19 mai 2009

Les mains libres – Jeanne Benameur

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Denoël – janvier 2004 - 148 pages

Folio – janvier 2006 – 160 pages

Présentation de l'éditeur
'Y a-t-il un signe de vie dans le ciel qui indique que quelque part, dans une ville, au milieu de tant et tant de gens, deux êtres sont en train de vivre quelque chose qui ne tient à rien, quelque chose de frêle comme un feu de fortune ?'

Mme Lure est une vieille femme comme on en croise sans les remarquer. Dans l'appartement de son mari disparu, elle maintient chaque chose à sa place, tranquille et pour toujours. Elle évite tout souvenir, mais rêve grâce aux brochures de voyages qu'elle étale sur la table de la cuisine. Yvonne Lure entre dans les photographies, y sourit, y vit. Un jour, surprenant les doigts voleurs d'un jeune homme dans le grand magasin, elle se met à le suivre de façon irréfléchie jusqu'à son campement, sous l'arche d'un pont. Qu'ont-ils en commun, Yvonne, celle qui garde, et Vargas, l'errant ? D'une écriture forte et lumineuse, Jeanne Benameur capte comme jamais les destins obscurs de deux parias innocents, tissant entre eux des liens intenses. Ressuscitant des pans de mémoire palpitante, elle aiguise le vide en chacun de nous.

Biographie de l'auteur
Jeanne Benameur est l'auteur chez Denoël de Les Demeurées, 2000, Un jour mes princes sont venus, 2001, Ça t'apprendra à vivre, 2003, et de nombreux livres pour la jeunesse, dont récemment La Boutique jaune. Longtemps enseignante, elle se consacre désormais à l'écriture
 

Mon avis : (lu en mai 2009)

C’est le deuxième livre que je lis de cette auteure après « les demeurées ».

C’est l’histoire d’Yvonne Lure une vieille dame qui vit seule depuis la mort de son mari. Elle est « transparente » pour les autres, elle occupe ses journées avec le ménage et ses courses. Elle rêve grâce aux catalogues de voyages et aux photos dans lesquels elle se projette et s’évade. Un jour, elle va surprendre les mains voleuses d’un jeune homme, Vargas, dans un supermarché, sans réfléchir elle va le suivre jusqu’à sa caravane sur un terrain vague en face de chez elle. Elle va d’abord le surveiller de sa fenêtre, puis déposer à proximité du campement le livre de son défunt mari. Ils vont s’apprivoiser l’un et l’autre grâce à ce livre et à la lecture…

Je ne peux donc pas être insensible à ce livre plein de poésie, de tendresse avec ces deux personnages si perdus dans leur solitude.

Le style est fait de phrases courtes, de mots simples mais justes qui nous entraînent dans une histoire pleine de d’émotions.

Extrait : (début du livre)

Madame Lure va, vient, vit. Proprement seule.

Madame Lure a ce qu’il faut.

L’entretien de son appartement et les commissions quotidiennes comblent son besoin de déplacement physique. Comment combler l’espace des rêves ?

Cela a lieu dans la cuisine.

Madame Lure étale une carte de géographie sur la toile cirée. D’abord, elle défait les pliures de la tranche de sa main bien tendue. Elle appuie.

A chaque passage, le dos de sa main semble faire reculer un mur invisible.

Plus loin. Encore.

Le coude se déplie. Le bras se tend. Elle lisse les mers, les pays, de sa paume courte, ferme.

Viennent alors les noms des lieux qu’elle prononce tout bas, tête penchée. C’est une prière secrète. Elle s’efforce à une diction claire. Il faut que chaque syllabe soit distincte. Parfois même, elle détache, nette, une lettre d’une autre lettre.

L’évocation gagne encore en étrange. Elle entend sa voix résonner comme une autre.

Elle crée l’ailleurs dans sa bouche. Roc et sel.

Auprès de la carte dépliée, une brochure de voyages.

Personne ne connaît ses départs.

Personne n’agite de mouchoir.

Cela dure. Qu’importe le temps des horloges.

Personne ne l’attend. A aucune escale. C’est une voyageuse  de la terre qu’elle ne quitte pas. Ses valises n’ont jamais eu à être bouclées.

De tout temps, il n’y a jamais eu de bagage.

Madame Lure, dans ses périples, est légère.

Son poids sur la terre ne pèse plus rien. 

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09 mai 2009

L’implacable brutalité du réveil – Pascale Kramer

l_implacable_brutalit__du_r_veil_1 Mercure de France – janvier 2009 – 140 pages

Présentation de l'éditeur
Una tétait en donnant des petits coups avec sa tête. Alissa la sentait à peine. Sur l'ordinateur resté allumé s'égrenaient toujours ces mêmes images d'elle et de lui, ce monde hypnotisant d'avant le réveil. Una la fixait de ses yeux bleus comme troublés de gelée. Une feuille morte prise dans le ventilateur de la climatisation grattait le silence. Il semblait que le temps pourrait ne plus bouger pendant des heures, et Alissa ne savait pas qui aller trouver. Comment les choses pouvaient-elles se montrer à ce point sans pitié, n'offrir ni recours ni alternative, désormais ? Alissa n'en revenait pas de ce qu'elle avait laissé se faire. Ce ne pouvait pas être ça la vie qui avait été promise.

Alissa et Richard étaient connus pour être le couple le plus sexy du campus. De leurs amours vient de naître Una. C'est l'été : le ciel californien est éclatant, on entend bourdonner les climatiseurs dans la résidence où ils viennent d'emménager. Laissée seule avec le bébé dont la totale dépendance l'émeut et l'accable, Alissa sombre inexorablement dans le doute. Mais le moment du choix est passé. Il n'y a pas de retour en arrière possible désormais.

Biographie de l'auteur
Pascale Kramer a publié plusieurs romans, dont Les Vivants, L'adieu au Nord et Fracas.

Mon avis : (lu en mai 2009)

J'ai pris ce livre un peu par hasard, il est très bien écrit mais l'ambiance est lourde, difficile...

On suit heure par heure la dépression d'Alissa après la naissance de sa fille Una. Elle vient d'emménager dans un appartement avec son mari Richard, leur bébé a 3 semaines. Cette naissance a bouleversé sa vie : elle ne ressent pas d'attachement pour son bébé, elle ne le comprend pas, elle se sent seule, abandonnée... Elle ne comprend pas ce qui lui arrive. Au même moment, ses parents se séparent et la maison de son enfance va être vendue. Alissa n'a plus de repère, elle doute de son aptitude à être une mère, mais il est trop tard, Una est là, il faut faire face à ses responsabilités.

J'ai été prise par ce roman, je me suis attachée aux personnages et j'ai été curieuse de savoir comment cela allait se terminer... En résumé un roman troublant.

 

Extrait : (début du livre)

Tout était absolument calme. La surface presque immobile de la piscine berçait le reflet du ciel et des galeries. Alissa y poussa du bout du pied un sachet de bonbons que quelqu'un avait laissé traîner dans les galets le long du mur des remises. Presque nue dans ses bras, Una tétait, poings crispés. L'effort tuméfiait son visage de sang sous la curieuse constellation de minuscules points blancs qui affleurait autour du nez. Alissa se concentra sur le mâchonnement des gencives dont la sensation mouillée la troublait. Au creux de sa main se soulevait doucement la cage des côtes menues sur lesquelles plissait la chair. Leurs peaux collaient un peu. La petite devait avoir chaud elle aussi, mais Alissa ne se décidait pas à l'emmener à nouveau dans l'eau, son regard laiteux et son affolement de souris l'avaient frappée d'une conscience tellement angoissante du rien qu'était encore cette vie dont elle avait désormais la charge.

