24 avril 2009

Manipulation – Deux ados face à une secte - Catherine Armessen

ManipulationCheminements – mars 2007 - 565 pages

Présentation de l'éditeur
D'un côté, il y a Morgane et Lisa, qui sont étudiantes en première année de médecine. De l'autre, il y a LA secte. Apparemment, tout les sépare. Quoique... Morgane a toujours été vulnérable. Lisa, elle, vit mal la séparation de ses parents.
Leur fragilité n'échappera pas aux prédateurs qui les guettent. Résisteront-elles à la pression de ce groupe qui conjugue séduction et manipulation à tous les modes ?
A travers cette fiction, Catherine Armessen dénonce le danger que les sectes représentent pour les jeunes en s'appuyant sur de nombreux dossiers traitant du sujet. Afin que les parents soient vigilants. Et que les jeunes soient avertis. Parce que la prévention repose sur l'information.

Biographie de l'auteur
Catherine Armessen est médecin. Manipulation est son troisième roman, après l'Ariégeoise et Dérapages, dans lequel elle traite de l'alcoolisme des femmes, parus aux éditions Cheminements.

Mon avis : (lu en avril 2008)

Ce livre est une fiction qui dénonce l'emprise des sectes sur les jeunes adultes. Il nous permet de découvrir ce qu'est une secte et comment cela fonctionne. Il y a d'abord des recruteurs qui cherchent des victimes à mettre sous influence, ensuite on les conditionne avec « lavage de cerveaux » et on les isole de leurs proches... Ensuite il est difficile d'en sortir.

En 2008, j'ai eu l'occasion d'assister à la présentation de ce livre par son auteur à la Bibliothèque, mon fils de 15 ans était présent et il a pu poser beaucoup de questions. Catherine Armessen nous a expliqué que ce livre n'est pas un témoignage, mais une fiction qui est le fruit de rencontres avec des patients qui avaient été approché par des sectes. Elle s'est informée et a écrit ce livre dans un but de prévention. La secte évoquée dans le livre est totalement imaginaire, mais elle a été créée pour la fiction avec les même « recettes » que les vraies sectes...

Ce livre est à lire par nous parents mais aussi par nos adolescents pour être informés des dangers qui peuvent exister derrière des pseudos-médecines ou... Il faut rester vigilant !

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18 avril 2009

Des vents contraires – Olivier Adam

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Edition de l'Olivier - janvier 2009 - 254 pages

Points – janvier 2010 – 282 pages

prix RTL-Lire 2009

Présentation de l'éditeur
« La nuit nous protégeait et à ce moment précis j’avoue avoir pensé que les choses allaient redevenir possibles, ici j’allais pouvoir recoller les morceaux et reprendre pied, nous arracher les enfants et moi à cette douleur poisseuse qui nous clouait au sol depuis des mois, à la fin la maison, les traces et les souvenirs qu’elle gardait de nous quatre, c’était devenu invivable, je ne sortais presque plus et les enfants se fanaient sous mes yeux. »

Depuis que sa femme a disparu sans jamais faire signe, Paul Andersen vit seul avec ses deux jeunes enfants. Mais une année s'est écoulée, une année où chaque jour était à réinventer, et Paul est épuisé. Il espère faire peau neuve par la grâce d'une retour aux sources et s'installe alors à Saint-Malo, la ville de son enfance.

Mais qui est donc Paul Andersen ? Un père qui, pour sauver le monde aux yeux de ses enfants, doit lutter sans cesse avec sa propre inquiétude et contrer, avec une infinie tendresse, les menaces qui pèsent sur leur vie. Dans ce livre lumineux aux paysages balayés par les vents océaniques, Olivier Adam impose avec une évidence tranquille sa puissance romanesque et son sens de la fraternité.

Auteur : Olivier Adam est né en 1974. Il a grandi en banlieue parisienne. Après avoir travaillé à Paris dans une agence d'ingénierie culturelle – où il a entre autres contribué à créer le festival littéraire « Les correspondances de Manosque » – puis aux Éditions du Rouergue en tant qu'éditeur, il s'est installé près de Saint-Malo. Il est l’auteur de nombreux romans dont Passer l’hiver (Goncourt de la nouvelle 2004), Falaises, salué de concert par le public et la critique en 2005 et À l’abri de rien, prix France Télévisons 2007 et prix Jean-Amila-Meckert 2008. Des vents contraires est son sixième roman. Plusieurs de ses livres ont été adaptés au cinéma, dont Poids léger et Je vais bien, ne t’en fais pas (primé aux Césars en 2007) dont il a écrit le scénario avec Philippe Lioret.

Mon avis : (lu en avril 2009)

J'avais très envie de lire ce livre depuis qu'il est sorti et c'est seulement maintenant que j'ai pu me le procurer à la bibliothèque. Je viens de le finir et à la fois, j'en suis chamboulée et mon plaisir est total ! L'histoire est triste, mais pudique à la fois. C'est l'histoire de Paul, il est perdu dans sa vie : sa femme a disparu, ses deux enfants Clément (9 ans) et Manon (4 ans) s'accrochent à lui. Il est écrivain mais depuis le départ de sa femme, il n'arrive plus à écrire. Il s'interroge sur le pourquoi de ce départ et il n'a aucune réponse satisfaisante à donner à ses enfants... Après plus d'un an d'attente, il part avec ses enfants se réfugier à Saint-Malo sa ville d'enfance où son frère lui propose un emploi de moniteur dans l'auto-école familiale. Paul va rencontrer d'autres personnages en détresse ou à aider (Justine, Élise, Bréhel, Thomas et son père...), il va beaucoup boire, peu dormir... A la fin, la recherche de la vérité a abouti et maintenant il va falloir vivre avec cette vérité...

On ressent superbement bien tout l'amour et la tendresse que Paul a pour ses enfants : il veut tout faire pour que Clément retrouve son espièglerie et Manon retrouve le goût de vivre.

J'ai également beaucoup apprécié les descriptions de la mer, des plages, des paysages (que je connais) ainsi que l'hiver, avec le vent et la tempête à Saint-Malo... C'est superbement décrit, on ressent parfaitement le climat, l'ambiance des lieux. Encore un livre d'Olivier Adam que j'ai aimé malgré son ton triste et désespérant...

Extrait : (page 21)

L'hôtel donnait sur la plage, demeure bourgeoise et surannée livrée aux embruns, de la salle à manger aux chambres c'était une débauche invraisemblable de tissus fleuris et de bouquets séchés, partout le bois des meubles luisait et diffusait un parfum doux de miel et d'encaustique. Manon s'est précipitée sur le matelas, un édredon profond comme une poudreuse le couvrait de roses. J'ai ouvert les rideaux et la mer éclaboussait la promenade, on la distinguait mal du ciel, des gerbes d'écume jaillissaient en éclats blanchâtres, surprenaient les passants rares, qui s'écartaient en poussant des cris aigus. La petite a sauté sur le lit pendant une bonne demi-heure. Les ressorts hurlaient à la mort. Clément l'ignorait, enfoncé dans un fauteuil, les jambes prises dans la liane de ses bras minces, il fixait le téléviseur où les chaînes défilaient à un rythme hypnotique. Je lui ai demandé de l'éteindre et nous sommes sortis sur le balcon, deux transats grelottaient sur le bois du plancher et la nuit s'argentait aux abords des lampadaires. La mer déferlait en un fracas croissant. On ne s'entendait plus parler. Je me suis mis à gueuler. Pour rien ni personne. Un cri noir et profond comme le monde.

