27 septembre 2011

Aleph – Paulo Coelho

En librairie : le 5 octobre 2011

Lu en partenariat avec les éditions Flammarion

aleph Flammarion – octobre 2011 – 312 pages

traduit du portugais (Brésil) par Françoise Marchant Sauvagnargues

Titre original : Aleph, 2010

Quatrième de couverture :
Décider. Changer. Se réinventer. Agir. Expérimenter.
Réussir. Oser. Rêver. Gagner. Découvrir. Exiger. S engager.
Penser. Croire. Grandir. Appartenir. S éveiller.

Nous avons parfois besoin de retrouver un sens à notre vie, de lui redonner souffle et équilibre.
Et si un livre avait le pouvoir de vous faire découvrir un monde nouveau ?
Et si, grâce à la magie des mots et d une histoire, vous commenciez un nouveau chapitre de votre vie ?
Aleph est ce livre. Aleph est un voyage qui pourrait bien changer votre existence.
 
Auteur : Né en 1947 à Rio de Janeiro, Paulo Coelho est l'auteur de L'Alchimiste, best-seller mondial paru en 1988 au Brésil, aujourd'hui traduit dans 73 langues et publié dans 168 pays. Membre de l'Académie brésilienne des Lettres depuis 2002, élevé au rang de Chevalier de l Ordre National de la Légion d'Honneur en 1999, il a été nommé Messager de la paix des Nations Unies en 2007. Après Le Zahir ou La Solitude du vainqueur, Aleph est son seizième livre publié en France.  
 
Mon avis : (lu en septembre 2011)
Pourquoi ai-je accepté de lire ce livre ??? J’aurai du mieux lire la quatrième de couverture…
Pour moi, Paulo Coelho est l’auteur de l’Alchimiste que j’ai beaucoup aimé, tout comme Le pèlerin de Compostelle qui m'avait surprise mais beaucoup intéressée. J’ai eu peur en lisant les premiers chapitres… Il est question de quête spirituelle, de forces invisibles, de réincarnations et de vies passées… Après Saint-Jacques de Compostelle et Rome, J., son guide dans la Tradition, invite Paulo à faire un nouveau voyage. A lui de trouver sa nouvelle destination… Après une quarantaine de pages de digressions diverses, Paulo exprime le souhait de « traverser le pays (la Russie) en train et arriver jusqu’à l’océan Pacifique ». Et là commence vraiment le livre avec un voyage en Transsibérien et sa rencontre avec une jeune fille Hilal, avec Yao son interprète. Paulo est persuadé de d'avoir déjà rencontrée Hilal dans une autre vie... Ce voyage est riche en péripéties et en rencontres, il va aider Paulo à avancer dans sa vie personnelle.
Personnellement, je suis terrifiée par l'idée de pouvoir revivre le passé ou voir l'avenir... Cela me bloque et je me refuse à me plonger totalement dans une histoire comme celle-ci, j'ai besoin de prendre du recul et de me mettre en retrait... Malgré cela, j'ai apprécié cette lecture très originale.

Merci à Karine et aux éditions Flammarion de m'avoir permis de découvrir ce livre en avant première.

Extrait : (page 57)
A Moscou, il y a une jeune femme qui m'attend à l'extérieur de l'hôtel, quand j'arrive avec mes éditeurs. Elle s'approche et me prend les mains.
« Je dois te parler. Je suis venue d'Ekaterinbourg spécialement pour cela. »
Je suis fatigué. Je me suis réveillé plus tôt qu'à mon habitude, j'ai dû changer d'avion à Paris parce qu'il n'y avait pas de vol direct. J'ai essayé de dormir pendant le trajet mais, chaque fois que j'arrivais à sommeiller, j'entrais dans une sorte de rêve à répétition qui ne me plaisait pas du tout.
Mon éditeur explique que demain nous aurons un après-midi d'autographes et que dans trois jours nous serons à Ekaterinbourg, premier arrêt dans le voyage en train. Je tends la main pour prendre congé et je remarque que celles de la jeune femme sont très froides.
« Pourquoi n'es-tu pas entrée dans l'hôtel pour m'attendre ? »
En réalité, j'aimerais lui demander comment elle a découvert l'hôtel où je suis descendu. Mais ce n'est peut-être pas difficile, et ce n'est pas la première fois qu'un tel événement se produit.
« J'ai lu ton blog l'autre jour et j'ai compris que tu avais écrit pour moi. »
Je commençais à poster sur un blog mes réflexions concernant le voyage. C'était encore expérimental et, comme j'envoyais les textes à l'avance, je ne savais pas exactement à quel article elle faisait allusion. Cependant, il n'y avait assurément aucune référence à cette personne rencontrée quelques secondes plus tôt.

 

Challenge 2%
Rentrée Littéraire 2011
RL2011b
8/14

Déjà lu du même auteur :

 alchimiste  L'alchimiste Comme_le_fleuve_qui_coule  Comme le fleuve qui coule

 Brida Brida 

 

 

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22 septembre 2011

La Société des Jeunes Pianistes - Ketil Bjørnstad

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Jean-Claude Lattès - septembre 2006 – 429 pages

Livre de Poche – février 2008 – 443 pages

traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud

Titre original : Til musikken, 2004

Quatrième de couverture :
"La Société des Jeunes Pianistes", c'est le nom que se sont donné un groupe d'adolescents passionnées, à Oslo, à la fin des années soixante. A la fois amis et rivaux, ils ont en commun l'amour de la musique ; pourtant, un seul remportera les concours du Jeune Maestro. Tous vont subir une terrible pression de leur entourage, mais surtout d'eux-mêmes. La " Société des Jeunes Pianistes " est un roman initiatique, un concert émouvant, une mélodie grave et subtile sur le désir, la vie et la mort.

Auteur : Ketil Björnstad, qui est à la fois auteur, compositeur et musicien, a été découvert à l'âge de quatorze ans lorsqu'il a gagné le Grand Concours des Jeunes Pianistes à Oslo. Son roman, salué par la critique, a connu un vif succès en Europe.

Mon avis : (lu en septembre 2011)
Le narrateur Aksel est un jeune pianiste de 16 ans, c'est sa mère qui lui a donné la passion de la musique et du piano. Le livre commence par le récit d'un drame : la mort de la mère du narrateur, lors d’une sortie familiale, elle se noie emportée dans le courant d'une rivière.
Après ce décès, Aksel décide d'interrompre ses études scolaires pour s'adonner tout entier à sa passion, le piano. Il se réfugie dans la musique et prépare avec obstination le concours Jeune Maestro du Piano. Il espère ainsi pouvoir réussir dans la musique, commencer une carrière de pianiste professionnel. Autour de lui, Anja Skoog, Rebecca Frost, Margrethe Irene, Ferdinand sont également candidats puis finalistes ce même concours. Ils existent entre eux une compétition mais aussi du respect, leur amour commun pour la musique les réunissent et ensemble ils forment « La Société des Jeunes Pianistes ». Ils se soutiennent et s'encouragent.
Ces adolescents sont également en train de devenir des adultes. Ils ont beaucoup de préoccupations : ils doivent réussir un concours, ils sont soumis à la pression de leur entourage famille ou professeurs, ils sont également confrontés à l'échec, Aksel doit vivre avec le deuil, il découvre l'amour, la passion amoureuse...

Un très beau roman sur le passage de l'adolescence à l'âge adulte. Sans être mélomane ou pianiste, j'ai lu avec beaucoup de plaisir l'histoire d'Aksel et ses amis.

