11 septembre 2009

Leçons Particulières - Alain Claude Sulzer

Ce blog a décidé de s'associer à un projet ambitieux : chroniquer l'ensemble des romans de la rentrée littéraire ! Vous trouverez donc aussi cette chronique sur le site Chronique de la rentrée littéraire qui regroupe l'ensemble des chroniques réalisées dans le cadre de l'opération en partenariat avec ulike_logo_petit, pour en savoir plus...

le_ons_particulieres traduit de l'allemand par Johannes Honigmann

Editions Jacqueline Chambon – septembre 2009 – 256 pages

Quatrième de couverture : Avant la chute du communisme, Léo, un étudiant qui a fui un pays de l'Est, est accueilli en Suisse par un couple et s'installe dans leur maison de banlieue. Martha, une mère de famille de trente-quatre ans, accepte de lui donner gracieusement des cours d'allemand. Dans cette langue qu'il maîtrise à peine, il s'entend avouer pour la première fois qu'il a abandonné sa fiancée au pays. Mais cette trahison n'est qu'un début. Alors qu'il est devenu l'amant de son professeur, il prend en secret des cours d'anglais pour pouvoir rejoindre son frère au Canada. Cet amour qui est pour Martha une révélation et qui va bouleverser sa vie n'est pour lui qu'un bonheur fugitif, qui n'a pas de place dans ses rêves d'avenir.
Pour Alain Claude Sulzer, l'amour est inséparable de la trahison, car il y en a toujours un qui aime plus que l'autre. Mais le roman dénonce aussi l'égoïsme inséparable de celui qui émigré. Obnubilé par le but qu'il s'est fixé, il utilise froidement tous ceux qui l'aident sans se préoccuper de leurs sentiments.

Auteur : Alain Claude Sulzer est né en 1953 à Riehen, près de Bâle, où il vit. Leçons particulières est son huitième roman. Un garçon parfait publié en 2008, a obtenu le prix Médicis étranger, et le prix de la Radio Suisse romande en 2009. Le livre est déjà traduit en une douzaine de langues.

Mon avis : (lu en septembre 2009)

Comme l'indique le bandeau du livre, Alain Claude Sulzer est aussi l'auteur de « Un garçon parfait » Prix Médicis étranger 2008. Je n'ai pas lu ce premier livre.

Dans ce livre nous découvrons l'histoire de Léo, jeune émigré de 22 ans qui a fui un pays de l’Est (le nom du pays n'est pas précisé) pour une ville suisse. Il habite chez un couple de médecins, mais un problème de langue va vite se poser : «L'allemand de Léo était mauvais, il se résumait à quelques mots qu'il avait entendus dans la bouche de sa grand-mère.», c’est Martha, une suissesse de 37 ans, mère de deux enfants, qui va lui donner des leçons particulières d’allemand. «Chaque phrase, chaque mot qu'ils allaient se dire et se diraient désormais feraient partie de ses leçons. Parler de tout, de choses quotidiennes ou extraordinaires, de sujets banals ou importants, dans l'ordre ou pêle-mêle, c'était indispensable pour apprendre l'allemand et finir par le parler couramment.» Peu à peu le professeur et l’élève vont se rapprocher.

Il y a également d’autres personnages : le fils de Martha, Andreas adolescent de seize ans qui découvre le monde des adultes et se découvre lui-même. On a un aperçu de l'ancienne vie de Léo à travers les chapitres où il est question de sa grand-mère Olga restée dans son pays d'origine avec comme seule compagnie son chien Mazko.

J'ai passé un bon moment à lire ce livre très bien écrit avec des descriptions faites avec beaucoup de précision et des personnages plutôt attachants. Mais l'histoire ne m'a pas emballé plus que cela.

Extrait : (page 62)

Leo ouvrit l'étroite porte de guingois du jardin et s'engagea sur le chemin caillouteux qui menait à la maison de deux étages portant le numéro 28 ; il la trouva propre mais pas très gaie, ce qui était peut-être dû à l'absence de rideaux aux fenêtres. La maison était peinte en gris à l'extérieur, le tour des fenêtres en blanc.

Leo tenait dans sa main droite un porte-document ainsi que la boite de pralines enveloppée de papier cadeau et il appuya sur la sonnette de la main gauche. Comme s'il était attendu, une silhouette apparut derrière la vitre fumée et lui ouvrit la porte. Par quelle maladresse Leo laissa-t-il échapper le porte-documents et la boîte de pralines juste au moment où Martha Dubach lui ouvrit, il ne put jamais se l'expliquer, cela arriva, tout simplement. Il se produisit ce que Leo détestait le plus chez lui, il rougit fortement (à l'école, on l'avait surnommé le buisson ardent chaque fois qu'il arrivait de piquer un fard) et se mit à transpirer, ce qui augmenta encore son embarras. Mais Mme Dubach eut la décence de remédier à la situation par un haussement d'épaules. Leo ne remarqua pas qu'elle souriait, car il était encore occupé à ramasser le porte-documents et la boîte, laquelle n'avait subi qu'un léger choc à un coin. Tandis qu'il se redressait, l'enseignante tendit la main à son nouvel élève en disant : «  Je m'appelle Martha Dubach. » De l'autre main, elle saisit les pralines.

Leo était son premier élève particulier. Elle n'avait aucune expérience si ce n'est comme institutrice et encore celle-ci avait été limitée, car elle n'avait fait la classe que pendant un an ; à vingt et un ans, elle s'était mariée et était devenue mère. Depuis, elle n'avait mis les pieds dans une école que lorsqu'il s'agissait de ses propres enfants, et comme ni Andreas, ni Barbara n'avaient de problèmes scolaires, cela avait été rarement le cas. Forte de l'accord de Walter, accord donné avec plus d'indifférence que de réticence, elle s'était présentée à l'organisme d'assistance aux réfugiés, qui s'occupait notamment de trouver des enseignants pour des étudiants en provenance d'Europe de l'Est. Les cours d'allemand gratuits et bénévoles devaient faciliter leur intégration dans leur nouveau pays. L'organisme s'était félicité de son initiative, puis n'avait plus donné signe de vie pendant des semaines. Il n'avait fait appel à elle que quelques jours auparavant. Une femme avait téléphoné pour demander si sa proposition tenait toujours. Martha avait dit oui sans hésiter.

Merci aux Editions Jacqueline Chambon

Livre lu dans le cadre 07_chronique_de_la_rentree_litteraire en partenariat avec ulike_logo_petit

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28 août 2009

L’ombre du vent – Carlos Ruiz Zafon

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traduit de l’espagnol par François Maspero

Grasset – avril 2004 – 524 pages

LGF – janvier 2006 – 636 pages

Prix Planeta en 2004

Présentation de l'éditeur
Dans la Barcelone de l'après-guerre civile, "ville des prodiges" marquée par la défaite, la vie est difficile, les haines rôdent toujours. Par un matin brumeux de 1945, un homme emmène son petit garçon - Daniel Sempere, le narrateur - dans un lieu mystérieux du quartier gothique : le Cimetière des Livres Oubliés. L'enfant, qui rêve toujours de sa mère morte, est ainsi convié par son père, modeste boutiquier de livres d'occasion, à un étrange rituel qui se transmet de génération en génération : il doit y " adopter " un volume parmi des centaines de milliers. Là, il rencontre le livre qui va changer le cours de sa vie, le marquer à jamais et l'entraîner dans un labyrinthe d'aventures et de secrets " enterrés dans l'âme de la ville " : L'Ombre du Vent. Avec ce tableau historique, roman d'apprentissage évoquant les émois de l'adolescence, récit fantastique dans la pure tradition du Fantôme de l'Opéra ou du Maître et Marguerite, énigme où les mystères s'emboîtent comme des poupées russes, Carlos Ruiz Zafon mêle inextricablement la littérature et la vie.

Auteur : Né à Barcelone en 1964, Carlos Ruiz Zafón vit aujourd'hui à Los Angeles. A 14 ans, il écrit son premier roman, histoire truculente de cinq cents pages. A 19 ans, il choisit de faire carrière dans le monde de la publicité, qu'il quitte rapidement pour se consacrer à El principe de las tinieblas. Ce roman, qui lui vaudra en 1993 le premier Edebé, prix de littérature jeunesse, se vend à 150 000 exemplaires et se retrouve traduit dans plusieurs langues. Suivront El Palacio de la medianoche, Las Luces de septiembre et Marina. L'ombre du vent a obtenu le prix Planeta en 2004.

Mon avis : (lu en août 2009)

Ce livre m'a été conseillé, il y a quelques mois pour la première fois et depuis j'en ai entendu beaucoup de bien, c'est donc avec une grande envie que je me suis lancée dans sa lecture. Et j'ai plongé dans l'aventure et je n'ai pas lâché le livre.

L'histoire se déroule dans Barcelone, après-guerre mais toujours sous la dictature de Franco. Daniel a 10 ans et son père l'emmène dans un lieu magique et secret : "le Cimetière des livres oubliés", là, Daniel a le droit de choisir un de ces livres afin de le sortir de l'anonymat. Il choisira "L'ombre du vent" de Julian Carax, il va partir à la recherche de cet écrivain qui l'a ému et dont le passé semble si mystérieux. C'est un magnifique roman où se mélange aventures, histoire, amour, amitié mais aussi haine et vengeance.

Les personnages sont justes et touchants, ils nous transportent dans les ruelles, dans les quartiers de Barcelone avec beaucoup de poésie. On imagine parfaitement les lieux et il nous font rêver... C'est beau, c'est poétique. C'est pour moi un vrai coup de cœur !

le_jeu_de_l_Ange Un nouveau livre de Carlos Ruiz Zafón vient de sortir en août 2009, « Le jeu de l'Ange » et j'ai très envie de le découvrir !