Extrait : (page 179)

Le chemin glissait le long de la falaise, par les rochers on gagnait le sable et les voiliers à fond de cale. J'en ai choisi un blanc et bleu. Mes pieds s'enfonçaient dans la vase et dans certains creux, l'eau m'arrivait aux mollets. Je me suis hissé sur le pont, la cabine était ouverte et minuscule, j'ai sorti ma bouteille de la poche de mon manteau et je l'ai vidée allongé sur la banquette. Des hublots étroits j'apercevais le désert de sable et l'embouchure du havre. La pluie avait cessé et la lumière jaune mangeait le ciel noir en surplomb des eaux vert-de-gris. J'ai fermé les yeux sans dormir et j'ai attendu. Que la marée me prenne et m'emporte. De temps à autre j'y jetais un œil, je la voyais progresser. Bientôt j'ai senti le bateau s'élever. Il voguait immobile et cerné de toutes parts, un vent calme faisait tinter les filins d'acier le long du mât. Douces comme la soie, les vagues faisaient mine de m'emporter. Dans quatre ou cinq heures elles me déposeraient sur le sable et j'aurais le sentiment d'une traversée.

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17 avril 2009

Les gadoues – Philippe Delepierre

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Liana Levi – mars 2007 – 332 pages

Pocket – mai 2008 – 368 pages

Résumé : Gill est un jeune garçon doué pour le bonheur. De ce qui l'entoure, il ne voit que le versant
positif. La décharge située à trois kilomètres de la petite ville du Nord où il vit ? un réservoir
de nettoyants chimiques à revendre aux amateurs de produits récurants pour se faire de l'argent
de poche. Les crises de nerfs de Marie-Rose, sa mère ? des orages passagers. Les bizarreries de
Trisomic-Marcel, son grand-frère ? des lubies poétiques à surveiller avec affection. Quant à Françoise, sa bien-aimée, c'est à ses yeux une fée, un ange… Mais cet idyllique univers d'enfance se fissure lorsque certains commencent à évoquer des années révolues que Gill n'a évidemment pas connues, celles de l'Occupation. Et en ces années 1960, elles jettent encore une ombre sinistre, tandis que les uns et les autres se terrent dans des silences lourds de sous-entendus.
Des silences que Gill va tenter de décoder, sans se rendre compte qu'ils cachent de dangereux secrets…

Auteur : Philippe Delepierre a une cinquantaine d'années. Après avoir longtemps travaillé à l'étranger - notamment en Amérique du Sud - il est aujourd'hui professeur de lettres dans un lycée du Nord de la France. Il est l'auteur d'un épisode du Poulpe et de plusieurs polars publiés chez Baleine. Depuis son recueil de nouvelles - Même pas mal et autres paris stupides - il a écrit quatre romans, parus aux éditions Liana Levi, Fred Hamster et Madame Lilas (2004), Crissement sur le tableau noir (2005), Les gadoues (2007), et Sous les pavés l'orage (2008).

Mon avis : (lu en avril 2009)

Nous sommes dans les années 60, Gill a treize ans, il habite une petite ville ouvrière du Nord, il nous raconte sa vie de tous les jours : les crises de nerfs de sa mère, sa relation pleine de tendresse avec son grand-frère Trisomic-Marcel, ses bêtises au lycée, sa bien-aimée Framboise... Les gadoues c'est la décharge où il récupère toutes sortes de choses avec son copain Fred Hamster. C'est le lendemain de la guerre et de vieilles histoires vont ressortir dévoilant ainsi le passé secret de la mère de Gill.

L'écriture est à la fois poétique, pleine de jeux de mots et parfois d'argot. On rit beaucoup en lisant ce livre. Les personnages sont drôles et attendrissants. J'ai passé un très bon moment en lisant ce roman.

Extrait : (premières lignes)

Maman a ses nerfs. Un chamboulement échevelé, une danse de Saint-Guy ravageuse, une tornade tropicale aux sanglots longs et hurlements force dix. Ces grandes gesticulations de désespoir éclatent tout à trac, en Blitz Krieg brutales et sournoises pour se finir dans un chaos de vaisselle fracassée, de repassage éparpillé, de bocaux renversés vomissant leurs nuées de poivre, de farine et de café moulu.
Je cours aux abris, jamais plus loin que la cour car je dois surveiller l'évolution de la crise. Dans ces moments-là, d'après le docteur Verdier, il n'y a rien d'autre à faire que de laisser passer l'ouragan tout en surveillant la malade au cas où elle avalerait sa langue. La première fois que j'ai entendu cette expression étrange, j'étais encore gamin et ça m'a fait rire. J'ai demandé au médecin comment on pouvait avaler sa langue puisque c'est précisément l'organe qui sert à ingurgiter, mais il était de mauvais poil et m'a envoyé bouler.
À l'intérieur, ça barde. Pas besoin de boule de cristal pour deviner l'avenir proche.
Les vitres de la cuisine sont extralucides, maman qui ne supporte ni la crasse ni les chiures de mouches les récure tous les samedis avec de l'alcool à brûler et du papier journal. Le verre en ressort aussi propre que l'écran de notre télé toute neuve et j'assiste en direct au drame domestique, net et clair comme le grand spectacle du monde commenté par Léon Zitrone ou Claude Darget au journal télévisé. De mon poste d'observation situé entre les clapiers et le tonneau d'eau de pluie, je ne quitte pas Marie-Rose des yeux. Depuis que je suis passé en sixième j'ai pris la liberté d'appeler mes parents par leurs prénoms, Fernand et Marie-Rose. Pas quand je leur adresse la parole bien sûr, seulement quand je suis seul avec moi-même. J'estime qu'à treize ans, c'est un signe de maturité précoce qui ne gâche rien à l'amour sincère que je leur porte.

Marie-Rose. Je ne vous raconte pas le choc quand j’ai découvert que ma mère avait le même nom qu’une lotion contre les poux ! Marque déposée d’un insecticide redoutable pour les parasites, inoffensif pour les cheveux. Dans la vitrine de la pharmacie, un carton publicitaire montrait deux trois bestioles terrassées par le produit miracle et une petite fille sautillant tresses au vent, heureuse d’avoir échappé à la tondeuse. Ce jour-là, je devais acheter des sinapismes à la farine de moutarde censés guérir mes bronchites à répétition, des espèces de buvards qu’une fois bien imbibés de vapeur on te claque sur la poitrine à cent degrés Celsius et qui te brûlent pendant des heures à t’en décoller la peau. «Rigolo» qu’ils s’appellent ces cataplasmes, je n’invente rien. Si on me demande mon avis, je choisis sans hésiter les ventouses parce que c’est indolore et quand on les enlève, elles font un joyeux bruit de bouteille qu’on débouche, blop! En cas de migraine, j’ai droit à une vessie de glace qui ressemble à un béret de chasseur alpin ou à des compresses au menthol, maman préfère ce genre de thérapie externe aux cachets d’aspirine qui, selon elle, perforent l’estomac et rendent hémophile.

Malheureusement pour elle, ces remèdes ne lui sont d’aucune utilité parce que ses crises ne sont dues ni aux microbes ni aux virus. Son mal provient de l’âme, d’un imbroglio de frayeurs secrètes si profondément enracinées que personne ne peut en sonder les causes. Elles se manifestent par des vertiges fulgurants comme si le chemin de sa vie lui semblait soudain une étroite passerelle suspendue au-dessus du précipice où elle n’ose pas s’aventurer. J’en ai parlé à un gars de ma classe dont le père est infirmier psychiatrique, d’après lui, il s’agirait

d’hallucinations aiguës, de troubles du comportement qu’il faut soigner avec des douches froides ou des électrochocs. Je lui ai fichu mon poing sur la gueule, non mais ! Marie-Rose n’est pas folle, qu’on se le dise, et quiconque prétendra le contraire aura affaire à moi.