 

Extrait : (début du livre)
La rivière court au creux du vallon. Provenant du lac en surplomb, près de la scierie, elle dévale et serpente jusqu'au pont, glisse sur les galets, claque contre les écueils lissés qui se dressent au milieu du courant, figés, inébranlables, dans un silence étrange et froid. Maman, vêtue de son maillot de bain bleu à pois blancs, les cheveux mouillés, aime s'installer au sommet du plus haut rocher, le Taterberget. Si elle ramène ses jambes sur le côté comme elle sait si bien le faire, elle offre une ressemblance frappante avec la Petite Sirène sur son quai de Copenhague que nous avons vue l'été dernier, quand papa et elle ont fêté leur quinzième anniversaire de mariage. Depuis la berge, nous lui faisons de grands signes de la main. Papa lui crie qu'elle est la plus belle femme du monde.
Au pied des ponts, la rivière s'élargit pour se transformer en bassin. Une digue a été aménagée sur la façade ouest, flanquée par la fabrique de meubles. J'aime ce bâtiment rouge en ardoise, les transats en teck ou en acajou, les salons de jardin qui rappellent celui que papa et maman possèdent à la maison, en bouleau blanc, avec des motifs à petits carreaux. C'est là qu'ils ont commandé le sofa où maman fait la sieste, où elle dort quand elle refuse de partager le lit de papa, certaines nuits. Juste sous les fenêtres de l'usine se jette la cascade. Elle surgit sans qu'on s'y attende. Cent mètres au-dessus, tout baigne encore dans une atmosphère idyllique. L'eau s'écoule tranquillement. Il n'empêche : papa nous demande de nous méfier des courants sous-marins. Cathrine et moi n'avons jamais la permission de nous baigner sur le flanc sud du Taterberget.
Je garde un souvenir flou de cette journée d'été, quand je me suis retrouvé gisant sur les galets à quelques mètres de la rive ouest. Le courant m'avait emporté. Cathrine, qui n'avait cessé de me regarder, avait hurlé – un cri strident dont seules les filles sont capables. Papa s'était jeté à l'eau et m'avait rattrapé en quelques brasses. Je n'avais pas compris le danger de la situation, et tout en même temps j'en saisissais la gravité. Il m'avait ramené sur la terre ferme, enveloppé dans une serviette, serré fort contre lui avec ses deux bras. Il s'était mis à trembler. Je me souviens de sa voix suraiguë, plaintive. Et je me souviens de maman lui tambourinant le dos à coup de poing. Il avait pleuré, le visage entre les mains. Ç'avait été une scène pénible.

 

 Challenge "Choisir la prochaine lecture de sa PAL"
organisé par magda31 et Livraddict

 PAL2
Choisi par Lau1307

Lu dans le cadre du  Défi Scandinavie blanche
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Norvège

Lu dans le cadre du Challenge Voisins, voisines
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Norvège

Lu dans le cadre du Challenge Viking Lit'
Viking_Lit

Lu dans le cadre du Challenge Petit BAC
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"Métier" et "Sport/Loisirs"

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20 septembre 2011

Le goût des pépins de pommes – Katharina Hagena

Lecture Commune avec
CanelValérie, Enna, AngelbbJules, George, Hebelit

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Éditions Anne Carrière – janvier 2010 – 267 pages

Livre de Poche – avril 2011 – 285 pages

traduit de l’allemand par Bernard Kreiss

Titre original : Der Geschmack von Apfelkernen, 2008

Quatrième de couverture :
A la mort de Bertha, ses trois filles, Inga. Harriet et Christa, et sa petite-fille, Iris, la narratrice, se retrouvent dans leur maison de famille, à Bootshaven, dans le nord de l'Allemagne, pour la lecture du testament. A sa grande surprise, Iris hérite de la maison et doit décider en quelques jours de ce qu'elle va en faire. Bibliothécaire à Fribourg, elle n'envisage pas, dans un premier temps, de la conserver. Mais, à mesure qu'elle redécouvre chaque pièce, chaque parcelle du merveilleux jardin qui l'entoure, ses souvenirs se réveillent, reconstituant l'histoire émouvante, parfois rocambolesque, mais essentiellement tragique, de trois générations de femmes. Katharina Hagena nous livre ici un grand roman sur le thème du souvenir et de l'oubli.

Auteur : Katharina Hagena est née en 1967. Spécialiste de l'œuvre de Joyce, elle enseigne la littérature anglaise et allemande à l'université de Hambourg.

Mon avis : (lu en septembre 2011)
Voilà un livre que je voulais lire depuis longtemps et que je n'avais toujours pas emprunté à la bibliothèque, j'ai donc sauté sur l'occasion d'une Lecture Commune organisée par Canel pour le sortir des rayons... Et, je vous le dit tout de suite, la lecture a été savoureuse comme une bonne pomme...
A la suite du décès de sa grand-mère, Iris hérite de la maison familiale. Elle décide d'y passer quelques jours et les souvenirs de son enfance ressurgissent. A travers les souvenirs d’Iris, le lecteur découvre trois générations de femmes. Les pommes, les groseilles, la nature, les lieux sont l’occasion de nombreux flash-back, et en conclusion nous aurons l’explication d’une tragédie qui a eu lieu dans le passé et qui est juste évoquée durant tout le livre.
Avec cette lecture, je me suis laissé emporter par mes propres souvenirs, je me suis retrouvée enfant dans les maisons de mes grands-mères, j'ai retrouvé les odeurs, les bruits familiers de la maison, du jardin... Et j'ai ressenti de fortes émotions.
J’ai beaucoup aimé les belles descriptions précises et avec beaucoup de sensibilité des fruits, des fleurs et du paysage faites par l’auteur. Elle évoque les événements les plus sensibles avec justesse, et l’humour est également présent avec quelques situations cocasses.
Un moment de lecture savoureux, avec un peu de nostalgie et de l’émotion !

Et maintenant les avis de Canel, Valérie, Enna, AngelbbJules, George, Hebelit

Extrait : (début du livre)
Tante Anna est morte à seize ans d'une pneumonie qui n'a pas guéri parce que la malade avait le cœur brisé et qu'on ne connaissait pas encore la pénicilline. La mort survint un jour de juillet, en fin d'après-midi. Et l'instant d'après, quand Bertha, la sœur cadette d'Anna, se précipita en larmes dans le jardin, elle constata qu'avec le dernier souffle rauque d'Anna toutes les groseilles rouges étaient devenues blanches. C'était un grand jardin, les nombreux vieux groseilliers ployaient sous les lourdes grappes. Elles auraient dû être cueillies depuis longtemps mais lorsque Anna était tombée malade, personne n'avait plus songé aux baies. Ma grand-mère m'en a souvent parlé car c'est elle, à l'époque, qui a découvert les groseilles endeuillées. Il n'y avait plus depuis lors que des groseilles noires et blanches dans le jardin de grand-mère, et toutes les tentatives ultérieures visant à y réintroduire des groseilliers rouges se sont soldées par un échec, leurs branches ne portaient que des baies blanches. Mais cela ne dérangeait personne, les blanches étaient presque aussi savoureuses que les rouges, quand on les pressait pour en extraire le jus, le tablier n'en souffrait pas trop, et la pâle gelée que l'on obtenait luisait de reflets d'une mystérieuse transparence. Comme « des larmes en conserve », disait ma grand-mère. Et aujourd'hui encore, on trouvait sur les étagères de la cave des bocaux de toutes les tailles avec de la gelée de groseilles de 1981, un été particulièrement riche en larmes, le dernier été de Rosemarie. En quête de cornichons au vinaigre, ma mère est tombée un jour sur un bocal de 1945 contenant les premières larmes d'après-guerre. Elle en a fait cadeau à l'Association pour la sauvegarde des moulins, et lorsque je lui ai demandé pourquoi elle donnait la délicieuse gelée de grand-mère à un écomusée, elle a déclaré que les larmes contenues dans ce bocal étaient trop amères.

