05 novembre 2015

Profession du père - Sorj Chalandon

profession du père Grasset - août 2015 - 320 pages

Quatrième de couverture :
« Mon père a été chanteur, footballeur, professeur de judo, parachutiste, espion, pasteur d’une Eglise pentecôtiste américaine et conseiller personnel du général de Gaulle jusqu’en 1958. Un jour, il m’a dit que le Général l’avait trahi. Son meilleur ami était devenu son pire ennemi. Alors mon père m’a annoncé qu’il allait tuer de Gaulle. Et il m’a demandé de l’aider. 
Je n’avais pas le choix. 
C’était un ordre. 
J’étais fier. 
Mais j’avais peur aussi…
À 13 ans, c’est drôlement lourd un pistolet. » 

Auteur : Après trente-quatre ans à Libération, Sorj Chalandon est aujourd’hui journaliste au Canard enchaîné. Ancien grand reporter, prix Albert-Londres (1988), il est aussi l’auteur de six romans, Le Petit Bonzi (2005), Une promesse (2006 – prix Médicis), Mon traître (2008), La Légende de nos pères (2009), Retour à Killybegs (2011 – Grand Prix du roman de l’Académie française), Le Quatrième Mur (2013 – prix Goncourt des lycéens).

 

Mon avis : (lu en octobre 2015)
Le narrateur, Émile, est un jeune garçon de douze ans. Il raconte son enfance dans une famille peu ordinaire. Son père est un mythomane souvent coléreux qui règne par la terreur sur son fils et son épouse. La mère est passive et résignée. Le père a plein d’ambition pour Émile, mais ce dernier rapporte à la maison surtout des notes médiocres.

Le père, qui durant ses journées, traîne en pyjama dans l’appartement, raconte à son fils qu’il a eu mille vies. Il a été footballeur, chanteur avec les Compagnons de la Chanson, agent secret, conseiller du président, il a eu l’idée du nouveau franc, il a été pasteur aux États-Unis... Un fils ne peut que croire son père et cela lui donne une vraie pression pour plaire à son père. Ce dernier a décidé que Charles de Gaulle avait trahi la France en rendant l’Algérie aux algériens, il va donc se donner la mission secrète de supprimer le président et entraîner son fils (au propre comme au figuré) dans cette folle entreprise... Émile va subir un entraînement féroce, gymnastique, pompes, mais doit également poster des lettres de menace, dessiner sur les murs les lettres OAS... Mais il ne fait jamais assez bien pour son père.
Sorj Chalandon est un auteur que j'aime beaucoup mais ce livre m'a dérangé. L'auteur raconte que cette histoire est en partie autobiographique et le lecteur ne peut qu'avoir de l'empathie pour le petit Émile et du dégoût pour ses parents indignes. Ce père est fou, il n’arrête pas de mentir et cette mère laisse faire et ferme les yeux sur les lubies de son mari. C’est de la maltraitance psychologique vis à vis d’un enfant. Sans compter qu’Émile va associer à ce délire l’un de ses camarades de classe et se comporter vis à vis de lui avec l’intransigeance et la violence de son père. 

Extrait : (début du livre)
Nous n’étions que nous, ma mère et moi. Lorsque le cercueil de mon père est entré dans la pièce, posé sur un chariot, j’ai pensé à une desserte de restaurant. Les croque-morts étaient trois. Visages gris, vestes noires, cravates mal nouées, pantalons trop courts, chaussettes blanches et chaussures molles. Ni dignes, ni graves, ils ne savaient que faire de leur regard et de leurs mains. J’ai chassé un sourire. Mon père allait être congédié par des videurs de boîte de nuit.

Il pleuvait. Le crématorium, le parc, des arbres de circonstance, des fleurs tombales, un jardin de cimetière bordant une pièce d’eau. Tout empestait le souvenir.
— On va voir s’il y a un poisson ?
Ma mère m’a regardé. Elle a hoché la tête.
— Si tu veux. 
Nous avons marché jusqu’au bassin. Elle s’appuyait sur mon bras, se déplaçait avec peine, regardait le sol pour ne pas faire un mauvais pas.
Il y avait un poisson. Une carpe dorée entre les nénuphars.
— Je ne le vois pas.
Elle ne voyait rien, ma mère. Jamais, elle n’avait vu. Elle plissait les yeux. Elle cherchait de son mieux. La carpe jouait avec l’eau du rocher transformé en fontaine, elle glissait sur le sable, fendait la surface, plongeait, remontait gueule ouverte, maraudait un peu d’air. Ma mère a secoué la tête.
— Non. Il n’y a rien.
Alors j’ai entouré ses épaules de mon bras. Je l’ai serrée contre moi. Je me suis penché, elle s’est penchée aussi. De la main, je suivais l’ondoiement paisible de l’animal. J’accompagnais son mouvement. Je montrais le poisson, elle regardait mon doigt. Elle était perdue. Elle avait le visage sans rien. Pas un éclat, pas une lumière. Ses yeux très bleus ne disaient que le silence. Ses lèvres tremblaient. Elle ouvrait une bouche de carpe.

Il y avait un mort avant le nôtre, des dizaines de voitures, un deuil en grand. Nous étions le chagrin suivant. Notre procession à nous tenait à l’arrière d’un taxi. Ma mère s’est assise sur un banc, dans le couloir de la salle de cérémonie. Je suis resté debout. Je voulais sortir. Attendre dehors que tout soit fini.

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Déjà lu du même auteur :

 

Retour___Killybegs  Retour à Killybegs  mon_traitre_p Mon traître  le_petit_bonzi_p Le petit Bonzi  

 

la_l_gende_de_nos_p_res_p La légende de nos pères sorj_chalandon_le_quatrieme_mur Le quatrième mur 

95082944 Le quatrième mur (audio)

 

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22 octobre 2015

Venus d'ailleurs - Paola Pigani

venus d'ailleurs Liana Levi - août 2015 - 208 pages

Quatrième de couverture :
Au printemps 1999, Mirko et sa soeur Simona, des Albanais du Kosovo d une vingtaine d'années, ont fui leur pays déchiré par la guerre. La route de l'exil les a menés quelque temps en Italie, puis dans un centre de transit en Haute-Loire. En 2001 ils décident de tenter leur chance à Lyon. Simona est combative et enthousiaste. Très vite, elle trouve un travail, noue des amitiés, apprend le français avec une détermination stupéfiante. Elle fait le choix volontariste de l'intégration là où son frère, plus secret, porte en lui la nostalgie de ce qu'il a laissé au Kosovo. Pour lui, le français est la langue des contremaîtres et de la rue. Le jour, il travaille sur des chantiers. La nuit, il dort dans un foyer. Les moments de pause, il gagne les lisières de la ville et peint des graffs rageurs sur les murs. C'est ainsi qu'il rencontre Agathe, déambule avec elle, partage un amour fragile face aux séquelles d'une guerre encore trop proche.
Ce roman tout en retenue raconte les étapes du parcours des réfugiés dans une métropole devenue dès 1999 un point d accueil privilégié des réfugiés kosovars en France. En filigrane : la beauté de la ville, l'art, l'exil, la différence, la liberté, la foi en l'humain.

