08 août 2014

La Cité de la joie – Dominique Lapierre

La_cite_de_la_joie_RL_1985 la_cit__de_la_joie_ldp 2013_07_31_093818 La_cite_de_la_joie_RL_1992 La_cite_de_la_joie___pocket La_cite_de_la_joie___pocket2000

Robert Laffont – janvier 1985 - 501 pages

Livre de Poche – mai 1987 - 602 pages

France Loisirs – janvier 1992 – 544 pages

Robert Laffont – septembre 1992 -

Pocket – décembre 1999 - 639 pages

Pocket – septembre 2000 – 639 pages

Quatrième de couverture : 
40 millions de lecteurs.
31 éditions internationales.
170 000 lettres de lecteurs enthousiastes.
Une superproduction cinématographique.
Une presse mondiale unanime.

LA CITÉ DE LA JOIE est un chant de fraternité et d'amour adressé au peuple le plus déshérité de la planète, en même temps qu'un reportage déchirant, un document unique sur la capacité des hommes à triompher de la souffrance, de la misère et du malheur. 

Auteur : Né en 1931, journaliste grand reporter à Paris Match il est aussi écrivain. Il a écrit plusieurs best-sellers internationaux avec Larry Collins.
En 1981, il rencontre Mère Térésa. C'est après cette rencontre qu'il écrira en 1985 : La cité de la joie. Ouvrage traduit en 30 langues qui sera porté à l'écran en 1992.
A son retour en France il fonde l'association "Action pour les enfants des lépreux de Calcutta" dont le but est de soutenir financièrement l'oeuvre de : James Stevens. Il continue ses actions humanitaires en 1997-1998-1999 par le lancement de 3 bâteaux dispensaire pour soigner les habitants de 57 îles du Golfe du Bengale, au large du Delta du Gange et du Brahmapoutre. En 2000/2001 il lance et inaugure : une clinique à Bhopal. 

Mon avis : 
C'est un livre que j'ai lu et relu de nombreuses fois. La Cité de la Joie, c'est le nom d'un bidonville de Calcutta et à travers l'histoire de différents personnages, le lecteur est plongé dans un monde extraordinaire.
C'est un livre qui m'a beaucoup marqué, il est incroyable de voir tant de joie et de sourires, d'humanité, de solidarité, d'amour et de fraternité dans un bidonville où le quotidien n'est que misère, saleté, pauvreté et difficulté...
Un livre bouleversant et une formidable leçon de vie. 

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En 1992, le livre a été adapté au cinéma par Roland Joffé avec avec Patrick Swayze. Je n'ai pas retrouvé dans le film tout ce que la lecture du livre avait pu me faire ressentir... 

 

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31 juillet 2014

Et je prendrai tout ce qu'il y a à prendre - Céline Lapertot

et je Viviane Hamy - janvier 2014 - 187 pages

Quatrième de couverture : 
Quand la souffrance dépasse l'entendement, ne reste qu'une solution : tuer pour exister. Charlotte a tenu le choc. Elle a gardé le silence, jusqu'au jour... Voici l'histoire d'une inhumanité honteuse, intime, impossible à dire. Dans une lettre adressée au juge devant lequel elle répondra de ses actes, Charlotte, Antigone moderne et fragile, pousse le cri qui la libérera... peut-être.

Auteur : Céline Lapertot est professeur de français. Elle a 27 ans et n'a pas cessé d'écrire depuis l'âge de neuf ans. Et je prendrai... bouleverse son lecteur par la tension dramatique qui en émane et par la justesse des émotions qu'il exprime.

Mon avis : (lu en juillet 2014)
Un livre coup de poing... Je le savais, ayant entendu parler du livre à la Grande Librairie (rubrique : Choix des libraires), mais malgré cela, j'ai été cueillie...
« Je suis ce que j’ai fait. J’ai dix-sept ans, et j’ai tué. », voici ce qu'écrit Charlotte au début de la longue lettre qu'elle destine au juge et où elle raconte son parcours.
Cette adolescente vit un cauchemar depuis 10 ans. A l'âge de 7 ans, elle a osé défier du regard son père qui s'en prenait comme toujours à sa mère devenue résignée et soumise. La sanction tombe : elle ne dormira plus jamais dans sa jolie chambre mais dans la cave humide et froide en compagnie des sacs de pommes de terre, des souris. 
Lorsque ses grands-parents viennent à la maison, ils ne voient rien. Ni la souffrance de la mère qui laisse le père s'en prendre à elle-même et à Charlotte... Ni le regard plein de peur de Charlotte qui espère pourtant pouvoir être sauvé. 
Ce que Charlotte vit est indicible, aux questions d'un professeur, de la CPE ou de l'assistante sociale, elle n'a qu'une réponse : le silence. Elle n'arrive pas à mettre des mots sur ce qu'elle vit au fond de sa cave.
C'est donc sa confession manuscrite que le lecteur découvre, elle raconte années par années son martyre et l'auteur dans un style fluide et efficace arririve à donner une certaine tension à ce récit bouleversant. Sans pathos, elle évoque la maltraitance, le lecteur est pris d'empathie pour Charlotte qui pourtant se décrit sans concession. Surprenant et bouleversant.

 

Extrait : (début du livre)
J’ai dix-sept ans.
Je m’appelle Charlotte.
Je suis ce qu’on appelle communément une adolescente, mais il y a un contraste saisissant entre la juvénilité de mes traits et l’absence de candeur qu’exprime ma perception de la vie. Je connais le néant, l’obscurité, j’ai vu ce que la vie a de plus sombre. Pourtant, mes jambes me portent encore, solides sur cette terre dont j’ai été trop longtemps maintenue éloignée. Les gens
ont évolué sans moi pendant dix ans ; il faudra dorénavant compter avec moi.
J’écris parce que d’ici quelques jours tout le monde s’intéressera à moi. À mon histoire. À mes failles. À mes silences. J’écris parce que nul n’échappe aux mots. Ils sont aussi puissants que ma main armée lorsqu’elle a frappé. Mes mots sont tout ce qu’il me reste après ma bataille. Ils sont mon atout, ma passerelle vers la lumière.
J’écris ce que je suis.
Je mesure exactement un mètre soixante-quatre et je me targue d’être plus grande que ma mère – une petite femme éternellement confinée dans son obscurité. Mon physique est banal, sans particularité, et je ne crois pas avoir un jour allumé la moindre flamme dans le regard des garçons que je côtoyais. Je n’ai jamais eu le droit de les fréquenter, ces jeunes mâles attirés par un pulpeux que je ne possède pas. Un seul. Un seul d’entre eux et ce fut ma condamnation.
Ou ma libération.
Ma poitrine est plate. Elle n’inspire pas la confiance qu’inspirent les rondeurs. J’ai la maigreur des jeunes filles qui ignorent encore que la nourriture n’est pas uniquement constituée d’idées et de littérature. Il ne m’appartient pas d’épiloguer sur ma beauté, mais je devine la pâleur de mes poignets sous mon pull trop large, ma peau ternie par le manque de lumière qui baigne mon intérieur. J’étais noiraude et insignifi ante, jusque dans ma façon de déambuler. J’étais une ombre qui se mouvait le long des couloirs du lycée. Une ombre parmi  d’autres ombres qu’on ne remarquera jamais. Je suis une carpe qui a conscience d’être une carpe. Et je désire pardessus tout m’échapper du bassin où je surnage.
J’écoute mes camarades parler de leurs petits problèmes existentiels mais tout le mépris qu’ils m’inspirent ne franchit jamais les portes de mon âme. Ils sont trop occupés, mes camarades lycéens de dix-sept ans, à s’observer le nombril. Trop occupés à s’extasier devant la vigueur de leurs muscles et à toucher le grain si doux de leur peau pour percevoir, que dis-je, entrapercevoir, immobiles dans leur petite bulle au confort étriqué, ce qu’a été l’enfer de mon existence.
Ils vivent leur vie d’adolescents, voilà tout. Cette vie qui n’est pas la mienne. Ce paradoxe d’un âge où nous sommes à la fois puérils et lucides. Ces dix-sept ans qui font de nous des êtres capables de sentir le monde – ses failles et ses grandeurs – mais qui nous offrent encore la possibilité de garder un pied dans l’enfance.
Sauf que je ne suis pas ainsi.
J’ai dix-sept ans, et j’ai tué.

