17 avril 2010

Le K – Dino Buzatti

Lu dans le cadre du challenge Caprice challenge_caprice

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Robert Laffont – mars 2002 – 355 pages

Pocket – 1994 – 441 pages

Livre de Poche – janvier 2003 – 258 pages

Pocket – janvier 2004 – 441 pages

traduit de l'italien par Jacqueline Remillet

Présentation de l'éditeur :

Lorsque le vieux Stefano rencontre enfin le K, le squale qui doit le dévorer, il découvre que le monstre l'a poursuivi sur toutes les mers du monde, non pour l'avaler mais pour lui remettre la perle merveilleuse « qui donne à celui qui la possède fortune, puissance, amour et paix de l'âme ». Devenu, avec Le désert des Tartares, un classique du XXe siècle, ce récit ouvre un recueil de 50 contes fantastiques où l'on retrouve tous les thèmes poignants et familiers de Dino Buzzati : la fuite des jours, la fatalité de notre condition de mortels, l'angoisse du néant, l'échec de toute vie, le mystère de la souffrance et du mal. Autant d'histoires merveilleuses, tristes ou inquiétantes pour traduire la réalité vécue de ce qui est par nature incommunicable.

Auteur : Né à San Pellegrino en 1906, écrivain de renommée mondiale, Dino Buzzati s'est d'abord fait connaître du public italien en tant que journaliste au Corriere della Sera, le plus grand quotidien du pays. Son goût pour le bizarre et le merveilleux transparaît déjà dans ses reportages. Il s'inspire de son lieu de travail pour imaginer certains décors de son premier roman, 'Le Désert des Tartares' (1940). L'originalité de ses œuvres tient sans doute à l'univers si particulier qu'il parvient à créer. Sous la plume de Dino Buzzati, la moindre banalité prend un caractère étrange. Alors que le quotidien est rattrapé par le fantastique, l'homme réalise la fragilité du monde qui l'entoure (' Le Rêve de l'escalier', 1973). S'il est plus célèbre pour ses romans, le talent de Dino Buzzati ne se limite pourtant pas à ce genre littéraire. Il a également écrit des poésies, des scénarios, des textes pour le théâtre ainsi que des livrets d'opéra. Il est décédé à Milan le 28 janvier 1972.

 

Mon avis : (lu en avril 2010)

Lorsque j'ai été défiée par La grande Stef pour lire « Le K » de Dino Buzatti. J'avoue ne pas avoir été très enthousiaste... Je classais ce livre dans la catégorie « Fantastique » et c'est un genre de livres auquel je n'accroche pas vraiment. Après, j'ai appris par un de mes fils qu'il s'agissait de Nouvelles et je me suis dit que cela se lirait sans doute plus facilement ! Je me suis donc décidé début avril d'emprunter ce livre à la Bibliothèque et après l'avoir laissé attendre un peu dans ma PAL, je me suis lancée ! Le première nouvelle m'a beaucoup plu, la seconde aussi et ainsi de suite je me suis plongée dans le livre et je l'ai lu sans peine, malgré mon appréhension. Le livre regroupe 51 nouvelles courtes, mêlant fantastique et réalisme, elles sont variées, parfois graves, parfois ironiques ou humoristiques et souvent percutantes.

J'en ai aimé certaines, d'autres moins et certaines m'ont laissé sceptique. Mais globalement, j'ai été contente de cette lecture que je n'aurai certainement jamais faite sans ce Challenge, je remercie donc La grande Stef pour cette belle découverte.

Quelques unes de mes préférées : Le K, La création, L'œuf, L'humilité...

Lu dans le cadre du challenge Caprice challenge_caprice

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15 avril 2010

Yanvalou pour Charlie – Lyonel Trouillot

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C’est La Grande Librairie et son émission Spécial Haïti du 28 janvier dernier qui m’a donné envie de découvrir Haïti et ses auteurs.