Le portable était resté à l'entrée du bassin, près de la palissade en bois qui cachait les poubelles sous une poussée de jasmin. Alissa l'avait posé là tout à l'heure pour que Richard puisse les entendre se baigner et les encourager de son rire râpeux comme une toux dans le mauvais écho du haut-parleur. C'était une heure plus tôt. Alissa n'avait parlé à personne depuis, il n'y avait pas eu le moindre mouvement derrière l'écran grisâtre des moustiquaires, comme si le temps se dévidait lentement au seul bruit de vibration des climatiseurs. Ils avaient emménagé la semaine précédente. Ses parents étaient venus les aider le week-end, le frère de Richard avait passé la soirée à monter les étagères et la nuit sur le canapé d'où il avait plaisanté tard à travers la paroi. Rien ne laissait présager alors qu'il n'y aurait personne dans la chaleur blanche et bleue de la résidence pendant les longues heures silencieuses qu'il faudrait passer auprès d'Una. Alissa était seule pour la première fois, à vingt-sept ans, seule comme on l'est quand personne ne vous regarde. Elle n'arrivait pas encore à mettre de mots sur le silence de cette absence de regards.

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08 mai 2009

Le Voile noir - Anny Duperey

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Seuil – avril 1992 – 235 pages

Points – octobre 2003 - 256 pages

Quatrième de couverture
J'avais pensé, logiquement, dédier ces pages à la mémoire de mes parents - de mon père, surtout, l'auteur de la plupart des photos, qui sont la base et la raison d'être de ce livre. Curieusement, je n'en ai pas envie. Leur dédier ce livre me semble une coquetterie inutile et fausse. Je n'ai jamais déposé une fleur sur leur tombe, ni même remis les pieds dans le cimetière où ils sont enterrés. Sans doute parce que obscurément je leur en veux d'avoir disparu si jeunes, si beaux, sans l'excuse de la maladie, sans même l'avoir voulu, quasiment par inadvertance. C'est impardonnable. Mon père fit ces photos. Je les trouve belles. Il avait, je crois, beaucoup de talent. J'avais depuis des années l'envie de les montrer. Parallèlement, montait en moi la sourde envie d'écrire, sans avoir recours au masque de la fiction, sur mon enfance coupée en deux. Ces deux envies se sont tout naturellement rejointes et justifiées l'une l'autre. Ces photos sont beaucoup plus pour moi que de belles images, elles me tiennent lieu de mémoire. J'ai le sentiment que ma vie a commencé le jour de leur mort - il ne me reste rien d'avant, d'eux, que ces images en noir et blanc.

Auteur : L'enfance radieuse d'Anny Duperey prend fin avec la mort par asphyxie de ses parents au monoxyde de carbone. La petite fille de huit ans subit alors une autre déchirure : celle d'être séparée de sa soeur. Elevée par sa tante, elle est en revanche libre d'opérer d'audacieux choix de carrière : l'inscription au Conservatoire de Rouen, la 'montée' à Paris, les prestigieux cours Simon, financés par quelques séances de mannequinat. Jean Mercure, fondateur du Théâtre de la Ville, va choisir de travailler avec elle pendant dix ans. Remarquée par ses pairs pour sa prestation dans 'La guerre de Troie n'aura pas lieu', l'actrice force ensuite les portes du 'septième art', et tourne pour Godart, Deville, Resnais... En 1970, elle rencontre son premier mari, Bernard Giraudeau, sur les planches de la comédie musicale 'Attention fragile'. De la même façon, elle tombe sous le charme de Cris Campion durant le tournage d''Une famille formidable'. Son rôle dans cette série lui vaut d'ailleurs de partager un 7 d'Or avec Bernard Le Coq. Elle est également reconnu comme écrivain grâce à des ouvrages tels que 'Le Voile noir', 'L' Admiroir', 'Les Chats de hasard' et plus récemment 'Allons voir plus loin, veux-tu ?' qui a connu un très grand succès. Elle triomphe en 2006, dans la pièce de théâtre 'Oscar et la dame rose'. Dynamique, généreuse, fine plume... elle est adorée du public.

Mon avis : (lu 1992)

Dans ce livre, Anny Duperey est bouleversante. Le drame qu'elle a subit lorsqu'elle avait 8 ans est tellement fort que « le choc de leur disparition a jeté sur les années qui ont précédé un voile opaque, comme si elles n’avaient jamais existé. » Avec ce livre et les photos de son père, Anny Duperey nous dévoile les sentiments qu'elle a gardé en elle pendant longtemps. Elle retrace son enfance avant mais aussi sa vie après la disparition de ses parents. Elle a longtemps culpabilisé de ne pas être mort avec eux mais aussi elle en a voulu à ses parents de l'avoir abandonnée. Elle a terriblement souffert d'être séparée de sa sœur après la mort de ses parents. Ayant perdu moi-même mes parents à l'âge de 19 ans, j'ai été très touchée et bouleversée par ce livre, il m'a aidé à me poser des questions et m'a donné certaines réponses. Cette lecture m'a beaucoup apaisée.

Extrait :

Faites pleurer les enfants

« On rêve toujours que ce que l’on écrit puisse être utile à quelqu’un , ne serait-ce qu’à une seule personne, que ce que l’on a sorti de soi avec peine ne reste pas un monologue stérile, sinon autant vaudrait prendre ces pages et les enfermer tout de suite dans un tiroir.
Alors, à tout hasard…
Si vous voyez devant vous un enfant frappé par un deuil se refermer violemment sur lui-même, refuser la mort, nier son chagrin, faites-le pleurer. En lui parlant, en lui montrant ce qu’il a perdu, même si cela paraît cruel, même s’il s’en défend aussi brutalement que je l’ai fait, même s’il doit vous détester pour cela mais ce que je dis là est impossible à faire…[…] Une personne aimante a envie d’épargner. Et pourtant… Pourtant, percez sa résistance, videz-le de son chagrin pour que ne se forme pas tout au fond de lui un abcès de douleur qui lui remontera à la gorge plus tard.
Le chagrin cadenassé ne s’assèche pas de lui-même, il grandit, s’envenime, il se nourrit de silence, en silence il empoisonne sans qu’on le sache.
Faites pleurer les enfants qui veulent ignorer qu’ils souffrent, c’est le plus charitable service à leur rendre. »

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29 avril 2009

Mon amour ma vie – Claudie Gallay

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Edition du Rouergue – août 2002 – 300 pages

Actes Sud – mars 2008 – 296 pages

Actes Sud - janvier 2010 - 296 pages

Présentation de l'éditeur
Dan, jeune Rom d'une douzaine d'années, est le dernier rejeton de la famille Pazzati, une vieille famille du cirque en bout de course. Il y a Pa', Mam', et les trois oncles, échoués sur un bout de terrain vague, en bord du périphérique d'une grande ville. La bâche du cirque est trouée, depuis longtemps on ne donne plus de spectacles. Il n'y a rien d'autre que les conversations le soir autour du feu de camp où l'on se rappelle le temps de la splendeur, en mangeant des sardines à l'huile ou des saucisses grillées.
Dan voudrait de l'amour, celui de sa mère qui est si belle quand elle relève ses jupes et fait ralentir les camions sur le périph. Mais Dan ne sera jamais un vrai Rom, comme son père, qui est combinard et voleur. Il ne sait pas jongler, il ne sait pas se battre, il sait juste parler à Petit Max, son frère mort qui est réfugié en lui, et caresser sa guenon, Tamya, avec qui il partage tout, l'odeur, les maladies et l'espoir de voir un jour la mer.