Extrait : (début du livre)

Le Cimetière des Livres Oubliés

Je me souviens encore de ce petit matin où mon père m'emmena pour la première fois visiter le Cimetière des Livres Oubliés. Nous étions aux premiers jours de l'été 1945, et nous marchions dans les rues d'une Barcelone écrasée sous un ciel de cendre et un soleil fuligineux qui se répandait sur la ville comme une coulée de cuivre liquide.
- Daniel, me prévint mon père, ce que tu vas voir aujourd'hui, tu ne dois en parler à personne. Pas même à ton ami Tomás. A personne.
- Pas même à maman ? demandai-je à mi-voix.
Mon père soupira, en se réfugiant derrière ce sourire triste qui accompagnait toute sa vie comme une ombre.
- Si, bien sûr, répondit-il en baissant la tête. Pour elle, nous n'avons pas de secrets. Elle, on peut tout lui dire.
Peu après la fin de la guerre civile, ma mère avait été emportée par un début de choléra. Nous l'avions enterrée à Montjuïc le jour de mon quatrième anniversaire. Je me rappelle seulement qu'il avait plu toute la journée et toute la nuit, et que, lorsque j'avais demandé à mon père si le ciel pleurait, la voix lui avait manqué pour me répondre. Six ans après, l'absence de ma mère était toujours pour moi un mirage, un silence hurlant que je n'avais pas encore appris à faire taire à coups de mots. Nous vivions, mon père et moi, dans un petit appartement de la rue Santa Ana, près de la place de l'église. L'appartement était situé juste au-dessus de la boutique de livres rares et d'occasion héritée de mon grand-père, un bazar enchanté que mon père comptait bien me transmettre un jour. J'ai grandi entre les livres, en me faisant des amis invisibles dans les pages qui tombaient en poussière et dont je porte encore l'odeur sur les mains. J'ai appris à m'endormir en expliquant à ma mère, dans l'ombre de ma chambre, les événements de la journée, ce que j'avais fait au collège, ce que j'avais appris ce jour-là... Je ne pouvais entendre sa voix ni sentir son contact, mais sa lumière et sa chaleur rayonnaient dans chaque recoin de notre logis, et moi, avec la confiance d'un enfant qui peut encore compter ses années sur les doigts, je croyais qu'il me suffisait de fermer les yeux et de lui parler pour qu'elle m'écoute, d'où qu'elle fût. Parfois, mon père m'entendait de la salle à manger et pleurait en silence.
Je me souviens qu'en cette aube de juin je m'étais réveillé en criant. Mon cœur battait dans ma poitrine comme si mon âme voulait s'y frayer un chemin et dévaler l'escalier. Mon père effrayé était accouru dans ma chambre et m'avait pris dans ses bras pour me calmer.
- Je n'arrive pas à me rappeler son visage. Je n'arrive pas à me rappeler le visage de maman, murmurais-je, le souffle coupé.
Mon père me serrait avec force.
- Ne t'inquiète pas, Daniel. Je me rappellerai pour deux.
Nous nous regardions dans la pénombre, cherchant des mots qui n'existaient pas. Pour la première fois, je me rendais compte que mon père vieillissait et que ses yeux, des yeux de brume et d'absence, regardaient toujours en arrière. Il s'était relevé et avait tiré les rideaux pour laisser entrer la douce lumière de l'aube.
- Debout, Daniel, habille-toi. Je veux te montrer quelque chose.
- Maintenant, à cinq heures du matin ?
- Il y a des choses que l'on ne peut voir que dans le noir, avait soufflé mon père en arborant un sourire énigmatique qu'il avait probablement emprunté à un roman d'Alexandre Dumas.
Quand nous avions passé le porche, les rues sommeillaient encore dans la brume et la rosée nocturne. Les réverbères des Ramblas dessinaient en tremblotant une avenue noyée de buée, le temps que la ville s'éveille et quitte son masque d'aquarelle. En arrivant dans la rue Arco del Teatro, nous nous aventurâmes dans la direction du Raval, sous l'arcade qui précédait une voûte de brouillard bleu. Je suivis mon père sur ce chemin étroit, plus cicatrice que rue, jusqu'à ce que le rayonnement des Ramblas disparaisse derrière nous. La clarté du petit jour s'infiltrait entre les balcons et les corniches en touches délicates de lumière oblique, sans parvenir jusqu'au sol. Mon père s'arrêta devant un portail en bois sculpté, noirci par le temps et l'humidité. Devant nous se dressait ce qui me parut être le squelette abandonné d'un hôtel particulier, ou d'un musée d'échos et d'ombres.
- Daniel, ce que tu vas voir aujourd'hui, tu ne dois en parler à personne. Pas même à ton ami Tomás. A personne.
Un petit homme au visage d'oiseau de proie et aux cheveux argentés ouvrit le portail. Son regard d'aigle se posa sur moi, impénétrable.
- Bonjour, Isaac. Voici mon fils Daniel, annonça mon père. Il va sur ses onze ans et prendra un jour ma succession à la librairie. Il a l'âge de connaître ce lieu.
Le nommé Isaac eut un léger geste d'assentiment pour nous inviter à entrer. Une pénombre bleutée régnait à l'intérieur, laissant tout juste entrevoir les formes d'un escalier de marbre et d'une galerie ornée de fresques représentant des anges et des créatures fantastiques. Nous suivîmes le gardien dans le couloir du palais et débouchâmes dans une grande salle circulaire où une véritable basilique de ténèbres s'étendait sous une coupole percée de rais de lumière qui descendaient des hauteurs. Un labyrinthe de corridors et d'étagères pleines de livres montait de la base au faîte, en dessinant une succession compliquée de tunnels, d'escaliers, de plates-formes et de passerelles qui laissaient deviner la géométrie impossible d'une gigantesque bibliothèque. Je regardai mon père, interloqué. Il me sourit en clignant de l'œil.
- Bienvenue, Daniel, dans le Cimetière des Livres Oubliés.
Çà et là, le long des passages et sur les plates-formes de la bibliothèque, se profilaient une douzaine de silhouettes. Quelques-unes se retournèrent pour nous saluer de loin, et je reconnus les visages de plusieurs collègues de mon père dans la confrérie des libraires d'ancien. A mes yeux de dix ans, ces personnages se présentaient comme une société secrète d'alchimistes conspirant à l'insu du monde. Mon père s'agenouilla près de moi et, me regardant dans les yeux, me parla de cette voix douce des promesses et des confidences.
- Ce lieu est un mystère, Daniel, un sanctuaire. Chaque livre, chaque volume que tu vois, a une âme. L'âme de celui qui l'a écrit, et l'âme de ceux qui l'ont lu, ont vécu et rêvé avec lui. Chaque fois qu'un livre change de mains, que quelqu'un promène son regard sur ses pages, son esprit grandit et devient plus fort. Quand mon père m'a amené ici pour la première fois, il y a de cela bien des années, ce lieu existait déjà depuis longtemps. Aussi longtemps, peut-être, que la ville elle-même. Personne ne sait exactement depuis quand il existe, ou qui l'a créé. Je te répéterai ce que mon père m'a dit. Quand une bibliothèque disparaît, quand un livre se perd dans l'oubli, nous qui connaissons cet endroit et en sommes les gardiens, nous faisons en sorte qu'il arrive ici. Dans ce lieu, les livres dont personne ne se souvient, qui se sont évanouis avec le temps, continuent de vivre en attendant de parvenir un jour entre les mains d'un nouveau lecteur, d'atteindre un nouvel esprit. Dans la boutique, nous vendons et achetons les livres, mais en réalité ils n'ont pas de maîtres. Chaque ouvrage que tu vois ici a été le meilleur ami de quelqu'un. Aujourd'hui, ils n'ont plus que nous, Daniel. Tu crois que tu vas pouvoir garder ce secret ?
Mon regard balaya l'immensité du lieu, sa lumière enchantée. J'acquiesçai et mon père sourit.
- Et tu sais le meilleur ? demanda-t-il.
Silencieusement, je fis signe que non.
- La coutume veut que la personne qui vient ici pour la première fois choisisse un livre, celui qu'elle préfère, et l'adopte, pour faire en sorte qu'il ne disparaisse jamais, qu'il reste toujours vivant. C'est un serment très important. Pour la vie. Aujourd'hui, c'est ton tour.
Durant presque une demi-heure, je déambulai dans les mystères de ce labyrinthe qui sentait le vieux papier, la poussière et la magie. Je laissai ma main frôler les rangées de reliures exposées, en essayant d'en choisir une. J'hésitai parmi les titres à demi effacés par le temps, les mots dans des langues que je reconnaissais et des dizaines d'autres que j'étais incapable de cataloguer. Je parcourus des corridors et des galeries en spirale, peuplés de milliers de volumes qui semblaient en savoir davantage sur moi que je n'en savais sur eux. Bientôt, l'idée s'empara de moi qu'un univers infini à explorer s'ouvrait derrière chaque couverture tandis qu'au-delà de ces murs le monde laissait s'écouler la vie en après-midi de football et en feuilletons de radio, satisfait de n'avoir pas à regarder beaucoup plus loin que son nombril. Est-ce à cause de cette pensée, ou bien du hasard ou de son proche parent qui se pavane sous le nom de destin, toujours est-il que, tout d'un coup, je sus que j'avais déjà choisi le livre que je devais adopter. Ou peut-être devrais-je dire le livre qui m'avait adopté. Il se tenait timidement à l'extrémité d'un rayon, relié en cuir lie-de-vin, chuchotant son titre en caractères dorés qui luisaient à la lumière distillée du haut de la coupole. Je m'approchai de lui et caressai les mots du bout des doigts, en lisant en silence :

L'Ombre du Vent
Julián Carax

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26 août 2009

La peau du tambour – Arturo Perez-Reverte

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Seuil – mars 1997 – 453 pages

Points – mai 2004 – 504 pages

traduit de l'espagnol par Jean-Pierre Quijano

Description
Un pirate dans le système informatique du Vatican. Une église qui tue pour se défendre. Une belle aristocrate andalouse. Trois malfrats chargés d'espionner un agent secret en col romain. Un banquier épris de spéculation immobilière et un mystérieux corsaire espagnol disparu en 1898 au large des côtes cubaines. Tels sont les personnages de ce roman d'amour et d'aventure qui a pour décor la somptueuse Séville et son histoire millénaire. L'héroïne en est Notre-Dame-des-Larmes, une petite église qui suscite passions et convoitises et pour laquelle une poignée de fidèles est prête à aller jusqu'au meurtre. C'est du moins ce que croit Lorenzo Quart, chargé par le Vatican d'enquêter sur les crimes commis dans son enceinte. Il découvrira bientôt que la clé de l'énigme est enfouie sous les vieilles pierres de la ville, dans l'âme de chacun de ses habitants comme dans celle de chaque lecteur disposé à le suivre dans sa quête de la vérité. Après Le Tableau du maître flamand, Club Dumas et Le Maître d'escrime, l'imagination flamboyante d'Arturo PérezPeverte, son habileté à tisser des énigmes où l'histoire croise le mystère et le crime nous offrent un fascinant voyage en défense d'une cause que nul ne veut croire perdue.