 Challenge Petit Bac 2014
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"Verbe" (10)

 

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Challenge Rentrée Hiver 2014

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16 juillet 2014

Le cœur régulier - Olivier Adam

Lu dans le cadre du Challenge
 
"Ecoutons un livre"
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Audiolib - février 2011 - 5h11 - Lu par Christine Boisson

Editions de l’Olivier – août 2010 – 231 pages

Points - août 2011 - 216 pages

Quatrième de couverture : 
« De loin, on ne voit rien », disait souvent Nathan. Depuis la mort de ce frère tant aimé, Sarah se sent de plus en plus étrangère à sa vie. En plein désarroi, elle se réfugie dans un village japonais où Nathan disait avoir trouvé la paix, auprès d’un certain Natsume. Sarah espère se rapprocher ainsi de ce frère disparu. Mais c’est sa propre histoire qu’elle va redécouvrir, non sans périls.
Dans ce roman qu’on pourrait dire impressionniste, Olivier Adam scrute les plus infimes mouvements du cœur tout en posant les grandes questions qui dérangent…
Il fallait beaucoup de finesse pour déplier la délicate étoffe des sentiments qui liaient Sarah à son frère Nathan. L’interprétation de Christine Boisson restitue à merveille la complexité de ces émotions qui affleurent à peine à la conscience.

Auteur : Olivier Adam est né en 1974. Après avoir grandi en banlieue et vécu à Paris, il s’est installé à Saint-Malo. Il est l’auteur de nombreux livres souvent primés, dont Passer l’hiver (Goncourt de la nouvelle 2004), À l’abri de rien, (prix France Télévisons 2007 et prix Jean-Amila-Meckert 2008), Des vents contraires (Prix RTL-Lire 2009).

Lecteur : Christine Boisson ne craint pas les textes, les réalisateurs ou metteurs en scène exigeants. Elle fut Cora dans Extérieur nuit, de Jacques Bral, Ida, dans Identification d’une femme, d’Antonioni, joua Racine sous la direction de Roger Planchon et Harold Pinter, sous celle de l’auteur. D’indiscutables gages d’excellence.

Mon avis : (écouté en juillet 2014)
Sarah a une vie bien réglée, mariée, mère de deux adolescents, une belle maison et un travail. Mais son frère, Nathan, s'est tué dans un accident de voiture et lorsque qu'elle apprend le drame, Sarah ne peut s'empêcher de penser : « il l’a fait exprès ». Car Nathan a toujours été un jeune homme instable. Pendant l'enfance et l'adolescence, Sarah et Nathan étaient très proches et Sarah se reproche le geste de son frère, elle s'est peu à peu éloignée de lui. Dans ce livre, Sarah nous raconte sa fuite au Japon sur les pas de son frère. Elle se retrouve dans un petit village japonais situé au pied de falaises. Nathan y avait rencontré Natsume, un ancien policier qui sauve des vies.
Je n'ai pas autant apprécié cette écoute que ma lecture du livre papier. J'ai d'abord eu du mal à m'habituer à la lectrice dont le ton ne m'était pas agréable. Ensuite, même en connaissant l'histoire, j'ai eu du mal à distinguer par l'oreille les noms des personnages japonais, il faudra que je relise ce livre sous forme papier...

Extrait : (début du livre)
C'est une nuit sans lune et c'est à peine si l'on distingue l'eau du ciel, les arbres des falaises, le sable des roches. Seules scintillent quelques lumières, de rares fenêtres allumées, une dizaine de lampadaires le long de la plage, deux autres aux abords du sanctuaire, le néon d'un bar, un distributeur de boissons, myriade de canettes multicolores sous l'éclairage cru. Plus grand monde ne s'attarde à cette heure. La fin de l'été a ravalé les touristes, les dernières cigales crissent dans les jardins de la pension, nous sommes fin septembre mais il fait encore tiède. Par la baie entrouverte monte la rumeur du ressac. S'y mêlent le froissement des feuilles, le balancement des bambous, les craquements des cèdres. Les singes se sont tus peu après la tombée du jour, tout à l'heure ils hurlaient de panique, puis l'obscurité a tout recouvert et ils ont renoncé. Je rentrais des falaises par ce chemin sinueux que j'emprunte depuis déjà six jours. Sous la voûte des grands arbres où se croisaient les premières chauves-souris et les dernières buses, au milieu des fougères et des tapis de mousse, je longeais des lanternes déjà familières, des rosa rugosa encore fleuris des camélias aux feuilles luisantes, des érables encore verts, des maisons de bois par les fenêtres desquelles se devinaient des mobiliers à ras du sol, des cloisons de papier, l'écru blond des tatamis. Il n'était pas sept heures, mais déjà des repas s'y préparaient, répandaient leurs parfums moites de bouillon et d'algues, de thé vert et de soja. Trois gamins en tenue de base-ball me suivaient en bavardant, la batte sur l'épaule. Ils ont bifurqué dans mon dos sans que je m'en aperçoive, quand je me suis retournée il n'y avait plus personne, j'aurais aussi bien pu avoir été filée par des fantômes. Arrivée à la pension, je me suis installée près des fenêtres, accroupis autour d'une table en bois laqué nous n'étions que cinq à dîner, Katherine, moi-même et trois Japonais : un couple élégant et silencieux, tous deux vêtus de kimonos sobres et parfaitement coupés, visages aux traits si fins qu'on les aurait dits échappés d'un film, d'une photo. Et, légèrement en retrait, un homme d'une cinquantaine d'années, costume anthracite sur chemise claire, dont la bouche arborait en permanence une cigarette entièrement blanche. Il les sortait d'un paquet souple et bleu ciel et ne s'interrompait que pour avaler quelques bouchées ou boire une gorgée de bière d'une longueur inhabituelle, comme s'il tentait de vider son verre en un seul trait.

 

Déjà lu du même auteur :

a_l_abris_de_rien_p A l'abri de rien    falaises Falaises  
 Des_vents_contrairesDes vents contraires  je_vais_bien_ne_t_en_fait_pas_p Je vais bien, ne t'en fais pas
 le_coeur_r_gulier  Le cœur régulier    kyoto_limited_Express  Kyoto Limited Express  

a_l_ouest_p  A l'ouest  les_lisi_res Les lisières 91573026 Comme les doigts de la main 



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12 juillet 2014

Le bonheur n'est pas un sport de jeune fille - Elise Tielrooy

Lu en partenariat avec les éditions Belfond

 

9782714457769FSBelfond - mai 2014 - 378 pages

Présentation éditeur : 
Dans un centre de thalasso breton, une comédie pétillante et cocasse, où le bonheur fait changer de peau. Dans un centre de thalasso qui sent bon le chlore et les algues, les clients croient être venus pour une cure de détente... Tous comptent oublier leur quotidien et leurs vergetures dans l'intimité des cabines surchauffées ; tous espèrent trouver la beauté grâce à des mains suaves et à la nourriture pour futurs minces. Tous sont prêts à ne plus s'occuper que d'une chose : leur corps. Mais Guillemette, masseuse de 22 ans, va voir son passé ressurgir et mettre un joyeux désordre dans le bel équilibre des soins, entamant au passage bien des défenses et fragilisant les curistes les plus résistants. Mona, Victor, Iris, Claudine ou encore Thomas... Tous seront secoués, tous seront transformés, pour le pire comme pour le meilleur. Car le bonheur n'est pas un sport de jeune fille. Une comédie pétillante et cocasse, où le bonheur fait changer de peau.

Auteur : Élise Tielrooy est comédienne. Le bonheur n'est pas un sport de jeune fille est son premier roman. La saison 4 de la série Mes amis, mes amours, mes emmerdes, dans laquelle elle occupe un des rôles-titres, est en cours de tournage.