Ma grand-mère, Bertha Lünschen, née Deelwater, est morte quelques décennies après tante Anna, mais à ce moment-là, il y avait déjà un certain temps qu'elle ne savait plus qui avait été sa sœur, ni comment elle s'appelait elle-même, ni si c'était l'hiver ou l'été. Elle avait oublié à quoi pouvait servir une chaussure, un brin de laine ou une cuiller. Dix ans lui ont suffi pour s'affranchir de tout souvenir, il semblait que ce fût tâche à sa convenance, aussi facile à mener à bien que de chasser d'un geste négligent les courtes boucles blanches qui avaient tendance à lui encombrer la nuque ou de balayer en un tournemain les miettes invisibles qui jonchaient la table. Davantage que des traits de son visage, je me souviens du bruissement de la peau dure, sèche de sa main sur le bois de la table de la cuisine. Du fait aussi que ses doigts bagués se refermaient résolument sur les miettes, un peu comme s'ils tentaient de saisir au passage les ombres fuyantes qui lui traversaient l'esprit, mais peut-être aussi Bertha voulait-elle simplement, plutôt que de les voir finir sur le sol, les jeter aux moineaux qui prenaient, à folâtrer dans le sable du jardin au début de l'été, un plaisir tel que les petits radis finissaient toujours le ventre à l'air. Plus tard, à la maison de retraite, la table était en formica et la main de grand-mère s'est tue. Avant que la mémoire ne lui fît totalement défaut, Bertha nous coucha sur son testament. Ma mère, Christa, hérita de la terre, tante Inga des valeurs mobilières, tante Harriet de l'argent. Bijoux et meubles, linge et argenterie devaient être partagés entre ma mère et mes tantes. Moi, la petite dernière, j'héritai de la maison. Clair comme de l'eau de roche, tel était le testament de Bertha – une douche froide de vérité. Les valeurs mobilières étaient de peu de valeur, les pâturages de la pénéplaine d'Allemagne du Nord n'avaient d'attrait que pour les vaches, de l'argent il n'y en avait guère, et la maison était vieille.

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Allemagne

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"Végétal"

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06 septembre 2011

Malarrosa - Hernán Rivera Letelier

Lu dans le cadre du partenariat Logo_News_Book et des Éditions Métailié

malarrosa Éditions Métailié – avril 2011 – 198 pages

traduit de l'espagnol (Chili) par Bertille Hausberg

Titre original : Mi nombre es Malarrosa, 2008

Quatrième de couverture :
Elle devait s’appeler Malvarrosa mais, à cause d’une erreur de l’officier de l’état civil ou parce que
son écervelé de père était tellement bourré en allant la déclarer, elle finit par s’appeler Malarrosa.
Cette petite fille marquée par le destin dès sa naissance est la touchante héroïne de ce nouveau
roman d’Hernán Rivera-Letelier. On y côtoie des personnages hauts en couleur, campés avec une
truculence toujours teintée de tendresse : Saladino Robles, père irresponsable et joueur
éternellement poursuivi par la guigne, Oliverio Trébol dit Tristesburnes, le gros bras au coeur
tendre, le responsable de la police, Rosendo Palma, plus communément appelé Verge de Taureau,
ou Amable Marcelino, alias Six Doigts, doté d’une chance insolente au poker grâce à son appendice
supplémentaire, sans oublier la señorita Isolina del Carmen Orozco Valverde, l’institutrice d’âge
canonique qui ne désespère pas de ramener tout ce beau monde dans le droit chemin. Malarrosa accompagne son père dans les bouges où se déroulent ses parties de cartes et parcourt avec lui les hameaux environnants au gré des rencontres pugilistiques entre Oliverio Trébol et les "champions" locaux. Au fil des mois, ses vêtements masculins ne peuvent plus dissimuler ses rondeurs naissantes et, au cours d’une nuit de folie, sa virginité sera mise aux enchères. Alors, avec une lucidité et une détermination extraordinaires, ce sera elle qui, pour la première fois, décidera de son destin.

Auteur : Hernán Rivera Letelier est né à Talca, au Chili, en 1950. Il a toujours vécu dans les déserts des mines de nitrate d'Atacama. Il y a longtemps travaillé comme ouvrier, il a fait des études secondaires à l'âge de vingt-cinq ans. Il a reçu pour ses deux premiers romans le prix du Conseil national du livre du Chili. Il est l'auteur, entre autres, de La Reine Isabel chantait des chansons d'amour, des Trains vont au purgatoire et des Fleurs noires de Santa Maria.

Mon avis : (lu en septembre 2011)
Tout d'abord, je trouve superbe la couverture du livre mais je regrette que l'on ne sache pas les noms des oiseaux représentés...Avant même de lire le livre, j'ai essayé de les retrouver en utilisant internet et les connaissances de mon fils aîné passionné de zoologie. Nous avons reconnu des colibris, des pics, un martinet ?… Mais dans l'histoire de Malarrosa, il est assez furtivement questions d'oiseaux chanteurs : alouettes, chardonnerets, linottes, grives, pinsons, canaris, mésanges, rouges-gorges...

Cette histoire se passe au Chili, à la fin des années 20 et au début des années 30. Yungay est un village créé dans le désert d'Atacama autour des mines de salpêtres. Les mines se ferment les unes après les autres et Yungay est sur le point de disparaître. Seuls persistent quelques boutiques, deux bordels, « Le Poncho Déchiré » et « Le Perroquet Vert » et les miséreux du coin.
Malarrosa est une petite fille de treize ans qui vit seule avec son incapable de père qui boit et qui perd aux cartes. Sa mère est morte alors qu'elle avait dix ans. Malarrosa accompagne son père Saladino lorsqu'il joue aux cartes, son ami boxeur Oliverio Trébol dit Tristesburnes est là pour les protéger. Dans la vie de Malarrosa, il y a aussi sa vieille institutrice Isolina del Carmen Orozco Valverde qui lui a appris à lire et à écrire.
La vie s'écoule lentement et tranquillement à Yungay, les bagarres, les jeux cartes, les prostituées, la boisson et les combats de boxe sont le quotidien de Saladino, Oliverio et Malarrosa...

Les personnages de ce livre sont hauts en couleurs et attachants, mais l'histoire ayant le rythme lent de Yungay, je me suis parfois un peu ennuyée. Malgré tout, j'ai apprécié le style poétique de l'auteur pour évoquer le village et la situation économiques des lieux : « C’est d’abord la fumée qui a disparu : fumée de la fonderie, fumée des locomotives, fumée des fourneaux de briques des cuisines ; un peu plus tard, les gringos ont disparu avec leurs femmes, leurs animaux de compagnie, leurs majordomes en redingote ; ensuite, ce sont les commerçants qui ont disparu - d’abord les camelots puis ceux qui tenaient boutique -, la police, elle aussi, a disparu, bientôt suivie par les putes, et finalement, le village a disparu. Et là, debout au milieu du néant, sous le soleil blanc du désert, nous avons découvert que, pendant toutes ces années, nous avions vécu, travaillé, engendré nos enfants et enterré nos morts dans un mirage. » En conclusion, ce livre est une belle découverte.

Merci à News Book et aux Éditions Métailié pour ce partenariat.

Extrait : (page 113)
Le vendredi de la semaine suivante, à quatre heures du matin, Oliviero Trébol, accompagné du flambeur et de sa fille Malarrosa, se rendit à la gare de Catalina où ils devaient prendre le train Longitudinal Nord en provenance de Calera. Ils prirent la seule voiture à louer du village, une Ford T ; elle s'arrêtait tous les deux kilomètres et il fallait descendre pour la pousser ou tourner la manivelle. […]
Compte tenu de son itinéraire, la locomotive devait arriver en gare de Catalina à 5h45 du matin mais, depuis le jour même de son inauguration, seize ans plus tôt, le train avait du retard. Quand ils demandèrent au chef de gare dans combien de temps il arriverait cette fois-ci, l'homme répondit d'un air moqueur en caressant sa barbe de patriarche juif et en faisant semblant de se lancer dans des calculs interminables :
- A mon avis, il aura entre une heure et vingt-quatre heures de retard.
Finalement le train arriva avec huit heures et quatorze minutes de retard. Quand son panache de fumée commença à noircir l'horizon, tout le monde poussa un soupir de soulagement. Dans cette gare construite à l'endroit le plus solitaire du désert d'Atacama, l'apparition d'un train constituait un véritable miracle. Quand le convoi s'arrêtait le long du quai en faisant siffler la locomotive et sonner sa grosse cloche de bronze, on pouvait voir voir les passagers regarder par les fenêtres avec une expression de tristesse infinie. Avec leurs visages couverts de poussière et leurs yeux de somnambules, ils semblaient arriver d'un autre monde. Depuis trois jours et trois nuits, ils traversaient le paysage le plus inhumain de la planète et il leur restait encore deux jours et une nuit de voyage. A dire vrai, monter dans ce train, c'était en quelque sorte s'embarquer pour le purgatoire.