Quatrième de couverture
Pa' croit au monde meilleur, il dit que la chance va revenir. Le terrain vague au bord du périph', il l'a appelé AI'Bamo, le Paradis. En vrai, ça s'appelle rond-point de la Pologne. La bâche du cirque est trouée, il ne reste plus que deux tigres et une guenon. II doit y avoir des endroits plus beaux que ceux-là, mais Dan, l'enfant du clan des Pazzati, n'en connaît pas. Il sait toutes les mauvaises choses qui guettent quand on est Rom, mais aussi les belles que la vie invente, le feu, les saucisses grillées, le regard de Mam' les rares fois où elle le serre contre lui. Mam', la reine des Pazzati, qui dit toujours que la pitié, ça tue les hommes.


Biographie de l'auteur
Née en 1961, Claudie Gallay vit dans le Vaucluse. Elle a publié aux éditions du Rouergue L'Office des vivants (2001), Mon amour ma vie (2002), Les années cerises (2004), Seule Venise (2004, prix Folies d'encre et pris du Salon d'Ambronay), Dans l'or du temps (2006) et Les Déferlantes (2008), grand succès public et critique.

Mon avis : (lu en avril 2009)

Ce livre est sombre, violent comme la vie de Dan jeune rom de douze ans qui nous la raconte avec ses peurs, ses angoisses et son rêve : il veut voir la mer. Sa famille, les Pazzati, a échouée sous le périphérique d'une ville quelconque, en marge du monde, ils tiennent un cirque minable avec deux tigres affamés Bagra et Sambo et une guenon Tamya. Il y a son père Pa' joueur invétéré et toujours perdant, et sa mère Mam' si belle mais distante. Au camp il y a l'oncle Jo et son saxophone, Chicot le clown-triste, l'oncle Sam. Dans le monde des nomades, la vie est un combat de tous les jours, le monde est hostile avec eux mais aucun ne se plaint. On sent une certaine fatalité et acceptation de leur sort. Les personnages sont durs et aussi terriblement attachants. Dan nous montre sa difficulté de grandir, de comprendre, et de s'adapter pour devenir un rom' un vrai. Son regard d'enfant est simple, son envie de voir un jour la mer, lui permettra d'envisager une autre vie, plus belle peut-être ?

Ce livre est écrit avec beaucoup de sensibilité et malgré son côté sombre, je l'ai beaucoup aimé.

Extrait : (page 16)

Toutes les villes se ressemblent. Avant d'arriver ici, on en a traversé mille sans jamais s'arrêter.

Ce terrain vague, on ne l'a pas choisi. On est arrivés un jour de grande pluie, les routes étaient inondées, on ne pouvait pas aller plus loin. On s'est arrêtés sur le premier terrain qu'on a trouvé. Un coin d'herbe rase en sortie de l'autoroute, avec le périph' tout autour, la voie ferrée.

On a planté le chapiteau derrière le pylone, sous l'aire de retournement, avec les camions, les caravanes et cage des tigres. D'une certaine façon, c'est facile de venir jusqu'à nous.

L'endroit, on l'a baptisé Al'Bamo. C'est Pa' qui a décidé ça parce qu'en iroquois, Al'Bamo ça veut dire paradis.

En vrai, ça s'appelle le rond-point de la Pologne.

Quand on est arrivés, je dormais. Je n'ai pas vu la mer. Quand je grimpe à la cime du camion, je ne sais même pas dans quelle direction regarder.

- Mam' ?

- Quoi encore...

- Ça fait combien de temps qu'on est là ?

- Deux semaines, un peu plus.

- Et c'est loin la mer ? Je demande.

Mam' écrase sa cigarette. Tous les jours je lui demande, à force elle ne répond plus.

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28 avril 2009

Le temps des miracles – Anne-Laure Bondoux

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Bayard Jeunesse – janvier 2009 – 254 pages

Bayard – janvier 2009 – 254 pages

Présentation de l'éditeur
Lorsque les douaniers trouvent Blaise Fortune, douze ans, tapi au fond d'un camion à la frontière française, il est seul. Il répète sans cesse qu'il est un " citoyen-delarépubliquedefrance ". Mais son passeport est trafiqué, et en dehors de ces quelques mots, il ne parle que le russe. Il ne peut pas expliquer les événements qui l'ont conduit du Caucase jusqu'ici, dans le pays des droits de l'homme et de Charles Baudelaire. Et surtout, il a perdu Gloria en cours de route. Gloria Bohème, avec qui il a vécu libre, malgré la guerre, malgré les frontières, malgré la misère et la peur. Car cette femme, au Cœur immense, avait un don : celui d'enchanter la vie... Quelques années plus tard, Blaise peut enfin raconter son histoire. Et la pure vérité, c'est qu'on n'est pas près de l'oublier.

Biographie de l'auteur
Née en 1971 dans la région parisienne. Anne-Laure Bondoux a suivi des études littéraires à l'Université Paris X. Elle s'est essayée à l'écriture dramatique radiophonique, romanesque, et à la chanson, avant d'entrer chez Bayard Presse comme rédactrice. A trente ans, elle a décidé de se consacrer entièrement à l'écriture. Depuis, elle a publié sept romans dans des collections destinées aux adolescents, dont "les larmes de l’Assassin" et "Pépites". Ils ont été primés de nombreuses fois, tant par des jurys de jeunes lecteurs que par des jurys d'adultes, et sont traduits dans une vingtaine de langues.

Mon avis : (lu en avril 2009)

J’ai déjà lu "les larmes de l’Assassin" que j’ai beaucoup aimé et "Pépites" et j’attendais avec impatience de lire celui-ci. Je n’ai pas été déçu… J’ai a-do-ré !   

Ce livre est captivant, j’ai été prise par l’histoire de Koumaïl et Gloria, de leur périple du Caucase jusqu’en France. Avec son regard d'enfant, Koumaïl nous raconte son histoire, il garde à tout moment l’espoir que la vie est belle et pleine de miracles. Gloria lui apprend qu’:« il y a un remède infaillible contre le désespoir : l’espoir »,  qu’il faut « mener sa vie en marchant toujours droit devant. Vers d’autres horizons » et qu’« il ne faut jamais désespérer du genre humain. Pour un homme qui te laisse tomber, tu en trouveras des dizaines d’autres qui t’aideront à te relever. »
Koumaïl était un petit bébé lorsqu’il a été sauvé du « Terrible Accident » par Gloria, il résume ce qu’il est par cette formule « jemapèlblèzfortuneéjesuicitoyendelarépubliquedefrancecélapurvérité ». Il vit au Caucase et le pays entre en guerre, Koumaïl a 7ans et avec Gloria ils doivent partir. Ils subissent alors la faim, le froid, la peur de la milice. Ils vont faire de nombreuses rencontres durant ce long voyage : dans l’Immeuble, il y a Emil, Madame Hanska et Abdelmalik, puis c’est la fuite vers Souma-Soula avec comme voisins la famille Betov : Stambeck, Suki et Maya puis direction le port de Soukhoumi et c’est la rencontre avec Fatima, puis la traversée de la Russie, de l’Ukraine, de la Moldavie, et l’arrivée en Roumanie dans le camp tsigane avec Babik, Nouka, Boucle-d’Oreille, nouveau départ et enfin l’arrivée en France, Koumaïl a 11 ans.

Tous les personnages de ce livre sont formidables et très attachants. J’ai savouré ce récit lumineux et très émouvant. C’est un grand coup de cœur !

Ce livre est destiné aussi bien aux adultes qu’aux adolescents à partir de 12 ans !

Pour compléter votre lecture : aller voir sur le site « le temps des miracles »,  l’atlas vert de Koumaïl, le Caucase de Koumaïl, la France de Blaise Fortune

Extrait : (page 17)

L’Immeuble est un ensemble de trois bâtiments dressés en forme de U autour de la cour. Nous avons une chambre au premier étage.