Mon avis : (lu en juillet 2014)
Ce livre m'a d'abord été proposé avant le Salon du Livre 2014 à l'occasion d'une rencontre auteurs blogueurs auquelle l'auteur participait. Comme c'était deux mois avant la parution du livre, je l'avais reçu imprimé sur une pile de feuille A4 non relié, pas très facile à lire sous cette forme ! J'attendais donc la parution du livre et l'envoi des éditions Belfond pour m'y plonger.

L'histoire se déroule dans un centre de thalassothérapie de luxe en Bretagne : Cyril le réceptionniste est là pour accueillir les clients, Guillemette est une jeune masseuse de 22 ans, Marion et Thomas sont venus en couple pour se retrouver après la naissance de leur troisième enfant, Claudine a gagné son week-end de thalasso, caissière, épouse et mère dévouée à plein temps, elle se retrouve propulsée dans un monde qui lui est vraiment inconnu, Mona, veuve septuagénaire, est une cliente habituelle, Victor, son fils, homme d'affaires avisé, cherche à obtenir de sa part le financement d'une nouvelle affaire... Voilà quelques uns des nombreux personnages qui vont se croiser dans ce lieu qui invite à la détente. Et pourtant, multiples évènements inattendus, des quiproquos vont perturber la quiétude des lieux et la vie future de ses acteurs... 
Un livre distrayant, amusant qui fait sourire le lecteur et avec lequel j'ai passé un très bon moment !

Merci Maëlys et les éditions Belfond pour cette belle découverte.

Extrait : (début du livre)
Sur son vélo, elle pédale. Pousser sur un pied puis sur l'autre, respirer l'air humide de la Bretagne avec une toute nouvelle fonction pilote automatique qui turbine à plein régime. Guillemette vient de découvrir la simplicité du coup de massue.

« C'était il y a dix-huit ans, quatre mois et deux jours... »
L'émotion dans la voix de son père, la remarquable précision du récit qu'elle a entendu ce matin au petit déjeuner, tout semble indiquer qu'il a dit la vérité.

Et voilà. Il n'y a donc plus d'accident sur la nationale 10, mais des fils électriques qui se touchent dans un cabanon des Landes. Sa mère était morte, elle ne l'est plus. Sa mère était devenue folle, elle ne l'est plus. Mais s'il arrive une chose et son contraire... alors on peut affirmer n'importe quoi, tout devient absurde. Dans ce chaos, comment échapper à la question qui la ronge ?
Et si tout ça était vrai ? Si elle existait vraiment, pourquoi ma mère irait le voir lui, et pas moi ? Soit Papa est devenu fou, soit c'est moi.
Elle se sent comme un pare-brise en verre feuilleté, tout étoile après un choc, prêt à éclater à la moindre secousse. Et par ce froid matin de janvier, elle compte sur les massages pour lui faire oublier tout ça. Finalement, elle aime son boulot. Vive le boulot ! Bienvenue dans le monde feutré de la thalasso.

D'habitude, les deux kilomètres qui séparent la maison du centre sont l'affaire de cinq minutes mais, aujourd'hui, le temps se dilate et se rétracte selon des lois inconnues. La thalasso se profile enfin, accrochée à sa falaise. Le centre. La terre ferme. Au bout d'une petite route qui longe le précipice, une villa fin XIXe renferme le coeur de l'hôtel. La réception, les restaurants et les plus belles suites. Tout autour, des bâtiments bas, moisissures hypermodernes, ont envahi le pied des murs anciens, de telle sorte que la partie gracieuse domine encore. Derrière les baies vitrées bien fermées, le bataillon des chambres raisonnables et l'aile de thalassothérapie si tranquille l'attendent, comme tous les jours.
Guillemette est masseuse sous affusions, cabine T21, deuxième étage. Son travail consiste à prodiguer un soin, le plus agréable possible, sur un corps aspergé, ou plutôt brûmisé d'eau de mer chaude. C'est divin. On le lui a fait une fois. Cela permet de faire le vide, de se concentrer sur son corps, d'oublier les soucis, comme disent les clients.
Pareil pour moi. Quand je masse, tout passe.

  Challenge Petit Bac 2014
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"Cercle familiale" (7)

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29 juin 2014

Le monde d’Hannah - Ariane Bois

Lu en partenaria avec J'ai Lu

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Robert Laffont - octobre 2011 - 288 pages

J'ai Lu - mars 2014 - 285 pages

Quatrième de couverture :
Paris, hiver 1939. Dans le "petit Istanbul", le quartier de la diaspora judéo-turque, vivent Hannah et Suzon, deux petites filles inséparables. Quand la guerre éclate, elles découvrent le marché noir, les sirènes qui hurlent et les rafles. Pour Hannah, c'est la peur, l'expropriation et l'exil en Turquie, le pays natal de ses parents ; pour Suzon, c'est encore la protection du douillet appartement familial. La guerre terminée, elles se reverront. Mais leur monde a disparu. Tant bien que mal, les deux jeunes filles tentent de retrouver la complicité des après-midi sucrés de leur enfance, avant l'horreur. Jusqu'au jour où Hannah découvre un terrible secret. Leur amitié résistera-t-elle à ce que la guerre a ruiné ?

Auteur : Ariane Bois est grand reporter au sein du groupe Marie Claire, spécialisée en sujets de société et critique littéraire pour le magazine Avantages. Son premier roman, Et le jour pour eux sera comme la nuit, a reçu les éloges de la critique. Traduit et récompensé par de nombreux prix, il est en cours d'adaptation pour la télévision. Elle est l'auteur de Dernières nouvelles du front sexuel et de Sans oublier.

Mon avis : (lu en juin 2014)
Le début de cette histoire m'a fait penser à deux livres, tout d'abord Les allumettes suédoises avec l'insouciance de l'enfance, l'amitié entre Hannah et Suzon dans un quartier de Paris celui du "petit Istanbul" mais également au livre Un sac de billes car nous sommes en octobre 1939, c'est l'Occupation et Hannah et sa famille sont des juifs venus de Turquie. Mais ce n'est que le début... A travers les regards d'Hannah et Suzon de 1939 à 1968, le lecteur va découvrir la grande amitié entre ses deux fillettes puis jeunes femmes, une amitié qui aura ses hauts et ses bas. L'auteur s'est bien documenté sur les faits historiques et j'ai découvert ce surprenant retour en train durant l'hiver 1944, de juifs turcs, de Paris à Istanbul à travers l'Europe nazie. Une histoire passionnante et captivante.

Merci Silvana et les éditions J'ai Lu pour cette belle découverte.