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Présentation de l'éditeur :

Jeune avocat d'affaires dévoré d'ambition, Mathurin D. Saint-Fort a voulu oublier ses origines pour se tenir désormais du meilleur côté possible de l'existence. Jusqu'au jour où fait irruption dans sa vie Charlie, un adolescent en cavale après une tentative de braquage, qui vient demander son aide au nom des attachements à leur même village natal. Débusqué, contraint de renouer avec le dehors, avec la douleur du souvenir et la misère d'autrui, l'élégant Mathurin D. Saint-Fort embarque, malgré lui, pour une aventure solidaire qui lui fait re-traverser, en compagnie de Charlie et de quelques autres gamins affolés, les cercles de la pauvreté, de la délinquance, de la révolte ou de la haine envers tout ce que lui-même incarne. Mathurin, Charlie, Nathanaél, Anne : quatre voix se relaient ici pour dire, chacune à son échelle, le tribut qu'il incombe un jour à chacun de payer au passé, qu'il s'agisse de tirer un trait sur lui afin de contourner l'obstacle, de l'assujettir à une idéologie - ou, plus rarement, et quoi qu'il en coûte, de demeurer fidèle au "yanvalou", ce salut à la terre ancestrale, en retrouvant les liens qui fondent une communauté. Voyage initiatique au coeur de la désespérance, Yanvalou pour Charlie est sans aucun doute le roman de l'abandon des hommes par les hommes, et le chant qui réaffirme la rédemption d'être ensemble - en Haïti comme ailleurs.

Auteur : Romancier et poète, intellectuel engagé, acteur passionné de la scène francophone mondiale, Lyonel Trouillot est né en 1956 dans la capitale haïtienne, Port-au-Prince, où il vit toujours aujourd’hui. Chez Actes Sud, il a publié Rue des Pas-Perdus (1998), Thérèse en mille morceaux (2000), Les Enfants des héros (2002), Bicentenaire (2004) et L’Amour avant que j’oublie (2007).

Mon avis : (lu en avril 2010)

J'avais vu ce livre dans plusieurs blogs, et c'est lors du Café Lecture, auquel je particicipe chaque mois, que j'ai été convaincu de le lire.

Mathurin D. Saint-Fort est un jeune avocat qui a voulu oublié ses origines et son passé. Mais un jour, Charlie, un enfant des rues de Port-au-Prince, fait irruption dans sa vie. Il vient lui demander de l’aide au nom de leur village natal commun. « Une affaire de vie ou de mort », car son ami Nathanaël et lui se sont embarqués dans une sale histoire. Cela renvoie Mathurin vers un passé qu'il avait voulu oublier. A travers quatre chapitres, l'auteur évoque les liens amical et social qui vont lier Charlie et Mathurin et nous découvrons également la vie à Haïti, l'opposition entre les bidonvilles de Port-au-Prince où survivent les plus démunis, les orphelinats surpeuplés et les quartiers riches. Et des personnages haut en couleurs, touchants, des hommes et des femmes de bonne volonté...

Une petite explication sur le titre s'impose : « Le yanvalou, c'est une musique qui monte et qui descend, ça ondule »

« Sais-tu ce que signifie le mot yanvalou ? Je te salue, ô terre. La terre n’a pas de mémoire. Le sol sec et pierreux ne garde pas souvenir de la bonne terre arable qui descend vers la mer. Seuls les hommes se souviennent. Où qu’ils aillent, où qu’ils restent, peut-être leur suffit-il de saluer la terre pour que leur passage soit justifié. »

Une belle histoire qui nous embarque et nous dévoile un peu d'Haïti. L'écriture est superbe, à découvrir sans hésiter !