Auteur : Issu d'une famille de marins, Arturo Pérez-Reverte a toujours été passionné par la mer. Il est né à Cartagena, en Espagne, en 1951. Licencié en sciences politiques et en journalisme, il travaille d'abord comme matelot, puis devient grand reporter et correspondant de guerre pour la télévision espagnole, notamment pendant la crise du Golfe et en Bosnie. Ses romans, Le Maître d'escrime, Le Tableau du maître flamand (Grand Prix de Littérature policière 1993), La Peau du tambour (prix Jean Monnet 1997, récompensant le meilleur roman européen), les quatre tomes des Aventures du capitaine Alatriste ou encore Le Cimetière des bateaux sans nom (Prix Méditerranée étranger 2001) sont tous des succès mondiaux traduits en 25 langues. Plusieurs ont été portés à l'écran comme Le club Dumas, adapté sous le nom de La neuvième porte (The Ninth Gate) par Roman Polanski en 1999 ou Qui a tué le chevalier (Uncovered) réalisé par Jim McBride en 1994 inspiré par Le Tableau du maître flamand.

Mon avis : (lu en août 2009)

Extrait : (page 19)

Il y avait une panne de courant et le bureau n'était éclairé que par le jour grisâtre d'une fenêtre ouverte sur les jardins du Belvédère. Alors que le secrétaire refermait la porte derrière lui, Quart fit cinq pas en avant et s'arrêta exactement au centre de la pièce familière où bibliothèques et classeurs de bois dissimulaient partiellement les cartes peintes à la fresque par Antonio Danti, sous le pontificat de Grégoire XIII: la mer Adriatique, la mer Tyrrhénienne et la mer Ionienne. Puis, ignorant la silhouette qui se découpait à contre-jour devant la fenêtre, il salua d'une brève inclinaison de la tête l'homme assis derrière une grande table couverte de dossiers

- Monseigneur...

L'archevêque Paolo Spada, directeur de l'Institut pour les œuvres extérieures, lui répondit silencieusement par un sourire complice. C'était un Lombard, fort et massif, presque carré avec ses puissantes épaules sous le costume noir trois-pièces qui ne portait aucun signe de son rang dans la hiérarchie ecclésiastique. La tête lourde, le cou épais, il avait plutôt l'air d'un camionneur, d'un lutteur ou - on était à Rome après tout - d'un ancien gladiateur qui aurait troqué son glaive et son casque de myrmidon pour l'habit sombre de l'Eglise. Impression que confirmaient des cheveux encore noirs, raides comme du crin, des mains énormes, presque disproportionnées, sans anneau archiépiscopal, qui jouaient avec un coupe-papier en forme de dague. Il s'en servit pour montrer la silhouette qui se découpait devant la fenêtre:
- Vous connaissez le cardinal Iwaszkiewicz, je suppose.

Pour la première fois, Quart regarda à sa droite et salua la silhouette immobile. Il connaissait naturellement Son Eminence Jerzy Iwaszkiewicz, évêque de Cracovie, élevé à la pourpre cardinalice par son compatriote le pape Wojtila, préfet de la Sainte Congrégation pour la Doctrine de la foi, connue jusqu'en 1965 sous le nom de Saint-Office, ou Inquisition. Même à contre-jour, on ne pouvait confondre la silhouette mince et noire d'Iwaszkiewicz ni se méprendre sur ce qu'il représentait.
- Laudeatur Jesus Christus, Eminence.
Le directeur du Saint-Office ne répondit pas, ne fit pas un geste.
- Vous pouvez vous asseoir si vous le désirez, père Quart, reprit Mgr Spada de sa voix enrouée. Il s'agit d'une réunion officieuse et Son Eminence préfère rester debout.

Il avait utilisé le mot italien ufficiosa, et la nuance n'échappa pas à Quart. Dans la langue vaticane, la différence entre ufficiàle et ufficióso était importante. Le dernier terme évoquait plutôt ce qu'on pense vraiment par opposition à ce qu'on dit; et même s'il arrivait qu'on le dise, inutile d'en espérer confirmation par la suite. En tout état de cause, Quart regarda la chaise que l'archevêque lui offrait d'un autre mouvement de son coupe-papier et déclina l'invitation d'un bref signe de tête. Puis, les mains derrière le dos, il attendit debout au centre de la pièce, détendu et tranquille, comme un soldat à qui l'on va donner ses ordres.

Mgr Spada le regarda d'un air approbateur, de ses yeux rusés dont le blanc était veiné de marron, comme ceux d'un vieux chien. Son regard, son allure massive et ses cheveux raides comme du crin lui avaient valu le surnom de Bouledogue que seuls osaient utiliser, et à mi-voix encore, les membres les plus éminents et les mieux assis de la Curie.
- Je suis heureux de vous revoir, père Quart. Le temps passe.

Deux mois, se dit Quart. Comme aujourd'hui, ils étaient trois dans ce bureau: l'archevêque, lui-même et un banquier bien connu, Renzo Lupara, président de la Banca Continentale d'Italia, une des institutions liées à l'appareil financier du Vatican. Elégant, bel homme, d'une morale publique irréprochable et heureux père de famille, doté par le ciel d'une jolie épouse et de quatre enfants, Lupara s'était enrichi en se servant de la couverture vaticane pour blanchir l'argent de certains hommes d'affaires et politiciens membres de la loge Aurora 7 où lui-même avait atteint le trente-troisième degré. Il s'agissait précisément d'une de ces affaires mondaines qui réclamaient les compétences particulières de Lorenzo Quart. Pendant six mois, il avait donc suivi les traces que Lupara avait laissées sur les moquettes de divers bureaux de Zurich, Gibraltar et Saint-Barthélemy, aux Antilles. Résultat de ces voyages: un rapport complet qui, ouvert sur le bureau du directeur de l'IOE, laissait au banquier le choix entre la prison et un exitus assez discret pour sauvegarder la réputation de la Banca Continentale, du Vatican et, dans la mesure du possible, de Mme Lupara et de leurs quatre rejetons. Ici même, dans le bureau de l'archevêque, les yeux fixés sur la fresque de la mer Tyrrhénienne, le banquier avait parfaitement compris l'essentiel du message que Mgr Spada lui avait exposé avec beaucoup de tact, en s'aidant de la parabole du mauvais serviteur et des talents. Plus tard, faisant fi du conseil technique qu'on lui avait opportunément donné, à savoir qu'un franc-maçon non repenti meurt en état de péché mortel, Lupara s'était rendu directement à sa belle villa de Capri, face à la mer, où il avait fait une chute, apparemment sans confession, en basculant par-dessus le garde-fou d'une terrasse surplombant les rochers; là, rappelait une plaque commémorative, où Curzio Malaparte avait un jour pris un vermouth.
- Nous avons une affaire dans vos cordes.

Quart attendait toujours, immobile au centre de la pièce, attentif aux paroles de son supérieur, sentant sur lui le regard d'Iwaszkiewicz, invisible dans le contre-jour de la fenêtre. Depuis dix ans, l'archevêque n'avait jamais manqué d'affaires dans les cordes du père Lorenzo Quart. Et toutes étaient marquées de noms et de dates - Europe centrale, Amérique latine, ex-Yougoslavie - dans l'agenda à couverture de cuir noir qui lui servait de journal de voyages: sorte de carnet de bord où il notait, jour après jour, le long chemin parcouru depuis qu'il avait adopté la nationalité vaticane et qu'il était entré à la section des opérations spéciales de l'Institut pour les œuvres extérieures.
- Regardez ceci.

Le directeur de l'IOE tenait entre le pouce et l'index un imprimé d'ordinateur. Quart tendit la main et la silhouette du cardinal Iwaszkiewicz, inquiète, bougea aussitôt dans l'embrasure de la fenêtre. La feuille de papier toujours à la main, Mgr Spada esquissa un sourire.
- Son Eminence est d'avis qu'il s'agit d'une question délicate, dit-il sans quitter Quart des yeux, même s'il était clair qu'il s'adressait au cardinal. Et il n'est pas convaincu qu'il soit prudent d'élargir le cercle des initiés.

«Quelque part en Espagne, à Séville, les marchands menacent la maison de Dieu, et une petite église du XVIIe siècle, abandonnée par le pouvoir ecclésiastique autant que par le séculier, tue pour se défendre.» C'est le message que le hacker «Vêpres» va réussir à déposer dans l'ordinateur personnel du Pape. C'est un appel au secours qui va être pris au sérieux par les services secrets du Vatican. Le père Lorenzo Quart est envoyé à Séville pour découvrir l'auteur et le sens de ce message. Il va découvrir une église menacée, l'Église Notre-Dame-des-Larmes : menacée par les démolisseurs et des spéculateurs. Le père Ferro, son vicaire le père Lobato et la sœur Marsala se sont voués à la défense de cette église quasiment en ruine et il y a aussi la belle Macarena et sa mère, l'héritière de tous les ducs du Nuevo Estremo et en arrière plan, il y a aussi une histoire d'amour tragique qui appartient au passé.

J'avais découvert Perez-Reverte en 1997 avec le célèbre "Tableau du maître flamand" puis "Le Maitre d'escrime", j'ai lu également "Le cimetière des bateaux sans noms" que j'ai beaucoup aimé. Avec "La peau du tambour", j'ai retrouvé une intrigue qui tient en haleine jusqu'au bout. Les descriptions de Séville sont envoûtantes et donne envie de connaître cette ville. Les personnages aux multiples facettes sont attachants. Ce livre peut aussi nous amener à une réflexion sur l'Église catholique, sa mission et son rôle, sa proximité des petites gens, sa conception de la prêtrise à l'aube du nouveau millénaire. La fin est un peu décevante et bâclée. J'ai cependant passé un très bon moment en lisant ce livre.

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Lark et Termite - Jayne Anne Phillips

Ce blog a décidé de s'associer à un projet ambitieux : chroniquer l'ensemble des romans de la rentrée littéraire ! Vous trouverez donc aussi cette chronique sur le site Chronique de la rentrée littéraire qui regroupe l'ensemble des chroniques réalisées dans le cadre de l'opération en partenariat avec ulike_logo_petit, pour en savoir plus...

lark_et_termite traduit de l’anglais (États-Unis) par Marc Amfrevile

Christian Bourgeois – août 2009 - 432 pages

Quatrième de couverture :

Situé dans les années 1950, en Virginie-Occidentale et en Corée, Lark et Termite est une histoire du pouvoir de la perte et de l’amour, de mondes parallèles, des répercussions de la guerre, de secrets de famille, de rêves, de fantômes, des liens invisibles, presque magiques, qui nous unissent et nous renforcent.

Quatre voix alternent pour dévoiler, au gré de leurs émotions, les secrets de cette histoire familiale. Au centre du récit : Lark, une adolescente radieuse ; son jeune frère handicapé, Termite, à la sensibilité hors du commun ; leur tante Nonie, qui les élève avec dévouement. En écho, nous parvient la voix du caporal Leavitt, le père de Termite, piégé dans le chaos des premiers mois de combat de la guerre de Corée. Au fil de leurs pensées surgissent et s’évaporent les mystères familiaux, marqués par l’amour de Lola, la mère des deux enfants, pour le soldat Leavitt.

