09 octobre 2009

Les prodigieuses aventures des soeurs Hunt – Elisabeth Robinson

Livre lu dans le cadre du partenariat Blog-o-Book - Livre de Poche

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Éditions des Deux Terres – février 2006 – 345 pages

LGF – mai 2007 – 413 pages

traduit de l'anglais (États-Unis) Anouk Neuhoff

Présentation de l'éditeur
La vie dorée d'Olivia Hunt bascule d'un seul coup. Productrice à Hollywood, habituée à tous les avantages des V.I.P., elle vient de se faire renvoyer sans ménagement après l'échec de son dernier film ; quant à son petit ami, Michael, il l'a quittée.
Alors qu'elle s'apprête à rédiger une lettre de suicide bien sentie, Olivia apprend que Maddie, sa sœur bien-aimée, est gravement malade, et elle va se trouver confrontée aux choix les plus difficiles qu'elle ait jamais eu à faire. Imprégné de tout l'amour que deux sœurs peuvent ressentir l'une pour l'autre, Les Prodigieuses Aventures des sœurs Hunt est à la fois déchirant et comique, tragique et réjouissant.

Biographie de l'auteur
Ancienne productrice et scénariste indépendante, Elisabeth Robinson compte à son actif des films comme Braveheart et Last Orders. Elle a participé à une trentaine de projets dont L'Amant et Six degrés de séparation. Les Prodigieuses Aventures des sœurs Hunt, son premier roman, figurait dans la liste des best-sellers du New York Times. Il a été publié dans dix pays. Elisabeth Robinson vit à New York.

Mon avis : (lu en octobre 2009)

Olivia Hunt vient d’être renvoyée de chez Universal où elle était productrice. Son petit ami Michael l’a quittée. Elle apprend brutalement que sa jeune sœur Madeline est atteinte par la leucémie. Olivia est devenu productrice indépendante de cinéma pour Hollywood et elle essaie de monter le film Don Quichotte. C'est à travers les lettres et mails qu’Olivia adresse tour à tour à son amie Tina, à sa sœur Madeline, à Michaël son ex-petit ami, à ses parents mais aussi aux acteurs et aux producteurs de cinéma avec qui elle travaille que l'on va suivre à la fois l’évolution de la maladie de Maddie et les difficultés de monter un film. C’est une correspondance à sens unique, car seule les lettres d’Olivia sont présentes, nous n’avons jamais de réponses… Il y a à la fois beaucoup d'humour et d’émotions dans cette correspondance, mais aussi des coups de gueule... Au début, le personnage d'Olivia est un peu superficiel comme le monde du show-biz qu'elle côtoie dans son travail. Puis au fil de ses lettres on voit Olivia devenir plus forte, prête à soutenir sa sœur, ses parents dans les difficultés. La relation entre les deux sœurs est vraiment forte et vrai. Ce livre m’a vraiment beaucoup plu et j’ai été très touchée par ses échanges entre sœurs.

Un grand merci à Blog-O-Book et Livre de Poche de m’avoir donné l’occasion de découvrir ce livre.

Extrait : (début du livre)

25 août 1971

26 août 1971

27 août 1971

Chère soeur,

Je m'appelle Olivia Hunt. Je suis ta sœur. Tu es dans le ventre de Maman. Jim est notre frère. Il est pas mal pour un garçon.

J'ai rêvé de toi. J'étais dans le canoë. J'avais une tresse mais c'était comme un serpent. Tu as surgi du lac. Tu t'es accrochée à ma tresse-serpent. Tu es montée dans le canoë. Tu me ressembles. Le canoë a chaviré mais on arrivait à parler sous l'eau.

Jim et moi, on est chez Tante Louise. C'est plutôt sympa. On se baigne. On cueille des myrtilles. On joue dans les bois. C'est moi qui choisirai ton prénom si tu es une fille. Papa a dit : Appelons-la Martini. Maman a dit : C'est affreux. Je n'aime pas ce prénom-là. J'aime le prénom de Madeline. C'est mon livre préféré. Je te le lirai un jour.

D'autres trucs rigolos qu'on pourra faire :

  1. Jouer dans la cabane dans l'arbre.

  2. Jouer à se déguiser dans le grenier.

  3. Jouer aux princesses. J'ai une couronne. Papa t'en achètera une. Tu n'as pas le droit de toucher à la mienne. Papa achète toujours tout ce qu'on veut.

  4. Jouer aux futures mariées.

  5. Plein d'autres trucs rigolos.

J'aime bien écrire cette lettre. C'est comme si tu étais là. Sauf que tu es invisible.

Je t'aime déjà, Olivia

Livre lu dans le cadre du partenariat logotwitter_bigger - logo 

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03 octobre 2009

La Reine des lectrices - Alan Bennett

la_reine_des_lectrice Edition Denoël – janvier 2009 – 173 pages

Présentation de l'éditeur
Que se passerait-il outre-Manche si, par le plus grand des hasards, Sa Majesté la Reine se découvrait une passion pour la lecture ? Si, tout d'un coup, plus rien n'arrêtait son insatiable soif de livres, au point qu'elle en vienne à négliger ses engagements royaux ? C'est à cette drôle de fiction que nous invite Alan Bennett, le plus grinçant des comiques anglais. Henry James, les sœurs Brontë, le sulfureux Jean Genet et bien d'autres défilent sous l'œil implacable d'Elizabeth, cependant que le monde empesé et so british de Buckingham Palace s'inquiète : du valet de chambre au prince Philip, d'aucuns grincent des dents tandis que la royale passion littéraire met sens dessus dessous l'implacable protocole de la maison Windsor. C'est en maître de l'humour décalé qu'Alain Bennett a concocté cette joyeuse farce qui, par-delà la drôlerie, est aussi une belle réflexion sur le pouvoir subversif de la lecture.

Biographie de l'auteur
Né en 1934 à Leeds,
Alan Bennett est une star en Grande-Bretagne, où ses pièces de théâtre, ses séries télévisées et ses romans remportent un succès jamais démenti depuis plus de vingt ans. La Reine des lectrices est son quatrième roman.

Mon avis : (lu en octobre 2009)

Avec un ton légèrement irrévérencieux, un esprit totalement British, ce livre est un vrai moment de bonne humeur, il nous parle de lectures et de lecteurs. C’est un peu par hasard que la Reine découvre un bibliobus à proximité de Buckingham Palace. Par politesse, elle emprunte un livre, puis deux et la reine devient rapidement une lectrice compulsive anonyme, elle n’a plus qu'une idée en tête : lire ! Mais cela n'enchante pas du tout son entourage en particulier le Premier Ministre et son secrétaire sir Kevin car la Reine délaisse ses obligations royales... Grâce à la lecture, la reine devient très attachante, sympathique, humaine proche des gens. Les personnages qui entourent la Reine sont dépeints avec beaucoup d'humour et l'on découvre aussi comment fonctionne la Cour d'Angleterre. Ce livre se lit très facilement et la chute est inattendue... Une seule petite réserve, c’est sur la forme, j’ai trouvé dommage que ce livre n'ait aucun chapitre, tout est à la suite, ce qui n'est pas très pratique pour interrompre sa lecture.

Extrait : (page 9)

C’étaient les chiens qui avaient tout déclenché. En général, après s’être promenés dans le jardin, ils remontaient les marches du perron, où un valet de pied venait leur ouvrir la porte. Ce jour-là cependant, pour dieu sait quelle raison, ils avaient traversé la terrasse en aboyant, la truffe en l’air, avant de redescendre les marches à toute allure et de disparaître à l’angle du bâtiment. La reine les entendit japper dans l’une des cours intérieures, comme s’ils en avaient après quelqu’un.

Il s’agissait en l’occurrence du bibliobus de la commune de Wesminster, un véhicule aussi imposant qu’un camion de déménagement et garé près des poubelles, à deux pas de la porte qui rejoignait les cuisines, de ce côté-là. La reine mettait rarement les pieds dans cette partie du palais et n’avait jamais aperçu le bibliobus auparavant. Les chiens non plus, du reste, ce qui expliquait leur tapage. Ne parvenant pas à les calmer, elle monta les quelques marches qui permettaient d’accéder à l’intérieur du véhicule, afin de s’excuser pour ce vacarme.

Le chauffeur était assis derrière son volant et lui tournait le dos, occupé à coller une étiquette sur un livre quelconque. Le seul client en vu était un jeune rouquin efflanqué en salopette blanche, qui lisait assis par terre dans la travée. Aucun d’eux n’avait vu apparaître la nouvelle arrivante, qui toussota avant de déclarer : - Je suis désolée de cet affreux tapage.

En l’entendant, le chauffeur  se redressa si brusquement qu’il se cogna le crâne contre l’étagère des ouvrages de référence. Quand au jeune homme, il renversa carrément le rayon consacré à la mode et à la photographie en se relevant dans la travée.

- Voulez-vous bien vous taire, stupides créatures, lança-t-elle à ses chiens en passant à nouveau la tête par la porte du bibliobus.

Cela laissa le temps au chauffeur/bibliothécaire de reprendre ses esprits et au jeune homme de ramasser ses livres – ce qui était d’ailleurs le but de la manœuvre.

- Nous n’avons jamais eu l’occasion de vous rencontrer jusqu’ici, monsieur…

- Hutchings, Votre majesté. Je passe tous les mercredis.

- Vraiment ? Je l’ignorais. Venez-vous de loin ?

- Seulement de Westminster, Madame.

- et vous, jeune homme, vous êtes…

- Norman, Madame, Norman Seakins.

- Et vous travailler…

- Aux cuisines, Madame.

- Oh… Et cela vous laisse le temps de lire ?

- Pas exactement, Madame.

- je suis dans le même cas que vous. Mais puisque je suis venue jusqu’ici, il ne serait sans doute pas déplacé que je vous emprunte un livre.