Extrait : (début du livre)

Je viens d’un tout petit village. Cela fait partie des choses que j’avais oubliées. Pour un homme qui a gagné longtemps sa vie au jour le jour et qui grimpe tranquillement les barreaux de l’échelle sociale, le souvenir est un luxe, pas une nécessité. Ma collègue Francine, au cabinet nous l’appelons la sainte, se livre, elle, à ces jeux de mémoire qui prennent la tête jusqu’à la perdre. Elle remonte loin dans son passé et redescend dans le présent le visage plein de larmes. Elle est la seule de notre équipe qui se fatigue à ce genre d’exercice. Elle est très engagée sur le front de la complainte. C’est une jeune femme triste qui pleure sur hier. Tout le contraire d’Elisabeth, mon autre collègue. Je ne crois pas Elisabeth capable de pleurer. Au besoin, elle sait faire semblant et parvient à tromper tout le monde. Dans la vie comme au tribunal, Elisabeth prend l’attitude qui défend au mieux ses intérêts. C’est une grande comédienne qui simule tout, même la beauté. Elle passe pour jolie, contrairement à Francine qui est pourtant une vraie belle femme, et le serait plus encore si ne traînaient sur son visage, comme une sorte de faire-valoir, les souffrances de sa grand-mère maternelle, de sa mère, de ses tantes, de toute sa famille proche et éloignée, des clients qui n’ont aucune chance de gagner leur procès même lorsqu’ils sont dans leur droit, des piétons renversés par les voitures de luxe… Francine est très sensible et se fait un devoir d’avoir mal à la place des autres. Son ambition est de diriger un jour une ONG. Les hommes la fuient, effrayés par la somme de malheurs qu’elle trimballe avec elle. Elisabeth a appris à jouer la beauté, comme elle a appris à jouer le désir pour obtenir ce qu’elle veut des hommes qui partagent son lit. Elisabeth, c’est un immense savoir-faire au service de ses intérêts. C’est pour cela que le chef l’apprécie tout en se méfiant d’elle. Le chef possède plusieurs maisons de résidence. Sa femme et lui ont choisi d’habiter la plus éloignée de la ville. Il est des pays où l’on construit des villes, des routes qui mènent vers les villes, et des banlieues. Ici, l’on construit des banlieues, et surtout pas de routes qui y mènent, jusqu’à ce que les banlieues, se prenant pour des villes, gonflent comme un ballon trop plein de monde, de mortier et d’ordures. Les premiers habitants quittent alors leur banlieue pour en construire une autre où personne, au moins pour quelque temps, ne viendra les déranger. Le chef et son épouse habitent loin de la vieille ville, dans les hauteurs, “plus près du ciel” comme dit la patronne. Ils louent les autres immeubles qu’ils possèdent à des étrangers. Ils vivent ainsi sur un sommet interdit aux piétons, et contraignent leurs connaissances à grimper jusqu’à eux. La patronne adore recevoir les gens qui lui ressemblent, et surtout qu’ils la complimentent sur l’éclatante beauté de son univers domestique. Sous l’avalanche des compliments, son sourire et son ton ne varient jamais, et comment ne pas applaudir à ses réponses, elles ont la candeur de gentilles phrases toutes faites qui attendaient depuis la veille l’occasion d’être prononcées : “Vos orchidées sont splendides.” “Elles ont besoin de calme pour s’épanouir.” “Quels beaux chiens !” “Ils sont grands pour leur âge.” En matière de langage, elle est plutôt douée pour les banalités. Cela ne dérange pas le chef. Il ne la gronde des yeux que lorsqu’elle prétend jouer à l’historienne de l’art et mélange les styles, les époques et les genres ; ou lorsqu’elle met l’image de bourgeois libéraux et les intérêts du couple en danger en avouant à des inconnus sa grande peur des gens du peuple. Un jour elle est arrivée au cabinet au bord de la crise de nerfs. Elle venait exiger du chef qu’il obtienne des autorités la démolition d’une maisonnette en construction à mille mètres de leur résidence. “Ils ne vont quand même pas nous suivre jusque-là.” Elles et Ils. La patronne classe les gens et les cho­ses en catégories opposables et définitives. Elle présume que tous font comme elle et elle utilise abondamment la troisième personne du pluriel sans perdre son temps à préciser à quel groupe (fleurs, chiens, humains, peintres, ouvriers du bâtiment, rats des villes ou rats des champs…) ce pluriel peut faire référence. “Elles, Ils…” Le chef obéit et cautionne. Dans sa vie domestique il ne prend pas d’initiative, et dans sa vie professionnelle, hormis un nom connu de tous et une habileté relative dans le domaine de la communication, on ne lui connaît pas de mérite personnel. Il a hérité du cabinet et s’est contenté de l’extraire du centre-ville envahi par les marchands, les piétons et les chiens errants, pour l’installer dans un immeuble climatisé d’une nouvelle zone résidentielle, au sommet d’une colline. C’est un pays de montagnes et l’idéal commun est de monter vers les sommets.