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04 septembre 2011

Une prière pour Owen – John Irving

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 Seuil – mai 1989 – 568 pages

 Points – septembre 1995 – 699 pages

 Traduit de l’américain par Michel Lebrun

 Titre original : A Prayer for Owen Meany, 1989

 Quatrième de couverture :
« Si je suis condamné à me souvenir d’un garçon à la voix déglinguée – ainsi commence le nouveau roman de John Irving -, ce n’est ni à cause de sa voix, ni parce qu’il fut l’être le plus petit que j’aie jamais connu, ni même parce qu’il fut l’instrument de la mort de ma mère. C’est à lui que je dois de croire en Dieu ; si je suis chrétien, c’est grâce à Owen Meany. »
Âgé de onze ans, Owen en paraissait six à peine. Mais sa frêle enveloppe dissimulait une volonté de fer, une foi absolue et une conviction profonde qu’il était l’instrument de Dieu.

Auteur : John Irving est né en 1942 et a grandi à Exeter (New Hampshire). La publication de son quatrième roman, Le Monde selon Garp, lui a assuré la renommée et la reconnaissance internationales. Depuis, l'auteur accumule les succès auprès du public et de la critique. Marié et père de trois garçons, John Irving partage son temps entre le Vermont et le Canada.

Mon avis : (lu en août 2011)
Ce livre est l'histoire d'une grande amitié entre John Wheelwright, le narrateur, et Owen Meany , un garçon comme les autres. Cette rencontre et cette amitié a marqué à tout jamais la vie de John. Owen, âgé de onze ans, a la taille d'un enfant de six ans, il a une voix atypique (ainsi tout au long du livre, lorsque Owen parle la typographie est en MAJUSCULE), il a une très grande intelligence et il est également très croyant. Owen est convaincu d'être comme un messager de Dieu, il a des visions et très tôt il rêvera de sa propre mort. John Wheelwright perd sa maman à l'âge de 11 ans à la suite d'un accident de base-ball : une balle lancée par Owen, son meilleur ami. John ne connaît pas le nom de son père biologique, sa mère ayant toujours refusé de le lui dire. Après cet accident dramatique, Owen va prendre John sous son aile, l'aider à grandir, à faire ses devoirs, l'aider à rechercher son père...
Avec ce livre, l'auteur aborde beaucoup de thèmes comme l'amitié, l'enfance, la foi... Il critique aussi avec force l'histoire des États-Unis des années 50 à 80 avec la guerre du Vietnam et la présidence de Reagan. Il y a également beaucoup d'humour comme les épisodes de la crèche de Noël ou de la voiture coccinelle...
J'ai eu un peu de mal à entrer dans l'histoire car l'auteur prend son temps pour installer cette histoire, il nous donne beaucoup de détails, parfois trop semble-t-il au début, mais lorsque le lecteur arrive à la fin de l'histoire, il découvre que chaque détail avait son importance... Après les 150 premières pages, j'ai été prise par l'histoire d'Owen et je n'ai pas pu lâcher le livre.
Voilà un roman magnifique, émouvant et drôle. Je suis passée tout au long de ma lecture du rire aux larmes.

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Une prière pour Owen a fait l'objet d'une adaptation cinématographique en 1998 sous le titre de Simon Birch  avec comme réalisateur Mark Steven Johnson et comme acteurs Ian Michael Smith, Joseph Mazzello, David StrathairnAshley JuddOliver Platt. Je n'ai pas vu ce film.

Extrait : (début du livre)
Si je suis condamné à me souvenir d'un garçon à la voix déglinguées, ce n'est ni à cause de sa voix, ni parce qu'il fut l'être le plus petit que j'aie jamais connu, ni même parce qu'il fut l'instrument de la mort de ma mère. C'est à lui que je dois de croire en Dieu ; si je suis chrétien, c'est grâce à Owen Meany. Je ne prétends pas vivre dans le Christ, avec le Christ, et certainement pas pour le Christ, comme le proclament certains zélateurs. Ma connaissance de l'Ancien Testament est plutôt sommaire, et je n'ai pas relu le Nouveau Testament depuis l'époque du catéchisme, exception faite des passages qu'on récite à l'église. Les extraits de la Bible qu'on trouve dans les anciens livres de prières me sont beaucoup plus familiers. Mon missel, je l'ouvre souvent, et la bible uniquement les jours saints – le missel est tellement plus pratique !
J'ai toujours fréquenté l'église de façon régulière. Au début, j'étais congrégationaliste – on m'a baptisé dans cette religion -, puis, après plusieurs années de fréquentation des épiscopaliens (on m'a également confirmé dans la confession épiscopalienne), ma religion est devenue assez indécise ; adolescent, je me suis intéressé à une « Église non confessionnelle ». Plus tard, je devins anglican ; l’Église anglicane du Canada m’a gardé – depuis mon départ des Etats-Unis, il y a une vingtaine années. Un anglican ressemble beaucoup à un épiscopalien – à tel point qu’il m’arrive de me demander si je ne suis pas simplement redevenu épiscopalien ! Quoi qu’il en soit, j’ai laissé tomber une fois pour toutes les congrégationalistes et les épiscopaliens – en même temps que mon pays.
Quand je mourrai, je souhaite être enterré au New Hampshire, auprès de ma mère, mais c’est l’Église anglicane qui fera le service funèbre avant que ma dépouille ne subisse l’indignité de franchir en fraude les douanes américaines.

Lu dans le cadre du Baby Challenge Contemporain 2011
baby_challenge_contemporain
Baby Challenge - Contemporain Livraddict :
13/20 déjà lus  Médaille de bronze

Challenge 100 ans de littérature américaine 2011
challenge_100_ans

A Challenge for John Irving
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Lu dans le cadre du Challenge Petit BAC
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"Prénom"

 

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4/50 : New Hampshire
John Irving est né dans le New Hampshire

 

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02 septembre 2011

Eleven - Mark Watson

eleven Albin Michel – mai 2011 - 346 pages

traduit de l'anglais par Esther Ménévis

Titre original : Eleven, 2010

Quatrième de couverture :
La nuit, Xavier Ireland anime avec passion une émission de radio pour les Londoniens, à l’écoute de leurs espoirs, leurs peurs, leur doutes. Le jour, c’est un solitaire, un homme volontairement coupé du monde. Jusqu’à sa rencontre avec une femme de ménage peu ordinaire qui va l’obliger à se confronter aux fantômes de son passé. Qu’il le veuille ou non, le destin de Xavier est lié à celui des autres, et le plus infimes de ses actes peut déclencher une série d’événements susceptibles d’affecter inéluctablement la vie de onze de ses concitoyens. Il y a au moins onze bonnes raisons de lire le roman élégant, subtil et désespérément drôle (pour n’en citer que trois) du comédien anglais Mark Watson. Libre à vous de découvrir les autres !

Auteur : Mark Watson, né en 1980 à Bristol, a suivi des études d'anglais à Cambridge avant de se lancer dans le théâtre. A la fois écrivain, metteur en scène et comédien, cet Anglais très facétieux est devenu célèbre pour ses one man shows couronnés de nombreux prix. Se produisant avec succès à la radio comme à la télévision, il cultive un sens de l'humour où l'autodérision le dispute à son engagement écologique, comme en témoigne son essai, Crap at the Environment, paru en 2008. Il est également l'auteur de deux romans non traduits, Bullet Points (2004), et A Light-hearted Look at Murder (2007).

Mon avis : (lu en août 2011)
Voilà un livre pris à la bibliothèque avant de partir en vacances, c’est la couverture « vendeuse » qui m’a encouragé à le choisir.
Xavier Ireland est un australien, grand, les yeux bleus. Il vit à Londres depuis plusieurs années et il co-anime une émission de radio la nuit avec Murray. Il est très apprécié par ces auditeurs pour son écoute et ses conseils rassurants. Dans sa vie personnelle, il est célibataire, solitaire passionné de Scrabble. Son collègue Murray l’entraîne un jour à un speed dating. Xavier n’était pas venu chercher l’amour, mais il y trouve une femme de ménage… Une femme de ménage haute en couleur ! Il s’agit de Pipa, ancienne lanceuse de disque, elle est pleine d’énergie et de joie de vivre.
Une rencontre qui va bouleverser la vie de Xavier.
Un livre plein d’humour, facile à lire et plutôt sympathique. Bonne lecture d’été.