 

Auteur : Paola Pigani a grandi en Charente dans une famille d'immigrés italiens. Elle vit aujourd hui à Lyon où elle partage son temps entre son travail d'éducatrice et l'écriture. Après N'entre pas dans mon âme avec tes chaussures (Liana Levi 2013, Piccolo 2014), un premier roman très remarqué, récompensé par sept prix littéraires, retraçant l'internement d une famille manouche au camp des Alliers entre 1940 et 1946, Venus d'ailleurs est son deuxième roman.

Mon avis : (lu en octobre 2015)
Fin 1999, c'est la guerre civile au Kosovo. Mirko et Simona sont frère et sœur, Albanais du Kosovo, ils décident de fuir la guerre et partent sur les routes de l'Europe vers l'Italie puis la France. Après un périple long et éprouvant, ils s'installent finalement à Lyon. Mirko va trouver du travail dans le bâtiment, Simona  comme vendeuse de prêt-à-porter. Ils sont partis dans le but d'avoir une vie meilleure, mais ils ont une perception différente de la vie de migrant. Simona a la volonté de s'intégrer rapidement, elle apprend sans relâche du vocabulaire français, avec courage, elle entreprend les démarches administratives pour qu'elle et son frère soient reconnus comme réfugiés politiques. Mirko a le mal du pays, il n'arrive pas à oublier la famille restée au pays, il se sent fautif de les avoir abandonnés. Solitaire, peu bavard, il crie sa douleur dans les graphes qu'il laisse sur les murs de la ville. Il va rencontrer Agathe, une artiste peintre.
Même si l'histoire se situe en 2001, elle traite d'un sujet tout à fait d'actualité, avec beaucoup d'humanité et beaucoup d'empathie l'auteur raconte ce qu'est le déracinement pour deux personnages attachants.

 

Extrait : (début du livre)
Le raclement de la truelle a une cadence presque douce. Un bruit répétitif qui accompagne le corps de Mirko dans la lumière humide. La grue pivote sur la droite, cache le soleil quelques secondes. Une ombre fugitive qui lui fait relever la tête. Des oiseaux, apeurés par le mouvement de l’engin, s’enfuient et reviennent avec la même rapidité. Mirko travaille.
On pose des plaques de ciment. Les murs montent en quelques heures. La grue oriente les coffrages en fonte. Trois types en guident le mouvement avec des grands gestes, des han, des cris. On ne risque pas d’entendre celui qui orchestre tout cela, de là-haut, dans sa cabine. Pendant la manœuvre, les autres fument une cigarette, les yeux rivés sur le manège de l’engin. Dans le bleu du ciel, sa chaîne immense balance un énorme crochet de boucher ou quelque chose qui y ressemble. Quelque chose qui pourrait soulever une carcasse d’éléphant ou un monstre imaginaire sur ce chantier banal. Le bâti prend forme. Mirko travaille dans le futur. Tout ici a une odeur de futur, le ciment, la poussière, la sciure, les planches, l’acier des échafaudages, la peinture. Rien qui lui rappelle la terre du pays d’où il vient. Un ouvrier siffle une jolie passante, aperçue d’en haut. Un autre l’engueule. Un troisième s’immisce entre eux. 
– Siffle pas comme ça, ça fait fuir les gazelles des villes. Moi, je chante, la femme lève les yeux, et je peux voir son visage.
Les gars haussent les épaules. Pour la plupart, ils ne prennent pas le temps de regarder la rue. Quelques uns fredonnent à longueur de journée comme d’autres crachent, fument. À chacun sa respiration, sa patience ou son impatience pour tenir debout huit heures durant. Oublier les coups de burin, les coups de reins dans la tâche de chaque jour. Penser au café ou à la bière qu’on va s’offrir après. Mirko, lui, n’a rien à chanter, rien à raconter. Il préfère regarder les autres, deviner leurs histoires, leur vie à reconstruire entre silence intérieur et vacarme du chantier.
Chaque fois qu’on lui parle, Kevin renifle, se cache le visage dans son coude replié au prétexte de tousser . Mirko l’attrape par la manche, lui fait signe de reculer. Deux gars remplissent la nacelle de mortier frais. Leurs bras, leurs mains travaillent à l’aveugle. Des corps pleins de bravoure qui ignorent Kevin, ses gestes maladroits, ses pieds en travers qui risquent toujours de se faire écraser, ses outils qu’il ne range jamais où il faut. Tout semble tourner autour de lui sans qu’il le remarque. Un monde en apesanteur où il est par fois plus lourd qu’un socle de grue. Il faut toujours avoir un œil sur « le Coto ».
Mirko l’observe à la dérobée. Kevin vérifi e tout avec un niveau. Fasciné par la bulle qui bouge dans le tube jusqu’à s’immobiliser et donner raison à leur travail à tous. Juste une bulle dans le mille. Kevin a une notion très personnelle de la perfection de l’existence. Mirko est le seul à l’appeler par son prénom. Il l’a vu écrit au marqueur sur son gilet de sécurité. Entre eux, aucun point commun. L’un est grand, brun, les traits tendus, le sourire rare, une mélancolie qui stagne au fond des yeux. L’autre, chafouin, pâle, s’amuse et s’assombrit pour un rien. Dans ses cheveux blonds coupés très court, on peut voir des plaques d’eczéma. Hier ils ont quitté le chantier ensemble.
– Mirko, c’est ton vrai nom ?
– Oui.
– Moi, Coto, c’est pas mon vrai nom. C’est eux qui disent…
– Pourquoi Coto ?
– À cause de la Cotorep.
– C’est quoi ?
– Une aide pour les handicapés. Mais j’ai pas droit à ça. C’est eux qui croient. Mirko s’étonne de ce gamin, de son corps léger qui ne sait jamais où se poser dans cet univers brutal, dans ce vide où il faut construire, choisir les bons outils. Un ballet de gestes à ajuster pour trouver sa place. C’est Kevin le premier à avoir posé ses petits yeux plissés sur sa main mutilée.
– Qu’est-ce t’as fait avec ta main ?
– C’est vieux, accident. Les deux doigts qui manquent, ils sont restés dans mon pays.
– T’as le droit de travailler avec ça ?
– J’ai toujours deux mains, tu vois.
– C’est où ton pays ? La Roumanie ?
– Non, Kosovo.
– C’est loin ?
– Oui, trop loin.