« Ce roman est taillé comme un diamant, avec la même authenticité vive et des éclairs de lumière. » (Alice Munro)

« Lark et Termite est un livre extraordinaire et lumineux. C’est une surprenante prouesse de l’imagination. » (Junot Díaz)

Auteur : Jayne Anne Phillips est née en 1952 en Virginie Occidentale. Elle vit à Boston. Elle a publié son premier recueil de nouvelles, "Black Tickets", en 1979 à l'âge de 26 ans. Il fut récompensé par le Prix Sue Kaufman. Nadine Gordimer l'a qualifiée, à cette occasion, du meilleur auteur de nouvelles depuis Eudora Welty. Depuis, "Black Tickets" est devenu un classique du genre. En 1984, elle publie son premier roman, Machine Dreams, salué par le "New York Times" comme le meilleur livre de l'année. "Shelter", son second roman, publié en 1994, fut sélectionné parmi les meilleurs livres de l'année par "Publisher Weekly". Jayne Anne Phillips a enseigné à Harvard, Williams College ainsi qu'à Boston University

Jayne Ann Phillips est encore trop méconnue en France. La parution de Lark et Termite en cette rentrée sera l'occasion d'entendre les voix inoubliables de ses personnages dans un roman du Sud, plein de bruit et d'un peu de fureur.

Mon avis : (lu en août 2009)

C’est un récit à 4 voix qui se déroule entre la Corée du sud en Juillet 1950 et la Virginie occidentale neuf ans plus tard.

La première voix, c’est Robert Leavitt, il est caporal de l’armée américaine en Corée du Sud, il est blessé dans un tunnel suite à l’attaque par des avions de son camp d’une colonne de réfugiés dont il avait l’ordre de protéger. Il pense à sa femme Lola qui doit accoucher en cette fin juillet, il pense au futur bébé, il repense à sa vie passée.

La seconde voix, c’est Lark, la fille aînée de Lola, elle est courageuse. Elle ne connait pas son père et ne sait pas pourquoi elle a été élevée par sa tante. A 17 ans, elle a terminé ses études secondaires et elle fait une école de secrétariat. Elle s’occupe avec beaucoup de tendresse de son demi-frère Termite car elle refuse de le laisser partir dans une école spécialisée.

La troisième voix, c’est Nonie, la sœur aînée de Lola, elle est solide et généreuse, elle a élevé sa nièce Lark et son neveu Termite depuis la disparition de leur mère.

La dernière voix, c’est Termite c’est le fils de Leavitt et Lola, le demi-frère de Lark, il est handicapé mental et moteur sa voix est différente : il est doté d’une sensibilité hors du commun, il est attentif à tous les sons qu’il entend ou perçoit.

A travers ces 4 voix, nous découvrons petit à petit l’histoire et les secrets de cette famille.

Le livre est très bien écrit, les descriptions sont tellement précises que l’on imagine facilement les images décrites et on les voit défiler comme dans un film.

« Le passé, il s’en souvient, Lola, les mois d’entraînement militaire au pays, puis Séoul avant l’invasion, tout cela semble avoir eu lieu dans une dimension adjacente mais sans lien direct avec lui, et le mirage dans lequel il vivait enfant à Philadelphie paraît s’être évanoui pour toujours. Les immeubles et la devanture des magasins, le béton et l’asphalte étincelants, les grillages bordant les quartiers effervescents à plusieurs kilomètres de Liberty Bell au cœur historique de la ville, lui apparaissent comme un rêve auquel il ne croit plus. Les enseignes des coiffeurs lançaient leurs spirales de couleur dans le tohu-bohu du matin, et chaque épicerie abritait fidèlement un obscur employé de la mafia qui fumait sa cigarette et sirotait un café dans l’arrière-boutique en attendant les paris illégaux. L’été, des poubelles éventrées montaient la garde sur les trottoirs, luisant de reflets roses et cuivrés dans la lumière de fin d’après-midi. Des néons couleur fuchsia et jaune acidulé faisaient clignoter toute la nuit le mot PIZZA tandis qu’aux portes des bars des volutes de fumée portaient jusqu’à la rue les notes du juke-box. Les matins de shabbat, il jouait au base-ball, au basket ou aux billes avec les gamins italiens, et il rendait ses copains juifs jaloux parce que, par chance, ses parents à lui n’étaient pas pratiquants. »

Chacune des voix a sont propre style. En particulier pour Termite, lui qui ne fait que des sons et ne parle pas : l’auteur a su le faire s’exprimer par des phrases courtes, des répétitions, qui évoquent son ressenti.

« Il regarde au travers et le bleu s’en va, il regarde au travers et le bleu vole au vent. Il respire, et il souffle, rien que vers le haut. Le bleu vole mais pas loin, le bleu vole, il reste bleu, puis le bleu vole. Il voit tout là-haut, au-delà de tout, au-delà des formes. Les silhouettes qui tournent autour de lui sont énormes, elles se cognent, se rejoignent, se disjoignent. Ces silhouettes-là sont douces, elles sont douces et elles sont chaudes, comme ce qu’il entend, ce qu’il sent près de lui, ceux qui le tiennent, le soulèvent, le déplacent, le touchent, le portent, qui disent que ses boucles sont tellement emmêlées, qui lui lavent les mains. Lark, voilà Termite. Il leur répond en chantant pour les tenir à distance ou pour les faire se rapprocher. C’est tout ce qu’il accepte de dire, il ne va quand même pas se mettre à parler sans arrêt »

C’est un livre très fort et terriblement émouvant, j’ai été prise par l’histoire de Lark et Termite et l’envie d’en savoir plus ne m’a pas quittée jusqu’à la fin du livre. Tous les personnnages sont particulièrement attachants.  Pour ma part, c'est un vrai coup de cœur !

Merci aux éditions Christian Bourgeois

Livre lu dans le cadre  07_chronique_de_la_rentree_litteraireen partenariat avec ulike_logo_petit

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15 août 2009

Quelqu'un avec qui courir - David Grossman

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traduit de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech

Seuil – avril 2003 – 400 pages

Points – mars 2005 – 392 pages

Présentation de l'éditeur
Assaf, jeune adolescent de seize ans, obtient un job d'été à la mairie de Jérusalem : on lui confie la tâche de retrouver le propriétaire d’un chien égaré. C’est au bout d’une laisse tirée par cet animal qui renifle des pistes qu’Assaf sera entraîné dans une aventure initiatique dont Tamar, une autre adolescente, est la figure centrale. Autour de cette jeune fille mystérieusement disparue, gravitent une nonne grecque enfermée depuis cinquante ans dans un monastère, une patronne de restaurant chic, le directeur mafieux d’un centre pour jeunes drogués, et la ville de Jérusalem dont les dédales abritent des adolescents à la dérive, de redoutables dealers, un imprésario tyrannique. Sous les apparences d’un roman pour la jeunesse, David Grossman brouille les pistes et nous offre un roman d’apprentissage qui tient du récit chevaleresque et du conte de fées. Assaf et Tamar alias Tamino et Pamina, nous entraînent dans leur sillage jusqu’à la dernière ligne de cette aventure menée à un rythme endiablé pour le plus grand plaisir du conteur et de son auditoire.

Auteur : David Grossman, né à Jérusalem en 1954 est considéré comme l'écrivain israélien le plus doué de sa génération. Il est l'auteur de plusieurs romans, dont Le Sourire de l’agneau, Voir ci-dessous : Amour, Le Livre de la grammaire intérieure, L’Enfant zigzag, Tu seras mon couteau, Quelqu'un avec qui courir, d'essais politiques courageux, Le Vent jaune, Les Exilés de la Terre promise, d'un recueil d'articles, Chroniques d'une paix différée, et d’une dizaine de livres pour la jeunesse. Traduits dans plus de vingt langues, ces ouvrages ont été distingués par de nombreux prix. David Grossman vit à Jérusalem.

Mon avis : (lu en août 2009)

On suit deux histoires en parallèle : d’une par celle d’Assaf, adolescent de 16 ans, qui a comme mission de retrouver le propriétaire d’un chien égaré. Pour cela, il doit suivre le chien qui va lui faire traverser tous les quartiers de Jérusalem, il découvre une ville en crise : le monde de la drogue, de la violence et de la misère, il va faire des rencontres étonnantes. D’autre part, celle de Tamar, elle-même adolescente, qui est prête à tout quitter sa famille, ses amis, sa chienne Dinka pour vivre dans la rue et sortir son frère de l’enfer de la drogue. La musique fait également partie intégrante de ce livre. En premier lieu, chacun des chapitres est le titre d'une chanson de Jean-Jacques Goldman (Long is the Road, Quand la musique est bonne, Rapt, Peur de rien blues, Pour que tu m'aimes encore) ou Elvis Presley (You're an Angel in Disguise) pour le dernier chapitre. Et pour survivre dans la rue, Tamar va chanter avec beaucoup de talent. L’histoire est touchante et pleine de suspens, les personnages de Assaf et Tamar sont attachants. A découvrir !

Extrait : (page 75)

«En imagination, elle avait un courage sans bornes. Sa voix se déployait dans la rue, emplissait tout l'espace, imprégnait les gens comme une substance adoucissante, purifiante ; en imagination, elle choisissait de chanter un registre suraigu pour les surprendre d'emblée par la hauteur du son, puis s 'abandonner sans vergogne à cette ivresse narcissique qui la plongeait dans un léger brouillard, un vertige de plaisir qui la faisait décoller du plus profond d'elle-même jusqu'à des hauteurs vertigineuses. Mais elle avait fini par choisir Suzanne à cause de la voix chaude, désarmée et triste de Leonard Cohen, et parce qu'il lui serait plus facile, du moins au début, de chanter dans une langue étrangère.

Mais très vite la voix se casse : elle a attaqué trop faiblement, avec hésitation. Pourtant, dans son plan si élaboré, le chant était la seule chose dont elle était sûre. Mais c'était plus difficile qu'elle ne l'avait imaginé. Chanter dans la rue c'était se montrer jusqu'au fond d'elle-même. Elle fait un effort pour surmonter le trac, mais c'est encore si loin de ses rêves fous, quand la rue retient son souffle dès le premier son, que le laveur de vitres de Burger King interrompt ses tristes mouvements circulaires et le marchand de jus de fruits arrête sa machine en plein beuglement de carotte pressée... (...) Elle règle sa respiration et réprime le vertige qui soudain entraîne sa voix, elle oses lever les yeux, jeter un coup d'œil au petit rassemblement, un dizaine de personnes autour d'elle... (...) Tamar sourit intérieurement, son professeur lui manque, elle gravit pour elle les marches imaginaires depuis la gorge jusqu'à l'oiseau secret au centre du front. »

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14 août 2009

Beignets de tomates vertes - Fannie Flagg

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traduit par Philippe Rouard

J'ai lu – avril 1999 – 474 pages

Quatrième de couverture : Tous les dimanches, à la maison de retraite, Ninny Threadgood, une octogénaire, raconte à son amie Evelyn l'histoire de Whistle Stop, une bourgade du vieux Sud, et la merveilleuse complicité de deux femmes qui y tenaient un café... Une chronique émouvante, drôle, nostalgique où chante toute l'âme du Sud profond. Un grand succès romanesque porté aujourd'hui à l'écran.

