le tourisme. Il organise des croisières en Méditerranée. Une longue tradition maritime fait des Géorgiens, comme des Ukrainiens, des navigateurs très appréciés.
Dvali annonce à l’employée que ses prochains clients sont une famille américaine de Seattle : un couple avec deux adolescents qui veulent passer deux semaines entre les côtes turques et les îles grecques et profiter de la mavi yolculuk, la « croisière bleue », comme l’appellent les pêcheurs locaux. Cette route d’une rare beauté, très appréciée des touristes, est ordinaire pour un homme tel que lui. Dvali paie en liquide la location et l’assurance. Quelques instants plus tard, il est déjà sur le quai. À côté du Bavaria 42, les traditionnels caïques turcs, construits dans les marinas de Bodrum ou de Marmaris, et des yachts de 15 à 20 mètres. Des marins vont et viennent, des touristes anglais et allemands, quelques Grecs : le quai est une véritable tour de Babel. Dvali regarde autour de lui puis inspecte le cruiser : il monte à bord, va sous le pont, vérifie que tout est en ordre. Trois cabines équipées, six couchettes en tout, une grande cuisine et deux salles de bains. L’intérieur est élégant, décoré de riches boiseries. Le bateau n’a pas plus de cinq ans, il est presque neuf. Sur le marché de l’occasion, il coûterait entre 120000 et 130000 euros. Demain, aux premières lueurs de l’aube, on lève l’ancre.
Dvali décide de fixer immédiatement le cap sur le navigateur GPS pour vérifier qu’il fonctionne : 40.1479 degrés de latitude, 17.972 de longitude. D’avril à septembre, entre la Turquie et les îles grecques, jusqu’au littoral italien, entre Corfou et Vieste, la Crète et la Calabre, Antalya et Santa Maria di Leuca, il y a des centaines de yachts comme celui-ci. Longues croisières, loin des plages bondées. Le tourisme pour une poignée de privilégiés. Six jours plus tard, aux premières heures du matin, le bateau se trouve au large de Porto Selvaggio, dans la province de Lecce. Il navigue au moteur et fend les vagues à une vitesse de 7 nœuds. La terre n’est qu’à 10 milles. Une vedette de la guardia di fi nanza accoste le voilier : simple contrôle de routine, un parmi tant d’autres. Le carnet de navigation est en règle, Dvali semble être un vrai professionnel. Les policiers montent à bord. L’homme trahit alors une certaine nervosité. Lorsqu’on lui demande des informations sur les passagers, il explique qu’il accompagne une famille américaine en vacances. Ils dorment, il ne veut pas les déranger. Son anglais n’est pas hésitant, pourtant il bégaye. Mais c’est surtout son regard, courant à plusieurs reprises vers la porte de la cabine, qui éveille les soupçons des garde-côtes. Ils décident de mener un contrôle approfondi.
Sous le pont, pas de famille américaine passionnée de voile, pas de couple avec des adolescents. Quand ils plongent le nez à l’intérieur, les policiers sont assaillis par une bouffée acide et une violente odeur de sueur. Ils trouvent là quarante Afghans, âgés de seize à trente-deux ans. Tous originaires de la province de Herat. Ils ont le regard perdu, beaucoup souffrent du mal de mer. Ils sont passés par la Turquie : d’abord Istanbul, le centre de triage du trafi c humain mondial, puis Smirne, et enfi n Bodrum, où ils ont rencontré Dvali. Une fois les amarres larguées, cap sur l’Italie et les côtes des Pouilles.

 

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02 décembre 2014

En Afrique - Éric Fottorino

Lu en partenariat avec les éditions Denoël

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Photographies de Raymond Depardon

Quatrième de couverture :
« Longtemps j'ai sillonné l'Afrique ou plutôt les Afriques. J'y ai appris le questionnement, donc le journalisme. Rien n'est jamais tout noir, rien n'est jamais tout blanc. Ce continent était l'endroit privilégié pour s'en convaincre. C'est là-bas que, pendant plus d'une décennie, j'ai été un "envoyé spécial" du 
Monde, témoin des soubresauts, des drames et des espoirs de populations inoubliables.
Dans ce recueil d'enquêtes et de reportages, j'ai voulu saisir au plus près ce qui faisait le quotidien d'un reporter au milieu des années 1980, avant la révolution numérique, avant les mails et les portables, quand le temps gardait son épaisseur, et les distances leur longueur. Si le journalisme a changé de forme, il n'a pas changé de sens : informer, expliquer, trier, raconter. J'ai voulu remonter à la source de mon métier, le contact irremplaçable avec le réel. Et la lutte permanente pour préserver son indépendance. » 

Auteur : Écrivain, journaliste, Éric Fottorino est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages, dont Baisers de cinéma (prix Femina 2007), L'homme qui m'aimait tout bas (Grand Prix des Lectrices de Elle 2010) et Questions à mon père. Il a passé vingt-cinq ans au journal Le Monde, qu'il a dirigé de 2007 à 2010. Il est le cofondateur de l'hebdomadaire.

Mon avis : (lu en novembre 2014)
Dans ce livre Éric Fottorino revient sur ses années d'envoyé spécial en Afrique avec ce recueil des articles qu'il a écrit depuis 1986 jusqu'en 2011. Dans une première partie nous trouvons des reportages en Éthiopie, au Mali, à Madagascar, au Bénin, au Kenya, en Afrique du Sud et au Gabon avec pour chaque destination une petite introduction pour situer les circonstances du reportages. Dans une deuxième partie, l'auteur ressence différentes enquêtes sur les trafics de drogues, sur l'agriculture, sur le sida, sur la France-Afrique... Puis pour terminer il nous livre des chroniques d'humeur sur l'Afrique.
C'est un livre très intéressant mais plus exigeant à lire qu'un roman. Si vous aimez l'Afrique et si vous vous intéressez au métier de journaliste vous apprendrez beaucoup. La dizaine de belles photos noir et blanc de Raymond Depardon sont un bon complément au texte.

Merci Célia et les éditions Denoël pour cette découverte enrichissante.

Extrait : (début du livre)
J'ai toujours su partir. J'ai toujours eu peine à revenir. Le reportage demeure à mes yeux la vocation première de ce métier. Se rendre compte sur place. Respirer le même air que ceux dont on parle, les écouter, vouloir les connaître pour mieux les comprendre. Garder la trace, les traces, de ces moments hors de soi, hors les murs de notre existence. S'imprégner d'une époque. Justifier qu'on a vu de ses propres yeux, ne pas l'oublier, même si on a fini par rentrer... De mes reportages les plus marquants sont restés des images, des odeurs - mille odeurs de l'Afrique à peine ouverte la porte de l'avion -, des visages, des noms. La sensation de ne faire que passer. Mon compagnon de bureau d'alors au Monde, Michel Boyer, prétendait qu'on ne connaissait un pays qu'en y demeurant trois jours ou trente ans. Trois jours pour être étonné. Trente ans pour savoir que tout est plus compliqué qu'il n'y paraît. Ces Afriques ont composé en moi une multitude de petites vies dans ma vie, creusant des souterrains qui me traversent encore, et que ces pages baignent à nouveau de lumière. Dois-je préciser que ces vérités fragiles étaient glanées au XXe siècle, dans un temps ralenti où ni les ordinateurs ni les téléphones portables n'existaient ? Enfin, pour avoir si longtemps hésité à partager les eaux du journalisme et de la littérature, pour m'être si souvent cabré face à ceux, qui me sommaient de choisir, me voici au clair. Ces reportages furent ceux d'un journaliste. La démarche qui me pousse à les conserver est celle d'un écrivain pour qui rien n'est vraiment vécu qui n'ait été écrit. Pourquoi renoncer à être deux qui font un ?