Extrait : (début du livre)
Dans un parking à l'arrière d'un immeuble en béton, à l'ouest de la ville, un renard fluet va et vient furtivement en quête de chaleur, laissant de coquettes traînées d'empreintes dont s'émerveilleront les lève-tôt dans quelques heures. Cinq étages plus haut, à travers le voile neigeux de la fenêtre d'un studio de radio, Xavier Ireland regarde l'animal chercher un recoin dans l'ombre d'un conteneur de tri sélectif. 
"A votre place je resterais à l'abri, bien au chaud, conseille-t-il à son auditoire londonien invisible, et je continuerais à appeler. Dans quelques instants, nous entendrons l'histoire d'un homme marié trois fois... et trois fois divorcé ! 
- Aïe !" s'exclame Murray, coprésentateur et producteur de l'émission, avec la banalité qui le caractérise. Il tape sur un bouton pour lancer la chanson suivante. 
"C'est très joli dehors, déclare Xavier. 
- Ça va être le ca-ca-ca-chaos demain matin", bégaie Murray. 

En 2003, Xavier travaillait comme coursier dans cette station de radio, préparant le café, branchant les câbles, quand il a vu la neige pour la première fois. Immigré d'Australie quelques semaines plus tôt seulement, il avait changé de nom - il s'appelait jusqu'alors Chris Cotswold - et s'était voué corps et âme à refaire sa vie dans cette contrée lointaine, où il avait vécu tout petit mais jamais depuis. Il était impressionné, alors comme aujourd'hui, par la légèreté, la fragilité de chaque flocon, et par les quantités qu'il en fallait pour tapisser la rue. Mais l'étrangeté du spectacle et le froid glacial lui rappelaient aussi que la majeure partie de la surface terrestre s'étendait désormais entre lui et son pays, ses amis. 
Progressivement, il fut promu de coursier à assistant de Murray, puis les rôles finirent par s'inverser, et c'est maintenant lui qui joue le rôle de conseiller auprès de leurs nombreux fidèles insomniaques. 
"Je me demande ce qui cloche chez moi", s'interroge l'auditeur actuellement en ligne, un professeur de cinquante-deux ans qui vit seul en bordure d'un lotissement du Hertfordshire. 
La liaison vacillante avec son mobile coupe la moitié de ses phrases. Murray se passe le doigt sur la gorge pour suggérer de prendre un autre appel - celui-ci a déjà duré trois bonnes minutes -, mais Xavier secoue la tête. 
"C'est vrai quoi ! Je suis quelqu'un de convenable", continue le prof déprimé. Il s'appelle Clive Donald et, après ce coup de téléphone, il tâchera d'arracher quelques fragments de sommeil à ce qu'il reste de la nuit, avant de se réveiller, d'enfiler un costume gris et de monter dans sa voiture, un cartable fatigué contenant trente cahiers d'exercices de maths sur la banquette arrière. "Je... je donne à une association, par exemple. Je m'intéresse à pas mal de choses. Il n'y a rien qui cloche - manifestement - chez moi, disons. Pourquoi est-ce que je n'arrive pas à faire fonctionner un couple ? Pourquoi est-ce que je commets toujours des erreurs ? 
- C'est trop facile de supposer que tout est de votre faute", lui dit Xavier, ainsi qu'à tous ceux qui l'écoutent chez eux dans toute la capitale. "Croyez-moi, j'ai passé des mois, des années en fait, à revivre mes erreurs. Et puis finalement, je me suis forcé à arrêter d'y penser." 
Suffisamment réconforté pour trouver au moins la volonté d'aller se coucher, Clive remercie enfin Xavier et prend congé. 
Murray tape sur un bouton. 
"Et maintenant les joies des infos et du bulletin trafic ! s'exclame-t-il. A tout de suite !" 
Il sort dans le couloir et entrouvre une porte coupe-feu pour fumer une cigarette dans le froid rigoureux. La neige tombe avec une violence qui n'a rien de british, on dirait de la grêle ou du grésil plutôt que le joli duvet qui passe habituellement pour de la neige. Xavier boit une gorgée de café dans un mug jaune où apparaissent les mots "BIG CHEESE" et le dessin d'un morceau de fromage. Un cadeau de Noël fait par Murray il y a quelques années et qui, avec sa fonctionnalité plutôt criarde et sa taille encombrante, ressemble assez à l'auteur du présent. 
Quelques kilomètres plus loin, une Big Ben grelottante - à peine visible du studio les nuits plus dégagées - sonne deux coups. 
"Voici les titres", dit une femme à des kilomètres de là, dont la voix, presque blanche, est diffusée simultanément sur des stations émettant dans tout le territoire du Royaume-Uni. "Dans quelques heures, le pays se réveillera sous la plus importante chute de neige depuis dix ans." 
Quelle drôle de formule, se dit Xavier : "Le pays se réveillera", comme si le Royaume-Uni était un immense internat silencieux qui se réveille au son de la cloche du matin. Dans la seule capitale, comme en témoigne le succès de la plage de quatre heures occupée par son émission, il existe une immense communauté fantôme de Londoniens passant une nuit blanche pour toutes sortes de raisons : horaires de travail, passe-temps inhabituel, culpabilité, peur, maladie - ou, bien sûr, leur enthousiasme pour l'émission. Xavier regarde à nouveau la vitre obstruée et imagine Londres, immobile et enneigée, qui s'étend sur des kilomètres à la ronde. Il essaie de se représenter Clive Donald, le prof de maths : il raccroche lentement le combiné et met la bouilloire à chauffer, sort instinctivement deux mugs d'un placard, en repose un. Xavier pense à tous ses interlocuteurs réguliers : les routiers qui tripotent le bouton quand le signal s'affaiblit sur la M1 à la sortie de Londres, les vieilles dames qui n'ont personne à qui parler. Puis son esprit s'attarde vaguement sur le demi-million de Londoniens en service de nuit, juste au-delà des limites du parking et de son renard furtif, de ses recoins silencieux et, ce soir, des tranchées formées par l'amoncellement de neige. 

L'un des élèves de Clive, Julius Brown, dix-sept ans, obèse de cent trente kilos, pleure en silence dans sa chambre. Malgré des séances régulières au club de gym, il n'arrive pas à combattre l'obésité. A l'âge de quatorze ans, il a commencé un traitement contre l'épilepsie, qui a entre autres eu pour effet secondaire une prise de poids alarmante, et bien qu'aucun médecin ne puisse réellement l'expliquer, son corps continue de se dilater presque à vue d'oeil chaque fois qu'il mange. Ses journées au lycée sont ponctuées d'insultes : on fait des bruits de pet quand il s'assoit, des bandes de filles éclatent de leur rire impénétrable quand il passe dans la cour. Même s'il a choisi trois matières pour le bac, dont informatique, et veut être concepteur de logiciels, il s'imagine qu'il finira dans un service d'assistance téléphonique pour des clients sveltes dont l'ordinateur refuse de démarrer. Il n'a pas besoin de regarder dehors pour sentir que la neige tombe : il faisait un froid de canard quand il a pris le bus pour rentrer du restaurant où il travaille parfois le soir. Il donnerait tout pour que les cours soient annulés demain. 

D'autres pensent exactement le contraire, telle Jacqueline Carstairs, mère d'un garçon un peu plus jeune que Julius. Journaliste free-lance, elle tape sur le clavier avec la rapidité et l'agressivité d'un pianiste rock. Son mari a accepté d'emmener leur fils Frankie à l'école demain matin, pour qu'elle puisse veiller tard et terminer un article sur le vin chilien. A condition que le collège ne ferme pas, elle aura le temps de travailler tranquille demain aussi. D'une ouïe affinée par les années passées à veiller sur son fils, elle décèle les bruits ultradoux, quasi indétectables de la neige atterrissant sur le conteneur à plastique dehors. Elle tape dans un moteur de recherche le nom d'un acteur chilien basé en Grande-Bretagne qui participe à la campagne de promotion du vin auquel elle consacre son article. Une nuit de février à glacer le sang. La neige s'abat sur Londres. Les flocons dansent dans les faisceaux de néon des lampadaires et se déposent en écharpe aux cols des voitures en stationnement. 