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30 septembre 2009

Le liseur – Bernhard Schlink

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Gallimard – juin 1999 – 201 pages

Folio – février 1999 – 242 pages

Quatrième de couverture
A quinze ans, Michaël fait par hasard la connaissance, en rentrant du lycée, d'une femme de trente-cinq ans dont il devient l'amant. Pendant six mois, il la rejoint chez elle tous les jours, et l'un de leurs rites consiste à ce qu'il lui fasse la lecture à haute voix. Cette Hanna reste mystérieuse et imprévisible, elle disparaît du jour au lendemain. Sept ans plus tard, Michaël assiste, dans le cadre de des études de droit, au procès de cinq criminelles et reconnaît Hanna parmi elles. Accablée par ses coaccusées, elle se défend mal et est condamnée à la détention à perpétuité. Mais, sans lui parler, Michaël comprend soudain l'insoupçonnable secret qui, sans innocenter cette femme, éclaire sa destinée, et aussi cet étrange premier amour dont il ne se remettra jamais. Il la revoit une fois, bien des années plus tard. Il se met alors, pour comprendre, à écrire leur histoire, et son histoire à lui, dont il dit : "Comment pourrait-ce être un réconfort, que mon amour pour Hanna soit en quelque sorte le destin de ma génération que j'aurais moins bien su camoufler que les autres ?"

Auteur : Bernhard Schlink est né le 6 juillet 1944 à Bielefeld (Allemagne). Il étudie le droit à Heidelberg et à Berlin, et exerce comme professeur à Bonn et à Francfort. Depuis 1992, il est professeur de droit public et de philosophie du droit à l'université de Humboldt à Berlin. En 1987, il est également devenu juge au tribunal constitutionnel du Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Il a débuté sa carrière comme écrivain par plusieurs romans policiers, dont le premier, Brouillard sur Mannheim, en collaboration avec Walter Popp. L'un de ces romans (Die gordische Schleife) a obtenu le prix Glauser en 1989. En 1995 il publie Der Vorleser (Le liseur, publié en France en 1996), un roman partiellement autobiographique. Ce livre devient rapidement un best seller et est traduit dans 37 langues. Il a été le premier livre allemand à arriver en première position sur la liste de best-sellers publiée par le New-York Times. En 1997 il a obtenu le prix Hans Fallada, une récompense littéraire allemande et le prix Laure Bataillon, prix décerné à des œuvres traduites en Français. En 1999 il a reçu le prix de littérature du journal 'Die Welt'.

Mon avis : (lu en septembre 2009)

J'ai découvert cet auteur en lisant "Le week-end" en juin dernier. Ce nouveau livre "Le liseur" m'a bouleversée. Ce livre se lit facilement, les chapitres sont courts et le récit nous incite sans cesse à lire le suivant sans lâcher le livre...L'histoire se déroule en trois parties. La première partie a lieu à la fin des années 50, Michaël, lycéen de 15 ans rencontre par hasard Hanna, femme de 35 ans, ils deviennent amants. Pendant près de six mois, Michaël va vivre sa première passion amoureuse. A chacune de leur rencontre, Hanna demande également à Michaël de lui faire la lecture. Et une jour, brutalement, Hanna disparaît sans explication. La deuxième partie se situe sept ans plus tard, Michaël est alors étudiant en droit. Alors qu'il assiste à un procès pour crime de guerre, il découvre avec stupeur qu'Hanna fait partie des accusés. Elle est très maladroite pour se défendre et est condamnée à la prison à perpétuité. Michaël devine alors le secret d'Hanna. La dernière partie commence avec l'après procès. Quelques années plus tard Michaël renoue avec Hanna en lui envoyant des livres enregistrés sur cassettes en prison... Hanna est un personnage mystérieux et secret que l'on va découvrir peu à peu au fil des pages .

Avec ce livre l'auteur ne nous raconte pas seulement une histoire d'amour. En effet, il nous parle des sentiments de l'Allemagne qui affronte son passé et des difficultés pour une jeunesse qui doit juger et condamner la génération de leurs parents. Il nous fait réfléchir sur la responsabilité, la culpabilité, et parfois l’indifférence face aux crimes de guerre.

Ce livre est très fort et ne peut nous laisser indifférent. A lire absolument !

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Une adaptation cinématographique "the Reader" a été réalisé par Stephen Daldry avec Kate Winslet, Ralph Fiennes, David Kross. Le film est sortie en France en juillet 2009.

Extrait :

Des années plus tard, je m'avisai que ce n'avait pas été simplement à cause de sa silhouette que je n'avais pu détacher mes yeux d'elle, mais à cause de ses attitudes et de ses gestes. Je demandai à mes amies d'enfiler des bas, mais je n'avais pas envie d'expliquer pourquoi, de raconter le face-à-face entre cuisine et entrée. On croyait donc que je voulais des jarretelles et des dentelles et des fantaisies érotiques, et on me les servait en posant coquettement. Ce n'était pas cela dont je n'avais pu détacher les yeux. Il n'y avait eu chez elle aucune pose, aucune coquetterie. Et je ne me rappelle pas qu'il y en ait jamais eu. Je me rappelle que son corps, ses attitudes et ses mouvements donnaient parfois une impression de lourdeur. Non qu'elle fût lourde. On avait plutôt le sentiment qu'elle s'était comme retirée à l'intérieur de son corps, l'abandonnant à lui-même et à son propre rythme, que ne venait troubler nul ordre donné par la tête, et qu'elle avait oublié le monde extérieur. C'est cet oubli du monde qu'avaient exprimé ses attitudes et ses gestes pour enfiler ses bas. Mais là, cet oubli n'avait rien de lourd, il était fluide, gracieux, séduisant - d'une séduction qui n'est pas les seins, les fesses, les jambes, mais l'invitation à oublier le monde dans le corps.

À l'époque, je ne savais pas cela - si du moins je le sais aujourd'hui, et ne suis pas en train de me le figurer. Mais en réfléchissant alors à ce qui m'avait tant excité, l'excitation revint. Pour résoudre l'énigme, je me remémorai le face-à-face, et le recul que j'avais pris en me faisant une énigme disparut. Je revis tout comme si j'y étais, et de nouveau je ne pouvais plus en détacher les yeux.

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11 septembre 2009

Leçons Particulières - Alain Claude Sulzer

Ce blog a décidé de s'associer à un projet ambitieux : chroniquer l'ensemble des romans de la rentrée littéraire ! Vous trouverez donc aussi cette chronique sur le site Chronique de la rentrée littéraire qui regroupe l'ensemble des chroniques réalisées dans le cadre de l'opération en partenariat avec ulike_logo_petit, pour en savoir plus...

le_ons_particulieres traduit de l'allemand par Johannes Honigmann

Editions Jacqueline Chambon – septembre 2009 – 256 pages

Quatrième de couverture : Avant la chute du communisme, Léo, un étudiant qui a fui un pays de l'Est, est accueilli en Suisse par un couple et s'installe dans leur maison de banlieue. Martha, une mère de famille de trente-quatre ans, accepte de lui donner gracieusement des cours d'allemand. Dans cette langue qu'il maîtrise à peine, il s'entend avouer pour la première fois qu'il a abandonné sa fiancée au pays. Mais cette trahison n'est qu'un début. Alors qu'il est devenu l'amant de son professeur, il prend en secret des cours d'anglais pour pouvoir rejoindre son frère au Canada. Cet amour qui est pour Martha une révélation et qui va bouleverser sa vie n'est pour lui qu'un bonheur fugitif, qui n'a pas de place dans ses rêves d'avenir.
Pour Alain Claude Sulzer, l'amour est inséparable de la trahison, car il y en a toujours un qui aime plus que l'autre. Mais le roman dénonce aussi l'égoïsme inséparable de celui qui émigré. Obnubilé par le but qu'il s'est fixé, il utilise froidement tous ceux qui l'aident sans se préoccuper de leurs sentiments.

Auteur : Alain Claude Sulzer est né en 1953 à Riehen, près de Bâle, où il vit. Leçons particulières est son huitième roman. Un garçon parfait publié en 2008, a obtenu le prix Médicis étranger, et le prix de la Radio Suisse romande en 2009. Le livre est déjà traduit en une douzaine de langues.

Mon avis : (lu en septembre 2009)

Comme l'indique le bandeau du livre, Alain Claude Sulzer est aussi l'auteur de « Un garçon parfait » Prix Médicis étranger 2008. Je n'ai pas lu ce premier livre.

Dans ce livre nous découvrons l'histoire de Léo, jeune émigré de 22 ans qui a fui un pays de l’Est (le nom du pays n'est pas précisé) pour une ville suisse. Il habite chez un couple de médecins, mais un problème de langue va vite se poser : «L'allemand de Léo était mauvais, il se résumait à quelques mots qu'il avait entendus dans la bouche de sa grand-mère.», c’est Martha, une suissesse de 37 ans, mère de deux enfants, qui va lui donner des leçons particulières d’allemand. «Chaque phrase, chaque mot qu'ils allaient se dire et se diraient désormais feraient partie de ses leçons. Parler de tout, de choses quotidiennes ou extraordinaires, de sujets banals ou importants, dans l'ordre ou pêle-mêle, c'était indispensable pour apprendre l'allemand et finir par le parler couramment.» Peu à peu le professeur et l’élève vont se rapprocher.

Il y a également d’autres personnages : le fils de Martha, Andreas adolescent de seize ans qui découvre le monde des adultes et se découvre lui-même. On a un aperçu de l'ancienne vie de Léo à travers les chapitres où il est question de sa grand-mère Olga restée dans son pays d'origine avec comme seule compagnie son chien Mazko.