En tout cas ce n’est pas encore aujourd’hui que maman sombrera dans la grande déglingue. Elle se défend comme une lionne et j’ai bien l’impression que le combat contre les démons est en train de tourner en sa faveur. «Nerfs fragiles mais solide constitution », assure le docteur. Peut-être bien, mais ce n’est pas une raison pour baisser la garde, il suffirait d’une attaque un peu plus sournoise que d’habitude, comme ça, un coup en traître, et elle serait bonne pour le grand plongeon cataleptique à perpète.

Parfois, au lycée, je tremble à l’idée que la crise fatale se déclare en mon absence. Dans ces moments-là, plus moyen de me concentrer. Les profs disent que je suis dans la lune mais ils parlent sans savoir, comme toujours. Je suis bien là au contraire, les deux pieds sur terre, sur le qui-vive et en pleine réalité. Dès que j’entends les pompiers ou une ambulance en urgence, je me dis que cette fois, ça y est, l’apocalypse vient de nous tomber dessus ! Le cerveau malade de maman a mis le feu aux poudres et sa conscience a décollé en chandelle comme la fusée qui a mis Telstar sur orbite. Fernand ne me le pardonnera jamais, il m’enrôlera chez les enfants de troupe où les officiers instructeurs m’accuseront d’abandon de poste et de désertion, délits passibles de cour martiale et de peloton d’exécution.

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12 avril 2009

Le rapport Brodeck - Philippe Claudel

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Stock – août 2007 – 410 pages

Livre de Poche - avril 2009 - 374 pages

Prix Goncourt des lyçéens 2007

Mot de l'éditeur :
Le métier de Brodeck n’est pas de raconter des histoires. Son activité consiste à établir de brèves notices sur l’état de la flore, des arbres, des saisons et du gibier, de la neige et des pluies, un travail sans importance pour son administration. Brodeck ne sait même pas si ses rapports parviennent à destination. Depuis la guerre, les courriers fonctionnent mal, il faudra beaucoup de temps pour que la situation s’améliore.
« On ne te demande pas un roman, c’est Rudi Gott, le maréchal-ferrant du village qui a parlé, tu diras les choses, c’est tout, comme pour un de tes rapports. »
Brodeck accepte. Au moins d’essayer. Comme dans ses rapports, donc, puisqu’il ne sait pas s’exprimer autrement. Mais pour cela, prévient-il, il faut que tout le monde soit d’accord, tout le village, tous les hameaux alentour. Brodeck est consciencieux à l’extrême, il ne veut rien cacher de ce qu’il a vu, il veut retrouver la vérité qu’il ne connait pas encore. Même si elle n’est pas bonne à entendre.
« A quoi cela te servirait-il Brodeck ? s’insurge le maire du village. N’as-tu pas eu ton lot de morts à la guerre ? Qu’est-ce qui ressemble plus à un mort qu’un autre mort, tu peux me le dire ? Tu dois consigner les événements, ne rien oublier, mais tu ne dois pas non plus ajouter de détails inutiles. Souviens-toi que tu seras lu par des gens qui occupent des postes très importants à la capitale. Oui, tu seras lu même si je sens que tu en doutes... » Brodeck a écouté la mise en garde du maire.
Ne pas s’éloigner du chemin, ne pas chercher ce qui n’existe pas ou ce qui n’existe plus. Pourtant, Brodeck fera exactement le contraire.

Auteur : Né à Dombasle-sur-Meurthe le 02 février 1962 et considéré comme l'un des meilleurs auteurs contemporains, Philippe Claudel est à la fois enseignant, scénariste et écrivain. Maître de conférences à l'université de Nancy, il enseigne à l'Institut européen du cinéma et de l'audiovisuel.
Depuis son premier roman, 'Meuse l'oubli', paru en 1999, l'écrivain lorrain enchaîne les succès littéraires. 'J' abandonne', en 2000, lui a permis de recevoir le prix France Télévisions. Il enchaîne avec 'Le Bruit des trousseaux', tiré de son expérience de professeur de français dans les prisons, puis 'Les Petites Mécaniques' sont récompensées par la bourse Goncourt de la nouvelle en 2003. Avec ses 'Ames grises', œuvre unanimement reconnue par la critique, Philippe Claudel est lauréat du prix Renaudot en 2003 et parrain du 16e Festival du premier roman la même année. Il publie encore 'Trois petites histoires de jouets' et 'La Petite Fille de monsieur Linh' en 2005. Ponctuel, il revient l'année suivante avec 'Le Monde sans les enfants', dans lequel il aborde les tabous de notre société, dont la maltraitance, la guerre ou la mort. En 2007 sort 'Le Rapport de Brodeck', dans la lignée de son maître Jean Giono. En 2008, il réalise son premier film 'Il y a longtemps que je t'aime' avec Kristin Scott Thomas et Elsa Zylberstein. Par ses romans, l'auteur nous emmène dans un univers imperceptible néanmoins empreint de réalité. Philippe Claudel a sa place parmi les grands romanciers du XXIe siècle.

Mon avis : (lu en décembre 2007)
Ce livre est à la fois magnifique, bouleversant mais aussi terrifiant.
Brodeck doit faire un rapport sur un fait qui a eu lieu dans son village. Ce fait est le meurtre collectif de "l'Anderer" (l'étanger). Brodeck ne va pas faire un simple rapport, il veut également rapporter toute la genèse de l'évènement. Il veut laisser un témoignage le plus complet possible et ainsi participer à la mémoire collective. Brodeck décrit tout simplement, sans émettre aucun jugement.
Ce conte est intemporel. On n'a aucune notion précise du lieu et de la période où se situe cette histoire. Tout ce que l'on sait, on le devine en lisant entre les lignes, en interprétant chaque détail. C'est untrès grand roman universel qui parle des hommes, de leurs peurs et de leur lâcheté, de la mémoire et de l'oubli aussi, et comment les hommes choisissent d'accommoder leur vie pour continuer à vivre.
L'écriture de ce livre est très belle, fluide et d'une simplicité apparente, ce livre est à la fois un leçon de français, d'humanité et d'histoire.

Extrait : "Je m’appelle Brodeck et je n’y suis pour rien. Je tiens à le dire. Il faut que tout le monde le sache. Moi je n’ai rien fait, et lorsque j’ai su ce qui venait de se passer, j’aurais aimé ne jamais en parler, ligoter ma mémoire, la tenir bien serrée dans ses liens de façon à ce qu’elle demeure tranquille comme une fouine dans une nasse de fer. Mais les autres m’ont forcé : « Toi, tu sais écrire, m’ont-ils dit, tu as fait des études. » J’ai répondu que c’étaient de toutes petites études, des études même pas terminées d’ailleurs, et qui ne m’ont pas laissé un grand souvenir. Ils n’ont rien voulu savoir : « Tu sais écrire, tu sais les mots, et comment on les utilise, et comment aussi ils peuvent dire les choses. Ça suffira. Nous on ne sait pas faire cela. On s’embrouillerait, mais toi, tu diras, et alors ils te croiront. Et en plus, tu as la machine. »

La machine, elle est très vieille. Plusieurs de ses touches sont cassées. Je n’ai rien pour la réparer. Elle est capricieuse. Elle est éreintée. Il lui arrive de se bloquer sans m’avertir comme si elle se cabrait. Mais cela, je ne l’ai pas dit car je n’avais pas envie de finir comme l’Anderer.