D’un mur à l’autre, je peux faire six pas en contournant le poêle à bois. Le papier peint se décolle du mur et, derrière, la peinture se détache aussi. Si je gratte le plâtre avec l’ongle, les briques apparaissent. L’Immeuble est fissuré, rongé par l’humidité qui remonte du sol car il est construit près du fleuve. Il est si pourri qu’il aurait dû être démoli, mais par chance la guerre a stoppé les bulldozers ; maintenant c’est notre refuge, une bonne cachette qui nous protège du vent et de la milice.

Le vent, je le connais bien : il descend des montagnes à la vitesse d’une avalanche, et s’engouffre sous les portes pour vous glacer les os.  Par contre, je n’ai qu’une idée vague de ce qu’est la milice. Tout ce que je sais, c’est qu’elle me terrifie davantage que l’œil retourné de l’horrible Sergueï, et qu’ici chacun a une raison de s’en méfier. C’est pourquoi nous avons institué des tours de guet : nuit après nuit, nous surveillons l’entrée de l’Immeuble en nous relayant par groupe de quatre. Les petits, comme moi, accompagnent les plus âgés s’ils le souhaitent.

On m’a expliqué : si je vois s’approcher des hommes chaussés de bottes, si je vois leurs blousons en cuir et leurs matraques, je me précipite dans la cour et je frappe comme une brute sur la cloche qui est pendue sous l’auvent.

Il existe trois autres cas où l’on doit frapper comme une brute sur la cloche :

- si l’Immeuble brûle ;

- si l’Immeuble s’écroule ;

- si les eaux du fleuve Psezkaya débordent.

En dehors de ces circonstances, quiconque s’amuserait avec la cloche serait aussitôt chassé de l’Immeuble, est-ce bien clair ?

Quand je demande à Gloria ce que ferait la milice si jamais elle nous attrapait, son visage durcit et je regrette aussitôt ma question.

- Un garçon de sept ans n’a pas besoin de connaître tous les détails. Contente-toi de suivre le règlement, Koumaïl.

Je dis « OK », en français, comme elle me l’a appris, et je m’en vais jouer avec les autres dans la cage d’escalier, qui est notre château fort ou notre navire de combat selon l’inspiration du moment.


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26 avril 2009

Ulysse from Bagdad – Eric-Emmanuel Schmitt

ulysse_from_Bagdad Albin Michel - novembre 2008 – 309 pages

Quatrième de couverture : Saad veut quitter Bagdad, son chaos, pour gagner l’Europe, la liberté, un avenir. Mais comment franchir les frontières sans un dinar en poche ? Comment, tel Ulysse, affronter les tempêtes, survivre aux naufrages, échapper aux trafiquants d’opium, ignorer le chant des sirènes devenues rockeuses, se soustraire à la cruauté d’un geôlier cyclopéen ou s’arracher aux enchantements amoureux d’une Calypso sicilienne ? Tour à tour violent, bouffon, tragique, le voyage sans retour de Saad commence. D’aventures en tribulations, rythmé par les conversations avec un père tendre et inoubliable, ce roman narre l’exode d’un de ces millions d’hommes qui, aujourd’hui, cherchent une place sur la terre : un clandestin. Conteur captivant, témoin fraternel, Eric-Emmanuel Schmitt livre une épopée picaresque de notre temps et interroge la condition humaine. Les frontières sont-elles le bastion de nos identités ou le dernier rempart de nos illusions ?

Auteur : Né en 1960, normalien, agrégé de philosophie, docteur, Éric-Emmanuel Schmitt s’est d’abord fait connaître au théâtre avec Le Visiteur, cette rencontre hypothétique entre Freud et peut-être Dieu, devenue un classique du répertoire international. Rapidement, d’autres succès ont suivi : Variations énigmatiques, Le Libertin, Hôtel des deux mondes, Petits crimes conjugaux, Mes Evangiles, La Tectonique des sentiments… Plébiscitées tant par le public que par la critique, ses pièces ont été récompensées par plusieurs Molière et le Grand Prix du théâtre de l’Académie française. Son œuvre est désormais jouée dans plus de quarante pays.
Il écrit le Cycle de l’Invisible, quatre récits sur l’enfance et la spiritualité, qui rencontrent un immense succès aussi bien sur scène qu’en librairie : Milarepa, Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, Oscar et la dame rose et L’Enfant de Noé. Une carrière de romancier, initiée par La Secte des égoïstes, absorbe une grande partie de son énergie depuis L’Evangile selon Pilate, livre lumineux dont La Part de l’autre se veut le côté sombre. Depuis, on lui doit Lorsque j’étais une œuvre d’art, une variation fantaisiste et contemporaine sur le mythe de Faust et une autofiction, Ma Vie avec Mozart, une correspondance intime et originale avec le compositeur de Vienne. S'en suivent deux recueils de nouvelles : Odette Toulemonde et autres histoires, 8 destins de femmes à la recherche du bonheur,  inspiré par son premier film, et la rêveuse d'Ostende, un bel hommage au pouvoir de l'imagination. Dans Ulysse from Bagdad, son dernier roman, il livre une épopée picaresque de notre temps et interroge la condition humaine.
Encouragé par le succès international remporté par son premier film Odette Toulemonde, il adapte et réalise Oscar et la dame rose. Sortie prévue fin 2009.

Mon avis : (lu en avril 2009)

C'est l'histoire d'un jeune irakien qui décide de quitter son pays pour gagner l'Angleterre. On découvre tout d'abord sa vie à Bagdad : il est né à l'époque où « placardés partout, les photographies du Président surveillaient notre vie quotidienne », puis suite à la guerre contre le Koweit sa famille supporta le blocus économique « l'embargo s'avère le meilleur moyen de punir un peuple déjà malheureux en renforçant ses dirigeants » il attend avec l'impatience l'arrivée des américains et la chute de Saddam. Mais cela ne va rien changer à ses souffrances. Une seule solution s'ouvre à Saad, quitter son pays pour rejoindre l'Angleterre (pays d'Agatha Christie)... Et l'odyssée de Saad va commencer : il va voyager à travers l'Égypte, la Libye, passer par Malte, l'Italie, la France...

Ce récit plein de poésie et de philosophie nous amène à réfléchir sur les migrants clandestins. C'est un livre facile à lire et très bien écrit, mais à mon avis, ce n'est pas le meilleur d'Éric-Emmanuel Schmitt.

Extrait : (début du livre)

Je m'appelle Saad Saad, ce qui signifie en arabe Espoir Espoir et en anglais Triste Triste ; au fil des semaines, parfois d'une heure à la suivante, voire dans l'explosion d'une seconde, ma vérité glisse de l'arabe à l'anglais ; selon que je me sens optimiste ou misérable, je deviens Saad l'Espoir ou Saad le Triste.

A la loterie de la naissance, on tire de bons, de mauvais numéros. Quand on atterrit en Amérique, en Europe, au Japon, on se pose et c'est fini : on naît une fois pour toutes, nul besoin de recommencer. Tandis que lorsqu'on voit le jour en Afrique ou au Moyen-Orient...

Souvent je rêve d'avoir été avant d'être, je rêve que j'assiste aux minutes précédant ma conception : alors je corrige, je guide la roue qui brassait les cellules, les molécules, les gènes, je la dévie afin d'en modifier le résultat. Pas pour me rendre différent. Non. Juste éclore ailleurs. Autre ville, pays distinct. Même ventre certes, les entrailles de cette mère que j'adore, mais ventre qui me dépose sur un sol où je peux croître, et pas au fond d'un trou dont je dois, vingt ans plus tard, m'extirper.