 Challenge Petit Bac 2014
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"Géographie" (13)

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18 mai 2014

Traîne Savane, cent vingt jours dans le vie de David Livingstone - Guillaume Jan

Lu en partenariat avec les éditions Intervalles

arton138-165x250 Editions Intervalles - avril 2014 - 320 pages

Quatrième de couverture : 
Deux amoureux se perdent dans la jungle et rêvent de se marier au prochain village pygmée Traîne-Savane raconte l’histoire (vraie) de ce mariage romanesque décidé sur un coup de tête, au bout d’une longue errance au cœur de la forêt congolaise. Cent cinquante ans plus tôt, le zélé missionnaire David Livingstone déambulait le long des fleuves d’Afrique centrale, à la recherche d’une terre promise, d’une autoroute du commerce ou de sources miraculeuses. Fantasque et têtu, rêveur et maladroit, l’explorateur menait vaillamment ses combats impossibles jusqu’à ce que Stanley le retrouve sur les berges du lac Tanganyika et lui lance son mythique : « Doctor Livingstone, I presume... » En tressant ces deux parcours picaresques, Guillaume Jan relie le destin de ces Don Quichotte qui, chacun à leur manière, donnent leur cœur au continent noir. Curieusement, aucune biographie solide du Docteur Livingstone n’avait été jusqu’ici établie en langue française.

Auteur : Guillaume Jan est né en 1973. Il a été palefrenier, barman, chercheur d’or, auto-stoppeur, libraire et grand reporter. Il vit aujourd’hui à Paris. Il a publié le récit d’un aventureux vagabondage sur le fleuve Congo (Le Baobab de Stanley, éditions François Bourin, 2009) et un roman de flâneries chaotiques à travers les Balkans (Le Cartographe, Intervalles, 2011).

Mon avis : (lu en mai 2014)
Lorsque ce livre m'a été proposé en partenariat, je suis allée sur wikipédia voir qui était David Livingstone, son nom ne m'était pas inconnu... Donc l'idée de lire un roman autour d'un explorateur et d'une expédition en Afrique était très attirante. 
Je n'ai pas été déçue. L'auteur, Guillaume est un grand voyageur, lors d'un voyage sur le fleuve Congo, il avait rencontré Belange, une jolie jeune fille de Kinshasa. Il ne lui avait pas promis qu'il reviendrait... Mais deux ans plus tard, Guillaume est de retour au Congo, un pays qui l'attire... Il retrouve Belange et tous décident d'aller rencontrer les Pygmés. Le voyage est un peu épique car la carte est restée en France et les deux amoureux se trompent de bus... Finalement le plus court pour atteindre leur destination c'est de traverser pendant plus de cent kilomètre la forêt équatoriale. Avec Joël, leur guide, ils marchent pendant quatre jours en tongs, s'émerveillant de la nature et des rencontres qu'ils vont faire. Ils décident même de conclure ce voyage inoubliable par un mariage.
Cent cinquante ans plus tôt, le missionnaire David Livingstone parcourait également de long en large l'Afrique.
En parallèle, le lecteur suit donc l'expédition de quelques jours de Guillaume et Belange au cœur de la forêt congolaise et le portrait de David Livingstone durant sa traversée de l'Afrique, son expédition sur le Zambèze et sa recherche presque désespérée des sources du Nil. David Livingstone aime l'Afrique et les africains, déterminé, têtu mais également idéaliste et rêveur, il va consacrer sa vie à ses expéditions.
J'ai beaucoup aimé la présence de la carte du début du livre qui permet au lecteur de suivre plus facilement les différents périples chaotiques de Livingstone et celui des amoureux. Les aventures du présent et du passé de nos deux explorateurs sont savoureuses et épiques. Une très belle découverte.

Merci Mégane et les éditions Intervalles pour cette découverte amusante et passionnante.

Extrait : (début du livre)
BAM BAM BAM BAM !
- Monsieur Guillaume ! Il est l'heure de se réveiller !
Le poing d'Elvis a cogné si fort que la porte de la case a failli se briser. L'autre poing d'Elvis suspend une lampe à pétrole sous le toit de palmes. Notre hôte s'assure que que je l'ai bien entendu et retourne se fondre dans la nuit. Quelques oiseaux font froufrouter leurs plumes, un rongeur gratte le mur de boue séchée et si je tends l'oreille, je crois reconnaître un bruit de tam-tam, une rumeur sourde, étouffée par la végétation. Je me retourne sur le lit de branches sèches, le premier coq va bientôt va bientôt chanter, puis ce sera toute la basse-cour de fortune qui s'activera.
A côté de moi, Belange dort encore, immobile comme une étoile. Ce ne sera pas une mince affaire de la réveiller : je lui chuchote des mots doux, lui caresse le front, lui flatte la joue ; j'effleure sa nuque, je promène mes doigts sur son épaule et fais claquer quelques baisers dans le creux de son oreille. Enfin, elle ouvre un œil. Nous ne devons pas traîner, la route nous attend. Cent dix kilomètre au cœur de la forêt équatoriale. Sans un village, a prévenu Elvis. Il a même ajouté : Ce voyage, c'est la mer à boire.

 Challenge Petit Bac 2014
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"Moment/Temps" (6)

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20 octobre 2012

La vie sans fards - Maryse Condé

la_vie_sans_fards JC Lattès - août 2012 - 334 pages

Quatrième de couverture : 
« La Vie sans fards répond à une double ambition. D’abord je me suis toujours demandé pourquoi toute tentative de se raconter aboutissait à un fatras de demi-vérités. Trop souvent les autobiographies et les mémoires deviennent des constructions de fantaisie. Il semble que l’être humain soit tellement désireux de se peindre une existence différente de celle qu’il a vécue, qu’il l’embellit, souvent malgré lui. Il faut donc considérer La Vie sans fards comme une tentative de parler vrai, de rejeter les mythes et les idéalisations flatteuses et faciles. 
C’est aussi une tentative de décrire la naissance d’une vocation mystérieuse qui est celle de l’écrivain. Est-ce vraiment un métier ? Y gagne-t-on sa vie ? Pourquoi inventer des existences, pourquoi inventer des personnages sans rapport direct avec la réalité ? Une existence ne pèse-t-elle pas d’un poids déjà trop lourd sur les épaules de celui ou celle qui la subit ? 
"La Vie sans fards est peut-être le plus universel de mes livres. J’emploie ce mot universel à dessein bien qu’il déplaise fortement à certains." En dépit du contexte très précis et des références locales, il ne s’agit pas seulement d’une Guadeloupéenne tentant de découvrir son identité en Afrique. Il s’agit d’abord et avant tout d’une femmeaux prises avec les difficultés de la vie. Elle est confrontée à ce choix capital et toujours actuel : être mère ou exister pour soi seule. 
Je pense que La Vie sans fards est surtout la réflexion d’un être humain cherchant à se réaliser pleinement. Mon premier roman s’intitulait En attendant le bonheur : Heremakhonon, ce livre affirme : il finira par arriver. »

Auteur : Née à Pointe-à-Pitre en Guadeloupe, Maryse Condé est l’auteur d’une œuvre considérable et maintes fois primée : Ségou, La vie scélérate, Traversée de la mangrove, Moi, Tituba, sorcière noire de Salem, Les Belles Ténébreuses, En attendant la montée des eaux… Après avoir longtemps enseigné à l’université de Columbia, elle se partage aujourd’hui entre Paris et New York.