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13 avril 2010

Le temps suspendu – Valeria Parrela

le_temps_suspendu Seuil – avril 2010 – 153 pages

traduit de l'italien par Dominique Vittoz

Présentation de l'éditeur :

" Attendre n'est pas mon fort. Attendre sans savoir a été la plus grande incapacité de ma vie ", déclare l'héroïne de ce roman. Et pourtant. Enseignante en formation continue, Maria se dépense sans compter pour ses classes de camionneurs et de femmes de ménage en quête d'une seconde chance. Enceinte à quarante-deux ans, elle accouche d'une grande prématurée. Commence alors la traversée d'un temps suspendu: pendant deux mois, derrière le hublot de la couveuse, Maria observe Irene sans comprendre si son bébé est en train de mourir ou de naître. Autour d'elles, un monde insolite, les banquettes de la salle d'attente et le langage crypté des machines de réanimation, les infirmières, les autres mères; et un médecin plus humain ou juste plus jeune. Un peu plus loin, le centre d'enseignement pour adultes, où immigrés et autres laissés-pour-compte du système scolaire essaient tant bien que mal de jouer les bons élèves. Enfin, en toile de fond, Naples, impitoyable mais captivante, est pour Maria tantôt la meilleure des compagnies, tantôt le pire obstacle. Dans un style rapide et allusif, Valeria Parrella invente une voix pour l'espoir et la hargne d'une femme devenue mère en sursis.

Auteur : Valeria Parrella, née à Naples en 1974, est une des plumes les plus novatrices de la littérature italienne. Ses nouvelles et son roman sont traduits dans de nombreux pays. Francesca Comencini a tiré du Temps suspendu un film très bien accueilli à la Mostra de Venise 2009.

Mon avis : (lu en avril 2010)

Maria a 42 ans, elle vit à Naples. Elle travaille comme professeur dans un centre de formation continue, elle donne des cours du soir à des adultes qui préparent le brevet des collèges. Enceinte tardivement, elle accouche avec trois mois d’avance d’une petite Irène qui placée dans une couveuse au service de néonatalogie. Le père est partie dès la première échographie. Tous les jours elle va à l’hôpital et passe le temps auprès de sa fille. « Voilà, Irene, ma fille, mourait ou naissait, je n’ai pas très bien compris : pendant quarante jours, ces mots ont désigné un seul et même état. Inutile d’interroger le corps médical, on me répondait : "Personne ne peut savoir, madame." »

Dans ce « temps suspendu », elle refuse de vivre comme avant, elle ne peut pas retourner travailler ou s’amuser. Maria revient sur son passé, elle nous raconte des souvenirs de son enfance, elle nous parle aussi de son travail qu'elle aime beaucoup ainsi que ses élèves. Avec ce livre, nous découvrons également en toile de fond la ville de Naples.

J'ai lu facilement ce livre et j'ai été touchée par Maria, qui malgré son angoisse, est forte. Elle espère et croit en la naissance d'Irene. Un livre bien écrit et touchant.

Merci à Suzanne de logo_chez_les_filleset aux éditions du seuil pour m'avoir donné l'occasion de découvrir ce roman.