Je m'appelle Saad Saad, ce qui signifie en arabe Espoir Espoir et en anglais Triste Triste ; j'aurais voulu m'en tenir à ma version arabe, aux promesses fleuries que ce nom dessinait au ciel ; j'aurais souhaité, l'orgueil comme unique sève, pousser, m'élever, expirer à la place où j'étais apparu, tel un arbre, épanoui au milieu des siens puis prodiguant des rejets à son tour, ayant accompli son voyage immobile dans le temps ; j'aurais été ravi de partager l'illusion des gens heureux, croire qu'ils occupent le plus beau site du monde sans qu'aucune excursion ne les ait autorisés à entamer une comparaison ; or cette béatitude m'a été arrachée par la guerre, la dictature, le chaos, des milliers de souffrances, trop de morts.

Chaque fois que je contemple George Bush, le président des Etats-Unis, à la télévision, je repère cette absence de doutes qui me manque. Bush est fier d'être américain, comme s'il y était pour quelque chose... Il n'est pas né en Amérique mais il l'a inventée, l'Amérique, oui, il l'a fabriquée dès son premier caca à la maternité, il l'a perfectionnée en couches-culottes pendant qu'il gazouillait à la crèche, enfin il l'a achevée avec des crayons de couleur sur les bancs de l'école primaire. Normal qu'il la dirige, adulte ! Faut pas lui parler de Christophe Colomb, ça l'énerve. Faut pas lui dire non plus que l'Amérique continuera après sa mort, ça le blesse. Il est si enchanté de sa naissance qu'on dirait qu'il se la doit. Fils de lui-même, pas fils de ses parents, il s'attribue le mérite de ce qui lui a été donné. C'est beau l'arrogance ! Magnifique, l'autosatisfaction obtuse ! Splendide, cette vanité qui revendique la responsabilité de ce qu'on a reçu ! Je le jalouse. Comme j'envie tout homme qui jouit de la chance d'habiter un endroit habitable.

Je m'appelle Saad Saad, ce qui signifie en arabe Espoir Espoir et en anglais Triste Triste. Parfois je suis Saad l'Espoir, parfois Saad le Triste, même si, aux yeux du plus grand nombre, je ne suis rien.

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24 avril 2009

Manipulation – Deux ados face à une secte - Catherine Armessen

ManipulationCheminements – mars 2007 - 565 pages

Présentation de l'éditeur
D'un côté, il y a Morgane et Lisa, qui sont étudiantes en première année de médecine. De l'autre, il y a LA secte. Apparemment, tout les sépare. Quoique... Morgane a toujours été vulnérable. Lisa, elle, vit mal la séparation de ses parents.
Leur fragilité n'échappera pas aux prédateurs qui les guettent. Résisteront-elles à la pression de ce groupe qui conjugue séduction et manipulation à tous les modes ?
A travers cette fiction, Catherine Armessen dénonce le danger que les sectes représentent pour les jeunes en s'appuyant sur de nombreux dossiers traitant du sujet. Afin que les parents soient vigilants. Et que les jeunes soient avertis. Parce que la prévention repose sur l'information.

Biographie de l'auteur
Catherine Armessen est médecin. Manipulation est son troisième roman, après l'Ariégeoise et Dérapages, dans lequel elle traite de l'alcoolisme des femmes, parus aux éditions Cheminements.

Mon avis : (lu en avril 2008)

Ce livre est une fiction qui dénonce l'emprise des sectes sur les jeunes adultes. Il nous permet de découvrir ce qu'est une secte et comment cela fonctionne. Il y a d'abord des recruteurs qui cherchent des victimes à mettre sous influence, ensuite on les conditionne avec « lavage de cerveaux » et on les isole de leurs proches... Ensuite il est difficile d'en sortir.

En 2008, j'ai eu l'occasion d'assister à la présentation de ce livre par son auteur à la Bibliothèque, mon fils de 15 ans était présent et il a pu poser beaucoup de questions. Catherine Armessen nous a expliqué que ce livre n'est pas un témoignage, mais une fiction qui est le fruit de rencontres avec des patients qui avaient été approché par des sectes. Elle s'est informée et a écrit ce livre dans un but de prévention. La secte évoquée dans le livre est totalement imaginaire, mais elle a été créée pour la fiction avec les même « recettes » que les vraies sectes...

Ce livre est à lire par nous parents mais aussi par nos adolescents pour être informés des dangers qui peuvent exister derrière des pseudos-médecines ou... Il faut rester vigilant !

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18 avril 2009

Des vents contraires – Olivier Adam

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Edition de l'Olivier - janvier 2009 - 254 pages

Points – janvier 2010 – 282 pages

prix RTL-Lire 2009

Présentation de l'éditeur
« La nuit nous protégeait et à ce moment précis j’avoue avoir pensé que les choses allaient redevenir possibles, ici j’allais pouvoir recoller les morceaux et reprendre pied, nous arracher les enfants et moi à cette douleur poisseuse qui nous clouait au sol depuis des mois, à la fin la maison, les traces et les souvenirs qu’elle gardait de nous quatre, c’était devenu invivable, je ne sortais presque plus et les enfants se fanaient sous mes yeux. »

Depuis que sa femme a disparu sans jamais faire signe, Paul Andersen vit seul avec ses deux jeunes enfants. Mais une année s'est écoulée, une année où chaque jour était à réinventer, et Paul est épuisé. Il espère faire peau neuve par la grâce d'une retour aux sources et s'installe alors à Saint-Malo, la ville de son enfance.

Mais qui est donc Paul Andersen ? Un père qui, pour sauver le monde aux yeux de ses enfants, doit lutter sans cesse avec sa propre inquiétude et contrer, avec une infinie tendresse, les menaces qui pèsent sur leur vie. Dans ce livre lumineux aux paysages balayés par les vents océaniques, Olivier Adam impose avec une évidence tranquille sa puissance romanesque et son sens de la fraternité.

Auteur : Olivier Adam est né en 1974. Il a grandi en banlieue parisienne. Après avoir travaillé à Paris dans une agence d'ingénierie culturelle – où il a entre autres contribué à créer le festival littéraire « Les correspondances de Manosque » – puis aux Éditions du Rouergue en tant qu'éditeur, il s'est installé près de Saint-Malo. Il est l’auteur de nombreux romans dont Passer l’hiver (Goncourt de la nouvelle 2004), Falaises, salué de concert par le public et la critique en 2005 et À l’abri de rien, prix France Télévisons 2007 et prix Jean-Amila-Meckert 2008. Des vents contraires est son sixième roman. Plusieurs de ses livres ont été adaptés au cinéma, dont Poids léger et Je vais bien, ne t’en fais pas (primé aux Césars en 2007) dont il a écrit le scénario avec Philippe Lioret.

Mon avis : (lu en avril 2009)

J'avais très envie de lire ce livre depuis qu'il est sorti et c'est seulement maintenant que j'ai pu me le procurer à la bibliothèque. Je viens de le finir et à la fois, j'en suis chamboulée et mon plaisir est total ! L'histoire est triste, mais pudique à la fois. C'est l'histoire de Paul, il est perdu dans sa vie : sa femme a disparu, ses deux enfants Clément (9 ans) et Manon (4 ans) s'accrochent à lui. Il est écrivain mais depuis le départ de sa femme, il n'arrive plus à écrire. Il s'interroge sur le pourquoi de ce départ et il n'a aucune réponse satisfaisante à donner à ses enfants... Après plus d'un an d'attente, il part avec ses enfants se réfugier à Saint-Malo sa ville d'enfance où son frère lui propose un emploi de moniteur dans l'auto-école familiale. Paul va rencontrer d'autres personnages en détresse ou à aider (Justine, Élise, Bréhel, Thomas et son père...), il va beaucoup boire, peu dormir... A la fin, la recherche de la vérité a abouti et maintenant il va falloir vivre avec cette vérité...