Mon avis : (lu en octobre 2012)
« Pourquoi faut-il que toute tentative de se raconter aboutisse à un fatras de demi-vérités ? » voilà la première phrase de ce livre. Le ton est donné, Maryse Condé a décidé de tout dire dans cette autobiographie, sans rien trahir, même si cela doit choquer son entourage ou ses lecteurs, même si cela risque de ternir son image d'écrivain. Elle se dévoile totalement.
Maryse est née dans le milieu aisé des « grands nègres » de Guadeloupe, étudiante à Paris, enceinte, elle se marie sans amour et décide de partir à la recherche de ses racines, en Afrique. Elle enseignera tour à tour en Côte d'Ivoire, puis en Guinée, au Ghana, et au Sénégal...
Ce livre est passionnant, elle raconte le quotidien d'une femme qui se bat pour faire vivre sa famille de quatre enfant dans des contextes politiques et économiques difficiles. Elle parle de ses rencontres politiques, professionnelles, amicales, amoureuses. Elle décrit les pays, les villes où elle a vécu.
J'ai beaucoup appris sur les relations entre les Antillais et l'Afrique. Ce continent peut les fasciner et également les décevoir. J'ai beaucoup aimé le ton de l'auteur franc et direct, avec des touches d'humour pour tout raconter avec lucidité et sans aucune concession.
Son œuvre littéraire est parsemée de ses expériences ou souvenirs personnels. Elle parle de son travail d'écrivain. Et moi qui n'ai lu de Maryse Condé seulement Ségou et En attendant la montée des eaux, je serai curieuse de découvrir d'autres livres d'elle.

Extrait : (page 30)
Je ne garde aucun souvenir de la cour au pas de charge que me fit Condé. Premier baiser, première étreinte, premier plaisir partagé. Rien. Je n'ai pas non plus souvenir d'une conversation, d'un échange sérieux entre nous sur quelque sujet que ce fût. Pour des raisons différentes, nous étions également pressés de passer devant le maire. J'espérais grâce à ce mariage retrouver un rang dans la société. Condé avait hâte d'exhiber cette épousée universitaire, visiblement de bonne famille et qui parlait le français comme une vraie Parisienne. Condé était un personnage assez complexe, doté d'une gouaille que je trouvais souvent commune, presque vulgaire, mais qui était efficace. Je tentai vainement de le façonner à mon goût. Il repoussait mes diverses tentatives avec une détermination qui témoignait de sa liberté d'esprit. Ainsi, je prétendis l'habiller d'une parka, vêtement à la mode en ces années-là.
« Trop jeune ! Beaucoup trop jeune pour moi ! » assurait-il de sa voix nasale.
Je tentai de lui communiquer ma passion pour les cinéastes de la Nouvelle Vague, les réalisateurs italiens, Antonioni, Fellini, Visconti, ou pour Carl Dreyer et Ingmar Bergman. Il s'endormit si profondément pendant la projection des Quatre Cents Coups de François Truffaut (1958) que j'eus du mal à le réveiller en fin de séance sous les regards narquois des spectateurs. Il m'infligea mon échec le plus cuisant quand je tentai de l'initier aux poètes de la Négritude que j'avais découverts quelques années auparavant quand j'étais élève d'hypokhâgne. Un jour, Françoise, une camarade de classe, qui se piquait de militantisme, m'apporta un mince opuscule qui portait en titre : Discours sur le colonialisme. Je ne savais rien de son auteur. Pourtant, sa lecture me bouleversa tellement que le lendemain, je me précipitai à la librairie Présence africaine. J'achetai tout ce que je trouvai d'Aimé Césaire. Pour faire bonne mesure j'achetai aussi les poèmes de Léopold Sédar Senghor et de Léon-Gontran Damas.
Condé ouvrait au hasard l'ouvrage de celui qui était devenu mon écrivain favori, le Cahier d'un retour au pays natal d'Aimé Césaire, et déclamait moqueusement :
« Que 2 et 2 font 5
Que la forêt miaule
Que l'arbre tire les marrons du feu
Que le cil se lisse la barbe
Et cetera et cetera... »
« Qu'est-ce que cela veut dire ? s'exclamait-il. Pour qui écrit-il ? Certainement pas pour moi qui ne le comprends pas. » À la rigueur, il tolérait Léon-Gontran Damas dont le style lui semblait plus simple et direct.
Cette époque-là ne ressemblait nullement à celle que nous vivons aujourd'hui.
Cependant, ce qui me paraît incroyable, c'est que je ne lui révélai jamais l'existence de Denis. Je ne fus même pas tentée de l'avouer, car je savais que cette révélation rendrait tout projet de mariage impossible. Cette époque-là ne ressemblait nullement à celle que nous vivons aujourd'hui. Si la virginité chez une femme n'était plus tout à fait de rigueur, la libération sexuelle était loin de s'amorcer. La loi Simone Veil ne devait être votée qu'environ quinze ans plus tard. Avoir un enfant « naturel » ne s'avouait pas aisément.
Condé ne fit pas l'unanimité auprès des rares personnes à qui je le présentai. « Quel est son niveau d'études ? » demanda avec arrogance Jean, le mari de Gillette, quand je l'emmenai déjeuner à Saint-Denis.
Ena, qui nous avait hâtivement reçus dans un bar de la place des Abbesses, téléphona à Gillette pour lui indiquer qu'en trente minutes d'entrevue, il avait ingurgité six bières et deux verres de vin rouge. Sûrement, c'était un ivrogne. Yvane et Eddy se plaignaient :
« On ne comprend pas quand il parle. »
Moi-même, je voyais bien que ce n'était pas l'homme dont j'avais rêvé. Mais celui dont j'avais rêvé m'avait laidement trahie. Nous nous mariâmes un matin du mois d'août 1958 par un éclatant soleil à la mairie du XVIIIe arrondissement de Paris. Les platanes verdoyaient. Si Ena ne prit pas la peine de se déplacer, Gillette assista à la cérémonie, accompagnée de sa fille Dominique qui n'arrêta pas de bouder parce que cela ne ressemblait pas à un « vrai mariage », se plaignit-elle. Nous prîmes un verre de Cinzano rouge au café du coin, puis nous emménageâmes dans un meublé des environs où Condé avait loué un deux pièces.
D'une certaine manière, j'avais obtenu ce que je voulais. Je m'appelais Madame et je portais une alliance à l'annulaire de la main gauche.
Moins de trois mois plus tard, nous étions séparés. Nous ne nous disputions pas. Simplement, nous ne pouvions supporter d'être longtemps ensemble. Tout ce que l'un de nous faisait ou disait irritait l'autre. Parfois, pour servir de tampon, nous faisions appel à quelques invités, mais je détestais ses amis autant qu'il détestait Yvane et Eddy. Au cours de l'année qui suivit, quand je m'aperçus que j'étais enceinte, nous fîmes plusieurs tentatives pour reprendre la vie commune. Puis, il fallut nous résigner à la rupture. Je ne souffris pas de ce qui pouvait sembler un nouveau déboire amoureux. D'une certaine manière, j'avais obtenu ce que je voulais. Je m'appelais Madame et je portais une alliance à l'annulaire de la main gauche. Ce mariage avait « relevé ma honte ». Jean Dominique m'avait insufflé la peur et la méfiance des hommes antillais. Condé était un « Africain ». Non pas un « Guinéen » comme je l'ai prétendu par la suite, impliquant menteusement que Sékou Touré et l'indépendance de 1958 avaient joué quelque rôle dans ce mariage. Répétons que je n'étais pas encore suffisamment « politisée » pour cela. Je croyais que si j'abordais au continent chanté par mon poète favori, je pourrais renaître. Redevenir vierge. Tous les espoirs me seraient à nouveau permis. N'y flotterait pas le souvenir malfaisant de celui qui m'avait fait tant de mal. Pas étonnant si mon mariage n'avait pas duré : j'avais posé sur les épaules de Condé un poids d'attentes et d'imagination né de mes déceptions. Cette charge était trop lourde pour lui.
Je perçois aujourd'hui avec une lucidité cruelle à quel point cette union fut un marché de dupes. L'amour, le désir n'y tenaient que peu de place. À travers moi, il cherchait ce qui lui manquait : l'instruction et l'appartenance à un solide milieu familial. Le mari de Gillette avait eu raison de s'interroger sur son niveau d'études. Condé possédait tout juste le certificat d'études primaires. Son père étant mort alors qu'il était très jeune, il avait été élevé à Siguiri par une pauvresse de mère qui vendait de la pacotille sur les marchés. Il devait découvrir que ce métier de comédien qu'il avait choisi, sans vocation véritable, pour quitter la Guinée et se parer du beau nom « d'étudiant », ne l'auréolait d'aucun prestige. Ne bénéficiant d'aucun appui dans la société, ses ambitions « d'être quelqu'un », pour parler comme Marlon Brando dans Sur les quais, n'avaient aucune chance de se réaliser. 