Auteur : Fannie Flagg (née Patricia Neal le 21 septembre 1944 à Birmingham, Alabama, États-Unis). Productrice à succès de la télévision, elle est également comédienne. Dès sa parution aux États-Unis, "Beignets de tomates vertes" a battu tous les records de ventes... C'est une chronique du Sud profond de 1929 à 1988. Humour et nostalgie...

Mon avis : (lu en 2007)

J’ai adoré le film lorsque je l’ai vu à la télévision, en particulier l’atmosphère du Sud profond. Et quelques années plus tard, j’ai découvert par hasard ce livre dans les rayonnages de la bibliothèque. Je ne savais pas que ce film avait été tiré d’un livre. J’ai autant aimé le livre que j’avais adoré le film. Ce roman est à la fois drôle, émouvant et tendre.

Nous sommes dans les années 80 et Evelyne, mal dans sa peau, accompagne chaque week-end son mari à la maison de retraite pour voir sa belle-mère. Un jour, elle rencontre Niny une vieille dame attachante qui a besoin de bavarder. Au fil de leurs rencontres, Niny va raconter sa vie à Whistle Stop Café depuis les années 30. Le lecteur et Evelyne découvre la vie d’un petit village d’Alabama où l’intolérance et le racisme sont présents, mais il existe aussi une formidable solidarité entre certains blancs et la communauté noire. Les personnages de la famille Threadgoode avec Idgie et Ruth et leurs amis sont terriblement attachants.

Tout au long du livre le lecteur va faire des allers-retours entre le passé et le présent, sans oublier les entrefilets de la gazette hebdomadaire de Dot Weems, journal local pleins d'humour.

Après la lecture du livre, je me suis précipitée pour revoir le film en DVD afin de prolonger mon plaisir. Livre à savourer sans modération !

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Film américain réalisé en 1991 par Jon Avnet avec Kathy Bates, Mary Stuart Masterson, Mary-Louise Parker, Jessica Tandy, Cicely Tyson, Chris O'Donnell, Stan Shaw, Gailard Sartain, Timothy Scott, Gary Basaraba.

Extraits :

NINNY  : Dîtes, vous savez qu'ils m'ont ôté ma vésicule ?
EVELYN  : Non, j'en savais rien.
NINNY  : Ben si. Elle est toujours à l'hôpital, dans un bocal. Je crois que c'est dans ces machin là qu'ils les gardent.
EVELYN  : Je suppose.
NINNY  : Quand j'étais à l'hôpital, y a l'infirmière qui m'a fait un de leurs lavements. Elles en sont folles des lavements. Madame Threadgoode, veuve de 82 ans, vous vous rendez compte ! Naturellement, tout le monde m'appelle Ninny. Je suis seulement de passage ici. On vous en a déjà fait, à vous de ces lavements ?
EVELYN  : Hum, ma fois, non.
NINNY  : Vous ne l'auriez pas oublié. Mon amie, Mme Otis et moi, on est de Whistle Stop. Vous êtes déjà passé à Whistle Stop ?
EVELYN  : Mais oui, c'est justement par là qu'on est venu.
NINNY  : Toutes les deux ont a habité la même rue pendant trente ans et plus. Et quand elle a perdu son fils, sa belle-fille a eu l'idée bizarre de la mettre dans cette maison de repos. Alors ils m'ont demandé de partager sa chambre. Mme Otis ne le sait pas mais moi je rentrerais chez moi dès qu'elle aura pris ses petites habitudes. Vous avez entendu parler d'Idgie Treadgoode ou pas ?
EVELYN  : Heu, non madame, ça ne me dit rien du tout.
NINNY  : Vous ne l'auriez pas oublié celle-là. Vous voyez, j'ai été pour ainsi dire adoptée par les Treadgoode parce que j'ai épousé son frère Cléo.
EVELYN  : Oh.
NINNY  : Oui. Idgie et son amie Ruth tenaient le Whistle Stop Café. Idgie c'était une sacrée nature. Houlàlà. Mais qu'on ait pu penser que c'était elle qui avait assassiné cet homme, ça, ça me dépasse.

IDGIE  : Y a tellement de choses que j'ai envie de te dire.
RUTH  : Non. J'adore tes histoires. Raconte-moi une histoire, Idgie. Allez, ma charmeuse d'abeilles, raconte-moi un beau bobard. Tiens, pourquoi pas l'histoire du lac ?
IDGIE  : Quel lac ?
RUTH  : Celui qui était tout près d'ici.
IDGIE  : Oh ! Y a pas un mot de vrai là dedans.
RUTH  : Je le sais, imbécile. Raconte-moi quand même. Raconte-moi celle du lac.
IDGIE  : Hé ben, dans le temps, y avait ce fameux lac, juste, juste à la sortie du patelin. C'est là qu'on allait pêcher, nager, faire du canoë. Un jour, un jour du mois de novembre, une grosse passée de canards est venue se poser sur le lac. Et la température a baissé si vite que le lac a gelé d'un seul coup et et, les canards se sont envolés. Ils ont emportés le lac avec eux et maintenant on dit que le lac est quelque part en Géorgie. T'imagine un peu ?

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31 juillet 2009

le bateau du soir – Vonne van der Meer

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Edition Héloïse d'Ormesson – mars 2006 – 205 pages

10x18 – juillet 2008 – 222 pages

traduit du néerlandais par Daniel Cunin

Présentation de l'éditeur
Une petite villa de location sur l'île de Vlieland, quelque part sur la côte frisonne. Le temps d'un été, des vacanciers se succèdent à Duinroos, la maison des dunes. Familles à la dérive, couples en crise, chacun y trouve refuge pour se découvrir ou accepter l'inéluctable. Les histoires changent, le lieu demeure. Quelques chaises, des assiettes, un lit pour faire le point sur sa vie. Semaine après semaine, c'est la maison elle-même qui prend âme. Comme un trait d'union entre les parenthèses. Et dans le Livre d'or posé sur la commode, si les battements de cœur sont différents, le tempo est unique. Tout a commencé en arrivant ici, par le bateau du soir... Après Les Invités de l'île, une nouvelle échappée dans l'univers subtil de Vonne van der Meer.

Biographie de l'auteur
Vonne van der Meer est née en 1952 aux Pays-Bas. Avec sa trilogie de Duinroos dont "La Maison dans les dunes (ou les invités de l'île)", "Le Bateau du soir", elle rencontre un succès phénoménal dans toute l'Europe.
 

Mon avis : (juillet 2009)

Une ballade au bord de la mer, aux saveurs simples. C'est la suite du premier roman de Vonne van der Meer intitulé "La Maison dans les dunes ou les invités de l'île". On y retrouve quelques personnages croisés dans le premier livre : l'homme dont la femme était très malade, et qui était venue seule dans la maison de Vlieland quelques mois plus tôt. Il y a aussi Martine qui était venue l'année passée avec un jeune fille enceinte. Cette année, elle est accompagnée de sa mère et attend l'arrivée de son nouveau fiancé. Les vacanciers se succèdent avec leurs soucis, leurs angoisses... La femme de ménage est toujours présente de façon discrète. La mer, les dunes et la maison font partie prenante du roman. J'ai pris un égal plaisir à retourner sur l'île de Vlieland et j'ai passé un très agréable moment de lecture !

J'ai appris également que le troisième volet " Le Voyage vers l’enfant " sera publié fin août.

Extrait : (début du livre)

Je m’en suis sortie, une fois de plus. Tout est propre, tout marche. Tapis battus, rideaux repassés et accrochés ; ampoule neuve à la lampe au-dessus de la table ronde. La maison sent encore un peu l’alcool à brûler. Juste ce qu’il faut, non pas comme une dame qui se serait trop parfumée.

Reste mon petit tour d’inspection. Une dernière fois, je passe dans les pièces de Duinroos en regardant tout avec des yeux de vacancier. D’abord l’étage : la petite chambre bleue sous les toits. La chambre de Betty, c’est ainsi que je l’appelle. Betty et Herman Slaghek vont sans doute revenir cette année, trois semaines en mai, pour la cinquième fois. Puis je redescends l’escalier : mon voisin l’a repeint cet hiver. Je n’ai pas demandé l’autorisation à M. Duinroos ; de toute façon, il s’en remet à moi. Je lui ai envoyé la facture de la peinture ; quant à Bart, il n’a bien entendu pas demandé un centime pour la main-d'œuvre. Les marches avaient l’air moisies ; au fil des ans, la peinture blanche s’était écaillée, à croire que les gens n’ont rien de mieux à faire que passer leurs vacances à monter et descendre cet escalier.

Au rez-de-chaussée, depuis le temps que je viens ici, j’ai mon petit circuit. Pour commencer, la chambre d’enfant, près de la porte d’entrée, ensuite la cuisine, puis, en passant par le salon, la chambre des parents sur le côté de la maison. Je soulève de nouveau les rideaux pour voir s’il n’y a pas d’araignée morte par terre. Les W.-C., inutile de les inspecter une dernière fois car, nerveuse comme je suis, je les visite toutes les deux minutes comme si je m’apprêtais à partir en voyage.