 

Déjà lu du même auteur :

 

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18 octobre 2015

Otages intimes - Jeanne Benameur

otages intimes Actes Sud - août 2015 - 176 pages

Quatrième de couverture : 
Photographe de guerre, Etienne a toujours su aller au plus près du danger pour porter témoignage. En reportage dans une ville à feu et à sang, il est pris en otage. Quand enfin il est libéré, l'ampleur de ce qu'il lui reste à ré-apprivoiser le jette dans un nouveau vertige, une autre forme de péril.
De retour au village de l'enfance, auprès de sa mère, il tente de reconstituer le cocon originel, un centre duquel il pourrait reprendre langue avec le monde.
Au contact d'une nature sauvage, familière mais sans complaisance, il peut enfin se laisser retraverser par les images du chaos. Dans ce progressif apaisement, se reforme le trio de toujours. Il y a Enzo, le fils de l'Italien, l'ami taiseux qui travaille le bois et joue du violoncelle. Et Jofranka, l'ex petite fille abandonnée, avocate à La Haye, qui aide les femmes victimes de guerres à trouver le courage de témoigner.
Ces trois-là se retrouvent autour des gestes suspendus du passé, dans l'urgence de la question cruciale : quelle est la part d'otage en chacun de nous ?
De la fureur au silence, Jeanne Benameur habite la solitude de l'otage après la libération. Otages intimes trace les chemins de la liberté vraie, celle qu'on ne trouve qu'en atteignant l'intime de soi.

Auteur :  Née 1952, en Algérie d'un père tunisien et d'une mère italienne, Jeanne Benameur vit en France depuis l'âge de 5 ans. Elle débute sa carrière d'écrivain avec des livres de jeunesse comme 'Samira des quatre routes' ou 'Adil coeur rebelle', avant d'ouvrir son registre à la littérature pour adulte. Lauréate du prix Unicef en 2001, Jeanne Benameur se distingue sur la scène littéraire avec 'Les Demeurées', l'histoire d'une femme illettrée et de sa fille. Directrice de collection chez Actes Sud junior ainsi qu'aux éditions Thierry Magnier, l'auteur publie son autobiographie, 'Ça t'apprendra à vivre' en 1998. Influencée par ses origines culturelles, Jeanne Benameur s'inspire aussi de son expérience d'enseignante pour évoquer les thèmes de l'enfance (' Présent ?') mais aussi de la sensation et du corps (' Laver les ombres') dans un style pudique et délicat. Elle publie aussi 'Les Mains libres'.

Mon avis : (lu en octobre 2015)
Etienne est photographe de guerre. Lorsque l'histoire commence, il est sur le point de retrouver la liberté après de nombreux mois passé en captivité comme otage.
Après le retour en France sous le regard des caméras, Etienne va tenter de se reconstruire en se retournant vers son enfance. Il revient chez Irène, sa mère, dans son village natal. Il va retrouver ses amis d'enfance Enzo et Jofranka. Il va faire de longues marches dans la nature environnante, dans la solitude de la montagne il tente de se retrouver. 
Jeanne Benameur nous décrit des personnages qui sont otages de leur vie. Irène devenue veuve a enfoui au fond d'elle-même ses vrais désir pour se vouer aux autres. Enzo, devenu ébéniste, n'a jamais osé quitter le village, pour s'évader il fait du parapente au-dessus des montagnes. Jofranka, enfant adoptée, ne connait rien de son passé, elle est devenue avocate à La Haye, elle aide les femmes détruites par les violences des guerres à témoigner.
Tout au long du livre, Etienne est obsédé par une image qui lui revient, la dernière qu'il a eu avant son enlèvement. Celle d'une femme qui s'engouffre dans une voiture avec ses enfants et des provisions d'eau pour fuir. Il n'a pas eu le temps de prendre ce cliché avant d'être enlevé et depuis cette image le hante, elle est restée dans son esprit.
Ce livre est un vrai coup de coeur, j'ai beaucoup aimé ce livre dont les personnages sont attachants et plein d'humanité. Les mots sont simples, sont justes et plein de poésie. Un très beau roman.

Extrait : (début du livre)
Il a de la chance. Il est vivant. Il rentre. Deux mots qui battent dans ses veines Je rentre.
Depuis qu’il a compris qu’on le libérait, vraiment, il s’est enfoui dans ces deux mots. Réfugié là pour tenir et le sang et les os ensemble.
Attendre. Ne pas se laisser aller. Pas encore.
L’euphorie déçue, c’est un ravage, il le sait. Il ne peut pas se le permettre, il le sait aussi. Alors il lutte. Comme il a lutté pour ne pas basculer dans la terreur des mois plus tôt quand des hommes l’ont littéralement “arraché” de son bord de trottoir dans une ville en folie, ceinturé, poussé vite, fort, dans une voiture, quand toute sa vie est devenue juste un petit caillou qu’on tient serré au fond d’une poche. Il se rappelle. Combien de mois exactement depuis ? il ne sait plus. Il l’a su il a compté mais là, il ne sait plus rien.
Ce matin, on l’a fait sortir de la pièce où il était enfermé, on lui a désentravé les pieds comme chaque matin et chaque soir quand on le conduit, les yeux bandés, à ce trou puant qui tient lieu de toilettes. Mais il n’a pas compté les dix-huit pas, comme d’habitude. Dix-neuf, vingt, vingt et un… il a cessé de compter, le cœur battant. On l’a conduit, les yeux toujours bandés, jusqu’à un avion. 
Des mots ont été prononcés en anglais, la seule langue avec laquelle on s’est adressé à lui depuis tout ce temps. Il n’a pas reconnu la voix si singulière de celui qui venait lui parler parfois de leur juste combat. Et puis soudain, il y a eu le mot “libre” en français. Pour la première fois, en français. Il en aurait pleuré. Le mot et la langue, ensemble, dans sa poitrine quelque chose éclatait.
L’accent était si fort qu’il a eu peur de ne pas avoir bien compris, il a répété Libre? on lui a répondu Yes, libre, et le mot “France”.
Alors il a commencé à se répéter, en boucle, la France. Puis les deux mots sont venus : je rentre. Et il s’y est tenu.
Depuis, c’est l’entre-deux. Plus vraiment captif, mais libre, non. Il n’y arrive pas. Pas dedans.
Quand il a été enlevé, tout a basculé. On l’a fait passer, d’un coup, de libre à captif et c’était clair. La violence, c’était ça. Depuis, la violence est insidieuse. Elle ne vient plus seulement des autres. Il l’a incorporée.
La violence, c’est de ne plus se fier à rien. Même pas à ce qu’il ressent.
Se lancer dans la joie du mot libre, il ne peut pas. Suspendu.