Lu dans le cadre du Challenge Voisins, voisines
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Grande-Bretagne

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26 août 2011

Le Temps où nous chantions - Richard Powers

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Le Cherche Midi – mars 2006 – 765 pages

10/18 – avril 2008 – 1045 pages

traduit de l'anglais (États-Unis) par Nicolas Richard

Titre original : The Time of our Singing, 2003

Quatrième de couverture :
En 1939, lors d'un concert de Marian Anderson, David Strom, un physicien juif allemand émigré aux États-Unis pour fuir les persécutions nazies, rencontre une jeune femme noire, Delia Daley.
Ils se marient et élèvent leurs trois enfants dans le culte exclusif de la musique, de l'art, de la science et de l'amour universel, préférant ignorer la violence du monde autour d'eux.
Cette éducation va avoir des conséquences diverses sur les trois enfants. Jonah devient un ténor de renommée mondiale, Ruth va rejeter les valeurs de sa famille pour adhérer au mouvement de Black Panthers, leur frère Joseph tentera de garder le cap entre l'aveuglement des uns et le débordement des autres, afin de préserver l'unité de sa famille en dépit des aléas de l'histoire.
Avec des personnages d'une humanité rare, Richard Powers couvre dans cet éblouissant roman polyphonique un demi-siècle d'histoire américaine, nous offrant, au passage, des pages inoubliables sur la musique. Le Temps où nous chantions a été élu meilleur livre de l'année par The NewYork Times et The Washington Post.

Auteur : Richard Powers est né en 1957 aux États-Unis. Trois fermiers s'en vont au bal, son premier roman, a valu à l'auteur d'être cité par le magazine Esquire comme l'un des trois plus grands auteurs de la décennie, aux côtés de Martin Amis et de Don DeLillo. Richard Powers a écrit depuis une dizaine d'autres ouvrages, dont Le temps où nous chantions, élu meilleur livre de l'année 2003 par le New York Times et le Washington Post. Il vit aujourd'hui dans l'Illinois. Son dernier roman, La Chambre aux échos, couronné par le National Book Award, a paru en 2008 aux éditions du Cherche Midi.

Mon avis : (lu en août 2011)
Je voulais absolument lire ce livre qui m'avait été plusieurs fois conseillé. Mais ce livre est énorme au moins pour son poids, plus de 1000 pages en poche... Je préférais donc me le réserver pour les vacances plutôt que pour mes voyages quotidiens en train.
Ce livre est vraiment formidable et passionnant. Il raconte l'histoire d'une famille américaine durant plus de soixante ans. Tout commence en 1939 avec la rencontre de Delia Daley et David Strom lors d'un concert de Marian Anderson. Delia Daley est une jeune femme noire. David Strom est un physicien juif allemand qui a fuit le nazisme. Ils ont une passion commune : la musique. Et n'écoutant que leur cœur, sans tenir compte des conventions de l'époque, ils vont s'aimer, se marier et élever leurs trois enfants Jonah, Joseph et Ruth avec l'amour de la musique, des arts et des sciences. Delia et David veulent protéger leurs enfants de la violence du monde extérieur. Jonah fera une carrière de ténor, Ruth adhérera au mouvement de Black Panthers par opposition à sa famille et Joseph cherchera a préserver l'unité de la famille en étant proche tour à tour avec son frère ou sa sœur.
Les relations entre parents et enfants ou entre frères et sœur sont souvent difficiles, il est question de mixité, de racisme blanc-noir, noir-blanc, de métissage... L'Histoire est également partie prenante de cette fresque familiale. Sans oublier la Musique et le Chant qui font vibrer le livre et enchante le lecteur. Une très très belle découverte, qui me donne envie de découvrir "Trois fermiers s'en vont au bal" le premier livre de Richard Powers.

Extrait : (début du livre)
Décembre 1961
Quelque part dans une salle vide, mon frère continue de chanter. Sa voix ne s'est pas encore estompée. Pas complètement. Les salles où il a chanté en conservent encore l'écho, les murs en retiennent le son, dans l'attente d'un futur phonographe capable de les restituer.
Mon frère Jonah se tient immobile, appuyé contre le piano. Il a juste vingt ans. Les années soixante ne font que commencer. Le pays finit de somnoler dans sa feinte innocence. Personne n'a entendu parler de Jonah Strom en dehors de notre famille – du moins ce qu'il en reste. Nous sommes venus à Durham, en Caroline du Nord, nous voilà dans le vieux bâtiment de musique de l'université de Duke. Il est arrivé en finale d'un concours vocal national auquel il niera par la suite s'être jamais inscrit. Jonah se tient seul à droite du centre de la scène. Il se dresse sur place, il tremble un peu, se replie dans le renfoncement du piano à queue, c'est le seul endroit où il soit à l'abri. Il se penche en avant, telle la volute réticente d'un violoncelle. De la main gauche, il assure son équilibre en s'appuyant sur le bord du piano, tout en ramenant la droite devant lui, comme pour tenir une lettre étrangement égarée. Il sourit : sa présence ici est hautement improbable, il prend une inspiration et chante.
Pendant un moment, le Roi des Aulnes est penché sur l'épaule de mon frère, il lui murmure une bénédiction mortelle. L'instant d'après, une trappe s'ouvre dans les airs et mon frère est ailleurs, il fait naître Dowland du néant, un zeste de culot enchanteur pour ce public amateur de lieder, abasourdi, sur lequel glissent des rets invisibles :

Le temps s'immobilise et contemple cette jeune femme au beau visage,
Ni les heures, ni les minutes ni les ans n'ont de prise sur son âge.
Tout le reste changera, mais elle demeure semblable,
Jusqu'à ce que le temps perde son nom, et les cieux reprennent leur cours inévitable.

Deux couplets, et son morceau est terminé. Le silence plane dans la salle, il flotte au-dessus des sièges comme un ballon à l'horizon. L'espace de deux mesures, même respirer est un crime. On ne saurait survivre à cette surprise, sauf en la chassant à coups d'applaudissements. La bruyante reconnaissance des mains relance le temps, la flèche file vers sa cible, et mon frère vers ce qui l'achèvera.

Challenge 100 ans de littérature américaine 2011
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Lu dans le cadre du Défi des Mille organisé par Fattorius

 

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3/50 : Pennsylvanie
Delia Daley est originaire de Pennsylvanie

 

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12 août 2011

Father - Vito Bruschini

Lu dans le cadre  d'un partenariat Libfly et Furet du Nord
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father Buchet-Chastel – septembre 2011 – 633 pages

traduit de l'italien par Thierry Maugenest

Titre original : The Father. Il padrino dei padrini, Newton Compton Editori, 2009

Quatrième de couverture : 
De 1920 à 1943, de la Sicile au Bronx, Father est un thriller autour du prince Ferdinando Licata, le parrain des parrains, et fortement inspiré par de nouvelles révélations sur les relations italo-américaines au cours de la seconde guerre mondiale.

Auteur : Né à Rome en 1943, Vito Bruschini est grand reporter et dirige l’agence de presse Globalpress Italia. Father est son premier roman.

Mon avis : (lu en juillet 2011)
C'est le quatrième livre que je lisais dans le cadre de l'opération La rentrée littéraire en avant-première avec Libfly et Furet du Nord. Au début, il était prévu de lire 2 livres et j'ai eu la chance d'en recevoir quatre. Je pensais pouvoir finir à temps mes lectures, mais ce dernier livre m'a pris du plus de temps... 630 pages passionnantes mais denses !

Ce livre est composé de deux parties. La première partie se passe en Sicile autour du village de Salemi avec des allers-retours entre des évènements qui se sont passés en 1921 et en 1939. La deuxième partie commence avec l'arrivée en Amérique du prince Ferdinando Licata et de Saro Ragus. Ils ont fuient la Sicile car l'un et l'autre étaient menacés par les fascistes italiens.
Ferdinando Licata est un propriétaire terrien très apprécié des villageois qui le surnomme patri. En 1921, il a préféré aider les paysans à créer des coopératives, pour éviter des expropriations.
Saro Ragus est le fils adoptif du Docteur Peppino Ragus, médecin de Salemi. Ce dernier est la victime des lois raciales fascistes et pour défendre son père contre les Chemises Noires, Saro s'est mis hors la loi.
En arrivant en Amérique, Ferdinando Licata va découvrir des organisations secrètes qui contrôlent les affaires, le commerce intérieur et extérieur... Il découvre également les rivalités entre clans et il va vouloir avoir lui aussi sa part du gâteau !