 

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Jury JANVIER
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18 août 2010

Tango Massaï – Maxence Fermine

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Albin-Michel – février 2005 – 266 pages

Livre de Poche – juin 2007 – 189 pages

Quatrième de couverture :
Tabora, porte des grands lacs africains, cité sublime et inquiétante qui vit de l'or et des épices. Une armée de rebelles vient d'investir la ville. À sa tête, un homme blanc juché sur un cheval bai. Il se nomme Tango Massaï. Il est venu réclamer la reddition du Sultan et proclamer le droit de vivre libre. Bleu, pourpre, noir : ce sont les trois couleurs d'une mystérieuse pierre précieuse qui l'ont conduit jusqu'ici. Et tandis que la ville s'embrase, au loin résonnent les paroles d'un sorcier : "
Un jour, un serpent de fer accompagné d'une nuée de papillons blancs pénétrera jusqu'aux terres intérieures des Massaï. Et ce jour-là, ce sera la guerre. Il faudra nous préparer à combattre et à vivre des jours de malheur. Avant que ne vienne le lion qui enserrera dans ses griffes le serpent de fer et saura nous délivrer de l'emprise des papillons blancs... "

Auteur : Maxence Fermine est né le 17 mars 1968. Il a vécu à Paris avant de partir travailler dans un bureau d'études en Afrique. Aujourd'hui, il est installé en Haute-Savoie avec sa femme et ses deux filles. Parmi ses nombreux romans, citons l'Apiculteur, Neige, Opium et Amazone.

Mon avis : (lu en août 2010)
Un roman totalement dépaysant, nous nous retrouvons en Afrique à Tabora ville de la région de Tanganyika (au nord-ouest de la Tanzanie). Nous sommes à l’époque coloniale, sous domination britannique. Tabora est située à un carrefour des routes caravanières, c’est un centre de commerce. Tabora est dirigé par le Sultan Sayid al Saada. Avec son armée de rebelle le mystérieux Tango Massaï vient renverser le Sultan et prendre sa place avant de créer un Conseil de sages. Dans la deuxième partie, nous apprendrons qui est Tango Massaï et ce qu’il veut faire de Tabora.
Je n’ai pas été conquise par ce livre. Il se lit très rapidement, cela ressemble à un conte ou une légende africaine. Il est question du colonialisme et ses abus. Je suis déçue par rapport aux autres livres lus de Maxence Fermine et que j’avais beaucoup aimés.

Extrait : (début du livre)
L’armée rebelle arriva à Tabora un soir après la pluie. Elle investit la ville africaine par la porte Nord, en longeant la ligne de chemin de fer qui reliait le centre du pays à la ville de Mwanza, située sur les rives du lac Victoria.
C’était en avril, à l’époque des fortes précipitations que l’on devait à la mousson en provenance de la mer, à plus de huit cents kilomètres à l’est, et dont les effets se percevaient parfois jusqu’à l’intérieur des terres désertiques, soudainement noyées sous des déluges aussi violents que passagers. Le sol, craquelé par des mois de sécheresse – il n’avait pas plu depuis presque un an – n’avait pas eu le temps d’absorber l’eau du ciel et s’était changé en un océan de boue couleur d’argile, un océan formant des marigots où les oiseaux venaient s’ébattre joyeusement.
Trois jours plus tôt, la colonne de guerriers avait quitté les plaines du Serengeti et les étendues herbeuses du nord du pays pour rejoindre la route de Tabora. Elle avait marché vers le sud sans se soucier de la rigueur des éléments, traversant les champs gorgés d’eau, les chemins forestiers devenus d’infâmes bourbiers et les ruisseaux changés en torrents. Elle avait avancé dans un paysage d’une beauté sauvage, désert, aussi tranquille qu’une mer étale, rougie par le soleil, lavée par la pluie et séchée par les vents.

Dans la région des grands lacs, il y avait eu un envol de flamants roses, comme pour saluer son départ. Puis des troupeaux de toutes sortes avaient croisé sa route, des gnous, des antilopes, des impalas, des koudous, des girafes, des lions et des guépards. Enfin, après la plaine sauvage, était venue la présence des hommes.
A l’approche de chaque village, les habitants s’enfuyaient ou allaient se terrer à l’intérieur de leurs cases comme des animaux devant l’imminence d’un danger, laissant à la merci des mercenaires leur maigre patrimoine. Pourtant, l’armée n’avait commis aucun pillage. A peine s’était-elle permis de puiser de l’eau à quelques puits, ou d’exiger un sac de blé ou de mil lorsque cela s’était révélé nécessaire. Mais nulle violence, nul combat n’avait été engagé. L’armée rebelle se voulait, pour l’heure, discrète et pacifique.

Déjà lu du même auteur :

Neige Neige L_apiculteur L'Apiculteur Opium Opium

le_tombeau_d__toiles Le tombeau d'étoiles 

les_carnets_de_guerre_de_Victorien_Mars Les carnets de guerre de Victorien Mars

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02 août 2010

Black Bazar - Alain Mabankou

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Seuil - Janvier 2009 – 246 pages

Points – février 2010 – 264 pages

Quatrième de couverture :
Parce que le derrière des femmes n'a pas de secrets pour lui, ses copains le surnomment le "fessologue". Au Jip's, le bar où il a ses habitudes, plus rien n'amuse ce dandy congolais, déprimé par un chagrin d'amour. Un jour, déambulant dans Paris, sa curiosité est attisée par une librairie bondée. Il y croisera Jean-Philippe, un écrivain haïtien venu signer ses livres, et qui va bouleverser sa vie...