J'ai passé un bon moment à lire ce livre très bien écrit avec des descriptions faites avec beaucoup de précision et des personnages plutôt attachants. Mais l'histoire ne m'a pas emballé plus que cela.

Extrait : (page 62)

Leo ouvrit l'étroite porte de guingois du jardin et s'engagea sur le chemin caillouteux qui menait à la maison de deux étages portant le numéro 28 ; il la trouva propre mais pas très gaie, ce qui était peut-être dû à l'absence de rideaux aux fenêtres. La maison était peinte en gris à l'extérieur, le tour des fenêtres en blanc.

Leo tenait dans sa main droite un porte-document ainsi que la boite de pralines enveloppée de papier cadeau et il appuya sur la sonnette de la main gauche. Comme s'il était attendu, une silhouette apparut derrière la vitre fumée et lui ouvrit la porte. Par quelle maladresse Leo laissa-t-il échapper le porte-documents et la boîte de pralines juste au moment où Martha Dubach lui ouvrit, il ne put jamais se l'expliquer, cela arriva, tout simplement. Il se produisit ce que Leo détestait le plus chez lui, il rougit fortement (à l'école, on l'avait surnommé le buisson ardent chaque fois qu'il arrivait de piquer un fard) et se mit à transpirer, ce qui augmenta encore son embarras. Mais Mme Dubach eut la décence de remédier à la situation par un haussement d'épaules. Leo ne remarqua pas qu'elle souriait, car il était encore occupé à ramasser le porte-documents et la boîte, laquelle n'avait subi qu'un léger choc à un coin. Tandis qu'il se redressait, l'enseignante tendit la main à son nouvel élève en disant : «  Je m'appelle Martha Dubach. » De l'autre main, elle saisit les pralines.

Leo était son premier élève particulier. Elle n'avait aucune expérience si ce n'est comme institutrice et encore celle-ci avait été limitée, car elle n'avait fait la classe que pendant un an ; à vingt et un ans, elle s'était mariée et était devenue mère. Depuis, elle n'avait mis les pieds dans une école que lorsqu'il s'agissait de ses propres enfants, et comme ni Andreas, ni Barbara n'avaient de problèmes scolaires, cela avait été rarement le cas. Forte de l'accord de Walter, accord donné avec plus d'indifférence que de réticence, elle s'était présentée à l'organisme d'assistance aux réfugiés, qui s'occupait notamment de trouver des enseignants pour des étudiants en provenance d'Europe de l'Est. Les cours d'allemand gratuits et bénévoles devaient faciliter leur intégration dans leur nouveau pays. L'organisme s'était félicité de son initiative, puis n'avait plus donné signe de vie pendant des semaines. Il n'avait fait appel à elle que quelques jours auparavant. Une femme avait téléphoné pour demander si sa proposition tenait toujours. Martha avait dit oui sans hésiter.

Merci aux Editions Jacqueline Chambon

Livre lu dans le cadre 07_chronique_de_la_rentree_litteraire en partenariat avec ulike_logo_petit

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28 août 2009

L’ombre du vent – Carlos Ruiz Zafon

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traduit de l’espagnol par François Maspero

Grasset – avril 2004 – 524 pages

LGF – janvier 2006 – 636 pages

Prix Planeta en 2004

Présentation de l'éditeur
Dans la Barcelone de l'après-guerre civile, "ville des prodiges" marquée par la défaite, la vie est difficile, les haines rôdent toujours. Par un matin brumeux de 1945, un homme emmène son petit garçon - Daniel Sempere, le narrateur - dans un lieu mystérieux du quartier gothique : le Cimetière des Livres Oubliés. L'enfant, qui rêve toujours de sa mère morte, est ainsi convié par son père, modeste boutiquier de livres d'occasion, à un étrange rituel qui se transmet de génération en génération : il doit y " adopter " un volume parmi des centaines de milliers. Là, il rencontre le livre qui va changer le cours de sa vie, le marquer à jamais et l'entraîner dans un labyrinthe d'aventures et de secrets " enterrés dans l'âme de la ville " : L'Ombre du Vent. Avec ce tableau historique, roman d'apprentissage évoquant les émois de l'adolescence, récit fantastique dans la pure tradition du Fantôme de l'Opéra ou du Maître et Marguerite, énigme où les mystères s'emboîtent comme des poupées russes, Carlos Ruiz Zafon mêle inextricablement la littérature et la vie.

Auteur : Né à Barcelone en 1964, Carlos Ruiz Zafón vit aujourd'hui à Los Angeles. A 14 ans, il écrit son premier roman, histoire truculente de cinq cents pages. A 19 ans, il choisit de faire carrière dans le monde de la publicité, qu'il quitte rapidement pour se consacrer à El principe de las tinieblas. Ce roman, qui lui vaudra en 1993 le premier Edebé, prix de littérature jeunesse, se vend à 150 000 exemplaires et se retrouve traduit dans plusieurs langues. Suivront El Palacio de la medianoche, Las Luces de septiembre et Marina. L'ombre du vent a obtenu le prix Planeta en 2004.

Mon avis : (lu en août 2009)

Ce livre m'a été conseillé, il y a quelques mois pour la première fois et depuis j'en ai entendu beaucoup de bien, c'est donc avec une grande envie que je me suis lancée dans sa lecture. Et j'ai plongé dans l'aventure et je n'ai pas lâché le livre.

L'histoire se déroule dans Barcelone, après-guerre mais toujours sous la dictature de Franco. Daniel a 10 ans et son père l'emmène dans un lieu magique et secret : "le Cimetière des livres oubliés", là, Daniel a le droit de choisir un de ces livres afin de le sortir de l'anonymat. Il choisira "L'ombre du vent" de Julian Carax, il va partir à la recherche de cet écrivain qui l'a ému et dont le passé semble si mystérieux. C'est un magnifique roman où se mélange aventures, histoire, amour, amitié mais aussi haine et vengeance.

Les personnages sont justes et touchants, ils nous transportent dans les ruelles, dans les quartiers de Barcelone avec beaucoup de poésie. On imagine parfaitement les lieux et il nous font rêver... C'est beau, c'est poétique. C'est pour moi un vrai coup de cœur !

le_jeu_de_l_Ange Un nouveau livre de Carlos Ruiz Zafón vient de sortir en août 2009, « Le jeu de l'Ange » et j'ai très envie de le découvrir !

Extrait : (début du livre)