Ce livre est à la fois une saga, un roman policier où se mêlent des affaires louches, des histoires d'amour, des persécutions raciales, des secrets, des meurtres... Le lecteur découvre les rouages de la mafia avec ses guerres, ses pièges et également les relations entre l'Italie et l'Amérique durant la Seconde Guerre Mondiale.

Le titre original The Father. Il padrino dei padrini (Le Père, le parrain des parrains) est plus explicite que le titre choisi pour la version française.

Ce livre est passionnant, les chapitres sont courts mais l'histoire est dense.
Lors de la première partie, où il y a de nombreux aller-retour entre 1920 et 1939, j'ai bien apprécié la date est indiquée avec le titre du chapitre et rappelée en haut de page.

Merci à Libfly et Furet du Nord et aux éditions Buchet Chastel pour m'avoir permis de découvrir ce livre dans le cadre de l'opération La rentrée littéraire en avant-première.


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Libfly et Furet du Nord

Lu dans le cadre du Challenge Voisins, voisines
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Italie

Challenge 1%
Rentrée Littéraire 2011
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4/7

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30 juillet 2011

Entre ciel et terre - Jón Kalman Stefánsson

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Gallimard – février 2010 – 237 pages

 

Folio – mars 2011 – 260 pages

 

traduit de l’islandais par Éric Boury

 

Titre original : Himnaríki og helvíti, 2007

 

Quatrième de couverture :
"Certains mots sont probablement aptes à changer le monde, ils ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes. Certains mots sont des balles de fusil, d'autres des notes de violon. Certains sont capables de faire fondre la glace qui nous enserre le cœur et il est même possible de les dépêcher comme des cohortes de sauveteurs quand les jours sont contraires et que nous ne sommes peut-être ni vivants ni morts ". Parfois les mots font que l'on meurt de froid. Cela arrive à Bàrôur, pêcheur à la morue parti en mer sans sa vareuse. Trop occupé à retenir les vers du Paradis perdu du grand poète anglais Milton, il n'a pensé ni aux préparatifs de son équipage ni à se protéger du mauvais temps. Quand, de retour sur la terre ferme, ses camarades sortent du bateau son cadavre gelé, son meilleur ami, qui n'est pas parvenu à le sauver, entame un périlleux voyage à travers l'île pour rendre à son propriétaire, un vieux capitaine devenu aveugle, ce livre dans lequel Bàrôur s'était fatalement plongé, et pour savoir s'il a encore la force et l'envie de continuer à vivre. Par la grâce d'une narration où chaque mot est à sa place, nous accompagnons dans son voyage initiatique un jeune pêcheur islandais qui pleure son meilleur ami : sa douleur devient la nôtre, puis son espoir aussi. Entre ciel et terre, d'une force hypnotique, nous offre une de ces lectures trop rares dont on ne sort pas indemne. Une révélation...

 

Auteur : Jón Kalman Stefánsson, né à Reykjavik en 1963, est poète, romancier et traducteur. Son oeuvre a reçu les plus hautes distinctions littéraires de son pays, où il figure parmi les auteurs islandais actuels les plus importants. Entre ciel et terre est son premier roman traduit en français.

 

Mon avis : (lu en juillet 2011)
Cela faisait quelques temps que je voulais lire ce livre... En particulier après un partenariat raté, livre promis mais finalement aucun envoi n'a été fait pour les heureux sélectionnés. La déception a été de courte durée, sachant qu'il était à la Bibliothèque.
Ce livre est un dépaysement total, l'auteur nous raconte la vie difficile des marins islandais. Le climat, la mer et le travail sont rudes. Ils partent pêcher la morue sur des barques à six rames.
Dès les premières lignes, le décor est planté : « Mois de mars, un monde blanc de neige, toutefois pas entièrement. Ici la blancheur n'est jamais absolue, peu importe combien les flocons se déversent, que le froid et le gel collent le ciel à la mer et que le frimas s'infiltre au plus profond du cœur où les rêves élisent domicile, jamais le blanc ne remporte la victoire. Les ceintures rocheuses des montagnes s'en délestent aussitôt et affleurent, noires comme le charbon, à la surface de cet univers immaculé. »
Puis nous rencontrons Bárður et le gamin qui sont en chemin vers les baraquements des pêcheurs. Ils attendront là le départ de l'équipage. Bárður se plonge dans la lecture du "Paradis perdu" de John Milton. Mais au moment de partir pour la pêche, tellement occupé à retenir certains des poèmes, Bárður en oublie sa vareuse. Il s'en rend compte en pêche, alors qu'une tempête s'est levée, il ne va pas pouvoir résister au froid et il va mourir. « Il est mort de froid parce qu'il a lu un poème.
Certains poèmes nous conduisent en des lieux que nuls mots n'atteignent, nulle pensée, ils vous guident jusqu'à l'essence même, la vie s'immobilise l'espace d'un instant et devient belle, limpide de regrets ou de bonheur. Il est des poèmes qui changent votre journée, votre nuit, votre vie. » Le gamin, son ami, ne veut plus aller sur la mer et il s'enfuit du village pour rendre le livre à son propriétaire, le capitaine aveugle Kolbeinn. Le gamin va se poser des questions sur la vie et la mort, faire des rencontres...

Voilà un livre poignant et dépaysant, les descriptions de cette Islande grise et sombre où la terre, la mer se confondent avec le ciel sont sublimes. Les personnages de cette histoire sont attachants et touchants. J'ai beaucoup aimé ce voyage dépaysant, hors du temps et empreint de beaucoup de poésie.

 

Extrait : (début du livre)
C'était en ces années où, probablement, nous étions encore vivants. Mois de mars, un monde blanc de neige, toutefois pas entièrement. Ici la blancheur n'est jamais absolue, peu importe combien les flocons se déversent, que le froid et le gel collent le ciel à la mer et que le frimas s'infiltre au plus profond du cœur où les rêves élisent domicile, jamais le blanc ne remporte la victoire. Les ceintures rocheuses des montagnes s'en délestent aussitôt et affleurent, noires comme le charbon, à la surface de cet univers immaculé. Elles s'avancent, saillantes et sombres, au-dessus de la tête de Bárður et du gamin au moment où ceux-ci s'éloignent du Village de pêcheurs, notre commencement et notre fin, le centre de ce monde. Et ce centre du monde est dérisoire et fier. Ils avancent à vive allure - juvéniles jambes, feu qui flambe -, livrant également contre les ténèbres une course tout à fait bienvenue puisque l'existence humaine se résume à une course contre la noirceur du monde, les traîtrises, la cruauté, la lâcheté, une course qui paraît si souvent tellement désespérée, mais que nous livrons tout de même tant que l'espoir subsiste. C'est pourtant d'une simple marche que Bárður et le gamin ont l'intention de se délester des ténèbres ou de l'obscurité du ciel pour arriver avant elles aux baraquements des pêcheurs. Parfois, ils marchent de front et c'est beaucoup mieux parce que des traces de pas posées les unes à côté des autres sont preuve de connivence et qu'alors la vie n'est pas aussi solitaire. Pourtant la route se résume bien souvent tout juste à un étroit sentier qui ondule comme un serpent gelé dans la neige, et alors le gamin doit fixer son regard sur l'arrière des chaussures de Bárður, le havresac en cuir qu'il porte sur son dos, sa touffe de cheveux noirs et sa tête solidement posée sur ses larges épaules. Par moments, ils traversent des rives rocheuses, s'avancent à petits pas sur des routes suspendues tout au bord des falaises, mais le pire est l'Ófæra, l'Infranchissable : une corde fixée à la roche, la pente glissante et friable de la montagne en surplomb, la paroi fuyante au-dessous d'eux et la mer verdâtre qui te happe et t'aspire : une chute de trente mètres. L'à-pic de la montagne s'élève à plus de six cents mètres et son sommet se perd dans les nuages. D'un côté, la mer, de l'autre, des montagnes vertigineuses comme le ciel : voilà toute notre histoire. Les autorités et les marchands règlent peut-être nos misérables jours, mais ce sont les montagnes et la mer qui règnent sur nos vies. Elles sont notre destin, tout du moins c'est ainsi que nous pensons parfois, et c'est évidemment aussi ce que tu ressentirais si tu t'étais réveillé et endormi des dizaines d'années durant au pied de ces mêmes montagnes, si ta poitrine s'était élevée et affaissée au rythme du souffle de la mer sur nos barques fragiles. Il est peu de choses aussi belles que la mer par une magnifique journée ou par une nuit limpide, quand elle rêve et que le clair de lune est la somme de ses rêves. Pourtant, la mer n'a nulle beauté et nous la haïssons plus que tout quand elle élève ses vagues à des dizaines de mètres au-dessus de la barque, au moment où la déferlante la submerge et nous noie comme de misérables chiots, peu importe à quel point nous agitons nos bras, implorons Dieu et Jésus-Christ, elle nous noie comme de misérables chiots. Et là, tous sont égaux. Les crapules et les justes, les colosses et les mauviettes, les bienheureux et les affligés. On entend quelques cris, quelques mains s'agitent désespérément, puis c'est comme si nous n'avions jamais existé, le corps sans vie coule, le sang se refroidit à l'intérieur, les souvenirs s'effacent, des poissons viennent se coller à ces lèvres qui, embrassées hier, prononçaient les paroles essentielles ; ils effleurent ces épaules qui portaient le benjamin et les yeux ne contemplent plus rien, posés au fond de l'eau. La mer est d'un bleu froid et jamais calme, un monstre gigantesque qui inspire, nous porte la plupart du temps, mais parfois se dérobe et alors, nous sombrons : l'histoire de l'homme n'est pas si complexe que cela.  
Nous sortirons sûrement cette nuit, observe Bárður.
Ils viennent juste de dépasser l'Infranchissable, la corde ne s'est pas rompue, la montagne ne les a pas tués de ses jets de pierres. Ils regardent tous les deux la mer, lèvent leurs yeux vers le ciel d'où vient l'obscurité, la couleur bleue ne l'est plus tout à fait. Dans l'air, un soupçon de soir, la rive d'en face est devenue plus floue, comme si elle avait reculé, qu'elle sombrait dans le lointain, cette rive presque entièrement blanche et qui doit son nom à la neige. 