Une fois que je suis passée partout, la partie d’échecs peut commencer. J’aurais pu être un Grand Maître. Où placer les fleurs ? Sur la table ronde ? Ou, malgré tout, sur la table basse, près des portes-fenêtres, afin qu’elles aient plus de lumière ? Les gaufres au miel que j’ai achetées pour les locataires, faut-il les mettre dans la boîte à gâteaux ou les laisser dans leur paquet sur le plan de travail ? Et le Livre d’or ? En guise de signet, je place à la page vierge qui marque le début de la nouvelle saison une feuille de hêtre plus que morte. Elle n’est plus que contours et nervures et, entre celles-ci, membrane transparente aussi résistante que du papier épais. Je l’ai repérée par hasard alors que je promenais le carlin de ma fille dans le bois, derrière le port. Un bois où pas un hêtre ne pousse. Pour que je la trouve là, il faut que le vent l’ait amenée de l’autre côté de l’île. Un dernier coup d'œil dans la cuisine en regardant par le passe-plat : allumettes à leur place près de la cuisinière, porte du frigo fermée, sucre, thé…

Terminé. Il est temps de partir… non, pas encore, encore un petit tour au premier. Mais pourquoi ? Je n’ai rien à y faire, je viens d’y aller. Tout est en ordre, et pourtant je ne peux m’empêcher de remonter. Gravir encore une fois l’escalier, prendre plaisir à voir briller les marches quand j’allume la lumière, regardez-moi ça… Qu’est-ce que c’est, là, au-dessus du portemanteau, sur l’étagère ? Une paire de gants ? Bizarre que je ne les aie pas remarqués plus tôt : des gants de femme, un modèle qu’on ne voit quasiment plus. Cuir marron côté paume et coton beige pour le dos fait au crochet : des gants de conduite, oui, c’est comme ça que ça s’appelle.

Il n’est pas rare que les gens oublient des choses, mais en général, je le remarque dès que je mets les pieds ici. Quand il n’y a pas de nom dessus, je les garde. Si aucun vacancier ne s’est manifesté dans les mois qui suivent, je leur cherche un nouveau propriétaire. Pour les parapluies, les cravates, les lunettes de soleil, il n’est guère difficile d’en trouver, et bien souvent, le nouveau propriétaire, c’est moi. Mais qu’est-ce que j’ai ? je crois bien que je me ratatine. Avant, je n’avais pas besoin de me mettre sur la pointe des pieds pour prendre un objet sur cette étagère.

Avec un peu de recul, je ne comprends pas ce qui m’a poussée à les essayer. Un seul coup d’oeil suffisait pour voir que, même s’ils sont très beaux, ils sont bien trop petits pour moi ; on ne peut pas dire que j’ai des mains fines. Pourtant, à l’instar de la demi-soeur de Cendrillon qui s’échine à introduire son pied disgracieux dans la petite pantoufle de vair, je me suis empressée d’essayer le gant droit. Avant même d’avoir enfoncé mes doigts, j’ai senti un truc : un bout de papier.

Une habitude qui ne m’est pas étrangère : il m’arrive à moi aussi de cacher une enveloppe prête à être postée ou un certificat de garantie plié en quatre dans un de mes gants, la différence étant que ce papier-là était bien plus épais. Je l’ai retiré, déplié et tout de suite reconnu : même papier blanc cassé que les pages du Livre d’or. Sept feuilles au total, pliées comme une lettre, et c’est en les dépliant que j’ai commencé à comprendre. Nul besoin de consulter le Livre d’or pour me souvenir qu’un grand nombre de pages avait disparu l’an passé. Déchirées, par la dernière locataire. Ça m’avait plutôt chiffonnée. Et ça me chiffonnait toujours. Qu’on puisse faire ça m’échappe. Une tache, des ratures, passe encore, mais déchirer autant de pages ! Savoir ce qu’on avait bien pu écrire dessus, ça n’avait cessé de me turlupiner, j’étais même retournée à Duinroos pour regarder dans la boîte du Scrabble si elles n’avaient pas servi à compter les points. C’est en remettant le couvercle sur la boîte que je me suis dit : mais avec qui aurait-elle pu jouer ? Pour autant que je sache, elle était toute seule. C’était fin septembre, la saison était quasiment terminée.

Ça ne m’a pas lâché de tout l’hiver. Qu’avait-on écrit qui, à la réflexion, ne pouvait être lu par des tiers, par quiconque ? Et c’est aussi ce que j’aurais dû me dire à l’instant, quand j’ai chaussé mes lunettes et ai déplissé les feuilles. Mais avant que je m’en sois rendu compte, je les avais déjà lues : Je suis venue sur l’île pour être seule quelques jours et, à présent que j’y suis, j’éprouve le besoin irrépressible de parler, et je marmotte toute seule bien plus souvent que je ne le fais à la maison. Est-ce à cause du silence, le silence d’une maison que je ne connais pas et d’où proviennent d’autres bruits que ceux auxquels je suis habituée ?

En relisant ces phrases sur le silence et ce que cela lui inspire, je hoche une nouvelle fois la tête. Je ressens la même chose qu’elle. Quand je suis ici, je me mets à parler toute seule. Comme s’il restait une trace de chacune des personnes ayant séjourné entre ces murs et que toutes participaient à une réception. Comme si je l’entendais parler, la femme en rouge. Je la vois devant moi – belle silhouette, cheveux très noirs, et sur le devant, une mèche blanche comme neige –, assise sur la terrasse, bondissant de sa chaise toutes les deux minutes et voletant. Ce qu’elle était maigre ! la peau sur les os. À présent, je sais pourquoi… peut-être n’est-il pas trop tard, peut-être n’y a-t-il pas encore de métastases et que je reviendrai l’an prochain…

Si je voulais, je pourrais demander à M. Duinroos une liste des locataires de l’an dernier ainsi que le nom de ceux qui ont réservé cette année. D’année en année, il conserve tous les noms. Mais même sans cette liste, je sais déjà qu’elle ne reviendra pas. Elle ne désirait rien tant que revoir l’île, nulle part elle n’était aussi heureuse qu’ici, mais elle ne l’ignorait pas elle-même : c’était son dernier séjour. Elle ne se plaint pas ; toutefois, je lis entre les lignes à quel point elle souffrait. Comment ne m’en suis-je pas rendu compte ? L’ai-je bien observée ? À chaque fois que je la saluais d’un geste de la main, elle me répondait par le même geste… attendait-elle plus de moi ?

Autant de questions qui me hantent, mais j’ai beau ouvrir les fenêtres pour faire un courant d’air, elles ne s’en vont pas. Si j’avais remarqué combien elle allait mal, j’aurais pu lui être, qui sait, d’un quelconque secours. Est-ce que j’en fais assez pour les locataires ? Dois-je prendre l’habitude de venir sonner deux ou trois jours après leur arrivée ? Leur demander comment ça va, s’ils ont compris comment marche le chauffe eau, s’ils ont assez de couvertures, si personne ne souffre d’une maladie grave ?

Je me suis toujours félicitée d’être à même de faire ce travail ; en laissant aux locataires une maison nickel au début de la saison, je contribue à leur bien-être. De nos jours, c’est à peine si les gens sont encore capables d’expliquer quel métier ils font, alors que de mon côté, les choses sont claires : quand c’est propre, c’est propre. Pour le reste, je veille au grain, je passe à l’occasion devant Duinroos à vélo, fais un signe de la tête, car on ne se sent chez soi qu’à partir du moment où quelqu’un vous salue. Au moins, je m’occupe un peu puisque mes enfants ont quitté la maison depuis des années.

Mais en ce moment, c’est la table que je regarde et je m’imagine cette femme, juste avant de quitter l’île, de bon matin, en train d’écrire comme une forcenée sous la lumière de la lampe, la noctuelle sur le revers de son gilet rouge. Elle affirme certes qu’il lui faut écrire, que c’est maintenant ou jamais, mais peut-être aurait-elle préféré avoir une oreille attentive. Quelqu’un pouvant lui répondre. Maintenant, c’est trop tard. Que faire de tous les souvenirs qu’elle avait de sa mère, de ses enfants, de son Edu ? Que faire de pensées que personne n’était censé connaître ? Ou tenait-elle malgré tout, sans se l’avouer, à ce que quelqu’un lise un jour ce qu’elle écrivait ? Comment, sinon, expliquer qu’elle ait oublié ses gants ? Où est-ce déjà… Personne ne lira jamais ces lignes et pourtant je tiens à les écrire.

Elle ne pouvait savoir que c’est moi qui les trouverais. Moi qui ai du mal à jeter les choses. Avec ce qu’il lui restait d’énergie, elle s’est épanchée sur le papier, et il faudrait que je brûle ça dans la cheminée ? C’est au-dessus de mes forces. J’aurais l’impression de jeter aux flammes quelque chose qui respire encore. Quand je me suis mariée, on nous a offert un carreau de Delft sur lequel figure un adage : « On entre dans le concert de la vie sans en avoir le programme », et ce que cette femme a écrit est tout aussi vrai : Au fond, l’homme n’a rien si ce n’est un nom, voilà ce qu’il m’a toujours été donné de comprendre, d’une façon ou d’une autre, et mieux que partout ailleurs, sur cette île. Parce qu’ici, rien n’est à moi non plus. Rien de ce qui me procure tant de plaisir ici, je ne peux le dire mien.

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30 juillet 2009

Les invités de l'île ou La Maison dans les dunes – Vonne van der Meer

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Edition Héloïse d'Ormesson – avril 2005 – 284 pages

10x18 – juin 2007 – 300 pages

traduit du néerlandais par Daniel Cunin

Présentation de l'éditeur
Située sur une île au large des côtes hollandaises, la Rose des Dunes accueille chaque été de nouveaux occupants. Les vacanciers se succèdent, leurs histoires défilent et transforment la maison en théâtre de vie. Un couple répare son amour, une femme en pleine convalescence retrouve goût à la vie. Les destins se construisent ou se déchirent sous la pulsion des embruns. En véritable metteur en scène, Vonne van der Meer fait jouer au fil des pages une comédie sensible et épurée sur la nature humaine.

Biographie de l'auteur
Née en 1952 aux Pays-Bas, Vonne van der Meer a publié son premier roman en 1987. Avec sa trilogie de Duinroos, dont le deuxième volet, Le Bateau du soir, a paru aux éditions Héloïse d'Ormesson en 2007, elle a touché les lecteurs dans toute l'Europe.

Mon avis : 5/5 (lu en juillet 2009)

C'est à la fois un roman ou une suite de nouvelles autour d'une maison dans les dunes "Duinroos" située dans l'île néerlandaise de Vlieland. Tout commence avec la femme de ménage qui prépare la maison en début de saison pour les futurs occupants, elle apparaîtra discrètement dans chacun des chapitres. Chaque chapitre raconte le séjour d'une famille ou d'un groupe d'amis à chaque fois différents. La maison est un personnage à part entière du roman. Il y a aussi le Livre d'or dans lequel chacun raconte ses vacances.

Ce livre a un goût salé de vacances d'été, de sable et de vent, on y retrouve beaucoup de belles descriptions de bords de mer, de dunes... mais aussi des morceaux de vie joyeuse ou triste...

J'ai passé un très agréable moment à lire ce livre étant moi-même en vacances au bord de la mer...et je commence sans tarder la suite... "Le bateau du soir" !