On ressent superbement bien tout l'amour et la tendresse que Paul a pour ses enfants : il veut tout faire pour que Clément retrouve son espièglerie et Manon retrouve le goût de vivre.

J'ai également beaucoup apprécié les descriptions de la mer, des plages, des paysages (que je connais) ainsi que l'hiver, avec le vent et la tempête à Saint-Malo... C'est superbement décrit, on ressent parfaitement le climat, l'ambiance des lieux. Encore un livre d'Olivier Adam que j'ai aimé malgré son ton triste et désespérant...

Extrait : (page 21)

L'hôtel donnait sur la plage, demeure bourgeoise et surannée livrée aux embruns, de la salle à manger aux chambres c'était une débauche invraisemblable de tissus fleuris et de bouquets séchés, partout le bois des meubles luisait et diffusait un parfum doux de miel et d'encaustique. Manon s'est précipitée sur le matelas, un édredon profond comme une poudreuse le couvrait de roses. J'ai ouvert les rideaux et la mer éclaboussait la promenade, on la distinguait mal du ciel, des gerbes d'écume jaillissaient en éclats blanchâtres, surprenaient les passants rares, qui s'écartaient en poussant des cris aigus. La petite a sauté sur le lit pendant une bonne demi-heure. Les ressorts hurlaient à la mort. Clément l'ignorait, enfoncé dans un fauteuil, les jambes prises dans la liane de ses bras minces, il fixait le téléviseur où les chaînes défilaient à un rythme hypnotique. Je lui ai demandé de l'éteindre et nous sommes sortis sur le balcon, deux transats grelottaient sur le bois du plancher et la nuit s'argentait aux abords des lampadaires. La mer déferlait en un fracas croissant. On ne s'entendait plus parler. Je me suis mis à gueuler. Pour rien ni personne. Un cri noir et profond comme le monde.

Extrait : (page 179)

Le chemin glissait le long de la falaise, par les rochers on gagnait le sable et les voiliers à fond de cale. J'en ai choisi un blanc et bleu. Mes pieds s'enfonçaient dans la vase et dans certains creux, l'eau m'arrivait aux mollets. Je me suis hissé sur le pont, la cabine était ouverte et minuscule, j'ai sorti ma bouteille de la poche de mon manteau et je l'ai vidée allongé sur la banquette. Des hublots étroits j'apercevais le désert de sable et l'embouchure du havre. La pluie avait cessé et la lumière jaune mangeait le ciel noir en surplomb des eaux vert-de-gris. J'ai fermé les yeux sans dormir et j'ai attendu. Que la marée me prenne et m'emporte. De temps à autre j'y jetais un œil, je la voyais progresser. Bientôt j'ai senti le bateau s'élever. Il voguait immobile et cerné de toutes parts, un vent calme faisait tinter les filins d'acier le long du mât. Douces comme la soie, les vagues faisaient mine de m'emporter. Dans quatre ou cinq heures elles me déposeraient sur le sable et j'aurais le sentiment d'une traversée.

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17 avril 2009

Les gadoues – Philippe Delepierre

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Liana Levi – mars 2007 – 332 pages

Pocket – mai 2008 – 368 pages

Résumé : Gill est un jeune garçon doué pour le bonheur. De ce qui l'entoure, il ne voit que le versant
positif. La décharge située à trois kilomètres de la petite ville du Nord où il vit ? un réservoir
de nettoyants chimiques à revendre aux amateurs de produits récurants pour se faire de l'argent
de poche. Les crises de nerfs de Marie-Rose, sa mère ? des orages passagers. Les bizarreries de
Trisomic-Marcel, son grand-frère ? des lubies poétiques à surveiller avec affection. Quant à Françoise, sa bien-aimée, c'est à ses yeux une fée, un ange… Mais cet idyllique univers d'enfance se fissure lorsque certains commencent à évoquer des années révolues que Gill n'a évidemment pas connues, celles de l'Occupation. Et en ces années 1960, elles jettent encore une ombre sinistre, tandis que les uns et les autres se terrent dans des silences lourds de sous-entendus.
Des silences que Gill va tenter de décoder, sans se rendre compte qu'ils cachent de dangereux secrets…

Auteur : Philippe Delepierre a une cinquantaine d'années. Après avoir longtemps travaillé à l'étranger - notamment en Amérique du Sud - il est aujourd'hui professeur de lettres dans un lycée du Nord de la France. Il est l'auteur d'un épisode du Poulpe et de plusieurs polars publiés chez Baleine. Depuis son recueil de nouvelles - Même pas mal et autres paris stupides - il a écrit quatre romans, parus aux éditions Liana Levi, Fred Hamster et Madame Lilas (2004), Crissement sur le tableau noir (2005), Les gadoues (2007), et Sous les pavés l'orage (2008).

Mon avis : (lu en avril 2009)

Nous sommes dans les années 60, Gill a treize ans, il habite une petite ville ouvrière du Nord, il nous raconte sa vie de tous les jours : les crises de nerfs de sa mère, sa relation pleine de tendresse avec son grand-frère Trisomic-Marcel, ses bêtises au lycée, sa bien-aimée Framboise... Les gadoues c'est la décharge où il récupère toutes sortes de choses avec son copain Fred Hamster. C'est le lendemain de la guerre et de vieilles histoires vont ressortir dévoilant ainsi le passé secret de la mère de Gill.

L'écriture est à la fois poétique, pleine de jeux de mots et parfois d'argot. On rit beaucoup en lisant ce livre. Les personnages sont drôles et attendrissants. J'ai passé un très bon moment en lisant ce roman.

Extrait : (premières lignes)

Maman a ses nerfs. Un chamboulement échevelé, une danse de Saint-Guy ravageuse, une tornade tropicale aux sanglots longs et hurlements force dix. Ces grandes gesticulations de désespoir éclatent tout à trac, en Blitz Krieg brutales et sournoises pour se finir dans un chaos de vaisselle fracassée, de repassage éparpillé, de bocaux renversés vomissant leurs nuées de poivre, de farine et de café moulu.
Je cours aux abris, jamais plus loin que la cour car je dois surveiller l'évolution de la crise. Dans ces moments-là, d'après le docteur Verdier, il n'y a rien d'autre à faire que de laisser passer l'ouragan tout en surveillant la malade au cas où elle avalerait sa langue. La première fois que j'ai entendu cette expression étrange, j'étais encore gamin et ça m'a fait rire. J'ai demandé au médecin comment on pouvait avaler sa langue puisque c'est précisément l'organe qui sert à ingurgiter, mais il était de mauvais poil et m'a envoyé bouler.
À l'intérieur, ça barde. Pas besoin de boule de cristal pour deviner l'avenir proche.
Les vitres de la cuisine sont extralucides, maman qui ne supporte ni la crasse ni les chiures de mouches les récure tous les samedis avec de l'alcool à brûler et du papier journal. Le verre en ressort aussi propre que l'écran de notre télé toute neuve et j'assiste en direct au drame domestique, net et clair comme le grand spectacle du monde commenté par Léon Zitrone ou Claude Darget au journal télévisé. De mon poste d'observation situé entre les clapiers et le tonneau d'eau de pluie, je ne quitte pas Marie-Rose des yeux. Depuis que je suis passé en sixième j'ai pris la liberté d'appeler mes parents par leurs prénoms, Fernand et Marie-Rose. Pas quand je leur adresse la parole bien sûr, seulement quand je suis seul avec moi-même. J'estime qu'à treize ans, c'est un signe de maturité précoce qui ne gâche rien à l'amour sincère que je leur porte.