 

Lu dans le cadre du  Défi Scandinavie blanche
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Islande

Lu dans le cadre du Challenge Voisins, voisines
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Islande

Lu dans le cadre du Challenge Viking Lit'
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23 juillet 2011

Comme personne - Hugo Hamilton

Lu dans le cadre du partenariat bibliofolie_2011_logo_1501 et Points

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Phébus - janvier 2010 – 336 pages

Points – mars 2011 – 315 pages

Libra Diffusio – janvier 2011 – Grands Caractères

traduit de l'anglais (Irlande) par Joseph Antoine

Titre original : Disguise, 2008

Quatrième de couverture : 
L'Allemagne nazie vit ses derniers jours. Maria fuit la capitale, tombeau de son fils Gregor. Dans la foule des réfugiés, sa main saisit celle d'un petit garçon : elle nommera l'orphelin du nom de son enfant défunt. Cet héritage va hanter le garçon sa vie durant et le jeter sur les routes de l'Europe. Persuadé d'être juif, il quitte sa famille adoptive, en quête de ses véritables origines...

Auteur : Hugo Hamilton est né à Dublin en 1953. Auteur du sulfureux Berlin sous la Baltique (2005) et de polars Déjanté (2006), et Triste flic (2003), il rencontre avec Sang impur un succès international (Prix Femina étranger 2004). Hugo Hamilton s'affirme une fois de plus comme l'auteur des enfances perdues, de la quête obsédante des origines et confirme ici qu'il est un des plus importants écrivains irlandais contemporains.

Mon avis : (lu en juillet 2011)
Lorsque Bibliofolie a proposé ce partenariat, je n’ai pas hésité et j’ai été ravie d’avoir été choisie pour ce premier partenariat. En effet, j’ai déjà lu "Sang impur" du même auteur, un livre autobiographique très touchant sur son enfance à Dublin dans les années 50.
Dans « Comme personne », Hugo Hamilton nous raconte l'histoire de Gregor, petit rescapé de la Seconde Guerre Mondiale, il a été adopté par Maria Liedmann qui fuyait Berlin après avoir perdu son fils âgé de trois ans dans un bombardement. « Il venait de trouver sa mère, et elle avait retrouvé le fils qu'elle avait perdu. » Mais Maria a promis à son père, Emil de ne jamais révéler à quiconque qu’il n’est pas son fils. Pas même à son mari encore sur le front.
Gregor a peu de souvenirs de l'époque, seulement quelques images. Il s'est toujours interrogé sur son passé, il a toujours eu le sentiment d'être juif et que Maria n'était pas sa vrai mère...
Soixante ans plus tard, Gregor a été invité par son ex-femme à la campagne pour participer à la cueillette des pommes avec des amis et son fils. Alternativement, le lecteur va suivre l'histoire de Gregor depuis son arrivée dans la famille Liedmann à l’âge de trois ans et le récit du week-end paisible à la campagne.
Gregor est touchant, toute sa vie, il a été déstabilisé par ce passé plein de mensonges et de non-dits. Il est toujours hanté par la quête de ses origines. Il ne sait toujours pas qui il est. 
Une histoire belle et bouleversante.

Un Grand Merci à Bibliofolie et aux éditions Points pour m’avoir permis de découvrir ce livre.

Extrait : (début du livre)
Ils avaient dû être fous de terreur. Ils s’étaient précipités dans les caves en se tenant par la main, hurlant, encore à moitié endormis, se bousculant dans le noir. Les enfants pouvaient percevoir les tremblements des adultes. Ils pouvaient entendre la panique dans leurs voix. Ils pouvaient entendre les hurlements des sirènes traverser les immeubles et le bourdonnement profond de la musique des orgues autour de la ville, lorsque les avions la survolaient.
Quand la première bombe siffla dans les airs, ils se blottirent les uns contre les autres et prièrent.
- c’est notre tour. Que Dieu nous aide.
Ils avaient si peur qu’ils en perdaient leur personnalité. Certains marquaient à la craie les nuits de bombardement sur les murs des caves. Créatures sans défense réfugiées sous terre, se bouchant les oreilles tandis qu’au-dessus d’eux les sombres escadrilles traversaient le ciel nocturne. Par vagues successives entrecoupées de silences mortels. Ils suivaient la chute de chacune des bombes, essayant d’évaluer à quelle distance elle se trouvait. Ils sentaient chaque fois tressaillir la terre, ils sentaient la force de l’explosion dans leurs cheveux, le long de leur crâne. Une explosion qui faisait voler les fenêtres en éclats et aspirait l’ardoise des toitures. Qui fendait les immeubles et les ouvrait en deux, laissant voir une maison de poupée en plan de coupe, révélant le quotidien des habitants, leurs intérieurs bien tenus, leurs lits, leurs commodes, leurs tables et leurs services à thé. Certains périssaient chez eux parce qu’ils avaient tardé à se réfugier dans les caves, ou parce qu’ils avaient décidé de rester et d’ignorer leur peur, se réconfortant avec un dernier verre de vin et leur vain humour noir pendant que le ciel, tel un sapin de Noël, lâchait des pluies d’étincelles. Le phosphore se répandait dans les escaliers, les salles à manger et les chambres où il scintillait le long des murs jusqu’à ce que tout s’enflamme.

Gregor Liedmann dormait dans on lit et jamais il ne se réveilla. Il avait presque trois ans et passa de son rêve à la mort, entouré de ses crayons, du carnet, et du navire en bois que son grand père Emil avait fabriqué pour lui. Sa mère disait qu’il était doué avec les mots. Il avait appris à parler très tôt, savait déjà compter et écrire. De grandes lettres dégringolant vers le coin de la page. Voilà comment il se couchait chaque soir : le carnet sous l’oreiller, entouré des crayons bien taillés que sa mère serait obligée d’enlever avec beaucoup de précaution, comme des baguettes de Mikado, pour ne pas le réveiller.

Lu dans le cadre du Challenge Voisins, voisines
voisin_voisine
Irlande

Déjà lu du même auteur :

sang_impur_p Sang impur

Posté par aproposdelivres à 07:30 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
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