Extrait : (début du livre)
« Je crois que ceci t'appartient », osa Hannah, à bout de souffle, à la traîne d'une chevelure rousse qui filait dans la rue de la Roquette. Dans sa main, elle tenait une écharpe, écarlate, comme son visage. La fille, qui portait un tablier gris identique au sien, ne se retourna même pas. Hannah avait dû courir derrière ces jambes montées sur ressort, ce cartable marron qui brinquebalait, ces boucles fauves telle une myriade de feuilles mortes dans la lumière de l'automne parisien. Interloquée, elle insista :
« Dis... Elle est à toi, cette écharpe ? » Cette fois, la grande s'arrêta net et lui fit face. Une nuée de taches de rousseur, un nez long, trop long dans un visage tout rond. Ses yeux d'un vert irréel, couleur de salade mouillée, transpercèrent Hannah, qui bredouilla :
« Je l'ai trouvée par terre, là-bas... »
Silence. Hannah chercha quelque chose à répondre quand l'étrange créature lui arracha l'écharpe des mains en sifflant :
« Très bien... Et maintenant, laisse-moi tranquille. Sinon je t'étrangle avec ! »
Puis elle relança sa course infernale, ses cheveux de feu au vent, prêts à rompre l'élastique qui les retenait.
Hannah connaissait cette fille. Depuis deux semaines, elles fréquentaient la même classe de huitième, à l'école de la rue Keller. Suzanne Dupuis, elle s'appelait. Mais tout le monde disait « Suzon », avec une nuance de respect et de crainte dans la voix, à cause de ses mains de catcheuse et de sa voix de stentor. Suzon n'hésitait pas à donner du poing quand une élève faisait son intéressante ou se moquait de sa prétendue odeur de rousse. À dix ans, elle avait déjà redoublé. La maîtresse la traitait de tête brûlée, de bonne à rien. Ce dont elle se fichait éperdument.
Hannah reprit sa marche en sautant à cloche-pied, malgré le poids de son cartable. « Bizarre quand même de me répondre comme ça... », se dit-elle. Mais pourquoi une fille telle que Suzon s'intéresserait-elle à une gamine de neuf ans incroyablement timide ?
Hannah tourna au coin de la rue Popincourt, sa rue. À la vue de ses cheveux d'un blond presque blanc, Odette, la crémière à la poitrine imposante, la salua d'un ton jovial derrière son étal :
« Mademoiselle Behar, comment vas-tu aujourd'hui ? »
Odette avait un fils, René, à la bouille joufflue et aux cheveux dressés en épis sur la tête. Il regarda passer Hannah et devint écarlate. Sa maman, alors, éclata de rire, l'invitant à goûter des morceaux de fromage aux textures inconnues ou une cuillère de crème fraîche moulée à la louche. Tous les matins, de gros percherons apportaient le lait dans d'énormes bidons qui s'entrechoquaient et réveillaient Hannah. Elle aimait ce bruit et les crottins semés comme les cailloux du Petit Poucet par les chevaux en remontant la rue. Ce quartier, c'était sa vie. Quatre petites artères où son cœur battait en paix : la rue Popincourt, la rue Basfroi, la rue de la Roquette, la rue Sedaine. Un quadrilatère blotti près de la place Voltaire. Ce « Petit Istanbul », comme aimaient à répéter ses parents, ne dormait jamais vraiment avec ses airs d'accordéon, ses crieurs de journaux, ses apostrophes incessantes d'une maison à l'autre. Tout un petit peuple vivait là, composé de chaisiers, de tapissiers, d'ouvriers ébénistes, de polisseurs de glace. On se bousculait sur les trottoirs étroits, on se claquait la bise. Pendant la semaine, on travaillait dur. Le dimanche, les filles bien mises se promenaient par bancs de quatre ou cinq, les garçons les sifflaient, tentaient de leur parler, et les quelques cafés ne désemplissaient pas. L'orgue de Barbarie semblait accompagner les habitants dans leurs allées et venues, nimber leurs pas de gaieté et de douceur. Là, ils étaient chez eux, entre eux, protégés des regards un peu condescendants des autres Parisiens.
Au 4 de la rue s'élevait un immeuble étroit, haut de cinq étages. Hannah s'engouffra sous la porte cochère par laquelle passaient encore des chevaux au siècle dernier et traversa une cour intérieure où poussaient des brins d'herbe entre les pavés. Un volailler y élevait des poules rousses et blanches, leur tordant parfois le cou, au grand effroi d'Hannah. À côté, un serrurier affûtait ses outils dans son atelier. Lui aussi la salua, du menton. Pas causant, le gars. On racontait qu'il était hongrois mais personne ne connaissait son nom. On le sifflait devant chez lui et il venait dépanner les gens du quartier, sans sourire ni moufter. Hannah habitait la partie sur cour.
Elle monta l'escalier où flottait une odeur d'oignons, de viande et d'épices. Sa mère avait dû aller chez Abramoff, aux Cinq Continents, l'épicerie orientale qui sentait si bon la Turquie, au 66 rue de la Roquette : la menthe, les épices, le kashkaval, ce fromage sec comme un coup de trique, et même le raki dégusté parfois sans façon, près de la caisse, entre habitués. Une fois par semaine (pas plus, l'argent manquait), les familles se rendaient en procession chez le bakal, l'épicier en turc. Dès la porte franchie, la fête pouvait commencer. Les femmes goûtaient aux olives conservées dans les tonneaux, les hommes découvraient les épices présentées dans les bassines en émail. Quand le vendeur était de bonne humeur, il offrait aux enfants de la halva aux pistaches ou au chocolat, qu'ils dévoraient sur le trottoir.
Hannah poussa la porte de la maison, la referma doucement, et s'immobilisa en percevant des éclats de voix. Celle de son père, sèche. Celle de sa mère, pincée. Ses parents ne s'entendaient pas. Un mariage arrangé, à la fin des années vingt, à Istanbul, comme il y en avait tant. Il avait fallu marier Haïm, ce doux solitaire qui ne vivait que dans les livres et la poésie, incapable d'exprimer ses émotions, surtout avec les filles. Cécile Levinescu avait souhaité pour sa part échapper à sa Roumanie natale, à un milieu modeste, à l'antisémitisme forcené. Passant facilement de l'euphorie à l'abattement, cette jolie blonde un rien fragile rêvait de changer son fiancé, de s'installer à Istanbul, de mener la vie confortable d'une femme de fonctionnaire. Mais Haïm avait d'autres projets : il avait appris le français à l'Alliance israélite universelle, admirait les Lumières, Hugo, Baudelaire et Verlaine. À la fin de l'Empire ottoman, après la confiscation des biens des minorités par Mustafa Kemal sous couvert de nationalisme, il avait quitté la Turquie pour s'installer à Paris. Pas pour des raisons politiques. Par amour de la France. Un amour presque mystique. Pour lui les bals du 14 Juillet, les Grands Boulevards en été, le Tour de France incarnaient le bonheur sur terre. Cécile s'était inclinée, mais le lui faisait payer tous les jours, toutes les nuits aussi.
Depuis l'entrée en guerre contre l'Allemagne, le mois dernier, les Behar se disputaient souvent pour des peccadilles. Mais là, cela paraissait plus grave.
« Tu n'as pas pu faire cela, Haïm, ce n'est pas possible !
— Tu ne comprends pas... Je suis obligé !
— Obligé ? Obligé à quoi ? Tu es citoyen turc ! Cette guerre, tu n'as pas à t'en mêler... »
Son père continuait, un ton plus haut.
« Tu te trompes, Cécile. La France m'a tout donné. Quand je suis arrivé seul en 1925, je ne possédais rien. Je lavais mes chaussettes dans l'évier d'une chambre crasseuse, louée au mois à l'hôtel de l'Europe. J'ai dû travailler, m'accrocher, porter les "bogos" les ballots, vendre à la postiche, sur les marchés, des tricots de corps et du linge de maison, tout cela pour quelques francs. Aujourd'hui, nous avons une belle boutique, tu gagnes ta vie comme couturière, notre fille est française. Fini l'exil, nous ne sommes plus de passage. Je dois servir ce pays, me montrer digne de lui, me battre avec les autres. »
Cécile aussi se battait, à sa manière.
« Mais ils ne veulent pas de toi ! Un étranger, juif en plus...
— C'est vrai, concéda Haïm. À la Légion, ils n'aiment ni les Juifs ni les étrangers. Un sous-off rigolait même en parlant d'un régiment Royal Youpin... Mais depuis septembre, j'ai tellement insisté qu'ils ont fini par me prendre. Dix fois, j'y suis retourné ! Tu aurais dû voir la foule à la caserne de Reuilly ! Tout le monde voulait se battre : des pères de famille, des étudiants, des commerçants. Ces gars ont compris le danger que représente Hitler. Pour nous tous, les étrangers, les Français, les Juifs.
— Exactement, c'est trop dangereux. Comment va-t-on vivre ? Qui va s'occuper de la botika ? »
 Challenge Petit Bac 2014
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"Géographie" (6)

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15 juin 2014

En finir avec Eddy Bellegueule - Edouard Louis

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Audiolib - mai 2014 - 4h42 - lu par Philippe Calvario

Seuil - janvier 2014 - 220 pages

Quatrième de couverture :
« Je suis parti en courant, tout à coup. Juste le temps d'entendre ma mère dire Qu'est-ce qui fait le débile là ? Je ne voulais pas rester à leur côté, je refusais de partager ce moment avec eux. J'étais déjà loin, je n'appartenais plus à leur monde désormais, la lettre le disait. Je suis allé dans les champs et j'ai marché une bonne partie de la nuit, la fraîcheur du Nord, les chemins de terre, l'odeur de colza, très forte à ce moment de l'année. Toute la nuit fut consacrée à l'élaboration de ma nouvelle vie loin d'ici. »
En vérité, l'insurrection contre mes parents, contre la pauvreté, contre ma classe sociale, son racisme, sa violence, ses habitudes, n'a été que seconde. Car avant de m'insurger contre le monde de mon enfance, c'est le monde de mon enfance qui s'est insurgé contre moi. Très vite j'ai été pour ma famille et les autres une source de honte, et même de dégoût. Je n'ai pas eu d'autre choix que de prendre la fuite. Ce livre est une tentative pour comprendre.
L’interprétation de Philippe Calvario, d’une impeccable justesse, rend dramatiquement présent le douloureux cheminement, entre violences et humiliations, d’un jeune garçon confronté à sa « différence ».