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Déjà lu du même auteur :
les_demeur_es Les Demeurées les_mains_libres_p_ Les Mains libres 
c_a_t_apprendra___vivre Ça t'apprendra à vivre laver_les_ombres  Laver les ombres 
si_m_me_les_arbres_meurent_2 Si même les arbres meurent pr_sent Présent ? 
les_insurrections_singuli_res Les insurrections singulières profanes Profanes

 

 

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02 octobre 2015

La maladroite - Alexandre Seurat

1507-1 Le Rouergue - août 2015 - 121 pages

Quatrième de couverture : 
« Je voudrais me rappeler Diana, mieux que je ne peux en vrai. Je voudrais me rappeler tout ce que Diana et moi nous n’avons jamais fait ensemble, comme si nous l’avions fait. Parfois j’écoute des musiques de notre enfance, et je voudrais que la musique me la rappelle, mais la musique ne me rappelle rien, parce que nous n’étions pas ensemble, nous n’avons pas vécu la même enfance. »

Diana, 8 ans, a disparu. Ceux qui l’ont approchée dans sa courte vie viennent prendre la parole et nous dire ce qui s’est noué sous leurs yeux. Institutrices, médecins, gendarmes, assistantes sociales, grand-mère, tante et demi-frère…
Ce chœur de voix, écrit dans une langue dégagée de tout effet de style, est d’une authenticité à couper le souffle.
Un premier roman d’une rare nécessité.

Auteur : Né en 1979, Alexandre Seurat est professeur de lettres à Angers. Il a soutenu en 2010 une thèse de Littérature générale et comparée.

Mon avis : (lu en septembre 2015)
Voilà un livre coup de poing et coup de coeur ! Le sujet est difficile : la maltraitance d'une enfant.
L'auteur s'est inspiré d'une histoire vraie pour raconter celle de Diana. Tout commence par un avis de recherche, suite à la disparition d'une enfant de 8 ans.
Pour l'une des institutrices qui a connu la fillette, cette photo est un choc. Elle a un mauvais pressentiment, Diana n'a pas été enlevée, elle est morte et ses parents sont coupables... A travers les témoignages de ceux qu'elle a rencontré dans sa courte vie, le lecteur va découvrir son histoire depuis sa petite enfance jusqu'au drame. Cela commence avec les mots de sa grand-mère et de sa tante, puis ceux des institutrices et instituteurs, directrices d'école, médecins scolaires, assistantes sociales, médecins légistes, gendarmes, procureur et cela se termine par celui de son frère âgé de 10 ans.

Le récit est poignant et dérangeant, Diana est attachante, sensible, elle cherche à se faire aimer mais inexorablement elle est martyrisée par ces parents. Plusieurs signalements sont faits auprès des services sociaux, et pourtant faute de preuve, Diana n'a jamais bénéficié d'une réelle protection. Le lecteur en ressort révolté et impuissant face à ce destin douloureux et injuste.

Extrait : (début du livre)
L’INSTITUTRICE
Quand j’ai vu l’avis de recherche, j’ai su qu’il était trop tard. Ce visage gonflé, je l’aurais reconnu même sans son nom – ces yeux plissés, et ce sourire étrange – visage fatigué, qui essayait de dire que tout va bien, quand il allait de soi que tout n’allait pas bien, visage me regardant sans animosité, mais sans espoir, retranché dans un lieu inaccessible, un regard qui disait, Tu ne pourras rien, et ce jour-là j’ai su que je n’avais rien pu. Sur la photo, elle portait un gilet blanc à grosses mailles, autour du cou un foulard noué au-dessus de sa chemisette, une tenue incongrue, d’adulte – pas d’enfant de huit ans – mais surtout, cette manière bizarre de se tenir, les bras étrangement croisés, comme quelqu’un qui se donne une contenance. L’image me rappelait sa façon pathétique de faire bonne figure, alors qu’elle avait mal partout, que son malaise transparaissait de chacun de ses gestes maladroits, et raidissait ses membres – on voyait tout de suite qu’elle avait quelque chose de cassé. J’ai pris le journal, je l’ai tendu machinalement au type qui tient le kiosque, incapable de répondre à ce qu’il disait, que je n’entendais pas, il n’a pas insisté. L’avis de recherche indiquait : Yeux bleus, cheveux châtain clair, de forte corpulence, vêtue au moment des faits d’un tee-shirt rose à manches longues, d’un jean bleu et de ballerines à pétales de fleurs noires, et tout y sonnait faux, fabriqué. J’ai pensé à ceux qui l’avaient connue, qui avaient tenté quelque chose, et qui, d’un coup, en voyant ça – ce jour-là ou un autre qui allait suivre, car dans les jours suivants il y aurait partout ce même visage gonflé de Diana, les mêmes bras bizarrement croisés, le même foulard noué glissé dans le gilet blanc à grosses mailles – allaient comprendre qu’à présent c’était trop tard (l’équipe de l’autre école à qui nous avions écrit quand elle avait été retirée de la nôtre) – j’aurais voulu appeler quelqu’un, mais je ne savais pas qui, je ne bougeais pas. À quelques pas de là, j’ai eu une nausée brutale, je me suis assise, j’ai mis du temps avant de me relever, de rentrer chez moi. Et retourner le lendemain en classe, faire face à la vingtaine et quelques de petits visages, qui commençaient seulement à se différencier, puisque je les voyais depuis deux semaines seulement, des visages ennuyés, attentifs, souriants ou rétifs, incompréhensifs ou gais, et qu’il fallait que je guide ensemble dans la même direction – tout m’a semblé insurmontable d’un coup, et voué à l’échec. Tout ce que je faisais depuis que je fais ce métier m’est apparu voué à l’échec. Diana était différente de tous ceux qui vont bien, qui m’attendrissent et qui m’agacent, de ceux qu’on guide un bout de chemin, et qui en garderont un souvenir reconnaissant ou ennuyé, et voguant sans difficulté, impatients, vers la suite.