Ne me demandez pas son nom, on ne l’a jamais su. Très vite les gens l’ont appelé avec des expressions inventées de toutes pièces dans le dialecte et que je traduis : Vollaugä – Yeux pleins – en raison de son regard qui lui sortait un peu du visage ; De Murmelnër – Le Murmurant – car il parlait très peu et toujours d’une petite voix qu’on aurait dit un souffle ; Mondlich – Lunaire – à cause de son air d’être chez nous tout en n’y étant pas ; Gekamdörhin – celui qui est venu de là-bas.

Mais pour moi, il a toujours été De Anderer – l’Autre –, peut-être parce qu’en plus d’arriver de nulle part, il était différent, et cela, je connaissais bien : parfois même, je dois l’avouer, j’avais l’impression que lui, c’était un peu moi. Son véritable nom, aucun d’entre nous ne le lui a jamais demandé, à part le maire une fois peut-être, mais il n’a pas, je crois, obtenu de réponse. Maintenant, on ne saura plus. C’est trop tard et c’est sans doute mieux ainsi. La vérité, ça peut couper les mains et laisser des entailles à ne plus pouvoir vivre avec, et la plupart d’entre nous, ce qu’on veut, c’est vivre. Le moins douloureusement possible. C’est humain. Je suis certain que vous seriez comme nous si vous aviez connu la guerre, ce qu’elle a fait ici, et surtout ce qui a suivi la guerre, ces semaines et ces quelques mois, notamment les derniers, durant lesquels cet homme est arrivé dans notre village, et s’y est installé, comme ça, d’un coup.

Pourquoi avoir choisi notre village ? Il y en a tellement des villages sur les contreforts de la montagne, posés entre les forêts comme des œufs dans des nids, et beaucoup qui ressemblent au nôtre. Pourquoi avoir choisi justement le nôtre, qui est si loin de tout, qui est perdu ?

Tout ce que je raconte, le moment où ils ont dit qu’ils voulaient que ce soit moi, ça s’est passé à l’auberge Schloss, il y a environ trois mois. Juste après… juste après le… je ne sais pas comment dire, disons l’événement, ou le drame, ou l’incident. À moins que je dise l’Ereigniës. Ereigniës, c’est un mot curieux, plein de brumes, fantomatique, et qui signifie à peu près, « la chose qui s’est passée ».

C’est peut-être mieux de dire cela avec un terme pris dans le dialecte, qui est une langue sans en être une, mais qui épouse si parfaitement les peaux, les souffles et les âmes de ceux qui habitent ici. L’Ereigniës, pour qualifier l’inqualifiable. Oui, je dirai l’Ereigniës.

Cela venait donc de se produire. À l’exception de deux ou trois vieillards demeurés près de leurs fourneaux, et sans doute du curé Peiper qui devait cuver sa prune quelque part dans sa petite église aux murs larges comme l’envergure d’un aigle, tous les hommes étaient là, dans l’auberge qui est comme une grosse caverne un peu sombre, étouffée de fumée de tabac et de fumée d’âtre, hébétés, assommés par ce qui venait de se passer, et dans le même temps, comment dire, soulagés, parce qu’il fallait bien que ça se termine, d’une façon ou d’une autre. On n’en pouvait plus, vous savez.

Chacun était comme replié dans son silence, même si à presque quarante personnes dans l’auberge, on se trouvait serrés comme des joncs de saule dans un fagot, à s’étrangler, à sentir les odeurs des autres, leurs haleines, leurs pieds, la poisse âcre de leur sueur, de leurs vêtements humides, de vieille laine et de drap, frottés de poussière, de forêt, de fumier, de paille, de vin et de bière, surtout de vin. Ce n’est pas que les uns et les autres étaient saouls, non, ce serait trop facile l’excuse de l’ivresse. On gommerait d’un coup toute atrocité. Trop simple. Beaucoup trop simple. Je vais essayer de ne pas réduire ce qui est très difficile, et complexe. Je vais essayer. Je ne promets pas que j’y arriverai. Que l’on me comprenne bien, je le redis, moi, j’aurais pu me taire, mais ils m’ont demandé de raconter, et quand ils m’ont demandé cela, la plupart avaient les poings fermés ou les mains dans les poches, que j’imaginais serrées autour des manches de leurs couteaux, ceux-là mêmes qui venaient juste de… Il ne faut pas que j’aille trop vite, mais c’est difficile parce que je sens maintenant dans mon dos des choses, des mouvements, des bruits, des regards. Depuis quelques jours, je me demande si je ne me change pas peu à peu en gibier, avec toute une battue à mes trousses et des chiens qui reniflent. Je me sens épié, traqué, surveillé, comme si toujours désormais il y avait quelqu’un derrière mon épaule pour saisir le moindre de mes gestes et lire dans mon cerveau.

J’y reviendrai à ce à quoi les couteaux ont servi. Forcément j’y reviendrai. Ce que je voulais dire, c’est que refuser ce qu’on vous demande, dans cette humeur si particulière où tout le monde a encore la tête pleine de sauvagerie et d’idées de sang, ce n’est pas possible, et c’est même très dangereux. Donc, j’ai accepté, bien malgré moi. Je me suis simplement trouvé dans l’auberge, au mauvais moment, quelques minutes après l’Ereigniës, à ce moment de stupeur qui est un moment de bascule et d’indécision, où l’on se raccrochera au premier qui ouvrira la porte, soit pour en faire un sauveur, soit pour le tailler en pièces.

 

Challenge Prix Goncourt des Lycéens
2007

Challenge Goncourt des Lycéens
goncourt_lyceen_enna
chez Enna

Déjà lu du même auteur : 

les_ames_grises Les âmes grises la_petite_fille La petite fille de Monsieur Linh 
 le_monde_sans_les_enfants1 
Le monde sans les enfants  

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11 avril 2009

La grand-mère de Jade – Frédérique Deghelt

la_grand_m_re_de_Jade Actes Sud – janvier 2009 – 391 pages

Présentation de l'éditeur
J'ai beaucoup lu, depuis très longtemps. Je suis une lectrice assidue, une amoureuse des livres. On pourrait le dire ainsi. Les livres furent mes amants et avec eux j'ai trompé ton grand-père qui n'en n'a jamais rien su pendant toute notre vie commune. Jade eut l'impression que Mamoune lui assénait cette révélation comme si elle avait fait le trottoir, transformant la lecture en une activité inavouable.

Mot de l'éditeur :
Une jeune femme moderne « kidnappe » sa grand-mère pour lui éviter la maison de retraite. Frédérique Deghelt livre un intimiste récit à deux voix. A travers le charme délicat de l’aveu, d’une écriture légère, elle procure à ses personnages la force et l’audace de réinventer leur vie. Pour éviter à sa grand-mère – Mamoune au parfum de violette et de fleur d’oranger – un placement en maison de repos, Jade « l’enlève » et l’installe dans son appartement parisien. L’octogénaire savoyarde et la jeune femme célibataire, journaliste indépendante, vont tisser avec douceur et simplicité une vie commune nourrie de leurs souvenirs. Mais, derrière les choses ténues du quotidien, c’est l’émouvante tragédie de la vie qui se déroule. Celle-ci se dévoile dans les récits croisés des deux femmes, l’une, écrivain en devenir, l’autre, lectrice passionnée qui a secrètement fait de ses montagnes savoyardes son cabinet de lecture. Se construit alors un échange littéraire au cours duquel elles se livrent et se découvrent. Jade, qui concevait sa vie sans ancrages ni repères, apprend de sa grand-mère que c’est dans la confiance et l’acceptation de l’autre, et seulement là, que l’on a des chances d’être soi. Grâce à Mamoune, touchante dans sa dignité chancelante, l’appartement de Jade devient le lieu de tous les possibles. Habilement, de sa prose douce et bienveillante, Frédérique Deghelt nous raconte la libération d’une jeune femme perdue dans l’agitation de sa vie. Et livre le portrait étonnant et tendre d’une grand-mère en qui éclot un sentiment amoureux imprévisible.