Auteur : Édouard Louis a 22 ans. Il est étudiant en philosophie et en sociologie à l’École Normale Supérieure. En finir avec Eddy Bellegueule est son premier roman. Il a déjà publié aux PUF les actes d’un colloque sur Bourdieu et participé à la réalisation d’un documentaire sur Foucault pour Arte.

Lecteur : Philippe Calvario, né en 1973, est un comédien et metteur en scène français.

Mon avis : (écouté en juin 2014)
Cette écoute est une relecture, voilà comment je présentais ce livre en février dernier :
Ce n'est pas facile de s'appeler Eddy Bellegueule et d'avoir une attitude efféminée lorsque l'on vient d'un milieu ouvrier et pauvre de Picardie. Eddy ne comprend pas pourquoi il est le vilain petit canard, il est l'aîné d'une famille de quatre enfants, son père est depuis longtemps au chômage après s'être abîmé le dos en travaillant à l'usine, sa mère est aide à domicile. Dès sa petite enfance sa différence est suspecte, dans son village et son milieu, on n'aime pas les "pédés"... Il fera tout pour se faire accepter par les siens et devenir un "vrai homme", c'est à dire jouer au football, sortir avec les filles... En vain, c'est au lycée en quittant les siens qu'il va pouvoir commencer à devenir lui-même et pas celui que les siens voulaient qu'il soit. 
Dans la version imprimée, les passages en langage "familier" sont mis en italique par rapport au passage plus littéraire. Dans la version audio, le lecteur ne peut pas rendre cette différentiation, c'est à l'auditeur de faire la part des choses en fonction du vocabulaire employé.
La force des mots est décuplée dans la version audio et même si je découvrais ce texte pour la seconde fois, la violence des mots m'a frappée tout autant que la première fois. Certains passages deviennent dérangeants car la souffrance d'Eddy est si forte que j'en avais les larmes aux yeux.
En bonus avec ce livre audio, un entretien avec l'auteur très intéressante.

Merci Babelio et les éditions Audiolib pour ce partenariat.

Extrait : (début du livre)
De mon enfance je n’ai aucun souvenir heureux. Je ne veux pas dire que jamais, durant ces années, je n’ai éprouvé de sentiment de bonheur ou de joie. Simplement la souffrance est totalitaire : tout ce qui n’entre pas dans son système, elle le fait disparaître. Dans le couloir sont apparus deux garçons, le premier, grand, aux cheveux roux, et l’autre, petit, au dos voûté. Le grand aux cheveux roux a craché Prends ça dans ta gueule. Le crachat s’est écoulé lentement sur mon visage, jaune et épais, comme ces glaires sonores qui obstruent la gorge des personnes âgées ou des gens malades, à l’odeur forte et nauséabonde. Les rires aigus, stridents, des deux garçons Regarde il en a plein la gueule ce fils de pute. Il s’écoule de mon œil jusqu’à mes lèvres, jusqu’à entrer dans ma bouche. Je n’ose pas l’essuyer. Je pourrais le faire, il suffirait d’un revers de manche. Il suffirait d’une fraction de seconde, d’un geste minuscule pour que le crachat n’entre pas en contact avec mes lèvres,mais je ne le fais pas, de peur qu’ils se sentent offensés, de peur qu’ils s’énervent encore un peu plus.

Je n’imaginais pas qu’ils le feraient. La violence ne m’était pourtant pas étrangère, loin delà. J’avais depuis toujours, aussi loin que remontent mes souvenirs, vu mon père ivre se battre à la sortie du café contre d’autres hommes ivres, leur casser le nez ou les dents. Des hommes qui avaient regardé ma mère avec trop d’insistance et mon père, sous l’emprise de l’alcool, qui fulminait Tu te prends pour qui à regarder ma femme comme ça sale bâtard. Ma mère qui essayait de le calmer Calme-toi chéri, calme-toi mais dont les protestations étaient ignorées. Les copains de mon père, qui à un moment finissaient forcément par intervenir, c’était la règle, c’était ça aussi être un vrai ami, un bon copain, se jeter dans la bataille pour séparer mon père et l’autre, la victime de sa saoulerie au visage désormais couvert de plaies. Je voyais mon père, lorsqu’un de nos chats mettait au monde des petits, glisser les chatons tout juste nés dans un sac plastique de supermarché et claquer le sac contre une bordure de béton jusqu’à ce que le sac se remplisse de sang et que les miaulements cessent. Je l’avais vu égorger des cochons dans le jardin, boire le sang encore chaud qu’il extrayait pour en faire du boudin (le sang sur ses lèvres, son menton, son tee shirt) C’est ça qu’est le meilleur, c’est le sang quand ilvient juste de sortir de la bête qui crève. Les cris du cochon agonisant quand mon père sectionnait sa trachée artère étaient audibles dans tout le village.

J’avais dix ans. J’étais nouveau au collège. Quand ils sont apparus dans le couloir je ne les connaissais pas. J’ignorais jusqu’à leur prénom, ce qui n’était pas fréquent dans ce petit établissement scolaire d’à peine deux cents élèves où tout le monde apprenait vite à se connaître. Leur démarche était lente, ils étaient souriants, ils ne dégageaient aucune agressivité, si bien que j’ai d’abord pensé qu’ils venaient faire connaissance. Mais pourquoi les grands venaient ils me parler à moi qui étais nouveau ? La cour de récréation fonctionnait de la même manière que le reste du monde : les grands ne côtoyaient pas les petits. Ma mère le disait en parlant des ouvriers Nous les petits on intéresse personne, surtout pas les grands bourges.

Dans le couloir ils m’ont demandé qui j’étais, si c’était bien moi Bellegueule, celui dont tout le monde parlait. Ils m’ont posé cette question que je me suis répétée ensuite, inlassablement,des mois, des années, C’est toi le pédé ? En la prononçant ils l’avaient inscrite en moi pour toujours tel un stigmate, ces marques que les Grecs gravaient au fer rouge ou au couteau sur le corps des individus déviants,dangereux pour la communauté. L’impossibilité de m’en défaire. C’est la surprise qui m’a traversé, quand bien même ce n’était pas la première fois que l’on me disait une chose pareille. On ne s’habitue jamais à l’injure.

en finir avec eddy En finir avec Eddy Bellegueule 

 

 

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11 juin 2014

Et la colère monta dans un ciel rouge et noir - Haddid Aggoune

Lu en partenariat avec StoryLab éditions

et la colère Storylab édition - juin 2014 - 45 pages

Présentation éditeur :
« 
Et la colère monta dans un ciel rouge et noir » est l'histoire d'un homme tiraillé entre sa bonté naturelle et son désir de vengeance.
Professeur de littérature dans une favela de Rio, supporter du mythique club de football Flamengo, Henrique Da Silva est le témoin désabusé de la préparation de la Coupe du monde dans son pays. À quelques jours du coup d’envoi, une dernière bavure militaire va faire basculer sa vie.
Celui que l’on surnomme « Le Professeur » ne veut plus être une victime. Il se laisse envahir par la colère, la sienne, celle de tout un pays.

Auteur : Hafid Aggoune est né à Saint-Etienne en 1973 avec le vert des yeux de sa mère et du légendaire maillot stéphanois. Après son bac, il quitte sa ville natale pour vivre à Lyon, finance des études supérieures par différents petits emplois, tout en écrivant de la poésie, un important journal et ce qui deviendra son premier roman.
En 2002, après avoir vécu à Aix-en-Provence et à Venise, il choisit de s’installer à Paris. Deux ans plus tard, il publie Les Avenirs aux éditions Farrago, un premier roman salué par la critique et récompensé par le prix de l’Armitière et le prestigieux prix Félix Fénéon. En 2013, une édition revue et corrigée de ce livre est publiée aux éditions StoryLab.
Hafid Aggoune est l’auteur de trois autres romans : Quelle nuit sommes-nous ? (éd. Farrago/Verdier), Premières heures au paradis (éd. Denoël) et Rêve 78 (éd. Gallimard/coll. Joëlle Losfeld).