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02 septembre 2015

Checkpoint - Jean-Christophe Rufin

checkpoint Gallimard - avril 2015 - 400 pages

Quatrième de couverture : 
Maud, vingt et un ans, cache sa beauté et ses idéaux derrière de vilaines lunettes. Elle s'engage dans une ONG et se retrouve au volant d'un quinze tonnes sur les routes de la Bosnie en guerre. Les quatre hommes qui l'accompagnent dans ce convoi sont bien différents de l'image habituelle des volontaires humanitaires. Dans ce quotidien de machisme, Maud réussira malgré tout à se placer au centre du jeu. Un à un, ses compagnons vont lui révéler les blessures secrètes de leur existence. Et la véritable nature de leur chargement. A travers des personnages d'une force exceptionnelle, Jean-Christophe Rufin nous offre un puissant thriller psychologique. Et l'aventure de Maud éclaire un des dilemmes les plus fondamentaux de notre époque. A l'heure où la violence s'invite jusqu'au coeur de l'Europe, y a-t-il encore une place pour la neutralité bienveillante de l'action humanitaire ? Face à la souffrance, n'est il pas temps, désormais, de prendre les armes ?

Auteur : Pionnier du mouvement humanitaire des "French doctors», Jean-Christophe Rufin est l'auteur de romans désormais classiques : Rouge Brésil (prix Goncourt 2001), L'Abyssin, Le grand Cœur. Nombre de ses ouvrages (Katiba, Globalia, Immortelle randonnée) éclairent de façon prémonitoire le monde contemporain.

Mon avis : (lu en août 2015)
Avant de commencer ce roman, je vous conseille de lire la postface écrite par l'auteur. Ayant été lui-même un des "French doctors", il nous explique pourquoi il a écrit ce livre.

Cette histoire est un huis clos qui met en scène une femme et quatre hommes qui convoient dans deux camions, un chargement de premiers secours destiné à des habitants de Bosnie pendant la guerre de 1995. 
Les cinq membres de cette équipe ont des personnalités et des motivations très différentes et pas toujours avouées pour participer à ce convoi humanitaire. Le lecteur va découvrir au fil du récit l'histoire de chacun et leurs idéaux... L'entente n'est pas là dans l'équipe et très rapidement des tentions vont apparaître. Jean-Christophe Rufin a construit cette histoire comme un suspense, l'atmosphère est lourde, quelques surprises et rebondissements sont présentes. Le récit et l'aventure est palpitante... Il nous invite à réfléchir sur le rôle de l'humanitaire aujourd'hui, est-il seulement là pour porter secours à des populations ? Doit-il seulement nourrir et soigner ?
J'ai dévoré Check-point comme un roman policier, je me suis attachée aux différents protagonistes, les descriptions des lieux traversés par le convoi m'ont fait voyager. Une très belle découverte.

Extrait : (début du livre)
Bosnie centrale, 1995

Marc arrêta le camion, sans explication.
— Passe-moi les jumelles.
Maud les tira de la boîte à gants et les lui tendit. Il sortit et se planta sur le bord de la route. Elle le vit scruter longuement l’horizon.
Forçant la douleur, elle parvint à s’asseoir et à essuyer la buée sur la fenêtre. D’où ils se trouvaient, on embrassait un vaste panorama et, s’il avait fait moins mauvais, on aurait peut-être pu voir jusqu’à l’Adriatique. Avec la neige qui tombait, on distinguait tout de même l’ensemble du haut plateau qu’ils avaient traversé. À l’œil nu, Maud ne voyait qu’une étendue blanche, à perte de vue. Tantôt la route plongeait dans des creux, tantôt elle reprenait de l’altitude. Ils s’étaient arrêtés sur un point haut. Vers le sud, les tours en ruine d’un château médiéval se découpaient sur le fond plombé d’un nuage de neige. Marc revint et lança les jumelles sur le tableau de bord. Il redémarra, plus tendu que jamais.
— Qu’est-ce que tu as vu ? 
— Ils sont passés.
Maud ne dit rien. Elle percevait de la rancune dans sa voix. Elle s’en voulait d’être blessée, de ne pas pouvoir conduire. Si, derrière, leurs poursuivants pouvaient se relayer au volant, Marc seul ne pourrait pas tenir le rythme. Il y pensait certainement et devait calculer les conséquences de leur échec : l’affrontement inévitable, le chargement découvert, la mort peut-être.
Maud essaya de bouger mais il n’y avait rien à espérer. Dès qu’elle tendait les bras, une douleur aiguë lui transperçait le dos, au point de lui donner envie de crier.
— On a combien de temps d’avance, tu crois ?
— Six heures à peine.
— Qu’est-ce qu’on peut faire ?
Il ne répondit pas et elle lui en voulut. Elle avait l’impression de ne compter pour rien. Il avait un air si hostile qu’elle ne put s’empêcher de penser à ses idées de la nuit. Dans l’action, il était seul. C’était le revers de sa force, la règle du jeu dans son monde.
Maud avait envie de pleurer et elle s’en fit le reproche.
Ils roulèrent silencieusement pendant près d’une heure. Soudain, Marc arrêta de nouveau le camion. Il ne donna aucune explication et, sans un mot, redescendit sur la route. Elle le vit d’abord s’accroupir devant la cabine et toucher le sol glacé. Puis il disparut à l’arrière. Quand il remonta, des flocons couvraient ses cheveux. Il neigeait dru maintenant et, en quelques instants, le pare-brise s’était couvert d’une pellicule blanche.

Déjà lu du même auteur :

l_abyssin_p L'Abyssin immortelle_randonnee Immortelle randonnée Compostelle malgré moi 

9782356416353_T Immortelle randonnée Compostelle malgré moi (audio livre) 

le grand coeur_folio Le grand Cœur le collier rouge Le collier rouge

 

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26 août 2015

Camille, mon envolée - Sophie Daull

Lu en partenariat avec les éditions Philippe Rey

camille, mon envolée Philippe Rey - août 2015 - 192 pages

Quatrième de couverture :
Dans les semaines qui ont suivi la mort de sa fille Camille, 16 ans, emportée une veille de Noël après quatre jours d’une fièvre sidérante, Sophie Daull a commencé à écrire. 
Écrire pour ne pas oublier Camille, son regard « franc, droit, lumineux », les moments de complicité, les engueulades, les fous rires ; l’après, le vide, l’organisation des adieux, les ados qu’il faut consoler, les autres dont les gestes apaisent… Écrire pour rester debout, pour vivre quelques heures chaque jour en compagnie de l’enfant disparue, pour endiguer le raz de marée des pensées menaçantes.
Loin d’être l’épanchement d’une mère endeuillée ou un mausolée – puisque l’humour n’y perd pas ses droits –, ce texte est le roman d’une résistance à l’insupportable, où l’agencement des mots tient lieu de programme de survie : « la fabrication d’un belvédère d’où Camille et moi pouvons encore,
radieuses, contempler le monde ».
« Dans les jours d’après, nous distribuerons tes soixante-dix-sept peluches, une par une ou deux par deux, à des fossés dans les campagnes, à des clairières, à des rochers. C’est joli, ces ours, ces lapins, ces petits chats abandonnés sur les tapis de mousse, prenant la pluie sous les marguerites. »

Auteur : Sophie Daull est née dans l'est de la France. Comédienne, elle vit à Montreuil et travaille partout. Camille, mon envolée est son premier roman.