Marie-Rose. Je ne vous raconte pas le choc quand j’ai découvert que ma mère avait le même nom qu’une lotion contre les poux ! Marque déposée d’un insecticide redoutable pour les parasites, inoffensif pour les cheveux. Dans la vitrine de la pharmacie, un carton publicitaire montrait deux trois bestioles terrassées par le produit miracle et une petite fille sautillant tresses au vent, heureuse d’avoir échappé à la tondeuse. Ce jour-là, je devais acheter des sinapismes à la farine de moutarde censés guérir mes bronchites à répétition, des espèces de buvards qu’une fois bien imbibés de vapeur on te claque sur la poitrine à cent degrés Celsius et qui te brûlent pendant des heures à t’en décoller la peau. «Rigolo» qu’ils s’appellent ces cataplasmes, je n’invente rien. Si on me demande mon avis, je choisis sans hésiter les ventouses parce que c’est indolore et quand on les enlève, elles font un joyeux bruit de bouteille qu’on débouche, blop! En cas de migraine, j’ai droit à une vessie de glace qui ressemble à un béret de chasseur alpin ou à des compresses au menthol, maman préfère ce genre de thérapie externe aux cachets d’aspirine qui, selon elle, perforent l’estomac et rendent hémophile.

Malheureusement pour elle, ces remèdes ne lui sont d’aucune utilité parce que ses crises ne sont dues ni aux microbes ni aux virus. Son mal provient de l’âme, d’un imbroglio de frayeurs secrètes si profondément enracinées que personne ne peut en sonder les causes. Elles se manifestent par des vertiges fulgurants comme si le chemin de sa vie lui semblait soudain une étroite passerelle suspendue au-dessus du précipice où elle n’ose pas s’aventurer. J’en ai parlé à un gars de ma classe dont le père est infirmier psychiatrique, d’après lui, il s’agirait

d’hallucinations aiguës, de troubles du comportement qu’il faut soigner avec des douches froides ou des électrochocs. Je lui ai fichu mon poing sur la gueule, non mais ! Marie-Rose n’est pas folle, qu’on se le dise, et quiconque prétendra le contraire aura affaire à moi.

En tout cas ce n’est pas encore aujourd’hui que maman sombrera dans la grande déglingue. Elle se défend comme une lionne et j’ai bien l’impression que le combat contre les démons est en train de tourner en sa faveur. «Nerfs fragiles mais solide constitution », assure le docteur. Peut-être bien, mais ce n’est pas une raison pour baisser la garde, il suffirait d’une attaque un peu plus sournoise que d’habitude, comme ça, un coup en traître, et elle serait bonne pour le grand plongeon cataleptique à perpète.

Parfois, au lycée, je tremble à l’idée que la crise fatale se déclare en mon absence. Dans ces moments-là, plus moyen de me concentrer. Les profs disent que je suis dans la lune mais ils parlent sans savoir, comme toujours. Je suis bien là au contraire, les deux pieds sur terre, sur le qui-vive et en pleine réalité. Dès que j’entends les pompiers ou une ambulance en urgence, je me dis que cette fois, ça y est, l’apocalypse vient de nous tomber dessus ! Le cerveau malade de maman a mis le feu aux poudres et sa conscience a décollé en chandelle comme la fusée qui a mis Telstar sur orbite. Fernand ne me le pardonnera jamais, il m’enrôlera chez les enfants de troupe où les officiers instructeurs m’accuseront d’abandon de poste et de désertion, délits passibles de cour martiale et de peloton d’exécution.

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12 avril 2009

Le rapport Brodeck - Philippe Claudel

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Stock – août 2007 – 410 pages

Livre de Poche - avril 2009 - 374 pages

Prix Goncourt des lyçéens 2007

Mot de l'éditeur :
Le métier de Brodeck n’est pas de raconter des histoires. Son activité consiste à établir de brèves notices sur l’état de la flore, des arbres, des saisons et du gibier, de la neige et des pluies, un travail sans importance pour son administration. Brodeck ne sait même pas si ses rapports parviennent à destination. Depuis la guerre, les courriers fonctionnent mal, il faudra beaucoup de temps pour que la situation s’améliore.
« On ne te demande pas un roman, c’est Rudi Gott, le maréchal-ferrant du village qui a parlé, tu diras les choses, c’est tout, comme pour un de tes rapports. »
Brodeck accepte. Au moins d’essayer. Comme dans ses rapports, donc, puisqu’il ne sait pas s’exprimer autrement. Mais pour cela, prévient-il, il faut que tout le monde soit d’accord, tout le village, tous les hameaux alentour. Brodeck est consciencieux à l’extrême, il ne veut rien cacher de ce qu’il a vu, il veut retrouver la vérité qu’il ne connait pas encore. Même si elle n’est pas bonne à entendre.
« A quoi cela te servirait-il Brodeck ? s’insurge le maire du village. N’as-tu pas eu ton lot de morts à la guerre ? Qu’est-ce qui ressemble plus à un mort qu’un autre mort, tu peux me le dire ? Tu dois consigner les événements, ne rien oublier, mais tu ne dois pas non plus ajouter de détails inutiles. Souviens-toi que tu seras lu par des gens qui occupent des postes très importants à la capitale. Oui, tu seras lu même si je sens que tu en doutes... » Brodeck a écouté la mise en garde du maire.
Ne pas s’éloigner du chemin, ne pas chercher ce qui n’existe pas ou ce qui n’existe plus. Pourtant, Brodeck fera exactement le contraire.

Auteur : Né à Dombasle-sur-Meurthe le 02 février 1962 et considéré comme l'un des meilleurs auteurs contemporains, Philippe Claudel est à la fois enseignant, scénariste et écrivain. Maître de conférences à l'université de Nancy, il enseigne à l'Institut européen du cinéma et de l'audiovisuel.
Depuis son premier roman, 'Meuse l'oubli', paru en 1999, l'écrivain lorrain enchaîne les succès littéraires. 'J' abandonne', en 2000, lui a permis de recevoir le prix France Télévisions. Il enchaîne avec 'Le Bruit des trousseaux', tiré de son expérience de professeur de français dans les prisons, puis 'Les Petites Mécaniques' sont récompensées par la bourse Goncourt de la nouvelle en 2003. Avec ses 'Ames grises', œuvre unanimement reconnue par la critique, Philippe Claudel est lauréat du prix Renaudot en 2003 et parrain du 16e Festival du premier roman la même année. Il publie encore 'Trois petites histoires de jouets' et 'La Petite Fille de monsieur Linh' en 2005. Ponctuel, il revient l'année suivante avec 'Le Monde sans les enfants', dans lequel il aborde les tabous de notre société, dont la maltraitance, la guerre ou la mort. En 2007 sort 'Le Rapport de Brodeck', dans la lignée de son maître Jean Giono. En 2008, il réalise son premier film 'Il y a longtemps que je t'aime' avec Kristin Scott Thomas et Elsa Zylberstein. Par ses romans, l'auteur nous emmène dans un univers imperceptible néanmoins empreint de réalité. Philippe Claudel a sa place parmi les grands romanciers du XXIe siècle.