Le Cimetière des Livres Oubliés

Je me souviens encore de ce petit matin où mon père m'emmena pour la première fois visiter le Cimetière des Livres Oubliés. Nous étions aux premiers jours de l'été 1945, et nous marchions dans les rues d'une Barcelone écrasée sous un ciel de cendre et un soleil fuligineux qui se répandait sur la ville comme une coulée de cuivre liquide.
- Daniel, me prévint mon père, ce que tu vas voir aujourd'hui, tu ne dois en parler à personne. Pas même à ton ami Tomás. A personne.
- Pas même à maman ? demandai-je à mi-voix.
Mon père soupira, en se réfugiant derrière ce sourire triste qui accompagnait toute sa vie comme une ombre.
- Si, bien sûr, répondit-il en baissant la tête. Pour elle, nous n'avons pas de secrets. Elle, on peut tout lui dire.
Peu après la fin de la guerre civile, ma mère avait été emportée par un début de choléra. Nous l'avions enterrée à Montjuïc le jour de mon quatrième anniversaire. Je me rappelle seulement qu'il avait plu toute la journée et toute la nuit, et que, lorsque j'avais demandé à mon père si le ciel pleurait, la voix lui avait manqué pour me répondre. Six ans après, l'absence de ma mère était toujours pour moi un mirage, un silence hurlant que je n'avais pas encore appris à faire taire à coups de mots. Nous vivions, mon père et moi, dans un petit appartement de la rue Santa Ana, près de la place de l'église. L'appartement était situé juste au-dessus de la boutique de livres rares et d'occasion héritée de mon grand-père, un bazar enchanté que mon père comptait bien me transmettre un jour. J'ai grandi entre les livres, en me faisant des amis invisibles dans les pages qui tombaient en poussière et dont je porte encore l'odeur sur les mains. J'ai appris à m'endormir en expliquant à ma mère, dans l'ombre de ma chambre, les événements de la journée, ce que j'avais fait au collège, ce que j'avais appris ce jour-là... Je ne pouvais entendre sa voix ni sentir son contact, mais sa lumière et sa chaleur rayonnaient dans chaque recoin de notre logis, et moi, avec la confiance d'un enfant qui peut encore compter ses années sur les doigts, je croyais qu'il me suffisait de fermer les yeux et de lui parler pour qu'elle m'écoute, d'où qu'elle fût. Parfois, mon père m'entendait de la salle à manger et pleurait en silence.
Je me souviens qu'en cette aube de juin je m'étais réveillé en criant. Mon cœur battait dans ma poitrine comme si mon âme voulait s'y frayer un chemin et dévaler l'escalier. Mon père effrayé était accouru dans ma chambre et m'avait pris dans ses bras pour me calmer.
- Je n'arrive pas à me rappeler son visage. Je n'arrive pas à me rappeler le visage de maman, murmurais-je, le souffle coupé.
Mon père me serrait avec force.
- Ne t'inquiète pas, Daniel. Je me rappellerai pour deux.
Nous nous regardions dans la pénombre, cherchant des mots qui n'existaient pas. Pour la première fois, je me rendais compte que mon père vieillissait et que ses yeux, des yeux de brume et d'absence, regardaient toujours en arrière. Il s'était relevé et avait tiré les rideaux pour laisser entrer la douce lumière de l'aube.
- Debout, Daniel, habille-toi. Je veux te montrer quelque chose.
- Maintenant, à cinq heures du matin ?
- Il y a des choses que l'on ne peut voir que dans le noir, avait soufflé mon père en arborant un sourire énigmatique qu'il avait probablement emprunté à un roman d'Alexandre Dumas.
Quand nous avions passé le porche, les rues sommeillaient encore dans la brume et la rosée nocturne. Les réverbères des Ramblas dessinaient en tremblotant une avenue noyée de buée, le temps que la ville s'éveille et quitte son masque d'aquarelle. En arrivant dans la rue Arco del Teatro, nous nous aventurâmes dans la direction du Raval, sous l'arcade qui précédait une voûte de brouillard bleu. Je suivis mon père sur ce chemin étroit, plus cicatrice que rue, jusqu'à ce que le rayonnement des Ramblas disparaisse derrière nous. La clarté du petit jour s'infiltrait entre les balcons et les corniches en touches délicates de lumière oblique, sans parvenir jusqu'au sol. Mon père s'arrêta devant un portail en bois sculpté, noirci par le temps et l'humidité. Devant nous se dressait ce qui me parut être le squelette abandonné d'un hôtel particulier, ou d'un musée d'échos et d'ombres.
- Daniel, ce que tu vas voir aujourd'hui, tu ne dois en parler à personne. Pas même à ton ami Tomás. A personne.
Un petit homme au visage d'oiseau de proie et aux cheveux argentés ouvrit le portail. Son regard d'aigle se posa sur moi, impénétrable.
- Bonjour, Isaac. Voici mon fils Daniel, annonça mon père. Il va sur ses onze ans et prendra un jour ma succession à la librairie. Il a l'âge de connaître ce lieu.
Le nommé Isaac eut un léger geste d'assentiment pour nous inviter à entrer. Une pénombre bleutée régnait à l'intérieur, laissant tout juste entrevoir les formes d'un escalier de marbre et d'une galerie ornée de fresques représentant des anges et des créatures fantastiques. Nous suivîmes le gardien dans le couloir du palais et débouchâmes dans une grande salle circulaire où une véritable basilique de ténèbres s'étendait sous une coupole percée de rais de lumière qui descendaient des hauteurs. Un labyrinthe de corridors et d'étagères pleines de livres montait de la base au faîte, en dessinant une succession compliquée de tunnels, d'escaliers, de plates-formes et de passerelles qui laissaient deviner la géométrie impossible d'une gigantesque bibliothèque. Je regardai mon père, interloqué. Il me sourit en clignant de l'œil.
- Bienvenue, Daniel, dans le Cimetière des Livres Oubliés.
Çà et là, le long des passages et sur les plates-formes de la bibliothèque, se profilaient une douzaine de silhouettes. Quelques-unes se retournèrent pour nous saluer de loin, et je reconnus les visages de plusieurs collègues de mon père dans la confrérie des libraires d'ancien. A mes yeux de dix ans, ces personnages se présentaient comme une société secrète d'alchimistes conspirant à l'insu du monde. Mon père s'agenouilla près de moi et, me regardant dans les yeux, me parla de cette voix douce des promesses et des confidences.
- Ce lieu est un mystère, Daniel, un sanctuaire. Chaque livre, chaque volume que tu vois, a une âme. L'âme de celui qui l'a écrit, et l'âme de ceux qui l'ont lu, ont vécu et rêvé avec lui. Chaque fois qu'un livre change de mains, que quelqu'un promène son regard sur ses pages, son esprit grandit et devient plus fort. Quand mon père m'a amené ici pour la première fois, il y a de cela bien des années, ce lieu existait déjà depuis longtemps. Aussi longtemps, peut-être, que la ville elle-même. Personne ne sait exactement depuis quand il existe, ou qui l'a créé. Je te répéterai ce que mon père m'a dit. Quand une bibliothèque disparaît, quand un livre se perd dans l'oubli, nous qui connaissons cet endroit et en sommes les gardiens, nous faisons en sorte qu'il arrive ici. Dans ce lieu, les livres dont personne ne se souvient, qui se sont évanouis avec le temps, continuent de vivre en attendant de parvenir un jour entre les mains d'un nouveau lecteur, d'atteindre un nouvel esprit. Dans la boutique, nous vendons et achetons les livres, mais en réalité ils n'ont pas de maîtres. Chaque ouvrage que tu vois ici a été le meilleur ami de quelqu'un. Aujourd'hui, ils n'ont plus que nous, Daniel. Tu crois que tu vas pouvoir garder ce secret ?
Mon regard balaya l'immensité du lieu, sa lumière enchantée. J'acquiesçai et mon père sourit.
- Et tu sais le meilleur ? demanda-t-il.
Silencieusement, je fis signe que non.
- La coutume veut que la personne qui vient ici pour la première fois choisisse un livre, celui qu'elle préfère, et l'adopte, pour faire en sorte qu'il ne disparaisse jamais, qu'il reste toujours vivant. C'est un serment très important. Pour la vie. Aujourd'hui, c'est ton tour.
Durant presque une demi-heure, je déambulai dans les mystères de ce labyrinthe qui sentait le vieux papier, la poussière et la magie. Je laissai ma main frôler les rangées de reliures exposées, en essayant d'en choisir une. J'hésitai parmi les titres à demi effacés par le temps, les mots dans des langues que je reconnaissais et des dizaines d'autres que j'étais incapable de cataloguer. Je parcourus des corridors et des galeries en spirale, peuplés de milliers de volumes qui semblaient en savoir davantage sur moi que je n'en savais sur eux. Bientôt, l'idée s'empara de moi qu'un univers infini à explorer s'ouvrait derrière chaque couverture tandis qu'au-delà de ces murs le monde laissait s'écouler la vie en après-midi de football et en feuilletons de radio, satisfait de n'avoir pas à regarder beaucoup plus loin que son nombril. Est-ce à cause de cette pensée, ou bien du hasard ou de son proche parent qui se pavane sous le nom de destin, toujours est-il que, tout d'un coup, je sus que j'avais déjà choisi le livre que je devais adopter. Ou peut-être devrais-je dire le livre qui m'avait adopté. Il se tenait timidement à l'extrémité d'un rayon, relié en cuir lie-de-vin, chuchotant son titre en caractères dorés qui luisaient à la lumière distillée du haut de la coupole. Je m'approchai de lui et caressai les mots du bout des doigts, en lisant en silence :

L'Ombre du Vent
Julián Carax

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26 août 2009

La peau du tambour – Arturo Perez-Reverte

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Seuil – mars 1997 – 453 pages

Points – mai 2004 – 504 pages

traduit de l'espagnol par Jean-Pierre Quijano

Description
Un pirate dans le système informatique du Vatican. Une église qui tue pour se défendre. Une belle aristocrate andalouse. Trois malfrats chargés d'espionner un agent secret en col romain. Un banquier épris de spéculation immobilière et un mystérieux corsaire espagnol disparu en 1898 au large des côtes cubaines. Tels sont les personnages de ce roman d'amour et d'aventure qui a pour décor la somptueuse Séville et son histoire millénaire. L'héroïne en est Notre-Dame-des-Larmes, une petite église qui suscite passions et convoitises et pour laquelle une poignée de fidèles est prête à aller jusqu'au meurtre. C'est du moins ce que croit Lorenzo Quart, chargé par le Vatican d'enquêter sur les crimes commis dans son enceinte. Il découvrira bientôt que la clé de l'énigme est enfouie sous les vieilles pierres de la ville, dans l'âme de chacun de ses habitants comme dans celle de chaque lecteur disposé à le suivre dans sa quête de la vérité. Après Le Tableau du maître flamand, Club Dumas et Le Maître d'escrime, l'imagination flamboyante d'Arturo PérezPeverte, son habileté à tisser des énigmes où l'histoire croise le mystère et le crime nous offrent un fascinant voyage en défense d'une cause que nul ne veut croire perdue.

Auteur : Issu d'une famille de marins, Arturo Pérez-Reverte a toujours été passionné par la mer. Il est né à Cartagena, en Espagne, en 1951. Licencié en sciences politiques et en journalisme, il travaille d'abord comme matelot, puis devient grand reporter et correspondant de guerre pour la télévision espagnole, notamment pendant la crise du Golfe et en Bosnie. Ses romans, Le Maître d'escrime, Le Tableau du maître flamand (Grand Prix de Littérature policière 1993), La Peau du tambour (prix Jean Monnet 1997, récompensant le meilleur roman européen), les quatre tomes des Aventures du capitaine Alatriste ou encore Le Cimetière des bateaux sans nom (Prix Méditerranée étranger 2001) sont tous des succès mondiaux traduits en 25 langues. Plusieurs ont été portés à l'écran comme Le club Dumas, adapté sous le nom de La neuvième porte (The Ninth Gate) par Roman Polanski en 1999 ou Qui a tué le chevalier (Uncovered) réalisé par Jim McBride en 1994 inspiré par Le Tableau du maître flamand.

Mon avis : (lu en août 2009)

Extrait : (page 19)

Il y avait une panne de courant et le bureau n'était éclairé que par le jour grisâtre d'une fenêtre ouverte sur les jardins du Belvédère. Alors que le secrétaire refermait la porte derrière lui, Quart fit cinq pas en avant et s'arrêta exactement au centre de la pièce familière où bibliothèques et classeurs de bois dissimulaient partiellement les cartes peintes à la fresque par Antonio Danti, sous le pontificat de Grégoire XIII: la mer Adriatique, la mer Tyrrhénienne et la mer Ionienne. Puis, ignorant la silhouette qui se découpait à contre-jour devant la fenêtre, il salua d'une brève inclinaison de la tête l'homme assis derrière une grande table couverte de dossiers

- Monseigneur...