Biographie de l'auteur
Journaliste et réalisatrice de télévision, voyageuse infatigable, avec Paris pour port d'attache, Frédérique Deghelt a publié en 1995 aux éditions Sauret, un premier roman, La valse renversante et chez Actes Sud, La vie d'une autre (2007), je porte un enfant et dans mes yeux l'étreinte sublime qui l'a conçu (2007).

Mon avis : 5/5 (lu en avril 2009)

Ce livre m'a été plusieurs fois conseillé et lorsque son tour est arrivé dans ma PAL, je l'ai pris en mains avec envie et je n'ai pas été déçue, j'ai adoré.

Ce livre est plein de tendresse, j'ai beaucoup aimé cette complicité qu'il y a entre Jade et sa grand-mère. "Mamoune" est une vieille dame exceptionnelle, cultivée, remplie de joie de vivre. Comme Jade, elle a une passion pour les mots, les belles phrases qui ont du sens. Elles vont se découvrir l'une et l'autre avec douceur et simplicité.

J'ai passé un formidable moment de lecture que j'aurai voulu prolonger longtemps... Je savais que la fin était surprenante, et pas un instant je ne l'avais imaginée ainsi ! Ce livre m'aura donné beaucoup de bonheur et d'émotions multiples. A lire absolument si comme moi, vous aimez les livres et lire !

Extrait : « Je suis entrée dans les livres par effraction, sans l'instruction qui donne le goût et l'aptitude à la lecture. En ouvrant des livres, j'ai choisi la pire chose qu'une femme de mon milieu puisse faire. J'ai contemplé un monde qui m'était interdit. J'avais parfaitement conscience que ce n'était pas le mien. Je l'ai contemplé longtemps. Puis j'ai refermé la porte, mais il m'était désormais impossible d'oublier  ce que j'avais entrevu : un espace immense dont je ne pourrais plus me passer. Pourquoi  ai-je passé ma vie à effectuer des allers-retours entre la terre sur laquelle je suis née et celle que je convoitais sans jamais la sentir mienne ? J’ai pris bien soin de refermer la porte derrière moi, de ne jamais mélanger mes deux vies : celle de la petite montagnarde et celle de la lectrice de romans.

Quand je vivais dans la première, penser que la seconde existait me donnait de la force puis, quand je rejoignais la seconde, je ne pensais plus qu’il puisse en exister une autre. J’ai changé ce qui était au départ une grande timidité en manière de vivre.

Et puis j’ai découvert comment le monde des livres fort de son savoir avait parfois éliminé le mien, celui des contes inlassablement répétés au coin du feu. Des histoires qui auraient été écrites par ceux qui venaient de chez moi s’évaporaient dans la nature dont elles étaient issues. Leurs auteurs oubliaient leurs origines trop modestes.

Je suis une femme entre deux cultures. Je sais le nom de chaque plante et leurs vertus thérapeutiques que ma mère m’a enseignées. Je connais plus d’histoires que mon fils n’en a dans sa bibliothèque. Lui ne sait plus rien, il a des livres. Avant que la météo ne m’annonce les erreurs du lendemain, le ciel m’a murmuré ce que ne disent pas les images satellites. J’ai appris cela avec mon grand-père qui était berger. Lui ne savait pas lire et disait que la mort se moque des livres et des savoirs. Il n’y a pas de mode d’emploi, de guide de l’au-delà disponible en librairie ou enseigné par qui que ce soit. Une lueur d’infini peut-être. Tout ce qui meurt dans la nature finit par renaître. Est-ce un espoir pour autant ? »

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08 avril 2009

Verre cassé - Alain Mabanckou

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Seuil – janvier 2005 – 201 pages

Points – juin 2006 – 248 pages

Présentation de l'éditeur
L'histoire " très horrifique " du Crédit a voyagé, un bar congolais des plus crasseux, nous est ici contée par l'un de ses clients les plus assidus, Verre Cassé, à qui le patron a confié le soin d'en faire la geste en immortalisant dans un cahier de fortune les prouesses étonnantes de la troupe d'éclopés fantastiques qui le fréquentent. Dans cette farce métaphysique où le sublime se mêle au grotesque, Alain Mabanckou nous donne à voir grâce à la langue rythmée et au talent d'ironiste qui le distinguent dans la jeune génération d'écrivains africains, loin des tableaux ethniques de circonstance, un portrait vivant et savoureux d'une autre réalité africaine.

Biographie de l'auteur
Alain Mabanckou est né au Congo-Brazzaville en 1966. Il a déjà publié six recueils de poésie et quatre romans, parmi lesquels Bleu-Blanc-Rouge, Les Petits-Fils nègres de Vercingétorix et African Psycho. Il a obtenu le Grand Prix littéraire d'Afrique noire en 1999. Il enseigne aujourd'hui les littératures francophone et afro-américaine à l'université du Michigan.

Mon avis : (lu en mars 2007)

J'ai lu ce livre après avoir découvert Alain Mabanckou dans "Mémoires de porc-épic". Dans ce livre, ce sont les portraits des clients d'un bar congolais le "Crédit a voyagé". Ils ont été recueillis par écrit dans un cahier, à la demande du patron du bar, par "Verre cassé" l'un des piliers du bar. Chacun des clients est décrit avec ses petits soucis quotidiens, les femmes, l'alcool... Les anecdoctes drôles ou tragiques se succèdent. On est plongé dans la culture africaine avec ses coutumes, la politique, la religion.  Les sujets sont traités avec beaucoup d'esprit, avec un humour décapant. L'auteur a beaucoup de tendresse pour ces "éclopés de la vie" mais en revanche il n'est pas tendre avec les autorités, les profiteurs des plus faibles, les faux gouroux... Le ton est celui du conteur : un long monologue, avec la virgule comme seule ponctuation (pas de majuscule, pas de point). Ce roman nous fait passer du rire aux larmes. 

Extrait : disons que le patron du bar Le Crédit a voyagé m’a remis un cahier que je dois remplir, et il croit dur comme fer que moi, Verre Cassé, je peux pondre un livre parce que, en plaisantant, je lui avais raconté un jour l’histoire d’un écrivain célèbre qui buvait comme une éponge, un écrivain qu’on allait même ramasser dans la rue quand il était ivre, faut donc pas plaisanter avec le patron parce qu’il prend tout au premier dégré, et lorsqu’il m’avait remis ce cahier, il avait tout de suite précisé que c’était pour lui, pour lui tout seul, que personne d’autre ne le lirait, et alors, j’ai voulu savoir pourquoi il tenait tant à ce cahier, il a répondu qu’il ne voulait pas que Le Crédit a voyagé disparaisse un jour comme ça, il a ajouté que les gens de ce pays n’avaient pas le sens de la conservation de la mémoire, que l’époque des histoires que racontait la grand-mère grabataire était finie, que l’heure était désormais à l’écrit parce que c’est ce qui reste, la parole c’est de la fumée noire, du pipi de chat sauvage, le patron du Crédit a voyagé n’aime pas les formules toutes faites du genre "en Afrique quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle", et lorsqu’il entend ce cliché bien développé, il est plus que vexé et lance aussitôt "ça dépend de quel vieillard, arrêtez donc vos conneries, je n’ai confiance qu’en ce qui est écrit",...