Mon avis : (lu en juillet 2015)
Un livre choc. Devant la mort d'un enfant, il n'y a pas de mots possible... et pourtant Sophie Daull a éprouvé le besoin d'écrire pour ne pas oublier Camille. 
Camille avait 16 ans, elle est morte brutalement la veille de Noël après quatre jours de fièvre. Sa mère, Sophie Daull, écrit à sa fille « pour ne pas oublier ». Elle revient sur les quatre jours de lutte courageuse de Camille mais également elle raconte l'après sans Camille. 
Ce livre est poignant et personnellement je n'ai pas pu le lire d'une traite, tellement son témoignage m'a bouleversée, je ne pouvais pas m'empêcher de penser à mes enfants et à me dire la chance que j'avais de les avoir toujours vivants.
Le sujet est difficile et douloureux mais le ton est sans pathos, l'écriture est belle, sobre, juste et digne. 
Je n'oublierai pas Camille.

Merci aux éditions Philippe Rey pour ce livre coup de poing.

Extrait : (début du livre)
Haute-Marne - jeudi 9 janvier 2014
Tu es enterrée depuis une semaine exactement.
Sans ton coeur ni ton cerveau. Ils sont à l'étude au service des autopsies de La Salpêtrière.
Ici mon chaton c'est la Maison Laurentine.
Tu n'y es venue qu'une fois, c'était à la Toussaint de tes 14 ans je crois.
Tu as mangé une tarte Tatin et goûté un thé compliqué en écoutant causer les adultes de la mauvaise marche du monde. Tu t'y es emmerdée grave, comme toujours depuis quelques années quand tu étais toute seule en vacances avec les parents.
Mais j'ai choisi cette maison pour essayer de mettre au propre et de donner une suite aux quelques lignes que ton papa et moi avons griffonnées sur un cahier bleu, cinq jours après ta mort. J'ai commencé à y écrire le 28 décembre, à Criel-sur-Mer, dans la baignoire de cette chambre d'hôtel offerte par Carole. Le cahier était sur mes genoux repliés, la vapeur rendait le papier poreux et le stylo marchait mal. Je pensais surtout à toi qui lisais dans le bain des heures entières, même après que l'eau s'était refroidie. Le cahier est de marque Oxford, avec une couverture plastifiée mais sans spirale, comme tu les aimais ; nous l'avions acheté quelques heures auparavent dans l'épicerie-tabac-boulangerie d'un village picard en route pour la mer, un village qui s'appelait, et qui s'appelle toujours, Crèvecoeur.

 

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07 août 2015

Un bonheur si fragile - tome 1 : L'engagement - Michel David

Lu en partenariat avec Babelio et Kennes éditions

un bonheur si fragile Kennes éditions - février 2015 - 528 pages

Quatrième de couverture : 
Dans le Québec rural de 1900, la vie demeure rythmée par les saisons. Alors que fidélité, piété et esprit de travail sont des vertus encouragées par le clergé tout-puissant, Corinne Joyal, issue d'une famille dont les membres sont liés par l'amour et l'esprit d'entraide, n'aurait jamais cru qu'en épousant Laurent Boisvert, elle allait faire son entrée dans une famille où l'argent et l'égoïsme sont rois. Dès les premiers mois de vie commune, Corinne découvrira rapidement que le fils de Gonzague Boisvert est un homme irresponsable et un coureur de jupons. 
Dans son nouveau village d adoption, Corinne apprendra à se défendre autant des excès de son mari, qui aime bien prendre un verre, que de l'avarice de son beau-père, un homme rongé par l'ambition et en lutte ouverte avec le curé de la paroisse.

Auteur : Michel David est né à Montréal, le 28 août 1944, où il passe son enfance, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, qui n est pas alors totalement urbanisé.
Après plus de 33 ans de carrière dans l'enseignement du français, Michel David prend sa retraite en 1999, mais continue l'écriture d'ouvrages pédagogiques, et se consacre à la sculpture sur bois, puis... à l'écriture de sagas, sept jours par semaine, plusieurs heures par jour.

Mon avis : (lu en juillet 2015)
J'ai accepté de recevoir ce livre en partenariat avec Babelio car j'étais attirée par cette couverture évoquant la bande dessinée Magasin Général et j'étais curieuse de découvrir un roman québécois. Je suis sensible à ce qui concerne le Canada et plus spécialement le Québec puisque l'un de mes fils part très prochainement à Montréal pour ses études pendant quelques mois.
Ce livre est le premier tome d'une saga en quatre volumes. C'est un roman du terroir québécois. L'histoire se passe au tout début du XXème siècle, Corinne Joyal vit dans la paroisse de Saint-François avec ses parents et ses frères, une famille aimante, travailleuse et solidaire. Elle est amoureuse d'un beau garçon, Laurent Boisvert, qui vient de la paroisse de Saint-Paul. Elle rêve du grand amour et espère rapidement se marier, avoir sa maison et fonder une famille. A 19 ans, Corinne est plutôt naïve, et c'est une fois mariée qu'elle découvrira que la famille de son mari est bien différente de la sienne. Son beau-père, Gonzague Boisvert, est l'un des plus riche de la paroisse, mais il est très près de ses sous et il a des comportements égoïstes. Laurent est de nature paresseuse et n'hésite pas à dépenser le peu d'argent du couple pour aller boire et faire la fête... Heureusement, Corinne pourra compter sur le soutien de Juliette, la sœur de Laurent, de Rosaire, un jeune orphelin, de ses voisins proches et de Wilfrid Boucher, le grand-père de son mari. Le quotidien de Corinne et Laurent est décrit au fil des saisons avec en arrière plan un conflit entre Gonzague Boisvert et le curé de la paroisse de Saint-Paul autour de la reconstruction de l'église
Dépaysement garanti, le lecteur est plongé dans l'ambiance du lieu et de l'époque avec le vocabulaire particulier du patois québécois rural, je m'y suis facilement habituée, même si j'aurai bien aimé avoir un glossaire des expressions...
J'ai lu facilement et avec plaisir ce roman, les personnages sont attachants pour certains et détestables pour d'autres. Je compte bien, à l'occasion, lire la suite.