L'archevêque Paolo Spada, directeur de l'Institut pour les œuvres extérieures, lui répondit silencieusement par un sourire complice. C'était un Lombard, fort et massif, presque carré avec ses puissantes épaules sous le costume noir trois-pièces qui ne portait aucun signe de son rang dans la hiérarchie ecclésiastique. La tête lourde, le cou épais, il avait plutôt l'air d'un camionneur, d'un lutteur ou - on était à Rome après tout - d'un ancien gladiateur qui aurait troqué son glaive et son casque de myrmidon pour l'habit sombre de l'Eglise. Impression que confirmaient des cheveux encore noirs, raides comme du crin, des mains énormes, presque disproportionnées, sans anneau archiépiscopal, qui jouaient avec un coupe-papier en forme de dague. Il s'en servit pour montrer la silhouette qui se découpait devant la fenêtre:
- Vous connaissez le cardinal Iwaszkiewicz, je suppose.

Pour la première fois, Quart regarda à sa droite et salua la silhouette immobile. Il connaissait naturellement Son Eminence Jerzy Iwaszkiewicz, évêque de Cracovie, élevé à la pourpre cardinalice par son compatriote le pape Wojtila, préfet de la Sainte Congrégation pour la Doctrine de la foi, connue jusqu'en 1965 sous le nom de Saint-Office, ou Inquisition. Même à contre-jour, on ne pouvait confondre la silhouette mince et noire d'Iwaszkiewicz ni se méprendre sur ce qu'il représentait.
- Laudeatur Jesus Christus, Eminence.
Le directeur du Saint-Office ne répondit pas, ne fit pas un geste.
- Vous pouvez vous asseoir si vous le désirez, père Quart, reprit Mgr Spada de sa voix enrouée. Il s'agit d'une réunion officieuse et Son Eminence préfère rester debout.

Il avait utilisé le mot italien ufficiosa, et la nuance n'échappa pas à Quart. Dans la langue vaticane, la différence entre ufficiàle et ufficióso était importante. Le dernier terme évoquait plutôt ce qu'on pense vraiment par opposition à ce qu'on dit; et même s'il arrivait qu'on le dise, inutile d'en espérer confirmation par la suite. En tout état de cause, Quart regarda la chaise que l'archevêque lui offrait d'un autre mouvement de son coupe-papier et déclina l'invitation d'un bref signe de tête. Puis, les mains derrière le dos, il attendit debout au centre de la pièce, détendu et tranquille, comme un soldat à qui l'on va donner ses ordres.

Mgr Spada le regarda d'un air approbateur, de ses yeux rusés dont le blanc était veiné de marron, comme ceux d'un vieux chien. Son regard, son allure massive et ses cheveux raides comme du crin lui avaient valu le surnom de Bouledogue que seuls osaient utiliser, et à mi-voix encore, les membres les plus éminents et les mieux assis de la Curie.
- Je suis heureux de vous revoir, père Quart. Le temps passe.

Deux mois, se dit Quart. Comme aujourd'hui, ils étaient trois dans ce bureau: l'archevêque, lui-même et un banquier bien connu, Renzo Lupara, président de la Banca Continentale d'Italia, une des institutions liées à l'appareil financier du Vatican. Elégant, bel homme, d'une morale publique irréprochable et heureux père de famille, doté par le ciel d'une jolie épouse et de quatre enfants, Lupara s'était enrichi en se servant de la couverture vaticane pour blanchir l'argent de certains hommes d'affaires et politiciens membres de la loge Aurora 7 où lui-même avait atteint le trente-troisième degré. Il s'agissait précisément d'une de ces affaires mondaines qui réclamaient les compétences particulières de Lorenzo Quart. Pendant six mois, il avait donc suivi les traces que Lupara avait laissées sur les moquettes de divers bureaux de Zurich, Gibraltar et Saint-Barthélemy, aux Antilles. Résultat de ces voyages: un rapport complet qui, ouvert sur le bureau du directeur de l'IOE, laissait au banquier le choix entre la prison et un exitus assez discret pour sauvegarder la réputation de la Banca Continentale, du Vatican et, dans la mesure du possible, de Mme Lupara et de leurs quatre rejetons. Ici même, dans le bureau de l'archevêque, les yeux fixés sur la fresque de la mer Tyrrhénienne, le banquier avait parfaitement compris l'essentiel du message que Mgr Spada lui avait exposé avec beaucoup de tact, en s'aidant de la parabole du mauvais serviteur et des talents. Plus tard, faisant fi du conseil technique qu'on lui avait opportunément donné, à savoir qu'un franc-maçon non repenti meurt en état de péché mortel, Lupara s'était rendu directement à sa belle villa de Capri, face à la mer, où il avait fait une chute, apparemment sans confession, en basculant par-dessus le garde-fou d'une terrasse surplombant les rochers; là, rappelait une plaque commémorative, où Curzio Malaparte avait un jour pris un vermouth.
- Nous avons une affaire dans vos cordes.

Quart attendait toujours, immobile au centre de la pièce, attentif aux paroles de son supérieur, sentant sur lui le regard d'Iwaszkiewicz, invisible dans le contre-jour de la fenêtre. Depuis dix ans, l'archevêque n'avait jamais manqué d'affaires dans les cordes du père Lorenzo Quart. Et toutes étaient marquées de noms et de dates - Europe centrale, Amérique latine, ex-Yougoslavie - dans l'agenda à couverture de cuir noir qui lui servait de journal de voyages: sorte de carnet de bord où il notait, jour après jour, le long chemin parcouru depuis qu'il avait adopté la nationalité vaticane et qu'il était entré à la section des opérations spéciales de l'Institut pour les œuvres extérieures.
- Regardez ceci.

Le directeur de l'IOE tenait entre le pouce et l'index un imprimé d'ordinateur. Quart tendit la main et la silhouette du cardinal Iwaszkiewicz, inquiète, bougea aussitôt dans l'embrasure de la fenêtre. La feuille de papier toujours à la main, Mgr Spada esquissa un sourire.
- Son Eminence est d'avis qu'il s'agit d'une question délicate, dit-il sans quitter Quart des yeux, même s'il était clair qu'il s'adressait au cardinal. Et il n'est pas convaincu qu'il soit prudent d'élargir le cercle des initiés.

«Quelque part en Espagne, à Séville, les marchands menacent la maison de Dieu, et une petite église du XVIIe siècle, abandonnée par le pouvoir ecclésiastique autant que par le séculier, tue pour se défendre.» C'est le message que le hacker «Vêpres» va réussir à déposer dans l'ordinateur personnel du Pape. C'est un appel au secours qui va être pris au sérieux par les services secrets du Vatican. Le père Lorenzo Quart est envoyé à Séville pour découvrir l'auteur et le sens de ce message. Il va découvrir une église menacée, l'Église Notre-Dame-des-Larmes : menacée par les démolisseurs et des spéculateurs. Le père Ferro, son vicaire le père Lobato et la sœur Marsala se sont voués à la défense de cette église quasiment en ruine et il y a aussi la belle Macarena et sa mère, l'héritière de tous les ducs du Nuevo Estremo et en arrière plan, il y a aussi une histoire d'amour tragique qui appartient au passé.

J'avais découvert Perez-Reverte en 1997 avec le célèbre "Tableau du maître flamand" puis "Le Maitre d'escrime", j'ai lu également "Le cimetière des bateaux sans noms" que j'ai beaucoup aimé. Avec "La peau du tambour", j'ai retrouvé une intrigue qui tient en haleine jusqu'au bout. Les descriptions de Séville sont envoûtantes et donne envie de connaître cette ville. Les personnages aux multiples facettes sont attachants. Ce livre peut aussi nous amener à une réflexion sur l'Église catholique, sa mission et son rôle, sa proximité des petites gens, sa conception de la prêtrise à l'aube du nouveau millénaire. La fin est un peu décevante et bâclée. J'ai cependant passé un très bon moment en lisant ce livre.

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Lark et Termite - Jayne Anne Phillips

Ce blog a décidé de s'associer à un projet ambitieux : chroniquer l'ensemble des romans de la rentrée littéraire ! Vous trouverez donc aussi cette chronique sur le site Chronique de la rentrée littéraire qui regroupe l'ensemble des chroniques réalisées dans le cadre de l'opération en partenariat avec ulike_logo_petit, pour en savoir plus...

lark_et_termite traduit de l’anglais (États-Unis) par Marc Amfrevile

Christian Bourgeois – août 2009 - 432 pages

Quatrième de couverture :

Situé dans les années 1950, en Virginie-Occidentale et en Corée, Lark et Termite est une histoire du pouvoir de la perte et de l’amour, de mondes parallèles, des répercussions de la guerre, de secrets de famille, de rêves, de fantômes, des liens invisibles, presque magiques, qui nous unissent et nous renforcent.

Quatre voix alternent pour dévoiler, au gré de leurs émotions, les secrets de cette histoire familiale. Au centre du récit : Lark, une adolescente radieuse ; son jeune frère handicapé, Termite, à la sensibilité hors du commun ; leur tante Nonie, qui les élève avec dévouement. En écho, nous parvient la voix du caporal Leavitt, le père de Termite, piégé dans le chaos des premiers mois de combat de la guerre de Corée. Au fil de leurs pensées surgissent et s’évaporent les mystères familiaux, marqués par l’amour de Lola, la mère des deux enfants, pour le soldat Leavitt.