Extrait : (page 51)

Le moniteur était une boîte grise ou bleue, montée sur un support comme un baffle de chaîne stéréo, d’où partaient des fils qui, avec cent autres, entraient dans les couveuses. J’avais vu plus souvent leurs couleurs que les yeux d’Irene.

Quand, certains jours, je la trouvais allongée sur le ventre et pas sur le dos, j'étais d'abord perdue, puis émue, à la pensée qu'elle avait un dos. Irène sentait le plastique humide et surchauffé, certains soirs, je rentrais à la maison le milieu de l'avant-bras marqué d'un profond sillon bleuâtre, dû au poids de mon bras sur le bord des hublots. Je ne portais plus de montre, parce que le lavage antiseptique prévoyait qu'on l'enlève et que nous vivions pour le lavage antiseptique. Je mesurais les jours qui passaient à la taille de la main d'Irène serrant une des mes phalanges.

Les infirmières ne voulaient pas que nos approchions les autres couveuses. Elles appliquaient la règlementation sur le respect de la confidentialité en nous enjoignant, comme à des commères sur le marché : « Occupez-vous de vos affaires. » Alors, entre nous, on s’appelait en douce, on surveillait du coin de l’œil le moment où elles papotaient du dernier fiancé de Simona Ventura, et on se confiait une inquiétude, on se montrait une preuve.

Ayant vite appris à déchiffrer le langage des machines, je transmis en quelques phrases ce savoir séditieux à Rosa, à Mina et à la première maman. Je leur expliquai qu’une modification de la courbe ne signifiait pas que nos bébés allaient plus mal, mais seulement que le signal n'était pas bon. Que la saturation était la quantité d'oxygène arrivant dans les tissus donnée par le chiffre qui clignotait en haut. Que la fréquence de la respiration était un renseignement secondaire par rapport aux autres indicateurs. Une diode clignotait, noire sur fond clair, on aurait dit le point d'insertion de Word sur un écran d'ordinateur. Au début de la page, quand va s'écrire le premier verbe : c'était le cœur qui battait.

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12 avril 2010

Le reste est silence – Carla Guelfenbein

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traduit de l’espagnol (Chili) par Claude Bleton

Présentation de l'éditeur :

Tommy a douze ans, et une maladie cardiaque qui lui interdit les jeux turbulents des garçons de son âge. Caché sous une table, il s'amuse à enregistrer sur son Mp3 le joyeux verbiage d'un banquet nuptial. Et voilà que l'on parle de sa mère, brutalement disparue dix ans plus tôt. Une brèche s'ouvre dans les secrets si bien gardés d'une famille recomposée, comme il en existe tant. La vie que tous croyaient ordonnée et paisible dérape, et les liens se distendent à mesure que l'histoire se tisse. Dans les non-dits de l'autre, chacun cherche sa propre vérité. L'enfant découvre à travers la mort violente de sa mère l'improbable "faute" de la judéité. Le père voit se raviver l'abyssale impuissance à protéger ceux qu'il aime. Et la belle-mère d'affronter une fragilité qui lui vient de l'enfance, une incapacité d'aimer et d'être aimée. Le reste est silence explore avec grâce la part d'ombre de chacun - cet infime espace intime auquel même l'amour ne peut donner accès - pour rappeler que c'est l'addition de toutes ces blessures qui constitue la pierre angulaire de l'édifice familial.

Auteur : Carla Guelfenbein est née en 1959 à Santiago du Chili. Exilée en Angleterre après le coup d'État de Pinochet, elle y étudie la biologie, puis le dessin. De retour au Chili, elle travaille dans des agences de publicité. Le reste est silence est son troisième roman, en cours de traduction dans une dizaine de langues. Ma femme de ta vie (2007).

Mon avis : (lu en avril 2010)

C'est Bellesahi qui m'a donné envie de lire ce livre. Tout d'abord, je trouve la photo de la couverture magnifique et elle reflète parfaitement le livre. Et je n’hésite pas à dire que ce livre a été pour moi un vrai coup de cœur !