Auteur : Alain Mabanckou est né en 1966 au Congo-Brazzaville. Professeur de littérature francophone à l'université de Californie-Los Angeles (UCLA), il est notamment l'auteur de Verre Cassé et de Mémoires de porc-épic (prix Renaudot 2006).

Mon avis : (lu en juillet 2010)
Le héros de Black Bazar est un dandy africain, spécialiste de la SAPE (Société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes), il aime les cols italiens et des chaussures Weston. Suite à un chagrin d'amour, il se découvre une vocation d'écrivain. Il nous raconte le monde qui l'entoure, un "quartier africain" à Paris à travers une galerie de personnages typiques : l'Arabe du coin, l'Antillais métis qui se croit blanc, Jean-Philippe l'écrivain haïtien dragueur, sans oublier les piliers de bar du Jip's... C'est drôle, c'est vivant et cela révèle également une vrai réflexion sur la colonisation et l'immigration. Avec une écriture à la fois naïve et truculente, le lecteur est plongé dans un monde Afro-parisien haut en couleur et réjouissant.

Extrait : (page 39)
Du temps où ma compagne et notre fille vivaient encore ici, monsieur Hippocrate nous guettait déjà à travers son judas dès qu'il y avait du bruit sur le palier. Je le savais, parce que je pouvais l'entendre avancer à pas de chat, retenir sa respiration de batracien derrière la porte. Et quand notre fille était née, il voulait savoir si j'avais des triplés et non un seul bébé parce qu'un seul enfant ne pouvait pas piailler comme toute une école maternelle. Et il est allé larmoyer auprès de notre propriétaire commun qu'il y avait des groupuscules d'Africains qui semaient la zizanie dans l'immeuble, qui avaient transformé les lieux en une capitale des tropiques, qui égorgeaient des coqs à cinq heures du matin pour recueillir leur sang, qui jouaient du tam-tam la nuit pour envoyer des messages codés à leurs génies de la brousse et jeter un mauvais sort à la France. Qu'il fallait renvoyer ces Y'a bon Banania chez eux sinon lui il ne paierait plus son loyer et ses impôts, qu'il irait faire une déposition au commissariat de la police du quartier, et que ces immigrés auraient droit à un aller-simple dans un charter même si c'est le contribuable français qui devait payer les frais de ce retour au pays natal.

J'accepte tout ça. Je n'ai rien à rajouter sur les élucubrations parce qu'on nous a toujours appris au pays qu'il faut respecter les aînés, surtout lorsqu'ils ont des cheveux gris comme c'est le cas pour monsieur Hippocrate. Je lui rappelle chaque fois que je suis d'accord avec lui, que si les nègres ont le nez épaté c'est simplement pour porter des lunettes et que l'homme noir ne vit pas seulement de pain, mais aussi de patates douces et de bananes plantains.
Et comme je ne suis pas du genre à chercher noise à qui que ce soit je me suis dit qu'il faut que je déménage d'ici. Contrairement à mon ex qui n'aimait pas la banlieue, je suis prêt à aller y habiter, mais pas à retourner dans le studio de Château-d'Eau où je vivais avant avec plusieurs de mes compatriotes. Dans la vie il ne faut jamais retourner à la case départ.
J'ai visité plusieurs studios dans le quartier. Rien à faire. Il me faut de bonnes fiches de paie, mais je travaille à mi-temps depuis que mon ex est partie, et je ne sais pas comment je vais réussir à quitter ces lieux.
Je ne parle plus à monsieur Hippocrate. Je m'arrange pour rentrer quant il dort déjà. Et lorsqu'on se croise sur le palier ou dans le local des poubelles, on se défie du regard. Lui il crache par terre et hurle :
- Espèce de Congolais ! Ta femme est partie ! Retourne chez toi !
Si j'étais vraiment méchant comme lui il y a bien longtemps que je lui aurais aussi lancé :
- Espèce de Martiniquais ! Retourne chez toi !
 

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05 juin 2009

Les cris de l'innocente - Unity Dow

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Traduit de l’anglais (Botswana) par Céline Schwaller

Actes Sud – octobre 2006 – 357 pages

Présentation de l'éditeur
Amantle accomplit son service national dans un dispensaire de brousse, du côté des superbes paysages du delta de l'Okavango. Affectée à des tâches subalternes, elle découvre une boîte contenant les vêtements d'une petite fille, couverts de sang. Il s'avère que ce sont ceux de la jeune Neo, disparue cinq ans plus tôt. La police avait classé l'affaire : " attaque par un lion, aucune trace de l'accident ". Véritable empêcheuse de danser en rond, Amantle va relancer l'enquête, au grand dam des autorités locales. Dans les hautes sphères aussi on s'inquiète de cette exigence de vérité qu'osent poser des villageois supposés dociles. On ne parle plus de lion mais d'erreur humaine, d'élimination de preuves, de crime rituel perpétré par des gens haut placés. La découverte des vêtements gêne du monde, les coupables sans doute, ceux qui ont peur des pouvoirs occultes certainement, ceux aussi qui craignent et jalousent leurs supérieurs. Mais Amantle ne lâche pas, elle contacte une amie avocate et se fait des alliés parmi les villageois qui voient en elle la seule chance d'en savoir plus, de coincer peut-être les coupables impunis de ces meurtres rituels relativement réguliers qui frappent de petites campagnardes. Maîtrisant parfaitement les dialogues, les portraits, les cadres de vie, Unity Dow écrit là non seulement un bon thriller sur fond d'Afrique partagée entre modernité et tradition mais aussi un réquisitoire contre des pratiques excessivement barbares.

Biographie de l'auteur
Unity Dow, Botswanaise née en 1959, juge à la Cour suprême du Botswana et première femme à occuper ce poste, possède une longue expérience du droit humanitaire. Elle est membre de l'International Women's Rights Watch et, outre plusieurs rapports sur la condition des femmes et des enfants, elle est l'auteur de deux romans Far and Beyon'et Juggling Truths.

Mon avis : (lu en juin 2009)

En 1994, Neo, fillette de 12 ans, disparaît de façon mystérieuse d’un village de brousse. La police classera l’affaire en attribuant la mort aux lions. Cinq ans plus tard, Amantle découvre par hasard dans un carton étiqueté « Neo Kakang » des vêtements ensanglantés. Avec l’aide d’amies avocates, Amantle va aider le village à faire éclater la vérité sur la mort de Neo.

Cette enquête est surtout un prétexte pour nous décrire la société botswanaise avec ses traditions, ses coutumes locales et en particulier la triste réalité des meurtres rituels.

L’auteur nous fait partager également de belles descriptions des villages, de la brousse et du bord du fleuve Okavango.

Bien qu’il appartienne à la collection actes noirs, j’ai trouvé ce livre plus proche d’un roman africain que d’un roman policier. Ce livre est très intéressant pour découvrir le Botswana.

Cependant les dernières pages du livre m'ont données des frissons d'horreur.