Mon avis : (lu en juin 2014)
Ce livre numérique est l'occasion de découvrir les éditions StolyLab qui proposent des fictions et des documents d'actualité à lire en moins d'une heure. C'est un beau récit sur la colère d'un père de famille brésilien qui fait écho à la colère grandissante des Brésiliens face aux abus et aux aberrations occasionnés par la Coupe du monde de football 2014. Henrique Da Silva est professeur de littérature dans la favela de la Maré, veuf. A quelques jours du coup d'envoi de la Fête du Football Mondial, Luiz son petit garçon est à l'hôpital, il a reçu une balle dans le dos lors d'une manifestation... 
Un bon moment de lecture qui nous rappelle que ce Mondial de Football a un peu oublié le jeu et les plus pauvres pour les contrats juteux !

Merci Claire et StoryLab éditions

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Extrait : (début du livre)
Henrique Da Silva poussa le moteur de sa Monza comme jamais il ne l'avait fait. Le soleil lui faisait face et ne touchait plus l'horizon. La Chevrolet qu'il s'était offert pour fêter le quatrième titre national du C.R. Flamengo, il y a vingt ans, continuait sa course aveugle à toute allure, sans défaillir. Sur le siège passager, les livres et un Beretta étaient maculés de sang. Les amortisseurs étaient mis à rude épreuve. Chaque virage donnait lieu à un dérapage qui aurait plus à son fils Luiz. Agité par l'adrénaline, Henrique était persuadé d'avoir fait les bon choix.
Quelques heures avant, celui que l'on surnommait depuis son adolescence le « Professeur » avait attrapé le sac de sport de son fils Luiz, celui aux couleurs de Flamengo, ouvert le cadenas de son tiroir de bureau pour en extirper le 9 mm et une liasse de billets (toutes ses économies à vrai dire). Mais avant de jeter le tout au fond du sac, il découvrit le maillot du dernier macth de Luiz, pas lavé, avec sa sueur, son odeur, traces qu'il ne pourrait plus effacer, celle d'une vie où son petit pouvait encore courir, heureux, plein de vie et de vitesse, aussi rapide sans qu'avec le ballon aux pieds. Henrique dût lutter pour contenir les larmes, ce qui le rendit plus déterminé que jamais et crispa d'avantage une machoire carnassière que ses nerfs ne desserraient plus.
Après avoir quitté le parking de l'école et jeté le sac dans le coffre, le Professeur repensa aux sermons de son épouse à propos de la faible puissance des phares. La nuit allait tomber sans prévenir et la vieille Chevrolet faisait regretter de ne pas avoir pris au sérieux les remarques d'Isabella toutes ces années. Il conduisait prudemment, ce n'était pas le moment de sortir de la route ou de se perdre. Au bout du fil, l'homme avait été clair : détruire et jeter le téléphone avec lequel il l'avait contacté, être à l'heure et seul.
Après avoir filé dans une nuit sans lune, il arriva, les yeux fatigués à cause des maudits phares défaillants. La baraque, située au Nord, en lisière de forêt, était  perdue au milieu des vapeurs d'humidité et semblait déserte. Il laissa volontairement la Chevrolet dans une impasse, loin de l'entrée. Il descendit de la voiture et prit l'arme du coffre. Pour la première fois depuis qu'il avait ramassé le Berretta, il marchait armé et, tout en approchant de la construction où vivait l'homme, il serrait la crosse dans la poche gauche de son blouson, incapable de contrôler le doigt qui en titillait les formes — par le biais d'un jeune de la favela, Maicom, un ancien élève qui lui rendait certains services, il n'avait eu aucun mal à trouver les balles pour le charger ; là où il avait grandi et enseignait désormais, il était plus facile de trouver un lance-roquettes qu'un roman d'Hemingway.
Henrique traversa un jardin jonché de pinhas sèches qui lui rappelèrent son fils. Depuis ses trois ans, Luiz collectionnait tout ce qui sortait de terre ou tombait des arbres, avec une prédilection particulière pour ces pommes de pin typiques qui finissaient par ressembler à des fleurs une fois déshydratées. La flore qui entourait Rio était si riche que le petit n'avait jamais fini d'enrichir son herbier. Par reflexe, le Professeur en ramassa quelques-unes et les glissa dans la poche libre de son blouson. Même si Luiz avait peu de chance de remarcher un jour et quoique le sort lui réserve, sa collection continuerait à s'agrandir.

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04 juin 2014

Le liseur du 6h27 - Jean-Paul Didierlaurent

Lu en partenariat avec Au Diable Vauvert

Le-liseur-du-6h27-Jean-Paul-Didierlaurent Au Diable Vauvert - mai 2014 - 217 pages

Quatrième de couverture : 
"Peu importait le fond pour Guylain. Seul l'acte de lire revêtait de l'importance à ses yeux. Il débitait les textes avec une même application acharnée. Et à chaque fois, la magie opérait. Les mots en quittant ses lèvres emportaient avec eux un peu de cet écoeurement qui l'étouffait à l'approche de l'usine". Guylain Vignolles est préposé au pilon et mène une existence maussade et solitaire, rythmée par ses allers-retours quotidiens à l'usine. 
Chaque matin en allant travailler, comme pour se laver des livres broyés, il lit à voix haute dans le RER de 6h27 les quelques feuillets qu'il a sauvé la veille des dents de fer de la Zerstor 500, le mastodonte mécanique dont il est le servant. Un jour, Guylain découvre les textes d'une mystérieuse inconnue qui vont changer le cours de sa vie... Dans une couleur évoquant le cinéma de Jean-Pierre Jeunet ou la plume ouvrière de Jean Meckert, Jean-Paul Didierlaurent signe un premier roman qui nous dévoile l'univers d'un écrivain singulier, plein de chaleur et de poésie, où les personnages les plus anodins sont loufoques et extraordinaires d'humanité, et la littérature le remède à la monotonie quotidienne.

Auteur : Jean-Paul Didierlaurent habite dans les Vosges. Nouvelliste exceptionnel lauréat de nombreux concours, trois fois finaliste et deux fois lauréat du Prix Hemingway, Le Liseur du 6h27 est son premier roman.

Mon avis : (lu en juin 2014)
Ce livre est une très belle surprise. Je l'ai découvert lors du passage de l'auteur à La Grande Librairie et la couverture ne pouvait que me parler... Cette banquette n'évoque pas pour moi le RER mais les "petits gris" qui roulaient encore il y a deux ans sur certaines lignes Transiliennes... Le liseur du 6h27 s'appelle Guylain Vignolles, il souffre de ce nom et prénom qui prête à rire. Il travaille dans la Société de traitement et de recyclage naturel (STERN), il a la responsabilité de la terrible machine Zerstor 500. Guylain la nomme "la Chose", elle est destinée à « broyer, aplatir, piler, écrabouiller, déchirer, hacher, lacérer, déchiqueter, malaxer, pétrir, ébouillanter. » Cette machine sert à passer au pilon les produits de l'édition invendus. Guylain supporte de moins en moins son métier, sa seule satisfaction consiste à voler à la machine chaque jour quelques pages non encore digérées. Ses pages sauvées du massacre, qu'il nomme "les peaux vives", il les place entre des buvards pour les sécher. Le lendemain dans le RER de 6h27, comme d'habitude, il les lira à haute voix aux passagers de la rame. Cette vie "métro - boulot - dodo" va sortir de sa monotonie lorsqu'un matin Guylain trouve un clé usb dans le RER...
Une jolie histoire touchante et pleine d'humanité. Guylain est un personnage très attachant tout comme son ancien collègue Giuseppe victime de "la Chose", le gardien de l'usine Yvon qui ne parle qu'en alexandrins, les soeurs Delâtre qui prennent le RER de 6h27 spécialement pour écouter les lectures de Guylain...
C'est le genre de lecture qui fait du bien. C'est beau, c'est émouvant !