« Ce roman est taillé comme un diamant, avec la même authenticité vive et des éclairs de lumière. » (Alice Munro)

« Lark et Termite est un livre extraordinaire et lumineux. C’est une surprenante prouesse de l’imagination. » (Junot Díaz)

Auteur : Jayne Anne Phillips est née en 1952 en Virginie Occidentale. Elle vit à Boston. Elle a publié son premier recueil de nouvelles, "Black Tickets", en 1979 à l'âge de 26 ans. Il fut récompensé par le Prix Sue Kaufman. Nadine Gordimer l'a qualifiée, à cette occasion, du meilleur auteur de nouvelles depuis Eudora Welty. Depuis, "Black Tickets" est devenu un classique du genre. En 1984, elle publie son premier roman, Machine Dreams, salué par le "New York Times" comme le meilleur livre de l'année. "Shelter", son second roman, publié en 1994, fut sélectionné parmi les meilleurs livres de l'année par "Publisher Weekly". Jayne Anne Phillips a enseigné à Harvard, Williams College ainsi qu'à Boston University

Jayne Ann Phillips est encore trop méconnue en France. La parution de Lark et Termite en cette rentrée sera l'occasion d'entendre les voix inoubliables de ses personnages dans un roman du Sud, plein de bruit et d'un peu de fureur.

Mon avis : (lu en août 2009)

C’est un récit à 4 voix qui se déroule entre la Corée du sud en Juillet 1950 et la Virginie occidentale neuf ans plus tard.

La première voix, c’est Robert Leavitt, il est caporal de l’armée américaine en Corée du Sud, il est blessé dans un tunnel suite à l’attaque par des avions de son camp d’une colonne de réfugiés dont il avait l’ordre de protéger. Il pense à sa femme Lola qui doit accoucher en cette fin juillet, il pense au futur bébé, il repense à sa vie passée.

La seconde voix, c’est Lark, la fille aînée de Lola, elle est courageuse. Elle ne connait pas son père et ne sait pas pourquoi elle a été élevée par sa tante. A 17 ans, elle a terminé ses études secondaires et elle fait une école de secrétariat. Elle s’occupe avec beaucoup de tendresse de son demi-frère Termite car elle refuse de le laisser partir dans une école spécialisée.

La troisième voix, c’est Nonie, la sœur aînée de Lola, elle est solide et généreuse, elle a élevé sa nièce Lark et son neveu Termite depuis la disparition de leur mère.

La dernière voix, c’est Termite c’est le fils de Leavitt et Lola, le demi-frère de Lark, il est handicapé mental et moteur sa voix est différente : il est doté d’une sensibilité hors du commun, il est attentif à tous les sons qu’il entend ou perçoit.

A travers ces 4 voix, nous découvrons petit à petit l’histoire et les secrets de cette famille.

Le livre est très bien écrit, les descriptions sont tellement précises que l’on imagine facilement les images décrites et on les voit défiler comme dans un film.

« Le passé, il s’en souvient, Lola, les mois d’entraînement militaire au pays, puis Séoul avant l’invasion, tout cela semble avoir eu lieu dans une dimension adjacente mais sans lien direct avec lui, et le mirage dans lequel il vivait enfant à Philadelphie paraît s’être évanoui pour toujours. Les immeubles et la devanture des magasins, le béton et l’asphalte étincelants, les grillages bordant les quartiers effervescents à plusieurs kilomètres de Liberty Bell au cœur historique de la ville, lui apparaissent comme un rêve auquel il ne croit plus. Les enseignes des coiffeurs lançaient leurs spirales de couleur dans le tohu-bohu du matin, et chaque épicerie abritait fidèlement un obscur employé de la mafia qui fumait sa cigarette et sirotait un café dans l’arrière-boutique en attendant les paris illégaux. L’été, des poubelles éventrées montaient la garde sur les trottoirs, luisant de reflets roses et cuivrés dans la lumière de fin d’après-midi. Des néons couleur fuchsia et jaune acidulé faisaient clignoter toute la nuit le mot PIZZA tandis qu’aux portes des bars des volutes de fumée portaient jusqu’à la rue les notes du juke-box. Les matins de shabbat, il jouait au base-ball, au basket ou aux billes avec les gamins italiens, et il rendait ses copains juifs jaloux parce que, par chance, ses parents à lui n’étaient pas pratiquants. »

Chacune des voix a sont propre style. En particulier pour Termite, lui qui ne fait que des sons et ne parle pas : l’auteur a su le faire s’exprimer par des phrases courtes, des répétitions, qui évoquent son ressenti.

« Il regarde au travers et le bleu s’en va, il regarde au travers et le bleu vole au vent. Il respire, et il souffle, rien que vers le haut. Le bleu vole mais pas loin, le bleu vole, il reste bleu, puis le bleu vole. Il voit tout là-haut, au-delà de tout, au-delà des formes. Les silhouettes qui tournent autour de lui sont énormes, elles se cognent, se rejoignent, se disjoignent. Ces silhouettes-là sont douces, elles sont douces et elles sont chaudes, comme ce qu’il entend, ce qu’il sent près de lui, ceux qui le tiennent, le soulèvent, le déplacent, le touchent, le portent, qui disent que ses boucles sont tellement emmêlées, qui lui lavent les mains. Lark, voilà Termite. Il leur répond en chantant pour les tenir à distance ou pour les faire se rapprocher. C’est tout ce qu’il accepte de dire, il ne va quand même pas se mettre à parler sans arrêt »

C’est un livre très fort et terriblement émouvant, j’ai été prise par l’histoire de Lark et Termite et l’envie d’en savoir plus ne m’a pas quittée jusqu’à la fin du livre. Tous les personnnages sont particulièrement attachants.  Pour ma part, c'est un vrai coup de cœur !

Merci aux éditions Christian Bourgeois

Livre lu dans le cadre  07_chronique_de_la_rentree_litteraireen partenariat avec ulike_logo_petit

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15 août 2009

Quelqu'un avec qui courir - David Grossman

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traduit de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech

Seuil – avril 2003 – 400 pages

Points – mars 2005 – 392 pages

Présentation de l'éditeur
Assaf, jeune adolescent de seize ans, obtient un job d'été à la mairie de Jérusalem : on lui confie la tâche de retrouver le propriétaire d’un chien égaré. C’est au bout d’une laisse tirée par cet animal qui renifle des pistes qu’Assaf sera entraîné dans une aventure initiatique dont Tamar, une autre adolescente, est la figure centrale. Autour de cette jeune fille mystérieusement disparue, gravitent une nonne grecque enfermée depuis cinquante ans dans un monastère, une patronne de restaurant chic, le directeur mafieux d’un centre pour jeunes drogués, et la ville de Jérusalem dont les dédales abritent des adolescents à la dérive, de redoutables dealers, un imprésario tyrannique. Sous les apparences d’un roman pour la jeunesse, David Grossman brouille les pistes et nous offre un roman d’apprentissage qui tient du récit chevaleresque et du conte de fées. Assaf et Tamar alias Tamino et Pamina, nous entraînent dans leur sillage jusqu’à la dernière ligne de cette aventure menée à un rythme endiablé pour le plus grand plaisir du conteur et de son auditoire.

Auteur : David Grossman, né à Jérusalem en 1954 est considéré comme l'écrivain israélien le plus doué de sa génération. Il est l'auteur de plusieurs romans, dont Le Sourire de l’agneau, Voir ci-dessous : Amour, Le Livre de la grammaire intérieure, L’Enfant zigzag, Tu seras mon couteau, Quelqu'un avec qui courir, d'essais politiques courageux, Le Vent jaune, Les Exilés de la Terre promise, d'un recueil d'articles, Chroniques d'une paix différée, et d’une dizaine de livres pour la jeunesse. Traduits dans plus de vingt langues, ces ouvrages ont été distingués par de nombreux prix. David Grossman vit à Jérusalem.

Mon avis : (lu en août 2009)

On suit deux histoires en parallèle : d’une par celle d’Assaf, adolescent de 16 ans, qui a comme mission de retrouver le propriétaire d’un chien égaré. Pour cela, il doit suivre le chien qui va lui faire traverser tous les quartiers de Jérusalem, il découvre une ville en crise : le monde de la drogue, de la violence et de la misère, il va faire des rencontres étonnantes. D’autre part, celle de Tamar, elle-même adolescente, qui est prête à tout quitter sa famille, ses amis, sa chienne Dinka pour vivre dans la rue et sortir son frère de l’enfer de la drogue. La musique fait également partie intégrante de ce livre. En premier lieu, chacun des chapitres est le titre d'une chanson de Jean-Jacques Goldman (Long is the Road, Quand la musique est bonne, Rapt, Peur de rien blues, Pour que tu m'aimes encore) ou Elvis Presley (You're an Angel in Disguise) pour le dernier chapitre. Et pour survivre dans la rue, Tamar va chanter avec beaucoup de talent. L’histoire est touchante et pleine de suspens, les personnages de Assaf et Tamar sont attachants. A découvrir !

Extrait : (page 75)

«En imagination, elle avait un courage sans bornes. Sa voix se déployait dans la rue, emplissait tout l'espace, imprégnait les gens comme une substance adoucissante, purifiante ; en imagination, elle choisissait de chanter un registre suraigu pour les surprendre d'emblée par la hauteur du son, puis s 'abandonner sans vergogne à cette ivresse narcissique qui la plongeait dans un léger brouillard, un vertige de plaisir qui la faisait décoller du plus profond d'elle-même jusqu'à des hauteurs vertigineuses. Mais elle avait fini par choisir Suzanne à cause de la voix chaude, désarmée et triste de Leonard Cohen, et parce qu'il lui serait plus facile, du moins au début, de chanter dans une langue étrangère.