Extrait : (début du livre)

Il ne lui voulait aucun mal. Simplement, il la voulait, avait besoin d’elle. Sans doute, dans le fait d’avoir besoin et de vouloir y a-t-il une certaine affection, même si ce n’est pas tout à fait de l’amour. Et elle était, au dire de tous, disponible. Il la regardait rire avec ses amis : rejeter la tête en arrière, battre des bras comme pour voler. Elle leur racontait une histoire drôle, imitait un oiseau, peut-être, et eux aussi riaient ; mais peut-être faisait-elle seulement l’imbécile, comme le font parfois les enfants. Dans tous les cas, elle n’avait pas conscience de son regard contemplatif, évaluateur. C’était la deuxième fois qu’il passait en voiture devant le petit groupe d’enfants. Il n’avait eu aucune difficulté à la repérer – il l’avait déjà observée.
Non, il ne lui voulait aucun mal : ce n’était pas comme s’il la détestait, où comme s’il souhaitait la faire souffrir elle, ou les membres de sa famille. Simplement, il la voulait, avait besoin d’elle – la souffrance était inévitable.
Au dire de tous, il était un honnête homme. Il était marié à la même femme depuis vingt-cinq ans, et il ne manifestait aucune envie de la quitter. Il avait vingt-trois ans lorsqu’il avait épousé sa fiancée Rosinah, alors âgée de vingt ans. Au fil des années, la jeune femme mince était devenue une femme mûre aux airs de matrone. Ses amies lui enviaient ses cheveux tressés par une professionnelle : chaque visite chez le coiffeur coûtait 250 pulas, ce qui représentait l’équivalent du salaire mensuel d’une femme de ménage. Elles lui enviaient ses tenues ghanéennes bouffantes aux couleurs vives et ses turbans fantaisie assortis. Elles lui enviaient ses bas sans jamais la moindre échelle. Rosinah était parfaite à tous les enterrements, mariages, services religieux, réunions parents-professeurs et assemblées politiques. Elle ne portait qu’une touche de rouge à lèvres : pas assez pour qu’on s’écrie “Vulgaire !” – juste assez pour qu’on murmure “Raffinée”… Les gens disaient, souvent, que M. Disanka était, vraiment, un bon mari.
C’était également un bon amant. Il venait d’offrir à sa maîtresse, Maisy, une Toyota Hilux simple cabine à deux roues motrices. Il avait acheté ce véhicule après lui avoir payé une extension à sa maison. Un homme plus inconsidéré, et il y avait beaucoup d’hommes inconsidérés autour de lui, aurait peut-être acheté à sa maîtresse une double cabine à quatre roues motrices – mais pas M. Disanka ! Il comprenait qu’il était important de conserver certaines limites. Sa femme conduisait une Toyota Hilux double cabine, comme lui ; il n’aurait pas été convenable que sa maîtresse en possède également une. Quand sa maîtresse avait failli obtenir un local commercial à côté du magasin de plats à emporter de sa femme, il était intervenu avec la rapidité adéquate.
Sa mère avait été la première personne à découvrir ce problème de proximité. Elle lui avait murmuré, d’un ton pressant :
“Rra-Lesego, tu ne peux pas mettre ces deux femmes l’une sur l’autre : ce sera la guerre.” Elle appelait toujours son fils Rra-Lesego – père de Lesego –, en signe de respect. Elle-même était appelée Mma-Disanka – mère de Disanka –, et elle en était fière. Une mère ne pouvait pas toujours être fière de son enfant, mais elle était heureuse de dire qu’elle-même l’était sincèrement.
“Comment ça ? lui avait-il demandé en se détournant à contrecœur de la télé : Manchester United, son équipe de foot préférée, était en train de jouer, et il n’était pas content qu’on le distraie de son match.
— Mma-Betty a dit qu’elle avait appris par son frère, qui l’a appris par un ami, que Maisy allait obtenir un local à deux pas de ton magasin, à côté de la poste. Elle a dit que l’agent de la chambre de commerce était sur place pas plus tard qu’hier pour mesurer la superficie du local. On ne peut pas laisser faire une chose pareille : tu ne peux pas mettre ces deux femmes l’une sur l’autre ! Même la plus gentille des épouses ne serait pas d’accord. Tu dois intervenir !” Mma-Disanka s’était déplacée pour planter son imposante silhouette entre lui et la télé : un stratagème délibéré visant à s’assurer l’entière attention de son fils. Elle avait tout intérêt à maintenir l’unité de la famille ; après tout, sa belle-fille, Mma-Lesego, la traitait bien et l’accueillait volontiers chez elle. Mma-Disanka n’avait aucune intention de retourner dans sa propre maison, même si à l’origine elle était venue chez son fils sous prétexte d’une courte visite. Elle aimait bien voir grandir ses petits-enfants, et elle n’était pas prête à fermer les yeux quand la paix du foyer de son fils était menacée par un acte que l’on pouvait éviter.

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13 mai 2009

Le meilleur reste à venir - Sefi Atta

le_meilleur_reste_avenir traduit de l'anglais (Nigeria) par Charlotte Woillez

Actes Sud – janvier 2009 - 429 pages

Présentation de l'éditeur
Enitan et Sheri sont cieux jeunes filles en rupture contre l'ordre et le désordre d'un Nigeria à peine sorti de la guerre du Biafra, un pays où se succèdent coups d'état militaires et régimes dictatoriaux. Deux jeunes filles puis deux femmes qui, du début des années 1970 au milieu des années 1990, veulent échapper à l'enfermement d'une société oppressive et machiste. Sheri, belle et effrontée mais blessée à jamais. choisira l'exubérance et la provocation. Enitan tentera de trouver son chemin entre la dérive mystique de sa mère, l'emprisonnement de son père, sa carrière de juriste et le mariage lui imposant, en tant que femme, contraintes et contradictions. Et c'est à travers la voix de ce personnage inoubliable que Sefi Atta compose ici un roman initiatique d'une remarquable puissance, un livre dans lequel le destin personnel dépasse le contexte historique et politique du Nigeria pour se déployer dans le sensible jusqu'au cœur même de l'identité et de l'ambiguïté féminines.

Biographie de l'auteur
Née à Lagos en 1964, Sefi Atta est romancière. nouvelliste et dramaturge. Publié simultanément au Nigeria, en Angleterre et aux États-Unis en 2005, Le meilleur reste à venir, son premier roman, a obtenu le prix Wole-Soyinka en 2006.

Mon avis : (lu en mai 2009)

C'est un roman social et urbain qui se déroule à Lagos, la capitale du Nigeria. A travers le vie de deux petites filles devenues adultes, nous découvrons les modes de vie du Nigeria, les coutumes, la famille, la condition de la femme... En toile de fond, il y a aussi l'histoire du Nigeria des années 70 aux années 90 avec les nombreux coups d'états, la misère, les inégalités sociales.

La narratrice Enitan grandit dans une famille chrétienne privilégiée, son père avocat veut qu'elle fasse des études, sa mère, suite à la perte d'un enfant, est surtout tournée vers son église. A l'âge de 10 ans, Enitan fait la rencontre de sa voisine mulsumane, Sheri, une fillette délurée de mère européenne et de père africain. Elles vont devenir amies et traverser ensemble les épreuves de la vie. Leur parcours à chacune sera différent pour échapper à leurs sorts de femmes soumises dans cette société commandée par les hommes. J'ai trouvé ce livre très intéressant et j'ai vraiment voyagé en lisant ce roman écrit avec à la fois beaucoup de simplicité et plein d'amour pour ses personnages et son pays. Bravo !