Extrait : «… et alors, un jour de grand soleil, ma belle-famille a débarqué à la maison, elle a tenu un petit conseil de guerre ethnique, et j'étais l'objet de leur discussion byzantine, moi Verre Cassé, ils ont parlé de moi en long et en large, ils ont pris un décret me concernant, et ils m'ont condamné par contumace parce que je ne m'étais pas présenté devant leur tribunal, c'était comme si j'avais pressenti le traquenard que ces gens me tendaient, en fait mon instinct avait parlé, j'avais déserté la maison depuis la veille, et c'est ainsi que j'avais échappé de justesse aux griffes de ces intolérants, de ces pourfendeurs des droits de l'homme, de ces trouble-fête, de ces fils du chaos, de ces fils de la haine, or c'était sans compter avec la vigilance et la rancœur de Diabolique qui savait où me trouver, et elle a traîné ce comité d'accueil familial dans la rue, le long de l'avenue de l'Indépendance, même les passants croyaient que c'était la grève des battù, ces pauvres gens du quartier Trois-Cents, parce que, il faut le dire, mes ex-beaux-parents sont vraiment des gueux, des chemineaux, des ploucs avec des vêtements à la fois crasseux et usés, c'est normal c'est des pauvres moujiks de l'arrière-pays, ils ne pensent qu'à cultiver la terre, à épier l'arrivée de la saison des pluies, et, cupides comme ils sont, ces gars sont capables de vendre des âmes mortes au premier demandeur, ils n'ont pas de manières, ils n'ont jamais appris à manger à table, à utiliser une fourchette, une cuillère ou un couteau de table, c'est des gars qui ont passé leur existence de ploucs à traquer les rats palmistes et les écureuils, à pêcher les poissons-chats, et on ne peut même pas discuter culture avec eux parce que, comme dit le chanteur à moustache, ils n'ont vraiment pas l'esprit beaucoup plus grand qu'un dé à coudre, et donc ces hommes des cavernes sont venus me tirer de mes nobles préoccupations au Crédit a voyagé, ils m'ont lu la condamnation par contumace, ils avaient décidé de m'emmener chez un guérisseur, un féticheur, ou plutôt chez un sorcier nommé Zéro Faute pour que celui-ci chasse le diable tenace qui habitait en moi, pour qu'il m'ôte l'habitude de me dorer sous le soleil de Satan, et nous devions aller là-bas, chez cet imbécile qu'on appelait Zéro Faute, moi je n'avais pas peur, je voulais les emmerder, et j'ai dit «laissez-moi tranquille, est-ce que quand je bois mon pot je provoque quelqu'un, pourquoi tout le monde est contre moi, je veux pas aller chez Zéro Faute », et tous ces braves gens de ma belle-famille ont dit en chœur « tu dois venir avec nous, Verre Cassé, tu n'as pas le choix, on t'emmènera là-bas, même dans une brouette s'il le faut», j'ai répondu en hurlant comme une hyène prise dans un piège à loups « non, non et non, plutôt crever que de vous suivre chez Zéro Faute », et comme ils étaient nombreux ils m'ont attrapé, ils m'ont bousculé, ils m'ont menacé, ils m'ont immobilisé, et moi je criais « honte à vous gens de peu de foi, vous ne pouvez rien contre moi, a-t-on jamais vu un verre cassé être réparé », et ils m'ont installé de force dans une brouette ridicule, et tout le quartier riait devant cette scène inédite parce qu'on me traînait comme un sac de ciment, et moi j'insultais Zéro Faute tout au long de mon chemin de croix pendant que ma femme parlait toujours du serpent noir qui l'avait mordue, et je demandais de quel serpent noir il s'agissait, « c'est le serpent de Satan, c'est toi qui l'as fait venir, jamais de ma vie je n'avais été mordue par un serpent noir» criait-elle, et moi je continuais à dire «serpent noir, vraiment noir, et comment tu l'as vu dans la nuit puisqu'il était noir», elle a failli renverser la brouette avant que sa tante ne la tranquillise et lui dise « calme-toi ma nièce, Zéro Faute va s'occuper de lui dans peu de temps, on verra bien tout à l'heure si le diable et le bon Dieu peuvent manger ensemble sans que l'un d'eux n'utilise une cuillère à long manche »

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Mémoires de porc-épic – Alain Mabanckou

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Seuil – août 2006 – 228 pages

Prix Renaudot 2006

Résumé : Chez les Bembé, ethnie du Nord du lac Tanganyika, on dit que chaque homme a pour double un animal servile. Ainsi, Porc-Epic a-t-il consacré toute une vie de rongeur à exécuter les basses besognes assassines du terrible Kibandi, charpentier susceptible et colérique qui n'aime ni se faire refouler par les filles ni se faire refuser un crédit à l'épicerie. Et tchac ! Si son maître l'exige, Porc-Epic plante ses piquants en travers des gorges, des tempes et des cœurs ennemis.

Présentation de l'éditeur
Alain Mabanckou revisite en profondeur un certain nombre de lieux fondateurs de la littérature et de la culture africaine, avec amour, humour et dérision. Parodiant librement une légende populaire selon laquelle chaque être humain possède son double animal, il nous livre dans ce récit l'histoire d'un étonnant porc-épic, chargé par son alter ego humain, un certain Kibandi, d'accomplir à l'aide de ses redoutables piquants toute une série de meurtres rocambolesques. Malheur aux villageois qui se retrouvent sur la route de Kibandi, car son ami porc-épic est prêt à tout pour satisfaire la folie sanguinaire de son " maître " ! En détournant avec brio et malice les codes narratifs de la fable, Alain Mabanckou renouvelle les formes traditionnelles du conte africain dans un récit truculent et picaresque où se retrouvent l'art de l'ironie et la verve inventive qui font de lui une des voix majeures de la littérature francophone actuelle.

Biographie de l'auteur
Né au Congo-Brazzaville, Alain Mabanckou vit aux Etats-Unis et enseigne la littérature francophone à l'université de Californie-Los Angeles. Son roman Verre Cassé, publié au Seuil, lui a valu le prix Ouest-France / Etonnants Voyageurs, le prix des Cinq Continents de la Francophonie et le prix RFO du livre.

Mon avis : (lu en janvier 2007)

Conte africain avec comme seule ponctuation la virgule. Mais cela n’est aucunement gênant… j’avais déjà lu un peu plus de 50 pages avant de m’apercevoir qu’il n’y avait ni point, ni majuscule ! L'auteur donne la parole à un porc-épic, il est le double animal de Kibandi et est armé de redoutables piquants et quand son maître l'exige, il exécute des meurtres pour lui. Ce récit nous entraîne dans des aventures rocambolesques. On plonge dans l'univers des contes africains, le dépaysement est totale. Avec dérision, ironie et humour, l'auteur nous invite à une rélexion sur la place de l'homme dans le monde, le sens de la vie mais aussi sur la relation homme-l'animal. Livre très instructif.