Merci Babelio et Kennes éditions pour ce partenariat.

Extrait : (début du livre)
Anselme Béliveau, le curé de la paroisse Saint-Paul-des-Prés, ronflait comme un bienheureux, son double menton appuyé sur sa poitrine. Ses lunettes rondes à monture métallique avaient légèrement glissé sur son nez. Après les fatigues causés par toutes les cérémonies de la semaine sainte, le digne ecclésiastique profitait d'un repos bien mérité.
Dès la fin du dîner, le prêtre au ventre confortable avait quitté son vicaire dans la ferme intention de lire son bréviaire dans son bureau. Cependant, il avait tellement fait honneur au rôti de boeuf et à la tarte aux pommes servis par Rose Bellavance qu'une digestion difficile et le silence de la pièce l'avaient fait succomber à une sieste involontaire.
- Monsieur le curé ! Monsieur le curé, êtes-vous là ? s'écria la servante en frappant à la porte du bureau du curé de la paroisse.
Tiré brusquement de son sommeil, il fallut plusieurs secondes au prêtre pour reprendre contact avec la réalité.
- Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ? maugréa-t-il, mécontent d'avoir été réveillé en sursaut.
La porte s'ouvrit sur une vieille dame de soixante-dix ans, légèrement voûtée et à la voix quelque peu chevrotante.
- C'est monsieur Parenteau qui aimerait vous voir, murmura la servante en demeurant sur le pas de la porte. Je l'ai fait passer dans la salle d'attente.

 

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25 juin 2015

Les Héritiers de la mine - Jocelyne Saucier

Lu en partenariat avec les éditions Denoël

les-héritiers-de-la-mine Denoël - mai 2015 - 224 pages

Quatrième de couverture :
Eux, c’est la tribu Cardinal. Ils n’ont peur de rien ni de personne. Ils ont l’étoffe des héros… et leur fragilité.
Notre famille est l’émerveillement de ma vie et mon plus grand succès de conversation. Nous n’avons rien en commun avec personne, nous nous sommes bâtis avec notre propre souffle, nous sommes essentiels à nous-mêmes, uniques et dissonants, les seuls de notre espèce. Les petites vies qui ont papillonné autour s’y sont brûlé les ailes. Pas méchants, mais nous montrons les dents. Ça détalait quand une bande de Cardinal décidait de faire sa place. 
– Mais combien étiez-vous donc? 
La question appelle le prodige et je ne sais pas si j’arrive à dissimuler ma fierté quand je les vois répéter en chœur, ahuris et stupides : 
– Vingt et un? Vingt et un enfants? 
Les autres questions arrivent aussitôt, toujours les mêmes, ou à peu près : comment nous faisions pour les repas, comment nous parvenions à nous loger, comment c’était à Noël, à la rentrée des classes, à l’arrivée d’un nouveau bébé, et votre mère, elle n’était pas épuisée par tous ces bébés? 
Alors je raconte… 

Auteur : Jocelyne Saucier est une romancière canadienne née dans la province du Nouveau-Brunswick en 1948. Elle a fait des études de sciences politiques et de journalisme. Il pleuvait des oiseaux est son quatrième roman.

Mon avis : (lu en juin 2015)
La famille Cardinal n'est pas ordinaire... C'est une famille de vingt et un enfants ! Le père est prospecteur de mines et champion de la dynamite. La mère passe ses journées dans sa cuisine. Les enfants s'élèvent presque tout seul, les Grands s'occupent des Titis... Entre eux, ils ne s'appellent que par des surnoms, LePatriarche, LaPucelle, LaJumelle, LeGrandJaune, Geronimo, Zorro, ElToro... 
Trente années plus tard, toute la famille se retrouve, pour la première fois depuis longtemps. LePère doit être décoré du mérite des prospecteurs lors d'un congrès. Tous les enfants ont grandis et sont devenus adultes.
Tour à tour six d'entre d'eux nous racontent leur enfance, leurs souvenirs de famille et surtout le drame qui a été le début de l'éclatement de la famille.
J'ai beaucoup aimé cette histoire, même si au début j'ai eu du mal à me repérer au milieu de toute cette tribu où chacun à son surnom... J'ai fini par prendre un papier et un crayon pour noter les vingt et un surnom et les quelques prénoms utilisés. 

Merci Célia et les éditions Denoël pour cette découverte explosive...

Extrait : (début du livre)
Quand le vieil hibou aux dents vernissées de nicotine a posé la question, j'ai cru que nous étions partis pour le folklore.
Je n'ai rien contre. J'adore ce moment où je sens que notre famille se glisse dans la conversation et qu'on va me poser la question.
Notre famille est l'émerveillement de ma vie et mon plus grand succès de conversation. Nous n'avons rien en commun avec personne, nous nous sommes bâtis avec notre propre souffle, nous sommes essentiels à nous-mêmes, uniques et dissonants, les seuls de notre espèce. Les petites vies qui ont papillonné autour s'y sont brûlé les ailes. Pas méchants, mais nous montrons les dents. Ça détalait quand une bande de Cardinal décidait de faire sa place.
- Mais combien étiez-vous donc ?
La question appelle le prodige et j'en ai plein qui m'étourdissent. Je ne sais pas si j'arrive à dissimuler ma fierté quand je les vois répéter en choeur, ahuris et stupides :
- Vingt et un ? Vingt et un enfants ?
Les autres questions arrivent aussitôt, toujours les mêmes, ou à peu près : comment nous faisions pour les repas (la dimension de la table, inévitablement, une femme veut savoir), comment nous parvenions à nous loger (combien de chambres ?), comment c'était à Noël, à la rentrée des classes, à l'arrivée d'un nouveau bébé, et votre mère, elle n'était pas épuisée par tous ces bébés ?
Alors je raconte. La maison que notre père avait déménagée de Perron à Norcoville après avoir découvert la mine. Les quatre cuisines, les quatre salons, les quatre salles de bains minuscules (nous disions «le cagibi» : il n'y avait ni bain ni lavabo) ; c'était une maison de quatre logis, notre père s'était contenté de défoncer des murs. Je leur en mets plein l'estomac. Les deux douzaines d'oeufs le matin, le cent livres de patates à la cave, les batailles avant l'école pour retrouver nos bottes, les batailles le soir pour nous faire une place devant la télé, les batailles tout le temps, pour rien, par plaisir, par habitude. Le folklore.