Extrait : (début du livre)

Dès le début j’ai cru tout ce qu’on me disait, même les plus purs mensonges, sur la façon dont je devais me tenir, en dépit de mes propres penchants. A l’âge où les petites filles nigérianes étaient des pros du ten-ten, le jeu où l’on doit taper des pieds en rythme et essayer de surprendre les autres avec de brusques mouvements de genoux, ce que je préférais, c’était m’asseoir sur la jetée et faire semblant de pêcher. Le pire, c’était d’entendre la voix de ma mère qui criait par la fenêtre de la cuisine : « Enitan, viens m’aider. »

Je rentrais en courant. Nous vivions au bord de la lagune de Lagos. Notre cour faisait environ un demi-hectare, et était entourée par une grande palissade qui glissait ses échardes dans les doigts insouciants. Je jouais tranquillement sur la rive ouest, car la rive est bordait les mangroves du parc Iyoki et une fois j’avais vu un serpent d’eau passer devant moi en ondulant. La chaleur, cette chaleur, c’est ce dont je me souviens en repensant à ces jours là, un soleil dégoulinant et de rares brises. En début d’après-midi, on mangeait et on faisait la sieste : déjeune copieusement et dors comme un ivrogne. En fin d’après-midi, après avoir fait mes devoirs, j’allais sur la jetée, un tout petit embarcadère en bois que je pouvais arpenter en trois pas si je faisais des enjambées assez longues pour sentir les muscles de mes cuisses s’étirer.

Je m’asseyais au bout, là où c’était couvert de coques, j’attendais que l’eau clapote à mes pieds, et je lançais ma ligne, tendue entre une branche d’arbre et le bouchon d’une bouteille de vin abandonnée par mon père. Parfois des pêcheurs approchaient, ramant en rythme, et j’adorais ça, plus encore que les tripes frites ; leur peau brûlée, couverte de sel et desséchée par le soleil, presque grises. Ils parlaient avec ce roucoulement des insulaires, leurs vocalises fusaient d’un canoë à l’autre. Jamais je n’ai eu envie de sauter dans la lagune comme eux. Elle sentait le poisson cru, elle était d’un marron sale qui, j’en étais sûre, avait un goût de vinaigre. En plus tout le monde savait que les courants pouvaient emporter les nageurs. Généralement les corps remontaient à la surface quelques jours après, gonflés, raides et pourris. C’est vrai.

Pas que je rêvais d’attraper des poissons. Ils frétillaient trop, et je ne me voyais pas regarder un autre être vivant suffoquer. Mais mes parents avaient envahi tous les autres endroits avec leurs disputes, leurs impardonnables débordements. Les murs ne m’épargnaient pas leurs cris. Un oreiller écrasé sur ma tête ne suffisait pas. La jetée était donc mon territoire, jusqu’au jour où ma mère décida qu’elle devait être démolie.

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08 avril 2009

Verre cassé - Alain Mabanckou

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Seuil – janvier 2005 – 201 pages

Points – juin 2006 – 248 pages

Présentation de l'éditeur
L'histoire " très horrifique " du Crédit a voyagé, un bar congolais des plus crasseux, nous est ici contée par l'un de ses clients les plus assidus, Verre Cassé, à qui le patron a confié le soin d'en faire la geste en immortalisant dans un cahier de fortune les prouesses étonnantes de la troupe d'éclopés fantastiques qui le fréquentent. Dans cette farce métaphysique où le sublime se mêle au grotesque, Alain Mabanckou nous donne à voir grâce à la langue rythmée et au talent d'ironiste qui le distinguent dans la jeune génération d'écrivains africains, loin des tableaux ethniques de circonstance, un portrait vivant et savoureux d'une autre réalité africaine.

Biographie de l'auteur
Alain Mabanckou est né au Congo-Brazzaville en 1966. Il a déjà publié six recueils de poésie et quatre romans, parmi lesquels Bleu-Blanc-Rouge, Les Petits-Fils nègres de Vercingétorix et African Psycho. Il a obtenu le Grand Prix littéraire d'Afrique noire en 1999. Il enseigne aujourd'hui les littératures francophone et afro-américaine à l'université du Michigan.

Mon avis : (lu en mars 2007)

J'ai lu ce livre après avoir découvert Alain Mabanckou dans "Mémoires de porc-épic". Dans ce livre, ce sont les portraits des clients d'un bar congolais le "Crédit a voyagé". Ils ont été recueillis par écrit dans un cahier, à la demande du patron du bar, par "Verre cassé" l'un des piliers du bar. Chacun des clients est décrit avec ses petits soucis quotidiens, les femmes, l'alcool... Les anecdoctes drôles ou tragiques se succèdent. On est plongé dans la culture africaine avec ses coutumes, la politique, la religion.  Les sujets sont traités avec beaucoup d'esprit, avec un humour décapant. L'auteur a beaucoup de tendresse pour ces "éclopés de la vie" mais en revanche il n'est pas tendre avec les autorités, les profiteurs des plus faibles, les faux gouroux... Le ton est celui du conteur : un long monologue, avec la virgule comme seule ponctuation (pas de majuscule, pas de point). Ce roman nous fait passer du rire aux larmes. 

Extrait : disons que le patron du bar Le Crédit a voyagé m’a remis un cahier que je dois remplir, et il croit dur comme fer que moi, Verre Cassé, je peux pondre un livre parce que, en plaisantant, je lui avais raconté un jour l’histoire d’un écrivain célèbre qui buvait comme une éponge, un écrivain qu’on allait même ramasser dans la rue quand il était ivre, faut donc pas plaisanter avec le patron parce qu’il prend tout au premier dégré, et lorsqu’il m’avait remis ce cahier, il avait tout de suite précisé que c’était pour lui, pour lui tout seul, que personne d’autre ne le lirait, et alors, j’ai voulu savoir pourquoi il tenait tant à ce cahier, il a répondu qu’il ne voulait pas que Le Crédit a voyagé disparaisse un jour comme ça, il a ajouté que les gens de ce pays n’avaient pas le sens de la conservation de la mémoire, que l’époque des histoires que racontait la grand-mère grabataire était finie, que l’heure était désormais à l’écrit parce que c’est ce qui reste, la parole c’est de la fumée noire, du pipi de chat sauvage, le patron du Crédit a voyagé n’aime pas les formules toutes faites du genre "en Afrique quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle", et lorsqu’il entend ce cliché bien développé, il est plus que vexé et lance aussitôt "ça dépend de quel vieillard, arrêtez donc vos conneries, je n’ai confiance qu’en ce qui est écrit",...