Extrait : donc je ne suis qu’un animal, un animal de rien du tout, les hommes diraient une bête sauvage comme si on ne comptait pas de plus bêtes et de plus sauvages que nous dans leur espèce, pour eux je ne suis qu’un porc-épic, et puisqu’ils ne se fient qu’à ce qu’ils voient, ils déduiraient que je n’ai rien de particulier, que j’appartiens au rang des mammifères munis de longs piquants, ils ajouteraient que je suis incapable de courir aussi vite qu’un chien de chasse, que la paresse m’astreint à ne pas vivre loin de l’endroit où je me nourris à vrai dire je n’ai rien à envier aux hommes, je me moque de leur prétendue intelligence puisque j’ai moi-même été pendant longtemps le double de l’homme qu’on appelait Kibandi et qui est mort avant-hier, moi je me terrais la plupart du temps non loin du village, je ne rejoignais cet homme que tard dans la nuit lorsque je devais exécuter les missions précises qu’il me confiait, je suis conscient des représailles que j’aurais subies de sa part s’il m’avait entendu de son vivant me confesser comme maintenant, avec une liberté de ton qu’il aurait prise pour de l’ingratitude parce que, mine de rien, il aura cru sa vie entière que je lui devais quelque chose, que je n’étais qu’un pauvre figurant, qu’il pouvait décider de mon destin comme bon lui semblait, eh bien, sans vouloir tirer la couverture de mon côté, je peux aussi dire la même chose à son égard puisque sans moi il n’aurait été qu’un misérable légume, sa vie d’humain n’aurait pas valu trois gouttelettes de pipi du vieux porc-épic qui nous gouvernait à l’époque où je faisais encore partie du monde animal

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05 avril 2009

La Trahison de Thomas Spencer - Philippe Besson

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Julliard – janvier 2009 – 265 pages

Présentation de l'éditeur
Ils ne sont pas frères, mais se disent jumeaux. Paul et Thomas sont, en effet, nés le même jour. Ce hasard les a rendus inséparables. Leur enfance se déroule à Natchez, dans le Sud des États-Unis, au fil de baignades inoubliables dans le fleuve Mississippi. Les années 1950 sont, pour eux, un âge d'or. La télévision, petite lucarne sur l'extérieur, délivre les images toutes faites d'une Amérique triomphante. Les années 1960 ont le goût de la jeunesse. Paul et Thomas connaissent des heures inoubliables. Pendant longtemps, ils croient leur amitié inaltérable. Jusqu'à leur rencontre avec Claire, une jeune femme libre. Donc dangereuse...
Un parcours de trente ans dans une Amérique ambivalente, traversée par des conflits politiques qui révèlent ses contradictions. De la guerre de Corée à celle du Vietnam, de l'assassinat de Kennedy à celui de Martin Luther King, des soubresauts de la ségrégation à l'incendie des campus universitaires, l'Amérique n'en finit pas de se tordre dans ses propres convulsions. Et de trahir ses valeurs. De son côté, Thomas est embarqué dans les mouvements de révolution des murs, tandis que Paul choisit, lui, l'engagement militaire contre les vietcongs. Des divergences d'opinion qui les conduiront à commettre chacun l'irréparable.

L'auteur : Philippe Besson, né en 1967, est l'auteur de En l'absence des hommes, Son frère (porté à l'écran par Patrice Chéreau), L'Arrière-saison (grand prix RTL-Lire), Un garçon d'Italie, Les Jours fragiles, Un instant d'abandon, Se résoudre aux adieux et Un homme accidentel. Ses romans sont traduits dans dix-sept langues. Il a entamé une collaboration avec André Téchiné.

Mon avis : (lu en avril 2009)

C'est le premier roman de Philippe Besson que je lis.

En toile de fond c'est l'histoire des États-Unis pendant 30 ans à partir du jour où Hiroshima a été détruite par la bombe atomique, le 6 août 1945, ce jour là c'est aussi le jour de la naissance de Thomas Spencer et Paul Bruder, ils ont chacun un vide dans leur vie : père disparu pour Thomas et frère décédé pour Paul. Ils vont devenir inséparables. Nous sommes dans le sud américain profond, et l'ambiance y est merveilleusement décrite. Nous allons les suivre pendant leur enfance, durant l'adolescence avec les premiers émois amoureux, les premières petites amis, la séparation pour l'université... et puis leur rencontre avec Claire MacMullen. Cette histoire d’amitié entre Paul et Thomas plus que frères, de véritables jumeaux est vraiment très belle. L'écriture est simple, fluide. J'ai passé un excellent moment de lecture.

Extrait : (page 33)
Nous avons grandi avec ces instants de recueillement. Avec cette mollesse, parfois, qui s'accordait bien à la torpeur de nos étés. Je dis recueillement et ce n'est pas tout à fait par hasard. En effet, nous n'étions pas seulement dans une indolence qui aurait pu paraître effrayante tant elle ressemblait à de l'hébétude : nous partagions quelque chose aussi, il se produisait un échange entre nous, une communion, comme à l'église, mieux qu'à l'église. Une communion secrète, mutique, mais bien réelle. Avec le recul, j'ai acquis la conviction que c'est dans ces heures inertes et silencieuses que notre amitié s'est forgée, est devenue cette chose dure, ronde, et rassurante. (...) Nous nous aimions, et nous empruntions des voies détournées pour le comprendre.

Extrait : (page 61)
Je me souviens parfaitement du visage et de l'allure de cet homme. C'est stupéfiant comme la photographie est nette. Il était blond, la peau claire, les traits fins. Il avait des épaules rondes. Il portait une chemise de lin beige. Je dois admettre qu'il était beau. Il est devenu d'une absolue laideur à l'instant où il a posé ses doigts sur la joue de ma mère.

Extrait : (page 157)
Nous avons dormi dans un motel dont j'ai oublié le nom (peut-être n'en avait-il pas). La chambre était miteuse (nous n'avions pas d'argent). Elle donnait sur une mangrove superbe plantée de palétuviers fantomatiques ; dans le lointain, on apercevait des maisons créoles. La logeuse qui nous a reçus, une grosse femme aux seins lourds et aux cheveux collants, nous a regardés d'un sale œil. Au début, nous avons cru qu'elle rechignait à louer à des jeunes gens. Son établissement n'était pourtant pas du genre à se montrer sélectif. Nous avons compris plus tard qu'elle éprouvait le plus vif dégoût pour les garçons qui dormaient dans le même lit. Il aurait été facile de lui expliquer que nous étions fauchés. Il était plus facile encore de la laisser mariner dans sa bêtise et dans sa graisse.

10/18 – janvier 2010 – 265 pages

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03 avril 2009

Les mains nues - Simonetta Greggio

les_mains_nues Stock – février 2009 – 169 pages

Présentation :
Emma est vétérinaire de campagne. À quarante-trois ans, au beau milieu d'une vie rude, autarcique et solitaire, elle voit débarquer le jeune Giovanni, adolescent fugueur de quatorze ans, dont elle a autrefois connu les parents, Micol et Raphaël. Ce qui s'est joué entre eux, elle a voulu l'oublier, l'enfouir au plus profond. Elle souhaiterait que Giovanni parte, mais il reste. Et s'installe peu à peu entre eux une histoire tendre, fiévreuse et maladroite. Lorsque Micol revient chercher son fils, elle croit comprendre l'irréparable, la liaison entre Emma et Gio. Il y aura procès. Il y aura vengeance. Mais de quoi, et de qui, se venge-t-on ? D'un amour qui reste tabou ? Ou d'un passé dont les blessures ne se sont pas refermées ?