C'est un récit à trois voix, l'on entend tour à tour Tommy, Alma et Juan.

Tommy a 12 ans, il souffre d'une maladie cardiaque qui l'empêche de vivre normalement. Il aime jouer à enregistrer les conversations d'adultes avec son Mp3 et dès le début du livre, lors d'un mariage il apprend un terrible secret : sa mère, Soledad qu'il croyait morte de maladie se serait en fait suicidée. Cette révélation va bouleverser sa vision de la vie. Il va alors essayer de comprendre ce qu’il s’est passé, il part donc seul sur les traces de sa mère.

Juan est le père de Tommy, il est chirurgien-cardiaque, il protège maladroitement son fils et il se protège derrière une certaine froideur. Il n’exprime pas ses sentiments.

Alma est la nouvelle femme de Juan, elle voit que son couple ne va pas bien mais elle n’arrive plus à communiquer avec Juan. Elle va retrouver Leo, un ancien amour, et se laisser séduire.

Chacun des trois personnages sont touchants, ils ont chacun des douleurs qu’ils refusent d’exprimer. L’auteur nous montre que les secrets et les silences de la famille peuvent donner de la douleur et de la souffrance. Un livre vraiment très émouvant et bouleversant. Une superbe découverte, à lire !

Extrait : (début du livre)

Parfois, les mots sont comme des flèches. Ils vont et viennent, blessent et tuent, comme à la guerre. Voilà pourquoi j'aime bien enregistrer les adultes. Surtout quand ils parlent de leurs affaires et que soudain, comme par magie, ils éclatent tous de rire en même temps. Au niveau du sol, ça ne manque pas de jambes qui s'agitent dans tous les sens. On en voit de toutes sortes : des jambes de chameaux, de lapins, de flamants, de singes, et même d'animaux dont je n'ai pas encore appris le nom. A ma table sont assises trois dames aux chevilles aussi grosses que les pattes d'un éléphant, un homme chaussé comme un golfeur, et une girafe qui fi nit par enlever ses sandales dorées. Ils ont beau tous parler en même temps, je n'aurai pas de mal à obtenir un enregistrement qui en vaille la peine, je branche mon Mp3 et j'enregistre :

Teré et son mari sont arrivés chacun dans une voiture différente, tu as remarqué ?

Non, mais ça ne m'étonne pas.

Dans le parc, les jeunes mariés posent devant un photographe, avec la volière du grand-père en toile de fond. Mon cousin Miguel sourit comme s'il avait un bout de bois en travers de la bouche. Au milieu des robes colorées, je repère Alma. Elle agite les mains et dessine des figures quand elle parle. Ses cheveux sont roux et elle a le même nom que le plus grand radiotélescope du monde. La principale mission d'ALMA est d'étudier la formation des étoiles. Avec Kájef, mon meilleur ami, nous avons découvert qu'il peut analyser des particules organiques comme le carbone, ce qui résoudrait la Grande Enigme de l'apparition de la vie. C'est incroyable, la quantité de choses qu'ALMA peut voir. Par contre, Alma, la femme de papa, est plutôt distraite. Mais je m'en fiche, parce que ça ne la gêne pas que je sois un peu lent et maladroit. On fait parfois des choses que papa désapprouve. Aujourd'hui, par exemple, c'est elle qui l'a persuadé que mes cousins se moqueraient du costume d'enfant vieux que je porte dans les grandes occasions. Pourtant, nous savons tous les deux que ma façon de m'habiller est sans importance. On ne peut pas dire que mes cousins soient méchants, mais ils ont toujours l'air pressé des gens qui vont chercher un trésor dans une contrée lointaine, mais sans vous inviter.

Je t'assure que non, elles ne se connaissent même pas.

La voix de la femme est aussi rauque que celle d'un crapaud. Je lève un peu mon Mp3.

Je croyais qu'elles étaient amies. Tiens, elle est là, avec les jeunes mariés, devant la volière.

De tous les oiseaux qu'il y a dans la cage de mon grand-père, mes préférés sont les faisans dorés.