Extrait : «… et alors, un jour de grand soleil, ma belle-famille a débarqué à la maison, elle a tenu un petit conseil de guerre ethnique, et j'étais l'objet de leur discussion byzantine, moi Verre Cassé, ils ont parlé de moi en long et en large, ils ont pris un décret me concernant, et ils m'ont condamné par contumace parce que je ne m'étais pas présenté devant leur tribunal, c'était comme si j'avais pressenti le traquenard que ces gens me tendaient, en fait mon instinct avait parlé, j'avais déserté la maison depuis la veille, et c'est ainsi que j'avais échappé de justesse aux griffes de ces intolérants, de ces pourfendeurs des droits de l'homme, de ces trouble-fête, de ces fils du chaos, de ces fils de la haine, or c'était sans compter avec la vigilance et la rancœur de Diabolique qui savait où me trouver, et elle a traîné ce comité d'accueil familial dans la rue, le long de l'avenue de l'Indépendance, même les passants croyaient que c'était la grève des battù, ces pauvres gens du quartier Trois-Cents, parce que, il faut le dire, mes ex-beaux-parents sont vraiment des gueux, des chemineaux, des ploucs avec des vêtements à la fois crasseux et usés, c'est normal c'est des pauvres moujiks de l'arrière-pays, ils ne pensent qu'à cultiver la terre, à épier l'arrivée de la saison des pluies, et, cupides comme ils sont, ces gars sont capables de vendre des âmes mortes au premier demandeur, ils n'ont pas de manières, ils n'ont jamais appris à manger à table, à utiliser une fourchette, une cuillère ou un couteau de table, c'est des gars qui ont passé leur existence de ploucs à traquer les rats palmistes et les écureuils, à pêcher les poissons-chats, et on ne peut même pas discuter culture avec eux parce que, comme dit le chanteur à moustache, ils n'ont vraiment pas l'esprit beaucoup plus grand qu'un dé à coudre, et donc ces hommes des cavernes sont venus me tirer de mes nobles préoccupations au Crédit a voyagé, ils m'ont lu la condamnation par contumace, ils avaient décidé de m'emmener chez un guérisseur, un féticheur, ou plutôt chez un sorcier nommé Zéro Faute pour que celui-ci chasse le diable tenace qui habitait en moi, pour qu'il m'ôte l'habitude de me dorer sous le soleil de Satan, et nous devions aller là-bas, chez cet imbécile qu'on appelait Zéro Faute, moi je n'avais pas peur, je voulais les emmerder, et j'ai dit «laissez-moi tranquille, est-ce que quand je bois mon pot je provoque quelqu'un, pourquoi tout le monde est contre moi, je veux pas aller chez Zéro Faute », et tous ces braves gens de ma belle-famille ont dit en chœur « tu dois venir avec nous, Verre Cassé, tu n'as pas le choix, on t'emmènera là-bas, même dans une brouette s'il le faut», j'ai répondu en hurlant comme une hyène prise dans un piège à loups « non, non et non, plutôt crever que de vous suivre chez Zéro Faute », et comme ils étaient nombreux ils m'ont attrapé, ils m'ont bousculé, ils m'ont menacé, ils m'ont immobilisé, et moi je criais « honte à vous gens de peu de foi, vous ne pouvez rien contre moi, a-t-on jamais vu un verre cassé être réparé », et ils m'ont installé de force dans une brouette ridicule, et tout le quartier riait devant cette scène inédite parce qu'on me traînait comme un sac de ciment, et moi j'insultais Zéro Faute tout au long de mon chemin de croix pendant que ma femme parlait toujours du serpent noir qui l'avait mordue, et je demandais de quel serpent noir il s'agissait, « c'est le serpent de Satan, c'est toi qui l'as fait venir, jamais de ma vie je n'avais été mordue par un serpent noir» criait-elle, et moi je continuais à dire «serpent noir, vraiment noir, et comment tu l'as vu dans la nuit puisqu'il était noir», elle a failli renverser la brouette avant que sa tante ne la tranquillise et lui dise « calme-toi ma nièce, Zéro Faute va s'occuper de lui dans peu de temps, on verra bien tout à l'heure si le diable et le bon Dieu peuvent manger ensemble sans que l'un d'eux n'utilise une cuillère à long manche »

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Mémoires de porc-épic – Alain Mabanckou

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Seuil – août 2006 – 228 pages

Prix Renaudot 2006

Résumé : Chez les Bembé, ethnie du Nord du lac Tanganyika, on dit que chaque homme a pour double un animal servile. Ainsi, Porc-Epic a-t-il consacré toute une vie de rongeur à exécuter les basses besognes assassines du terrible Kibandi, charpentier susceptible et colérique qui n'aime ni se faire refouler par les filles ni se faire refuser un crédit à l'épicerie. Et tchac ! Si son maître l'exige, Porc-Epic plante ses piquants en travers des gorges, des tempes et des cœurs ennemis.

Présentation de l'éditeur
Alain Mabanckou revisite en profondeur un certain nombre de lieux fondateurs de la littérature et de la culture africaine, avec amour, humour et dérision. Parodiant librement une légende populaire selon laquelle chaque être humain possède son double animal, il nous livre dans ce récit l'histoire d'un étonnant porc-épic, chargé par son alter ego humain, un certain Kibandi, d'accomplir à l'aide de ses redoutables piquants toute une série de meurtres rocambolesques. Malheur aux villageois qui se retrouvent sur la route de Kibandi, car son ami porc-épic est prêt à tout pour satisfaire la folie sanguinaire de son " maître " ! En détournant avec brio et malice les codes narratifs de la fable, Alain Mabanckou renouvelle les formes traditionnelles du conte africain dans un récit truculent et picaresque où se retrouvent l'art de l'ironie et la verve inventive qui font de lui une des voix majeures de la littérature francophone actuelle.

Biographie de l'auteur
Né au Congo-Brazzaville, Alain Mabanckou vit aux Etats-Unis et enseigne la littérature francophone à l'université de Californie-Los Angeles. Son roman Verre Cassé, publié au Seuil, lui a valu le prix Ouest-France / Etonnants Voyageurs, le prix des Cinq Continents de la Francophonie et le prix RFO du livre.

Mon avis : (lu en janvier 2007)

Conte africain avec comme seule ponctuation la virgule. Mais cela n’est aucunement gênant… j’avais déjà lu un peu plus de 50 pages avant de m’apercevoir qu’il n’y avait ni point, ni majuscule ! L'auteur donne la parole à un porc-épic, il est le double animal de Kibandi et est armé de redoutables piquants et quand son maître l'exige, il exécute des meurtres pour lui. Ce récit nous entraîne dans des aventures rocambolesques. On plonge dans l'univers des contes africains, le dépaysement est totale. Avec dérision, ironie et humour, l'auteur nous invite à une rélexion sur la place de l'homme dans le monde, le sens de la vie mais aussi sur la relation homme-l'animal. Livre très instructif.

Extrait : donc je ne suis qu’un animal, un animal de rien du tout, les hommes diraient une bête sauvage comme si on ne comptait pas de plus bêtes et de plus sauvages que nous dans leur espèce, pour eux je ne suis qu’un porc-épic, et puisqu’ils ne se fient qu’à ce qu’ils voient, ils déduiraient que je n’ai rien de particulier, que j’appartiens au rang des mammifères munis de longs piquants, ils ajouteraient que je suis incapable de courir aussi vite qu’un chien de chasse, que la paresse m’astreint à ne pas vivre loin de l’endroit où je me nourris à vrai dire je n’ai rien à envier aux hommes, je me moque de leur prétendue intelligence puisque j’ai moi-même été pendant longtemps le double de l’homme qu’on appelait Kibandi et qui est mort avant-hier, moi je me terrais la plupart du temps non loin du village, je ne rejoignais cet homme que tard dans la nuit lorsque je devais exécuter les missions précises qu’il me confiait, je suis conscient des représailles que j’aurais subies de sa part s’il m’avait entendu de son vivant me confesser comme maintenant, avec une liberté de ton qu’il aurait prise pour de l’ingratitude parce que, mine de rien, il aura cru sa vie entière que je lui devais quelque chose, que je n’étais qu’un pauvre figurant, qu’il pouvait décider de mon destin comme bon lui semblait, eh bien, sans vouloir tirer la couverture de mon côté, je peux aussi dire la même chose à son égard puisque sans moi il n’aurait été qu’un misérable légume, sa vie d’humain n’aurait pas valu trois gouttelettes de pipi du vieux porc-épic qui nous gouvernait à l’époque où je faisais encore partie du monde animal

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