Extrait : (début du livre)

Il est grand temps que je termine. S’ils ont pris le bateau de midi, ils peuvent être ici dans une demi-heure. Ça m’est arrivé une fois : en nage, contente de mon travail, je ferme la maison, glisse la clef sous le paillasson et les découvre là, plantés à côté d’une carriole de plage où trônent bagages et enfants, au bord du sentier de coquillages. La déception sur leurs visages. Depuis, je sais que je dois demeurer invisible. S’ils me croisent ici, la maison ne sera plus autant la leur, et s’ils ne s’approprient pas la maison, ils ne vont pas passer un bon séjour. Même s’ils savent qu’ils ne la louent que pour une semaine, deux semaines, voire même un mois, ils doivent pouvoir se figurer qu’elle est à eux. Si c’était moi la locataire, cela irait tout seul. De toutes les maisons où j’ai fait le ménage, Duinroos est celle que je préfère. Torenzicht, Kiekendief, Jojanneke et D’instuif, je m’en suis débarrassée au fil des années. De belles maisons, je ne dis pas, où l’on a posé du carrelage et du lino, bien plus faciles d’entretien que Duinroos, mais ça faisait trop, il a fallu que je choisisse.

Pour le grand ménage de printemps, au début de la saison, je réserve une journée et demie, sans compter la lessive. Mais quel que soit le temps que je mets, à la fin, je suis toujours pressée. Les couvertures et les molletons, je les lave une fois la saison terminée, tout comme les rideaux que je ne repasse qu’au début de la saison suivante ; il m’arrive malgré cela d’oublier certaines choses. Au dernier moment, je découvre qu’il y a, une fois de plus, deux ou trois points de l’ourlet des rideaux abricot de la chambre qui se sont défaits. Il faut que j’arrange ça, sinon je sais exactement comment ça va finir : le matin, les enfants grimpent sur le lit de papa et maman, ils écartent les rideaux d’un coup sec et, en un rien de temps, c’en est fini de la couture.

Hier, j’ai bien fait d’ouvrir toutes les fenêtres et toutes les portes, de la porte-fenêtre de la véranda aux lucarnes en passant par la porte à glissière du passe-plat, pour aérer et pour chasser les odeurs d’hibernation. Aujourd’hui, il pleut pour un oui pour un non. Entre deux averses, j’ai laissé le tapis en fibre de coco dehors : il sent le moisi, et j’ai encore une fois passé l’aspirateur. Je l’avais déjà fait hier et, bien entendu, à la fin de la dernière saison, mais le sable ne cesse de remonter par les fentes du plancher. Je suis curieuse de savoir combien de kilos j’ai pu en aspirer. Cette année, ils remblaient la plage ; partout, ils ont installé des tuyaux gros comme des troncs d’arbres, mais les ouvriers auraient tout aussi bien pu se brancher directement sur mon aspirateur.

Le tapis en fibre de coco mérite d’être changé. Une bande brun orangé: il doit avoir pas loin de trente ans, un modèle des années soixante quand le brun et l’orange étaient à la mode, quoiqu’il me soit impossible d’imaginer M. Duinroos en train de l’acheter pour cette raison. Ce n’est pas à lui que je vais vanter le moindre article à la mode. Il n’a même pas le téléphone. Je lui ai écrit qu’il fallait songer à changer le tapis du séjour, je l’ai prié de bien vouloir m’en faire parvenir un nouveau ou de virer de l’argent sur mon compte afin que je puisse en dénicher un pas trop mal à Harlingen mais, pour l’instant, je n’ai aucune réponse. Pas plus d’ailleurs qu’à ma lettre l’informant que la télévision est en panne au moins depuis que je connais la maison.

Pour chasser l’hiver, j’ai mis des pommes de pin sur la table et le rebord des fenêtres ; comme cela fait des heures que je suis ici, j’ignore quelle odeur on sent quand on entre. C’est bien ça, j’entends déjà le bateau là-bas au loin. Quand je l’entends alors que je suis encore ici, j’ai l’impression d’être Cendrillon au bal. Est-ce que j’ai bien refermé le frigo ? Est-ce que j’ai accroché un nouveau rouleau de papier toilette ? Posé les allumettes près de la boîte en fer-blanc, à côté de la cuisinière ? Est-ce que j’ai éteint la radio ? Un dernier tour de la maison, sans me presser : avant de quitter le bateau, les passagers doivent attendre qu’on ait descendu les bagages.

Voilà… S’ils prennent un taxi, ils peuvent arriver d’une minute à l’autre. Il faut que je m’en aille, mais ça me chagrine un peu, car c’est la dernière fois avant longtemps que je peux tout vérifier à ma guise. Il y a des produits d’entretien dans le placard de l’évier ; sur le rebord du seau, une serpillière neuve passée deux fois à l’eau – si je ne le fais pas, elle n’absorbe rien et c’est à elle qu’ils s’en prennent quand ils n’arrivent pas à ravoir le sol. « Les locataires sont priés de laisser les lieux dans l’état de propreté qu’ils ont trouvé à leur arrivée » – la mention figure dans le contrat de location ainsi que sur le papier accroché près du chauffe-eau, dans la cuisine. On me paie uniquement pour faire le grand nettoyage de printemps et celui de la fin de la saison, on m’autorise à faire de petits achats « pour autant qu’ils sont indispensables » ; autrement, je n’ai pas à mettre les pieds ici de tout l’été. Mais on ne m’a jamais interdit non plus de venir jeter un oeil de temps en temps. C’est donc autorisé.

Le Livre, le Livre d’or, je le pose où ? Sur la table du séjour, on le voit trop; sur la table basse du coin salon, ça fait trop décoratif. Sur l’étagère, à côté des bouquins, les gens qui ne lisent jamais risquent de ne pas même le remarquer. Je veux qu’ils le voient. Ça me rend triste quand ils n’écrivent rien. S’ils le voient juste après avoir déballé leurs affaires, quand ils promènent autour d’eux un premier regard, peut-être se diront-ils, à un moment donné, dans les jours qui suivent : tiens ! et si je consignais ça dans le Livre d’or ? Tout en espérant qu’ils y pensent la veille de leur départ et ne se contentent pas de gribouiller deux phrases à la dernière minute. Genre : il a fait un temps radieux, ou au contraire un temps exécrable « mais ça n’a pas gâché notre plaisir ». Quel plaisir ? C’est ce que je me demande quand je lis une phrase pareille. Pourquoi ces personnes sont-elles venues sur l’île ? À en juger par la vaisselle qui ne passe pas ces quelques mois d’été, il y en a qui doivent se défouler ici. À certains moments, en plus de faire le ménage dans cette maison, j’aimerais que mes bras en soient les murs et mes oreilles les fenêtres. Assister à ce qui se dit et se passe à Duinroos.

Cette fois, je le pose sur le canapé d’angle. Quand le soleil se couche et qu’il fait trop froid pour un dernier tour à la plage, les locataires s’assoient là, je pense. Si j’habitais ici, c’est sur ce canapé que j’aimerais, en fin de journée, m’asseoir. On a une vue sur tout le Badweg, jusqu’à la dernière dune qui cache la mer. C’est l’endroit le plus beau, avec ces buissons qui grimpent contre la maison. En mai, quand la rose pimprenelle fleurit, on se retrouve assis au milieu des fleurs. Oui, je le pose là. On dirait que c’est sa place depuis toujours. Et la petite plume que j’ai trouvée ce matin à la lisière du bois, je la mets dans le Livre de manière à ce qu’il s’ouvre, pour les premiers locataires de l’année, sur la première page vierge.

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Gomorra : Dans l'empire de la camorra – Roberto Saviano

gomorra Gallimard – octobre 2007 – 356 pages

traduit de l'italien par Vincent Raynaud

Présentation de l'éditeur
"Ce ne sont pas les camorristes qui choisissent les affaires, mais les affaires qui choisissent les camorristes. La logique de l'entreprenariat criminel et la vision des parrains sont empreintes d'un ultralibéralisme radical. Les règles sont dictées et imposées par les affaires, par l'obligation de faire du profit et de vaincre la concurrence. Le reste ne compte pas. Le reste n'existe pas. Le pouvoir absolu de vie ou de mort, lancer un produit, conquérir des parts de marché, investir dans des secteurs de pointe : tout a un prix, finir en prison ou mourir. Détenir le pouvoir, dix ans, un an, une heure, peu importe la durée : mais vivre, commander pour de bon, voilà ce qui compte. Vaincre dans l'arène du marché et pouvoir fixer le soleil." Gomorra explore Naples et la Campanie dominées par la criminalité organisée, sur fond de guerres entre clans rivaux et de trafics en tout genre : contrefaçon, armes, drogue et déchets toxiques. C'est ainsi que le Système, comme le désignent ses affiliés, accroît ses profits, conforte sa toute-puissance et se pose en avant-garde criminelle de l'économie mondialisée. Mais c'est aussi l'histoire intime de Roberto Saviano, qui est né sur ces terres et a choisi l'écriture pour mener son combat contre la camorra.

Biographie de l'auteur
Écrivain et journaliste, Roberto Saviano est né à Naples en 1979. Gomorra est son premier livre, couronné par un succès public et critique sans précédent en Italie, et en cours de publication dans le monde entier.

Mon avis : (lu en juillet 2009)

J'ai pris ce livre à la bibliothèque car j'avais eu l'occasion de voir l'auteur à l'émission de France 5, La Grande Librairie. Avec ce livre Roberto Saviano a réalisé une enquête approfondie sur la Camorra napolitaine. Depuis il est menacé de mort et il est sous protection policière 24h/24h.

Je n'ai pas trouvé ce livre facile à lire, car il est très dense en informations et parfois un peu brouillon car des histoires se succèdent sans vraiment d'unité. On ne sait pas trop si c'est un roman ou un documentaire. J'avoue que je l'avais commencé avant de partir en vacances et que je ne l'ai repris qu'à mon retour avec la même impression et j'ai eu un peu de mal à le terminer... Néanmoins, j'ai appris beaucoup de choses sur les milieux fermés et secrets que sont les mafias napolitaines.


gomorra_le_film

Un film adapté de ce livre a été réalisé en 2008 par Matteo Garrone avec Salvatore Abruzzese, Gianfelice Imparato, Maria Nazionale.