Tu es folle, jamais de la vie, tu connais Marisol !

La brise marine soulève la nappe. Des chaussures d'homme s'arrêtent devant la table sous laquelle je suis caché.

Carmen, comme je suis content de te voir !

C'est papa, avec cette voix de docteur qu'il ne laisse jamais à la maison. S'il me surprend à enregistrer les adultes, il va piquer une belle colère. Il appelle ça "une atteinte à la vie privée des gens". Mais je me demande un peu ce que c'est, la "vie privée". Si je comprends bien, c'est ce qu'on fait et ce qu'on ressent quand on est seul. Dans ces conditions, ces conversations n'ont rien de privé. Une dame agite son pied dans tous les sens, on dirait qu'elle a un caillou dans sa chaussure.

Je vous en prie, restez assise, insiste papa.

Je retiens mon souffle sans lâcher mon Mp3.

Il y a des années qu'on ne s'est pas vus, dit la femme.

Cinq, six ?

Au moins.

Tu es en pleine forme, Carmen. Comme je suis content que tu sois venue. Et Jorge ? – Papa parle sur un ton détendu et joyeux, celui qu'il utilise quand on lui demande un conseil.

Il est parti avec une fille il y a deux ans. Sa secrétaire ! explique la femme en partant d'un grand éclat de rire. Ne t'inquiète pas, je suis ravie, elle m'en a débarrassé. C'était un bon à rien.

Si tu le dis ! répond papa.

Nous le disons toutes, intervient vivement une autre femme. A croire qu'on l'a piquée avec une aiguille.

Peu après, les chaussures de papa s'éloignent. J'ai de la chance qu'il ne m'ait pas vu. Papa et Alma restent ici et moi je dois rentrer à Santiago avec un oncle. "Nous avons besoin de nous reposer de vous", m'a dit Alma de sa voix douce, avec un grand sourire. N'empêche, j'ai trouvé que ce n'était pas juste.

Juan s'est remarié, n'est-ce pas ?

Oui, avec une femme beaucoup plus jeune que lui.

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11 avril 2010

Les disparues de Vancouver – Élise Fontenaille

les_disparues_de_vancouvert Grasset – février 2010 – 194 pages

Présentation de l'éditeur :

" Pourquoi sortir l'affaire des disparues de Vancouver au moment des Jeux olympiques ? Parce qu'elle en est le négatif absolu... D'un côté, les cimes, la blancheur, la glace, l'exploit, la vitesse, les corps vainqueurs, venus du monde entier, ce que Vancouver veut montrer au monde, une image rêvée... De l'autre, la noirceur, un gouffre au coeur de la ville, les corps vaincus, détruits, drogués, les Indiennes, l'échec, la mort, tout ce que l'on voudrait cacher. " A Vancouver, les prostituées du downtown eastside disparaissent. Soixante-neuf déjà. Parmi elles, Sarah, jolie, rieuse, pleine de vie. Mais qui se soucie du sort de ces filles qui vendent leur corps pour un peu d'héroïne ? Dans ce roman vrai, émouvant, lucide, Elise Fontenaille offre à Sarah un espoir de survie : tombeau et résurrection.

Auteur : Elise Fontenaille, romancière, née à Nancy en 1960, elle a été journaliste pendant quelques années. Elle est l'auteur de La gommeuse (1997), Le Palais de la femme (1999), Demain les filles on va tuer papa (2001), L'enfant rouge (2002), Brûlements (2006), L'aérostat (2008). Fabuleuse raconteuse d'histoire, elle aime explorer des univers singuliers et mettre en scène des personnages atypiques.