Note : ♥♥♥♥♥

Extrait : (début du livre)
Certains naissent sourds, muets ou aveugles. D’autres poussent leur premier cri affublés d’un strabisme disgracieux, d’un bec de lièvre ou d’une vilaine tache de vin au milieu de la figure. Il arrive que d’autres encore viennent au monde avec un pied bot, voire un membre déjà mort avant même d’avoir vécu. Guylain Vignolles, lui, était entré dans la vie avec pour tout fardeau la contrepèterie malheureuse qu’offrait le mariage de son patronyme avec son prénom : Vilain Guignol, un mauvais jeu de mots qui avait retenti à ses oreilles dès ses premiers pas dans l’existence pour ne plus le quitter.
Ses parents avaient ignoré les prénoms du calendrier des Postes de cette année 1976 pour porter leur choix sur ce « Guylain » venu de nulle part, sans même penser un seul instant aux conséquences désastreuses de leur acte. Étonnamment et bien que la curiosité fut souvent forte, il n’avait jamais osé demander le pourquoi de ce choix. Peur de mettre dans l’embarras peut-être. Peur aussi sûrement que la banalité de la réponse ne le laissât sur sa faim. Il se plaisait parfois à imaginer ce qu’aurait pu être sa vie s’il s’était prénommé Lucas, Xavier ou Hugo. Même un Ghislain aurait suffi à son bonheur. Ghislain Vignolles, un vrai nom dans lequel il aurait pu se construire, le corps et l’esprit bien à l’abri derrière quatre syllabes inoffensives. Au lieu de cela, il lui avait fallu traverser son enfance avec, accrochée à ses basques, la contrepèterie assassine : Vilain Guignol. En trente-six ans d’existence, il avait fini par apprendre à se faire oublier, à devenir invisible pour ne plus déclencher les rires et les railleries qui ne manquaient pas de fuser dès lors qu’on l’avait repéré. N’être ni beau, ni laid, ni gros, ni maigre. Juste une vague silhouette entraperçue en bordure du champ de vision. Se fondre dans le paysage jusqu’à se renier soi-même pour rester un ailleurs jamais visité. Pendant toutes ces années, Guylain Vignolles avait passé son temps à ne plus exister tout simplement, sauf ici, sur ce quai de gare sinistre qu’il foulait tous les matins de la semaine. Tous les jours à la même heure, il y attendait son RER, les deux pieds posés sur la ligne blanche qui délimitait la zone à ne pas franchir au risque de tomber sur la voie. Cette ligne insignifiante tracée sur le béton possédait l’étrange faculté de l’apaiser. Ici, les odeurs de charnier qui flottaient perpétuellement dans sa tête s’évaporaient comme par magie. Et pendant les quelques minutes qui le séparaient de l’arrivée de la rame, il la piétinait comme pour se fondre en elle, bien conscient qu’il ne s’agissait là que d’un sursis illusoire, que le seul moyen de fuir la barbarie qui l’attendait là-bas, derrière l’horizon, aurait été de quitter cette ligne sur laquelle il se dandinait bêtement d’un pied sur l’autre et de rentrer chez lui. Oui, il aurait suffi de renoncer, tout simplement, de retrouver son lit et de se lover dans l’empreinte encore tiède que son corps avait laissé pendant la nuit. Dormir pour fuir. Mais au final, le jeune homme se résignait toujours à rester sur la ligne blanche, à écouter la petite foule des habitués s’agglutiner derrière lui tandis que les regards se déposaient sur sa nuque en une légère brûlure qui venait lui rappeler qu’il était encore vivant. Au fil des ans, les autres usagers avaient fini par faire preuve envers lui de ce genre de respect indulgent que l’on réserve aux doux dingues. Guylain était une respiration qui, durant les vingt minutes que durait le voyage, les arrachait pour un temps à la monotonie des jours.

 Challenge Petit Bac 2014
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"Moment/Temps" (9)

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03 juin 2014

Buvard - Julia Kerninon

 

buvard-1493174-616x0 Edition du Rouergue - janvier 2014 - 200 pages

Quatrième de couverture :
Cela ressemble à quoi, un écrivain ? Quand Lou passe pour la première fois la porte de Caroline N. Spacek, il ne connaît d'elle que ses livres. D'ailleurs, il ne comprend pas pourquoi elle a accepté de le recevoir, lui, le simple étudiant. À 39 ans, Caroline N. Spacek vit recluse dans la campagne anglaise, après avoir connu une gloire précoce et scandaleuse. Enfant terrible de la littérature, ses premiers romans ont choqué par la violence de leur univers et la perfection de leur style. Issue d'un milieu marginal, elle a appris très jeune à combattre, elle a aussi appris à fuir.

Mais Lou va l'apprivoiser. Alors ensemble, durant un été torride, ils vont reconstruire une trajectoire minée de secrets.

Auteur : Née en 1987 dans la région nantaise, Julia Kerninon est actuellement thésarde en littérature, et mène une recherche sur la revue américaine, The Paris review. Buvard est son premier roman en littérature générale.

Mon avis : (lu en mai 2014)
J'ai pris ce livre à la bibliothèque en premier lieu pour le titre (parfait pour le Challenge Petit Bac et son thème Matière que jai du mal à trouver...), ensuite pour la première phrase de la quatrième de couverture « Cela ressemble à quoi, un écrivain ? ».

Caroline N. Spacek est une romancière célèbre qui vit coupé du monde dans la campagne anglaise. Lou est un jeune étudiant en thèse que les livres de Caroline N. Spacek touchent beaucoup. Il lui écrit une lettre pour lui faire part de son admiration et à sa grande surprise il reçoit en retour une réponse et l'adresse de la romancière. Il décide donc d'aller la rencontrer pour l'interviewer. Caroline a toujours fuit la presse mais accepte la visite de Lou. Initialement, celle-ci devait durer quelques heures finalement Lou restera neuf semaines chez Caroline. Cette dernière se racontera jour après jour et tout comme Lou, le lecteur est captivé par cette interview en plusieurs épisodes. Découvrir le parcours, les pensées et les états d'âme de cette écrivain est passionnant, Lou est également un personnage intéressant, il se trouve quelques points communs avec Caroline en particulier leurs enfances difficiles. Une belle découverte.

Autres avis : Clara, Keisha

Extrait : (début du livre)
Après s'être levée pour me serrer la main, Caroline s'était assise sur un fauteuil au soleil, dehors, et m'avait désigné le siège près du sien. Posé là, enfin immobile après le trajet cahotant en bus d'Exeter jusqu'au trou d'herbe où elle vivait, j'avais soudain douté de la justesse de ma présence ici. La femme qui me faisait face maintenant - yeux d'acier, jambes interminables dans un pantalon laissant voir deux pieds aux ongles laqués de rose rouge - ressemblait tellement peu à un écrivain qu'il paraissait absurde que j'aie pu vouloir à un moment l'interroger au sujet de son oeuvre, pousser l'indélicatesse jusqu'à pénétrer sa propriété pour la questionner, elle, à propos de livres portant son nom. J'avais été à deux doigts de me relever, demander pardon pour lui avoir fait perdre son temps, et repartir en sens inverse, confus, mais Caroline N. Spacek ne m'avait pas laissé le choix :
- Alors, mon lapin, par où est-ce que tu veux commencer ? Elle souriait en parlant, d'un sourire un peu féroce, alors j'avais balbutié que j'avais apporté un dictaphone.
- Très bien.
Elle avait tendu la main et je n'avais rien pu faire d'autre que lui remettre la machine. Elle s'était assurée de la présence d'une cassette, avant de presser le bouton REC d'un geste sûr.
Même ses mains étaient bronzées. Elle les avait croisées derrière sa nuque, comme pour me dire : Allons-y. Tu as voulu voir à quoi ressemblait un écrivain ? Je t'attends. Mais à ce moment-là, j'étais resté muet.
Comme si la regarder ne me demandait pas déjà toute mon énergie. Après tout, c'était la première fois de ma vie que je voyais un écrivain d'aussi près, et rien ne m'avait préparé à ça. Caroline me regardait aussi, et finalement, elle avait eu un petit rire.
- Et voilà. Vous êtes tous les mêmes. Vous m'envoyez vos atroces petites lettres qui me donnent l'impression que votre survie dépend de moi, je vous fais venir, je prends le temps pour ça, et une fois arrivés ici vous restez collés à me mater comme des imbéciles. Et c'est pathétique. Fais-le savoir, quand tu partiras d'ici. Va leur dire de ma part que je ne suis à personne d'autre que moi et que je ne réponds pas au téléphone. Que je ne donne rien et que je ne reçois plus personne. Moi non plus, je ne sortirai plus de mon lit pour moins de dix mille dollars - parce que dans mon lit, je travaille. Et il n'y a rien qui m'intéresse davantage aujourd'hui. Dis-leur. Et qu'ils me laissent en paix.