Mon avis : (lu en décembre 2007)
Ce livre est à la fois magnifique, bouleversant mais aussi terrifiant.
Brodeck doit faire un rapport sur un fait qui a eu lieu dans son village. Ce fait est le meurtre collectif de "l'Anderer" (l'étanger). Brodeck ne va pas faire un simple rapport, il veut également rapporter toute la genèse de l'évènement. Il veut laisser un témoignage le plus complet possible et ainsi participer à la mémoire collective. Brodeck décrit tout simplement, sans émettre aucun jugement.
Ce conte est intemporel. On n'a aucune notion précise du lieu et de la période où se situe cette histoire. Tout ce que l'on sait, on le devine en lisant entre les lignes, en interprétant chaque détail. C'est untrès grand roman universel qui parle des hommes, de leurs peurs et de leur lâcheté, de la mémoire et de l'oubli aussi, et comment les hommes choisissent d'accommoder leur vie pour continuer à vivre.
L'écriture de ce livre est très belle, fluide et d'une simplicité apparente, ce livre est à la fois un leçon de français, d'humanité et d'histoire.

Extrait : "Je m’appelle Brodeck et je n’y suis pour rien. Je tiens à le dire. Il faut que tout le monde le sache. Moi je n’ai rien fait, et lorsque j’ai su ce qui venait de se passer, j’aurais aimé ne jamais en parler, ligoter ma mémoire, la tenir bien serrée dans ses liens de façon à ce qu’elle demeure tranquille comme une fouine dans une nasse de fer. Mais les autres m’ont forcé : « Toi, tu sais écrire, m’ont-ils dit, tu as fait des études. » J’ai répondu que c’étaient de toutes petites études, des études même pas terminées d’ailleurs, et qui ne m’ont pas laissé un grand souvenir. Ils n’ont rien voulu savoir : « Tu sais écrire, tu sais les mots, et comment on les utilise, et comment aussi ils peuvent dire les choses. Ça suffira. Nous on ne sait pas faire cela. On s’embrouillerait, mais toi, tu diras, et alors ils te croiront. Et en plus, tu as la machine. »

La machine, elle est très vieille. Plusieurs de ses touches sont cassées. Je n’ai rien pour la réparer. Elle est capricieuse. Elle est éreintée. Il lui arrive de se bloquer sans m’avertir comme si elle se cabrait. Mais cela, je ne l’ai pas dit car je n’avais pas envie de finir comme l’Anderer.

Ne me demandez pas son nom, on ne l’a jamais su. Très vite les gens l’ont appelé avec des expressions inventées de toutes pièces dans le dialecte et que je traduis : Vollaugä – Yeux pleins – en raison de son regard qui lui sortait un peu du visage ; De Murmelnër – Le Murmurant – car il parlait très peu et toujours d’une petite voix qu’on aurait dit un souffle ; Mondlich – Lunaire – à cause de son air d’être chez nous tout en n’y étant pas ; Gekamdörhin – celui qui est venu de là-bas.

Mais pour moi, il a toujours été De Anderer – l’Autre –, peut-être parce qu’en plus d’arriver de nulle part, il était différent, et cela, je connaissais bien : parfois même, je dois l’avouer, j’avais l’impression que lui, c’était un peu moi. Son véritable nom, aucun d’entre nous ne le lui a jamais demandé, à part le maire une fois peut-être, mais il n’a pas, je crois, obtenu de réponse. Maintenant, on ne saura plus. C’est trop tard et c’est sans doute mieux ainsi. La vérité, ça peut couper les mains et laisser des entailles à ne plus pouvoir vivre avec, et la plupart d’entre nous, ce qu’on veut, c’est vivre. Le moins douloureusement possible. C’est humain. Je suis certain que vous seriez comme nous si vous aviez connu la guerre, ce qu’elle a fait ici, et surtout ce qui a suivi la guerre, ces semaines et ces quelques mois, notamment les derniers, durant lesquels cet homme est arrivé dans notre village, et s’y est installé, comme ça, d’un coup.

Pourquoi avoir choisi notre village ? Il y en a tellement des villages sur les contreforts de la montagne, posés entre les forêts comme des œufs dans des nids, et beaucoup qui ressemblent au nôtre. Pourquoi avoir choisi justement le nôtre, qui est si loin de tout, qui est perdu ?

Tout ce que je raconte, le moment où ils ont dit qu’ils voulaient que ce soit moi, ça s’est passé à l’auberge Schloss, il y a environ trois mois. Juste après… juste après le… je ne sais pas comment dire, disons l’événement, ou le drame, ou l’incident. À moins que je dise l’Ereigniës. Ereigniës, c’est un mot curieux, plein de brumes, fantomatique, et qui signifie à peu près, « la chose qui s’est passée ».

C’est peut-être mieux de dire cela avec un terme pris dans le dialecte, qui est une langue sans en être une, mais qui épouse si parfaitement les peaux, les souffles et les âmes de ceux qui habitent ici. L’Ereigniës, pour qualifier l’inqualifiable. Oui, je dirai l’Ereigniës.

Cela venait donc de se produire. À l’exception de deux ou trois vieillards demeurés près de leurs fourneaux, et sans doute du curé Peiper qui devait cuver sa prune quelque part dans sa petite église aux murs larges comme l’envergure d’un aigle, tous les hommes étaient là, dans l’auberge qui est comme une grosse caverne un peu sombre, étouffée de fumée de tabac et de fumée d’âtre, hébétés, assommés par ce qui venait de se passer, et dans le même temps, comment dire, soulagés, parce qu’il fallait bien que ça se termine, d’une façon ou d’une autre. On n’en pouvait plus, vous savez.

Chacun était comme replié dans son silence, même si à presque quarante personnes dans l’auberge, on se trouvait serrés comme des joncs de saule dans un fagot, à s’étrangler, à sentir les odeurs des autres, leurs haleines, leurs pieds, la poisse âcre de leur sueur, de leurs vêtements humides, de vieille laine et de drap, frottés de poussière, de forêt, de fumier, de paille, de vin et de bière, surtout de vin. Ce n’est pas que les uns et les autres étaient saouls, non, ce serait trop facile l’excuse de l’ivresse. On gommerait d’un coup toute atrocité. Trop simple. Beaucoup trop simple. Je vais essayer de ne pas réduire ce qui est très difficile, et complexe. Je vais essayer. Je ne promets pas que j’y arriverai. Que l’on me comprenne bien, je le redis, moi, j’aurais pu me taire, mais ils m’ont demandé de raconter, et quand ils m’ont demandé cela, la plupart avaient les poings fermés ou les mains dans les poches, que j’imaginais serrées autour des manches de leurs couteaux, ceux-là mêmes qui venaient juste de… Il ne faut pas que j’aille trop vite, mais c’est difficile parce que je sens maintenant dans mon dos des choses, des mouvements, des bruits, des regards. Depuis quelques jours, je me demande si je ne me change pas peu à peu en gibier, avec toute une battue à mes trousses et des chiens qui reniflent. Je me sens épié, traqué, surveillé, comme si toujours désormais il y avait quelqu’un derrière mon épaule pour saisir le moindre de mes gestes et lire dans mon cerveau.

J’y reviendrai à ce à quoi les couteaux ont servi. Forcément j’y reviendrai. Ce que je voulais dire, c’est que refuser ce qu’on vous demande, dans cette humeur si particulière où tout le monde a encore la tête pleine de sauvagerie et d’idées de sang, ce n’est pas possible, et c’est même très dangereux. Donc, j’ai accepté, bien malgré moi. Je me suis simplement trouvé dans l’auberge, au mauvais moment, quelques minutes après l’Ereigniës, à ce moment de stupeur qui est un moment de bascule et d’indécision, où l’on se raccrochera au premier qui ouvrira la porte, soit pour en faire un sauveur, soit pour le tailler en pièces.

 

Challenge Prix Goncourt des Lycéens
2007

Challenge Goncourt des Lycéens
goncourt_lyceen_enna
chez Enna

Déjà lu du même auteur : 

les_ames_grises Les âmes grises la_petite_fille La petite fille de Monsieur Linh 
 le_monde_sans_les_enfants1 
Le monde sans les enfants  

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