L'auteur :

Italienne, Simonetta Greggio écrit en français. Elle a publié chez Stock deux romans, La douceur des hommes (2005) et Col de l'Ange (2007), et une longue nouvelle, Etoiles (Flammarion, 2006). Elle a également participé à un recueil de nouvelles intitulé Huit (Calmann-Lévy, 2008).

Mon avis : (lu en avril 2009)

Ce livre nous dresse le beau portrait  d’Emma, une femme aux mains nues et rugueuses. Emma est vétérinaire à la campagne : elle ne ménage pas sa peine, elle ne compte pas son temps, il n’y a pas de congés pour elle. Elle habite seule dans une campagne rude.

Quand elle avait 25 ans, elle a beaucoup aimé Raphaël.

Maintenant elle a 43 ans, Gio le fils de Raphaël a bientôt 15 ans, il fuit sa famille et vient passer l’été avec Emma. Malgré la différence d’âge, une histoire d’amour va naître…

Cet amour tabou va être puni par un procès, mais aussi par l’exclusion de la part des bien-pensants.

Le sujet est délicat, mais ce roman est tout en subtilité, beaucoup de sensibilité et de justesse. Il y a de la noblesse dans les sentiments évoqués : l’amitié, l’amour filial, l’amour pour les hommes, l’amour pour les animaux. Le livre est bien écrit et se lit avec plaisir.

Extrait : (début du livre)

«Cette nuit, comme tant d’autres, je ne dors pas. Je reviens en arrière et je repense à nous, à ce que nous aurions dû être, à ce que nous avons été. J’essaie de comprendre ce qui nous a poussés à agir comme nous l’avons fait. A quel moment la vie nous a donné le choix, et pourquoi nous l’avons dédaigné. Mais changer de direction aurait été renoncer à soi-même. Ce que nous n’avons pas fait.

   Le jour où tout a commencé – recommencé, devrais-je dire -, je n’avais aucune idée que, né du cœur même de mon histoire, nid de vipères dans ma réserve de bois pour l’hiver, avant le soir quelqu’un allait frôler ma joue du bout du doigt et, aussi inévitable que l’explosion d’une bombe à retardement, ce simple geste allait se répercuter non seulement sur mon avenir mais aussi sur la vision que j’avais de mon passé.

   C’était au mois de juin, il y a un peu plus de quatre ans, maintenant. A quelle date exactement, je ne m’en souviens pas. Tout le reste je le sais par cœur, tout le reste je ne l’oublierai plus. Mais la date, non, même en allant chercher dans un calendrier. Disons que ça devait être au début du mois, car le vêlage, qui débute en janvier, se termine généralement en avril avec la mise en herbe, et la génisse pour laquelle on m'avait appelée était très en retard.»

Extrait : (page 169)

« L’ai-je déjà dit ? Je suis fière de mes mains. Elles sont dures et lisses comme du cuir, les ongles coupés ras, les tendons saillants. Jamais je ne mets de gants, la délivrance, j'ai besoin de la toucher. Je vois cela comme un héritage de maman : si elle n’a pas réussi à faire de moi une musicienne, elle m’a tout de même légué sa poigne puissante et sensible. Des mains comme de bons outils, faites pour plonger au cœur de la vie. Je n’ai pas d’anneau aux doigts, pas de liens aux poignets. J'aurais traversé ma vie les paumes ouvertes et laissé couler le temps comme de l'eau, comme du sable, sans rien garder.»

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02 avril 2009

La petite cloche au son grêle - Paul Vacca

la_petite_cloche_gr_le Philippe Rey - 6 mars 2008 – pages 182

Présentation de l'éditeur
" Un soir, tu entres dans ma chambre alors que je me suis endormi. Le livre m'a échappé des mains et gît sur ma descente de lit. Tu t'en saisis, comme s'il s'agissait d'un miracle. - Mais tu lis, mon chéri ! souffles-tu en remerciement au ciel. Incrédule face à ce prodige, craignant quelque mirage, tu palpes l'objet. Non, tu ne rêves pas: ton fils lie. Intimidée. tu ouvres le livre, fascinée à ton tour... ".

Quand la découverte de Marcel Proust bouleverse la vie d'un garçon de 13 ans, de ses parents cafetiers et des habitants de leur petit village du Nord de la France. Des jeux innocents aux premiers émois de l'amour, de l'insouciance à la tragédie: l'histoire tendre et drôle des dernières lueurs d'une enfance colorée par le surprenant pouvoir de la littérature.

Biographie de l'auteur
Paul Vacca vit à Paris. Il signe ici son premier roman.

Mon  avis : (lu en avril 2009)

La petite cloche au son grêle est celle de la porte du café que tiennent les parents du narrateur qui est un jeune garçon de 13 ans qui va découvrir la lecture grâce à un livre « Du côté de chez Swann » de Marcel Proust oublié par une belle femme qu'il aime en secret. Ce livre va être à l'origine d'une belle complicité entre lui et sa mère. Ensuite, petit à petit, le père, les habitants du village vont apprendre à découvrir Marcel Proust et son œuvre. Le narrateur apprendra aussi que sa mère est malade et avec son père, ils vont s'efforcer de lui faire des surprises pour la faire sourire et garder le goût à la vie : un voyage à Cabourg, une rencontre avec Pierre Arditi, organiser et monter un spectacle avec les gens du village…

Ce livre est un hymne à la littérature et plus particulièrement  à Proust. C'est aussi une belle histoire d'amour filial, et j'y ai ressenti beaucoup d'émotions en particulier lors de la fin du livre. C'est également un livre sur la famille, sur la maladie, sur la fin de l'enfance… La petite cloche au son grêle est la «madeleine» du narrateur... J'ai vraiment beaucoup aimé ce livre, il  est plein de poésie et de tendresse ! Merci aux blogs qui m'ont incitée à lire ce joli livre, en particulier Bellesahi et Florinette...

Extrait :

- Eh bien, voilà, je voulais vous poser une question...Est-ce que c'est une lecture que... que vous conseilleriez... à un enfant de douze ans ? Enfin, presque treize...

La libraire marque un mouvement de recul. Un éclat de rire lui échappe.

- La Recherche du temps perdu à douze ans ? Quelle drôle d'idée ! C'est un peu dense, tout de même , un peu compliqué, il me semble. En tous cas, c'est la première fois que l'on me pose une question pareille ! Je connais tellement d'adultes qui y sont réfractaires...

Tes épaules s'affaissent. Quelle déception !

- Vous le déconseillez alors ? Dis-tu d'une voix blanche.

Mme Thibault, sentant ton trouble, se ressaisit aussitôt.

- Déconseiller ? Pourquoi déconseiller ? Au contraire. Qu'est-ce qui interdirait de lire Proust à treize , douze ou même sept ans ? Si votre fils ne comprend pas tout, quelle importance ? Est-ce que nous mêmes, nous comprenons tout ce que nous lisons ? Je n'en suis pas persuadée. Au fond, n'est-ce pas mieux comme cela ? Lire c'est aller vers l'inconnu, c'est chercher à découvrir de nouveaux mondes, à percer de nouvelles énigmes... Sans garantie de succès. D'ailleurs, on ne fait jamais le tour d'un livre, on n'épuise jamais la totalité de son mystère. C'est même peut-être ce qui nous échappe qui est le plus important...

Peu à peu tu souris de nouveau.

- Avec Proust, votre enfant va partir à l'abordage de l'un des plus magnifiques nouveaux mondes qui soient. Un monde aux ressources inépuisables qu'il aura l'occasion de redécouvrir encore et encore, avec d'autres yeux, plus tard. Quelle chance il a, et vous aussi ! Bonne lecture alors !

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