Extrait : (début du livre)

Le conteneur oscillait tandis que la grue le transportait jusqu'au bateau. Comme s'il flottait dans l'air. Le sprider, le mécanisme qui les reliait, ne parvenait pas à dompter le mouvement. Soudain, les portes mal fermées s'ouvrirent et des dizaines de corps tombèrent. On aurait dit des mannequins. Mais lorsqu'ils heurtaient le sol, les têtes se brisaient bien comme des crânes. Car c'étaient des crânes. Des hommes et des femmes tombaient du conteneur. Quelques adolescents aussi. Morts. Congelés, recroquevillés sur eux-mêmes, les uns sur les autres. Alignés comme des harengs dans une boîte. Les Chinois qui ne meurent jamais, les éternels Chinois qui se transmettent leurs papiers d'identité : voilà où ils finissaient. Ces corps dont les imaginations les plus débridées prétendaient qu'ils étaient cuisinés dans les restaurants, enterrés dans les champs près des usines ou jetés dans le cratère du Vésuve. Ils étaient là et s'échappaient par dizaines du conteneur, leur nom inscrit sur un carton attaché autour du cou par une ficelle. Ils avaient tous mis de côté la somme nécessaire pour se faire enterrer chez eux, en Chine. On retenait une partie de leur salaire, en échange de laquelle, après leur mort, leur voyage de retour était payé. Une place dans un conteneur et un trou dans quelque lopin de terre chinois. Quand le grutier du port m'a raconté cette histoire, il a placé ses mains sur son visage en continuant à me regarder à travers ses doigts écartés, comme si ce masque lui donnait le courage de poursuivre. Il avait vu s'abattre des corps et n'avait même pas eu besoin de donner l'alarme ou d'avertir qui que ce soit. Il avait simplement déposé le conteneur au sol et des dizaines de personnes, sorties de nulle part, avaient remis tous les corps à l'intérieur avant de nettoyer le quai avec un jet d'eau. C'est ainsi que ça se passait. Il n'arrivait toujours pas à y croire, il espérait que c'était une hallucination provoquée par un surcroît d'heures supplémentaires. Il a serré les doigts pour se couvrir complètement le visage et continué à parler en pleurnichant, mais je ne comprenais plus ce qu'il me disait.

  Tout ce qui a été fabriqué passe par le port de Naples. Il n'est nul produit manufacturé, tissu, morceau de plastique, jouet, marteau, chaussure, tournevis, boulon, jeu vidéo, veste, pantalon, perceuse ou montre qui ne transite par ce port. Le port de Naples, cette blessure. Grande ouverte. Le point final des interminables trajets que parcourent les marchandises. Les bateaux arrivent, s'engagent dans le golfe et s'approchent de la darse comme des petits attirés par les mamelles de leur mère, à ceci près qu'ils ne doivent pas téter mais se faire traire. Le port de Naples est un trou dans la mappemonde d'où sort tout ce qui est fabriqué en Chine ou en Extrême­ Orient, comme se plaisent encore à l'écrire les journalistes. Extrême. Lointain. Presque inimaginable. Si l'on ferme les yeux, on voit des kimonos, la barbe de Marco Polo ou le coup de pied latéral de Bruce Lee. En réalité, cet Orient est relié au port de Naples comme aucun autre endroit au monde. Ici, l'Orient n'a rien d'extrême, le très proche Orient, devrait-on dire, le moindre Orient. Tout ce qui est produit en Chine est déversé ici comme un seau d'eau qu'on vide dans le sable et dont le contenu détériore, creuse et pénètre en profondeur. 70 % du volume des exportations de textile chinois transitent par le seul port de Naples, ce qui ne représente pourtant que vingt pour cent de leur valeur. C'est une bizarrerie difficile à comprendre, mais les marchandises ont leur magie, elles peuvent être à un endroit sans y être, arriver sans jamais vraiment arriver, coûter cher au client tout en étant de qualité médiocre, et valoir peu aux yeux de la douane tout en étant précieuses. Car le textile regroupe de nombreuses catégories de biens et il suffit d'un trait de stylo sur le bordereau d'accompagnement pour réduire les frais et la T.V.A. de façon drastique. Dans le silence de ce trou noir qu'est le port, la structure moléculaire des choses semble se décomposer puis se recomposer une fois loin de la côte. Les marchandises doivent quitter très vite le port. Tout se déroule rapidement, au point que les choses disparaissent presque aussitôt. Comme si rien ne s'était passé, comme si tout n'avait été qu'un geste. Un voyage inexistant, un faux accostage, un bateau fantôme, une cargaison évanescente. Comme s'il n'y avait rien eu. Une évaporation. La marchandise doit parvenir entre les mains de l'acheteur sans laisser de trace de son parcours. Elle doit rejoindre son entrepôt, vite, immédiatement, avant que le temps reprenne son cours, le temps nécessaire à un éventuel contrôle. Des quintaux de marchandises qui circulent aussi facilement qu'un pli livré à domicile par le facteur. Dans le port de Naples, avec ses un million trois cent trente-six mille mètres carrés et ses onze kilomètres et demi de longueur, le temps se dilate d'une façon inédite. Ce qui pourrait prendre une heure à l'extérieur semble y durer à peine plus d'une minute. La proverbiale lenteur qui caractérise dans l'imaginaire collectif chaque geste d'un Napolitain est ici démentie, niée, brisée. Les premiers contrôles douaniers surviennent dans un laps de temps que les marchandises chinoises prennent de vitesse. Impitoyablement rapides. Ici, chaque minute semble annihilée, c'est un massacre de minutes, de secondes volées aux formalités, poursuivies par les accélérations des camions, tirées par les grues, emportées par les chariots élévateurs qui vident les entrailles des conteneurs.

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29 juillet 2009

La fenêtre panoramique - Richard Yates

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Robert Laffont – mars 2005 – 528 pages

traduit de l'anglais (États-Unis) par Robert Latour

Présentation de l'éditeur
April et Frank Wheeler forment un jeune ménage américain comme il y en a tant : ils s'efforcent de voir la vie à travers la fenêtre panoramique du pavillon qu'ils ont fait construire dans la banlieue new-yorkaise. Frank prend chaque jour le train pour aller travailler à New York dans le service de publicité d'une grande entreprise de machines électroniques mais, comme April, il se persuade qu'il est différent de tous ces petits-bourgeois au milieu desquels ils sont obligés de vivre, certains qu'un jour, leur vie changera... Pourtant les années passent sans leur apporter les satisfactions d'orgueil qu'ils espéraient. S'aiment-ils vraiment ? Jouent-ils à s'aimer ? Se haïssent-ils sans se l'avouer ?... Quand leur échec social devient évident, le drame éclate.

Biographie de l'auteur
Richard Yates naît en 1926 dans l'État de New York. Après une enfance instable dominée par le divorce de ses parents, il rejoint l'armée et est envoyé en France, puis en Allemagne juste après la Seconde Guerre mondiale. De retour à New York au début des années 1950, il devient journaliste puis nègre - il écrit pendant un temps les discours du sénateur Robert Kennedy - et travaille ensuite dans la publicité. En 1961, paraît avec succès aux États-Unis La Fenêtre panoramique (aujourd hui adapté au cinéma sous le titre Les noces rebelles et réédité dans la collection « Pavillons poche »). Après la publication de ce premier roman, finaliste du National Book Award, Richard Yates enseigne entre autres à l'université de New York et de Boston et continue d écrire jusqu à sa mort en 1992.

 

Mon avis : (lu en juillet 2009)

C'est tout d'abord la couverture de ce livre qui m'a attirée lorsque je l'ai découvert dans les blogs, ensuite le film est sortie et la couverture a été changée (dommage... heureusement il s'agit d'une sur-couverture).

Ce livre nous raconte le destin tragique d'un couple américain dans les années 50. Ils font partie de la classe moyenne, ils ont deux jeunes enfants. Leur vie est d'une banalité qui les désole : ils habitent dans une banlieue anonyme, leur vie de couple est houleuse, Frank a un travail plus alimentaire qu'intéressant... Ils souhaiteraient tellement ne pas ressembler à tout le monde et surtout pas à leurs voisins. April propose donc à Frank de quitter son travail et de partir en Europe avec leur deux enfants. Mais leurs projets vont être différés car April tombe enceinte.

Avec un ton souvent désabusé et parfois ironique mais toujours très juste, l'auteur nous décrit avec beaucoup de précisions les sentiments de Frank et d'April ainsi que les nombreux personnages gravitant autour d'eux.

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Une adaptation de ce livre a été faite avec le film «  Les Noces Rebelles » réalisé par Sam Mendes en 2008 et sortie en France le 21 janvier 2009, avec Kate Winslet dans le rôle d'April et Leonardo DiCaprio dans le rôle de Frank

Extrait : (page 200)

Pour les enfants aussi, ce fut une période étrange. Que signifiait exactement : « partir pour l'Europe en automne »? Et pourquoi donc leur mère leur répétait-elle sans cesse que ce serait très drôle, comme si elle supposait qu'ils n'en étaient pas sûrs ? Et d'ailleurs, pourquoi se montrait-elle si fréquemment bizarre ? L'après-midi, elle les serrait contre elle et elle leur posait des questions dans un élan d'effervescence digne d'une veillée de Noël ; et puis, pendant qu'ils lui répondaient, ils la voyaient devenir distraite ; une minute plus tard, elle leur disait : « Oui, mes chéris ; mais ne parlez pas tout à fait autant, voulez-vous ? Une pause pour maman ! »

Et quand leur père rentrait à la maison, ils ne comprenaient pas davantage : il les projetait en l'air et les transportait à bout de bras à travers toute la maison (à croire qu'ils étaient en avion) jusqu'à ce qu'ils eussent le vertige, mais jamais plus avant d'avoir passé un long moment à saluer leur mère près de la porte de la cuisine. Et cette manie de parler pendant tout le dîner ! Impossible pour l'un ou l'autre des enfants de glisser un mot dans la conversation... Michael découvrit qu'il pouvait se trémousser sur sa chaise, répéter à satiété des petites phrases idiotes de bébé dans un monologue perçant et se bourrer la bouche de purée de pomme de terre en faisant pendre sa mâchoire sans encourir le moindre reproche des adultes ; quant à Jennifer, elle restait assise toute droite devant la table, sans daigner regarder son père ; elle feignait de prendre un grand intérêt aux propos de ses parents, et cependant un peu plus tard, impatiente d'aller au lit, elle se décidait à quitter la table d'elle-même, tout tranquillement, en suçant son pouce.

Il y avait au moins quelque chose de consolant : ils pouvaient se coucher sans craindre d'être réveillés une heure plus tard par les bruits soudains d'une dispute (portes claquées, respirations oppressées, coups de poing sur les meubles). Cela, apparemment, était révolu. A présent ils pouvaient somnoler avec, pour fond sonore, deux voix aimables dans un living-room, dont les modulations alternées façonnaient lentement le contour de leurs rêves. Si plus tard ils se réveillaient pour se retourner et chercher du bout de l'orteil une place plus fraîche sous les draps, ils retrouvaient encore ce bruit de fond : une voix de basse, une voix douce et musicale, aussi substantielles et aussi rassurantes qu'une frange bleue de montagnes dans le lointain.

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