 Challenge Petit Bac 2014
91121022
"Matière" (4)

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Challenge Rentrée Hiver 2014

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25 mai 2014

Une part de ciel - Claudie Gallay

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Actes Sud - août 2013 - 445 pages

Editions Thélème - février 2014 - 13h45 - Lu par Pauline Huruguen

Quatrième de couverture : 
Aux premiers jours de décembre, Carole regagne sa vallée natale, dans le massif de la Vanoise, où son père, Curtil, lui a donné rendez-vous. Elle retrouve son frère et sa soeur, restés depuis toujours dans le village de leur enfance. Garde forestier, Philippe rêve de baliser un sentier de randonnée suivant le chemin emprunté par Hannibal à travers les Alpes. Gaby, la plus jeune, vit dans un bungalow où elle attend son homme, en taule pour quelques mois, et élève une fille qui n’est pas la sienne. Dans le Val-des-Seuls, il y a aussi le vieux Sam, pourvoyeur de souvenirs, le beau Jean, la Baronne et ses chiens, le bar à Francky avec sa jolie serveuse…
Dans le gîte qu’elle loue, à côté de la scierie, Carole se consacre à une traduction sur la vie de Christo, l’artiste qui voile les choses pour mieux les révéler. Les jours passent, qui pourraient lui permettre de renouer avec Philippe et Gaby un lien qui n’a rien d’évident : Gaby et Philippe se comprennent, se ressemblent ; Carole est celle qui est partie, celle qui se pose trop de questions. Entre eux, comme une ombre, cet incendie qui a naguère détruit leur maison d’enfance et définitivement abîmé les poumons de Gaby. Décembre s’écoule, le froid s’installe, la neige arrive… Curtil sera-t-il là pour Noël ?
Avec une attention aussi intense que bienveillante, Claudie Gallay déchiffre les non-dits du lien familial et éclaire la part d’absolu que chacun porte en soi. Pénétrant comme une brume, doux comme un soleil d’hiver et imprévisible comme un lac gelé, Une part de ciel est un roman d’atmosphère à la tendresse fraternelle qui bâtit tranquillement, sur des mémoires apaisées, de possibles futurs.

Auteur : Née en 1961, Claudie Gallay vit dans le Vaucluse. Elle a publié L’Office des vivants (2000), Mon amour, ma vie (2002), Les Années cerises (2004), Seule Venise (2004, prix Folies d’encre et prix du Salon d’Ambronay), Dans l’or du temps (2006), Les Déferlantes (2008, Grand Prix des lectrices de Elle), L’amour est une île (2010) et Une part de ciel (2013).

Mon avis : (lu en mai 2014)
Un livre que je voulais vraiment lire depuis l'automne dernier et qui a été à la hauteur de ce que j'en attendais. 
Après de nombreuses années d'absence, Carole revient au Val-des-Seuls son village natal. Elle y retrouve son frère aîné, Philippe et Gaby sa petite soeur. Leur père Curtil leur a envoyé à chacun une boule à neige, traditionnellement cela annonce son retour. C'est pour Carole l'occasion de renouer avec ses souvenirs, ses frère et soeur.
Le lecteur suit au jour le jour l'attente de Carole, son quotidien dans ce village de montagne, ses retrouvailles avec Philippe, Gaby, Jean, Sam, la Baronne et ses chiens, Francky... Tous ses personnages sont attachants, ce village est apaisant et cette histoire réserve quelques surprises au lecteur.
J'ai beaucoup aimé ce séjour en hiver, ce retour vers le passé de Carole, les échanges avec son frère et sa soeur, l'atmosphère de ce village... 

Extrait : (début du livre)
Lundi 3 décembre

On était trois semaines avant Noël. J'étais arrivée au Val par le seul train possible, celui de onze heures. Tous les autres arrêts avaient été supprimés. Pour gagner quelques minutes au bout, m'avait-on dit.
C'était où, le bout ? C'était quoi ?
Le train a passé le pont, a ralenti dans la courbe. Il a longé le chenil. Je me suis plaqué le front à la vitre, j'ai aperçu les grillages, les niches, les chiens. Plus loin, la scierie sombre et la route droite. Le bungalow de Gaby, la boutique à Sam, les boîtes aux lettres sur des piquets, le garage avec les deux pompes et le bar à Francky.
On avait bâti des maisons tristes cent mètres après la petite école. Les stations de ski étaient plus haut, sur d'autres versants.
J'ai pris ma valise. Je l'ai tirée jusqu'à la porte.
Le Val-des-Seuls n'est pas l'endroit le plus beau ni le plus perdu, juste un bourg tranquille sur la route des pistes avec des chalets d'été qui ferment dès septembre.
Le train est entré en gare.
J'ai regardé le quai.
J'avais froid.
J'ai toujours froid quand je reviens au Val. Un instant, j'ai ressenti l'envie terrible de rester dans le train.
Je suis née ici, d'un ventre et de ce lieu. Une naissance par le siège et sans pousser un cri. Ma mère a enterré mon cordon de vie dans la forêt. Elle m'a condamnée à ça, imiter ce que je sais faire, revenir toujours au même lieu et le fuir dès que je le retrouve.
Deux fois par an, avec le père des filles, on faisait la route. Parfois en train, le plus souvent en voiture. Saint-Étienne, Vienne, Lyon, et on tirait à l'est, Chambéry, Saint-Jean-de-Maurienne. On ne restait jamais longtemps, quelques jours à certaines vacances, celles de Pâques et du bel été. Des jours pris sur nos congés, on voulait que les petites connaissent le pays, qu'elles rencontrent Yvon, Gaby et la Môme. Qu'elles aient un aperçu du sol, du sang. Et de la famille.
"Dès que je vois les cimes, j'ai le coeur qui se tend", c'est ce que je disais au père des filles. Je m'arrêtais toujours cinq minutes après le panneau d'entrée, dans le même virage, une courbe d'ombre derrière la chapelle. La main au panneau. Il fallait que je prenne l'air. De grandes goulées de vent froid que j'avalais les yeux dans le ciel et les pieds dans le fossé.
Je m'arrêtais aussi au retour. Même endroit. De l'autre côté.
L'été précédent, j'étais venue seule.

Le train a stoppé le long du quai. Une gare sans guichet. Les fenêtres étaient murées par des parpaings.
Philippe m'attendait. Son badge de garde forestier brillait au revers de sa veste. Il avait pris des rides en vrac, les cheveux en broussaille, une barbe de trois jours et des kilos en trop.
Philippe est mon frère.
À part lui, il n'y avait personne.
Personne non plus en face, sur l'autre quai.
- Ça va ?
- Ça va.
- Pas trop long ?
- Non.
Le train est reparti. Il desservait Modane, après la frontière et Bardonecchia.
Un autre allait passer dans quatre minutes. Direction Chambéry. Celui-là ne s'arrêterait pas.
Philippe a voulu qu'on attende Gaby. On s'est assis sur un banc. L'horloge au-dessus de la porte marquait un temps d'une seule aiguille, celle des minutes s'était décrochée et reposait dans le fond bombé du cadran.

Déjà lu du même auteur :

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mon_amour_ma_vie Mon amour ma vie l_office_des_vivants L'office des vivants

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Posté par aproposdelivres à 07:00 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
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