Mais très vite la voix se casse : elle a attaqué trop faiblement, avec hésitation. Pourtant, dans son plan si élaboré, le chant était la seule chose dont elle était sûre. Mais c'était plus difficile qu'elle ne l'avait imaginé. Chanter dans la rue c'était se montrer jusqu'au fond d'elle-même. Elle fait un effort pour surmonter le trac, mais c'est encore si loin de ses rêves fous, quand la rue retient son souffle dès le premier son, que le laveur de vitres de Burger King interrompt ses tristes mouvements circulaires et le marchand de jus de fruits arrête sa machine en plein beuglement de carotte pressée... (...) Elle règle sa respiration et réprime le vertige qui soudain entraîne sa voix, elle oses lever les yeux, jeter un coup d'œil au petit rassemblement, un dizaine de personnes autour d'elle... (...) Tamar sourit intérieurement, son professeur lui manque, elle gravit pour elle les marches imaginaires depuis la gorge jusqu'à l'oiseau secret au centre du front. »

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14 août 2009

Beignets de tomates vertes - Fannie Flagg

Beignets_de_tomates_vertes  Beignets_de_tomates_vertes_1

traduit par Philippe Rouard

J'ai lu – avril 1999 – 474 pages

Quatrième de couverture : Tous les dimanches, à la maison de retraite, Ninny Threadgood, une octogénaire, raconte à son amie Evelyn l'histoire de Whistle Stop, une bourgade du vieux Sud, et la merveilleuse complicité de deux femmes qui y tenaient un café... Une chronique émouvante, drôle, nostalgique où chante toute l'âme du Sud profond. Un grand succès romanesque porté aujourd'hui à l'écran.

Auteur : Fannie Flagg (née Patricia Neal le 21 septembre 1944 à Birmingham, Alabama, États-Unis). Productrice à succès de la télévision, elle est également comédienne. Dès sa parution aux États-Unis, "Beignets de tomates vertes" a battu tous les records de ventes... C'est une chronique du Sud profond de 1929 à 1988. Humour et nostalgie...

Mon avis : (lu en 2007)

J’ai adoré le film lorsque je l’ai vu à la télévision, en particulier l’atmosphère du Sud profond. Et quelques années plus tard, j’ai découvert par hasard ce livre dans les rayonnages de la bibliothèque. Je ne savais pas que ce film avait été tiré d’un livre. J’ai autant aimé le livre que j’avais adoré le film. Ce roman est à la fois drôle, émouvant et tendre.

Nous sommes dans les années 80 et Evelyne, mal dans sa peau, accompagne chaque week-end son mari à la maison de retraite pour voir sa belle-mère. Un jour, elle rencontre Niny une vieille dame attachante qui a besoin de bavarder. Au fil de leurs rencontres, Niny va raconter sa vie à Whistle Stop Café depuis les années 30. Le lecteur et Evelyne découvre la vie d’un petit village d’Alabama où l’intolérance et le racisme sont présents, mais il existe aussi une formidable solidarité entre certains blancs et la communauté noire. Les personnages de la famille Threadgoode avec Idgie et Ruth et leurs amis sont terriblement attachants.

Tout au long du livre le lecteur va faire des allers-retours entre le passé et le présent, sans oublier les entrefilets de la gazette hebdomadaire de Dot Weems, journal local pleins d'humour.

Après la lecture du livre, je me suis précipitée pour revoir le film en DVD afin de prolonger mon plaisir. Livre à savourer sans modération !

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Film américain réalisé en 1991 par Jon Avnet avec Kathy Bates, Mary Stuart Masterson, Mary-Louise Parker, Jessica Tandy, Cicely Tyson, Chris O'Donnell, Stan Shaw, Gailard Sartain, Timothy Scott, Gary Basaraba.

Extraits :

NINNY  : Dîtes, vous savez qu'ils m'ont ôté ma vésicule ?
EVELYN  : Non, j'en savais rien.
NINNY  : Ben si. Elle est toujours à l'hôpital, dans un bocal. Je crois que c'est dans ces machin là qu'ils les gardent.
EVELYN  : Je suppose.
NINNY  : Quand j'étais à l'hôpital, y a l'infirmière qui m'a fait un de leurs lavements. Elles en sont folles des lavements. Madame Threadgoode, veuve de 82 ans, vous vous rendez compte ! Naturellement, tout le monde m'appelle Ninny. Je suis seulement de passage ici. On vous en a déjà fait, à vous de ces lavements ?
EVELYN  : Hum, ma fois, non.
NINNY  : Vous ne l'auriez pas oublié. Mon amie, Mme Otis et moi, on est de Whistle Stop. Vous êtes déjà passé à Whistle Stop ?
EVELYN  : Mais oui, c'est justement par là qu'on est venu.
NINNY  : Toutes les deux ont a habité la même rue pendant trente ans et plus. Et quand elle a perdu son fils, sa belle-fille a eu l'idée bizarre de la mettre dans cette maison de repos. Alors ils m'ont demandé de partager sa chambre. Mme Otis ne le sait pas mais moi je rentrerais chez moi dès qu'elle aura pris ses petites habitudes. Vous avez entendu parler d'Idgie Treadgoode ou pas ?
EVELYN  : Heu, non madame, ça ne me dit rien du tout.
NINNY  : Vous ne l'auriez pas oublié celle-là. Vous voyez, j'ai été pour ainsi dire adoptée par les Treadgoode parce que j'ai épousé son frère Cléo.
EVELYN  : Oh.
NINNY  : Oui. Idgie et son amie Ruth tenaient le Whistle Stop Café. Idgie c'était une sacrée nature. Houlàlà. Mais qu'on ait pu penser que c'était elle qui avait assassiné cet homme, ça, ça me dépasse.

IDGIE  : Y a tellement de choses que j'ai envie de te dire.
RUTH  : Non. J'adore tes histoires. Raconte-moi une histoire, Idgie. Allez, ma charmeuse d'abeilles, raconte-moi un beau bobard. Tiens, pourquoi pas l'histoire du lac ?
IDGIE  : Quel lac ?
RUTH  : Celui qui était tout près d'ici.
IDGIE  : Oh ! Y a pas un mot de vrai là dedans.
RUTH  : Je le sais, imbécile. Raconte-moi quand même. Raconte-moi celle du lac.
IDGIE  : Hé ben, dans le temps, y avait ce fameux lac, juste, juste à la sortie du patelin. C'est là qu'on allait pêcher, nager, faire du canoë. Un jour, un jour du mois de novembre, une grosse passée de canards est venue se poser sur le lac. Et la température a baissé si vite que le lac a gelé d'un seul coup et et, les canards se sont envolés. Ils ont emportés le lac avec eux et maintenant on dit que le lac est quelque part en Géorgie. T'imagine un peu ?

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31 juillet 2009

le bateau du soir – Vonne van der Meer

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Edition Héloïse d'Ormesson – mars 2006 – 205 pages

10x18 – juillet 2008 – 222 pages

traduit du néerlandais par Daniel Cunin

Présentation de l'éditeur
Une petite villa de location sur l'île de Vlieland, quelque part sur la côte frisonne. Le temps d'un été, des vacanciers se succèdent à Duinroos, la maison des dunes. Familles à la dérive, couples en crise, chacun y trouve refuge pour se découvrir ou accepter l'inéluctable. Les histoires changent, le lieu demeure. Quelques chaises, des assiettes, un lit pour faire le point sur sa vie. Semaine après semaine, c'est la maison elle-même qui prend âme. Comme un trait d'union entre les parenthèses. Et dans le Livre d'or posé sur la commode, si les battements de cœur sont différents, le tempo est unique. Tout a commencé en arrivant ici, par le bateau du soir... Après Les Invités de l'île, une nouvelle échappée dans l'univers subtil de Vonne van der Meer.

Biographie de l'auteur
Vonne van der Meer est née en 1952 aux Pays-Bas. Avec sa trilogie de Duinroos dont "La Maison dans les dunes (ou les invités de l'île)", "Le Bateau du soir", elle rencontre un succès phénoménal dans toute l'Europe.
 

Mon avis : (juillet 2009)

Une ballade au bord de la mer, aux saveurs simples. C'est la suite du premier roman de Vonne van der Meer intitulé "La Maison dans les dunes ou les invités de l'île". On y retrouve quelques personnages croisés dans le premier livre : l'homme dont la femme était très malade, et qui était venue seule dans la maison de Vlieland quelques mois plus tôt. Il y a aussi Martine qui était venue l'année passée avec un jeune fille enceinte. Cette année, elle est accompagnée de sa mère et attend l'arrivée de son nouveau fiancé. Les vacanciers se succèdent avec leurs soucis, leurs angoisses... La femme de ménage est toujours présente de façon discrète. La mer, les dunes et la maison font partie prenante du roman. J'ai pris un égal plaisir à retourner sur l'île de Vlieland et j'ai passé un très agréable moment de lecture !

J'ai appris également que le troisième volet " Le Voyage vers l’enfant " sera publié fin août.

Extrait : (début du livre)

Je m’en suis sortie, une fois de plus. Tout est propre, tout marche. Tapis battus, rideaux repassés et accrochés ; ampoule neuve à la lampe au-dessus de la table ronde. La maison sent encore un peu l’alcool à brûler. Juste ce qu’il faut, non pas comme une dame qui se serait trop parfumée.

Reste mon petit tour d’inspection. Une dernière fois, je passe dans les pièces de Duinroos en regardant tout avec des yeux de vacancier. D’abord l’étage : la petite chambre bleue sous les toits. La chambre de Betty, c’est ainsi que je l’appelle. Betty et Herman Slaghek vont sans doute revenir cette année, trois semaines en mai, pour la cinquième fois. Puis je redescends l’escalier : mon voisin l’a repeint cet hiver. Je n’ai pas demandé l’autorisation à M. Duinroos ; de toute façon, il s’en remet à moi. Je lui ai envoyé la facture de la peinture ; quant à Bart, il n’a bien entendu pas demandé un centime pour la main-d'œuvre. Les marches avaient l’air moisies ; au fil des ans, la peinture blanche s’était écaillée, à croire que les gens n’ont rien de mieux à faire que passer leurs vacances à monter et descendre cet escalier.