Déjà lu du même auteur :

il pleuvait des oiseaux - Copie Il pleuvait des oiseaux

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14 juin 2015

Les oubliés du dimanche - Valérie Perrin

Lu en partenariat avec les éditions Albin Michel

les oubliés du dimanche Albin Michel - avril 2015 - 384 pages

Quatrième de couverture : 
Justine, vingt et un ans, aime les personnes âgées comme d’autres les contes. Hélène, presque cinq fois son âge, a toujours rêvé d’apprendre à lire. Ces deux femmes se parlent, s’écoutent, se révèlent l’une à l’autre jusqu’au jour où un mystérieux « corbeau » sème le trouble dans la maison de retraite qui abrite leurs confidences et dévoile un terrible secret. Parce qu’on ne sait jamais rien de ceux que l’on connaît.
À la fois drôle et mélancolique, Les oubliés du dimanche est un roman d’amours passées, présentes, inavouées… éblouissantes.

Auteur : Photographe et scénariste, Valérie Perrin travaille avec Claude Lelouch. Les oubliés du dimanche est son premier roman. 

Mon avis : (lu en juin 2015)
Justine est aide-soignante dans une maison de retraite, Les Hortensias. Depuis toute petite, elle vit avec son cousin Jules chez leurs grands-parents. Ses parents et ceux de Jules sont morts dans un accident de voiture il y a environ quinze ans. 
A la maison de retraite, Justine aime écouter les histoires et les souvenirs des pensionnaires. Elle s'est particulièrement attachée à Hélène, "la dame de la plage" qui lui raconte visite après visite l'histoire de sa vie. Justine passe des heures auprès d'elle à l'écouter et à écrire son récit sur un cahier bleu.
Il y a également dans cette maison de retraite un « corbeau » qui appelle les familles des oubliés du dimanche, ceux qui n'ont jamais de visites, en leur annonçant la mort de leur proche. Les familles arrivent donc rapidement aux Hortensias pour découvrir le "mort" en pleine forme ravi d'avoir une visite...
J'ai beaucoup aimé cette lecture passionnante et émouvante qui met en scène des personnages attachants, cachant quelques secrets que le lecteur découvre au fil du livre. 
Un premier roman très réussi.

Merci Arthur et les éditions  Albin Michel pour ce livre coup de coeur.

Extrait : 

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27 mai 2015

Baronne Blixen - Dominique de Saint Pern

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9782234076365-X Stock - janvier 2015 - 432 pages

Quatrième de couverture : 
Karen Blixen, roman. La baronne a eu en effet la vie la plus romanesque qui puisse être. On serait tenté de dire : les vies. Chasseresse africaine au Kenya, hôtesse mondaine dans sa demeure maritime de Rungstedlund au Danemark, conteuse au profil acéré d’oiseau de proie, amoureuse et amante, de Denys Finch Hatton à sa dernière passion nordique, Thorkild BjØrnvig, un poète de trente ans son cadet ! Écrivain et démiurge, mondialement célébrée et lue.
Comment chanter sa singularité, sa liberté, son souverain mépris des codes et des convenances ? Dans ce roman vrai, de l’Afrique au Danemark, de New York à Londres, c’est toute une folle époque qui revit ici en couleurs et en cinémascope : Dominique de Saint Pern ressuscite la femme courageuse et la diablesse, mais aussi l’âme de cet âge d’or où l’on savait aimer, écrire et mourir en beauté.

Auteur : Dominique de Saint Pern est journaliste et collabore à M Le magazine du Monde. Elle est l’auteur de L’Extravagante Dorothy Parker (1994), Les Amants du soleil noir (2005) et Pour l’amour d’un guerrier (2007).

Mon avis : (lu en mai 2015)
Karen Blixen, ce nom m'évoque en premier lieu le film Out of Africa. Puis j'ai découvert l'auteur danoise avec La ferme africaine et Le festin de Babette (également merveilleusement adapté au cinéma). 
Avec Clara Svendsen, comme narratrice, l'auteur revient sur la vie de Karen Blixen de 1914 avec son arrivée à Nairobi, jusqu'à 1931 et son retour au Danemark. A partir de 1943, Clara Svendsen a été la dame de compagnie de Karen pendant plus de vingt ans puis son exécutrice littéraire. 
Tout commence par la rencontre de Clara avec Meryl Streep en Afrique. Toutes deux reviennent sur les lieux où Karen Blixen a vécu en Afrique. 
Cette biographie romancée de Karen Blixen est passionnante et bien documentée. Elle se lit facilement et fait voyager dans le temps, en Afrique... J'ai beaucoup aimé.
Cette lecture m'a également donnée envie de revoir le film Out Africa... 

Extrait : (début du livre)
Je savais quels seraient mes premiers mots.
"Taxi, conduisez-moi à la vieille gare, nous nous y arrêterons un instant, puis vous prendrez la Railway road et me déposer à l'hôtel Norfolk."
J'entrerai dans Nairobi par le chemin que Karen Blixen a emprunté la toute première fois, en 1914. Je dormirai dans l'hôtel où elle a passé sa première nuit africaine. J'ai accepté l'invitation de la production du film et, depuis, j'ai refait cent fois ce trajet imaginaire jusqu'à "l'hôtel des lords". 
J'arrivais un peu fatiguée par le long vol depuis Copenhague, ça ne m'empêchera pas de suivre la route de terre battue que, soixante-dix ans plus tôt, Karen et Bror Blixen tout juste mariés découvraient, bringuebalés dans une carriole tirée par des mulets. Bror et Karen au seuil de leur existence. Les Blixen, maîtres des hautes terres avec, sous leurs pieds, l'Afrique pour terrain de jeux. Deux adorables fous, encore essouflés d'avoir échappé à un danger terrifiant : la vie sous linceul qui les menaçait en Scandinavie. Je ferme les yeux. Karen ne sait où poser le regard. Sur les parures de plumes ? Sur les peaux nues luisantes ? Les couleurs l'étourdissent. Trop exubérantes. Le grouillement fébrile des rues, aussi. Puis, l'émotion incontrôlable. La voilà foudroyée. Grisée des arômes violents, amalgames de sueur, de fumées âcres, de crottin de cheval. Elle n'a connu que les senteurs fraîches des forêts danoises et les tons d'aquarelle des jardins nordiques.

 

Avec ce livre s'achève la sélection du Prix Relay des Voyageurs.
Dès aujourd'hui, il est possible de voter pour votre livre préféré ICI

 

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