Au rez-de-chaussée, depuis le temps que je viens ici, j’ai mon petit circuit. Pour commencer, la chambre d’enfant, près de la porte d’entrée, ensuite la cuisine, puis, en passant par le salon, la chambre des parents sur le côté de la maison. Je soulève de nouveau les rideaux pour voir s’il n’y a pas d’araignée morte par terre. Les W.-C., inutile de les inspecter une dernière fois car, nerveuse comme je suis, je les visite toutes les deux minutes comme si je m’apprêtais à partir en voyage.

Une fois que je suis passée partout, la partie d’échecs peut commencer. J’aurais pu être un Grand Maître. Où placer les fleurs ? Sur la table ronde ? Ou, malgré tout, sur la table basse, près des portes-fenêtres, afin qu’elles aient plus de lumière ? Les gaufres au miel que j’ai achetées pour les locataires, faut-il les mettre dans la boîte à gâteaux ou les laisser dans leur paquet sur le plan de travail ? Et le Livre d’or ? En guise de signet, je place à la page vierge qui marque le début de la nouvelle saison une feuille de hêtre plus que morte. Elle n’est plus que contours et nervures et, entre celles-ci, membrane transparente aussi résistante que du papier épais. Je l’ai repérée par hasard alors que je promenais le carlin de ma fille dans le bois, derrière le port. Un bois où pas un hêtre ne pousse. Pour que je la trouve là, il faut que le vent l’ait amenée de l’autre côté de l’île. Un dernier coup d'œil dans la cuisine en regardant par le passe-plat : allumettes à leur place près de la cuisinière, porte du frigo fermée, sucre, thé…

Terminé. Il est temps de partir… non, pas encore, encore un petit tour au premier. Mais pourquoi ? Je n’ai rien à y faire, je viens d’y aller. Tout est en ordre, et pourtant je ne peux m’empêcher de remonter. Gravir encore une fois l’escalier, prendre plaisir à voir briller les marches quand j’allume la lumière, regardez-moi ça… Qu’est-ce que c’est, là, au-dessus du portemanteau, sur l’étagère ? Une paire de gants ? Bizarre que je ne les aie pas remarqués plus tôt : des gants de femme, un modèle qu’on ne voit quasiment plus. Cuir marron côté paume et coton beige pour le dos fait au crochet : des gants de conduite, oui, c’est comme ça que ça s’appelle.

Il n’est pas rare que les gens oublient des choses, mais en général, je le remarque dès que je mets les pieds ici. Quand il n’y a pas de nom dessus, je les garde. Si aucun vacancier ne s’est manifesté dans les mois qui suivent, je leur cherche un nouveau propriétaire. Pour les parapluies, les cravates, les lunettes de soleil, il n’est guère difficile d’en trouver, et bien souvent, le nouveau propriétaire, c’est moi. Mais qu’est-ce que j’ai ? je crois bien que je me ratatine. Avant, je n’avais pas besoin de me mettre sur la pointe des pieds pour prendre un objet sur cette étagère.

Avec un peu de recul, je ne comprends pas ce qui m’a poussée à les essayer. Un seul coup d’oeil suffisait pour voir que, même s’ils sont très beaux, ils sont bien trop petits pour moi ; on ne peut pas dire que j’ai des mains fines. Pourtant, à l’instar de la demi-soeur de Cendrillon qui s’échine à introduire son pied disgracieux dans la petite pantoufle de vair, je me suis empressée d’essayer le gant droit. Avant même d’avoir enfoncé mes doigts, j’ai senti un truc : un bout de papier.

Une habitude qui ne m’est pas étrangère : il m’arrive à moi aussi de cacher une enveloppe prête à être postée ou un certificat de garantie plié en quatre dans un de mes gants, la différence étant que ce papier-là était bien plus épais. Je l’ai retiré, déplié et tout de suite reconnu : même papier blanc cassé que les pages du Livre d’or. Sept feuilles au total, pliées comme une lettre, et c’est en les dépliant que j’ai commencé à comprendre. Nul besoin de consulter le Livre d’or pour me souvenir qu’un grand nombre de pages avait disparu l’an passé. Déchirées, par la dernière locataire. Ça m’avait plutôt chiffonnée. Et ça me chiffonnait toujours. Qu’on puisse faire ça m’échappe. Une tache, des ratures, passe encore, mais déchirer autant de pages ! Savoir ce qu’on avait bien pu écrire dessus, ça n’avait cessé de me turlupiner, j’étais même retournée à Duinroos pour regarder dans la boîte du Scrabble si elles n’avaient pas servi à compter les points. C’est en remettant le couvercle sur la boîte que je me suis dit : mais avec qui aurait-elle pu jouer ? Pour autant que je sache, elle était toute seule. C’était fin septembre, la saison était quasiment terminée.

Ça ne m’a pas lâché de tout l’hiver. Qu’avait-on écrit qui, à la réflexion, ne pouvait être lu par des tiers, par quiconque ? Et c’est aussi ce que j’aurais dû me dire à l’instant, quand j’ai chaussé mes lunettes et ai déplissé les feuilles. Mais avant que je m’en sois rendu compte, je les avais déjà lues : Je suis venue sur l’île pour être seule quelques jours et, à présent que j’y suis, j’éprouve le besoin irrépressible de parler, et je marmotte toute seule bien plus souvent que je ne le fais à la maison. Est-ce à cause du silence, le silence d’une maison que je ne connais pas et d’où proviennent d’autres bruits que ceux auxquels je suis habituée ?

En relisant ces phrases sur le silence et ce que cela lui inspire, je hoche une nouvelle fois la tête. Je ressens la même chose qu’elle. Quand je suis ici, je me mets à parler toute seule. Comme s’il restait une trace de chacune des personnes ayant séjourné entre ces murs et que toutes participaient à une réception. Comme si je l’entendais parler, la femme en rouge. Je la vois devant moi – belle silhouette, cheveux très noirs, et sur le devant, une mèche blanche comme neige –, assise sur la terrasse, bondissant de sa chaise toutes les deux minutes et voletant. Ce qu’elle était maigre ! la peau sur les os. À présent, je sais pourquoi… peut-être n’est-il pas trop tard, peut-être n’y a-t-il pas encore de métastases et que je reviendrai l’an prochain…

Si je voulais, je pourrais demander à M. Duinroos une liste des locataires de l’an dernier ainsi que le nom de ceux qui ont réservé cette année. D’année en année, il conserve tous les noms. Mais même sans cette liste, je sais déjà qu’elle ne reviendra pas. Elle ne désirait rien tant que revoir l’île, nulle part elle n’était aussi heureuse qu’ici, mais elle ne l’ignorait pas elle-même : c’était son dernier séjour. Elle ne se plaint pas ; toutefois, je lis entre les lignes à quel point elle souffrait. Comment ne m’en suis-je pas rendu compte ? L’ai-je bien observée ? À chaque fois que je la saluais d’un geste de la main, elle me répondait par le même geste… attendait-elle plus de moi ?

Autant de questions qui me hantent, mais j’ai beau ouvrir les fenêtres pour faire un courant d’air, elles ne s’en vont pas. Si j’avais remarqué combien elle allait mal, j’aurais pu lui être, qui sait, d’un quelconque secours. Est-ce que j’en fais assez pour les locataires ? Dois-je prendre l’habitude de venir sonner deux ou trois jours après leur arrivée ? Leur demander comment ça va, s’ils ont compris comment marche le chauffe eau, s’ils ont assez de couvertures, si personne ne souffre d’une maladie grave ?

Je me suis toujours félicitée d’être à même de faire ce travail ; en laissant aux locataires une maison nickel au début de la saison, je contribue à leur bien-être. De nos jours, c’est à peine si les gens sont encore capables d’expliquer quel métier ils font, alors que de mon côté, les choses sont claires : quand c’est propre, c’est propre. Pour le reste, je veille au grain, je passe à l’occasion devant Duinroos à vélo, fais un signe de la tête, car on ne se sent chez soi qu’à partir du moment où quelqu’un vous salue. Au moins, je m’occupe un peu puisque mes enfants ont quitté la maison depuis des années.

Mais en ce moment, c’est la table que je regarde et je m’imagine cette femme, juste avant de quitter l’île, de bon matin, en train d’écrire comme une forcenée sous la lumière de la lampe, la noctuelle sur le revers de son gilet rouge. Elle affirme certes qu’il lui faut écrire, que c’est maintenant ou jamais, mais peut-être aurait-elle préféré avoir une oreille attentive. Quelqu’un pouvant lui répondre. Maintenant, c’est trop tard. Que faire de tous les souvenirs qu’elle avait de sa mère, de ses enfants, de son Edu ? Que faire de pensées que personne n’était censé connaître ? Ou tenait-elle malgré tout, sans se l’avouer, à ce que quelqu’un lise un jour ce qu’elle écrivait ? Comment, sinon, expliquer qu’elle ait oublié ses gants ? Où est-ce déjà… Personne ne lira jamais ces lignes et pourtant je tiens à les écrire.

Elle ne pouvait savoir que c’est moi qui les trouverais. Moi qui ai du mal à jeter les choses. Avec ce qu’il lui restait d’énergie, elle s’est épanchée sur le papier, et il faudrait que je brûle ça dans la cheminée ? C’est au-dessus de mes forces. J’aurais l’impression de jeter aux flammes quelque chose qui respire encore. Quand je me suis mariée, on nous a offert un carreau de Delft sur lequel figure un adage : « On entre dans le concert de la vie sans en avoir le programme », et ce que cette femme a écrit est tout aussi vrai : Au fond, l’homme n’a rien si ce n’est un nom, voilà ce qu’il m’a toujours été donné de comprendre, d’une façon ou d’une autre, et mieux que partout ailleurs, sur cette île. Parce qu’ici, rien n’est à moi non plus. Rien de ce qui me procure tant de plaisir ici, je ne peux le dire mien.

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