Mon avis : (lu en avril 2010)

J'ai entendu parler de ce livre lors d'une émission de radio «Café crime» de Jacques Pradel sur Europe 1. Ce roman appartient à la collection « Ceci n'est pas un fait divers » et s'est inspiré d'un horrible fait divers. A Vancouver, durant plusieurs années, soixante-neuf prostituées du downtown eastside disparaissent sans explication. Le 5 février 2002, le coupable sera arrêté et la vérité atroce sur ses disparitions sera connue de tous. « Le procès Pickton durera six mois, de mai à décembre 2007 »

A travers ce récit l'auteur nous montre le combat difficile des proches des disparues pour tenter de les retrouver et de comprendre, elle dénonce aussi l'absence totale d'action de la part de police et des autorités considérant que les disparitions de pauvres indiennes, droguées et prostituées ne nécessitent pas d'enquête. Nous découvrons également la vie difficile des femmes de ce quartier downtown eastside et plus largement celle de la communauté indienne qui est méprisée et laissée pour compte.

Downtown Eastside (DTES) est le quartier le plus pauvre du Canada, il est situé en plein centre de Vancouver, « dix blocs qui ressemblent à l'enfer » et affichent des taux très élevés de toxicomanie et de séropositivité. C'est une réalité que les autorités préfèrent ignorer. Les disparues sont des prostituées du DTES, elles font cela pour « se payer des doses de crack et d'héroïne ». Elles sont pour la plupart indiennes, putes et drogués, leurs disparitions n'inquiètent pas la police, c'est la juste conséquence de la vie qu'elles mènent ! L'auteur va nous raconter l'histoire de l'une des disparues, Sarah. « Métisse de Black et d'Indienne, adoptée tout bébé par une famille libéral », « Une enfance heureuse, en apparence... En proie au racisme et au rejet à l'école, mais ça, à la maison, personne ne le savait, elle n'en parlait jamais. Trop fière pour ça Sarah, trop blessée. », « A l'adolescence, tout à volé en éclats : fugue, drogue, prostitution... » Lorsque Sarah à disparue, son ami, Wayne Leng, tente de retrouver son corps pour lui offrir de dignes funérailles : il monte un site et réunit les proches des autres disparues pour alerter les médias et l'opinion publique.

Avec ce livre, Élise Fontenaille dénonce également le racisme des canadiens vis à vis des populations indiennes. A travers un des chapitres du livre, elle revient sur un épisode tragique de l'histoire canadienne : depuis les années 1860 et jusqu'en 1970, les autorités canadiennes ont mis en place des orphelinats (les residential schools), « qui ressemblaient plutôt à des camps de concentration pour enfants », ils étaient destinés à assimiler les jeunes Indiens arrachés à leur tribu. L'auteur évoque aussi un livre de photos réalisées par Lincoln Clarkes, fasciné par les filles du Downtown Eastside, il les a traité « comme si elles devaient faire la Une de Vogue, comme si chacune était Sharon Stone ».

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(la photo de la couverture est l'une des photos réalisées par Lincoln Clarkes)

Une histoire vraie qui nous donne de Vancouver une autre image que celle montrée lors des JO d'hiver. Le livre est court et percutant, il m'a donné envie d'en savoir plus.

Extrait :

Crab Park, la cérémonie

En ce matin de mai, il pleut à Vancouver, le port est embrumé. On devine la silhouette d'un cargo au loin, de hautes grues rouges qui oscillent en grinçant ; la cime des monts, de l'autre côté de la baie, a disparu, gommée par les nuages gris.
Le ciel est bas et lourd, comme souvent ici, mais cela n'altère en rien la splendeur du paysage : le spleen sied à Vancouver. Ciel liquide, océan, forêt, cité… Tout se confond, tout est noyé.
Une foule silencieuse est massée sous des parapluies colorés, face à l'océan Pacifique, devant un banc portant une plaque de cuivre gravé, dont la bruine ne parvient pas à ternir l'éclat.
Sur cette plaque, onze noms de femmes.

IN MEMORY OF L. COOMBES, S. DE VRIES,
M. FREY, J. HENRY, H. HALLMARK,
A. JARDINE, C. KNIGHT, K. KOSKI,
S. LANE, J. MURDOCK, S. SPENCE
& ALL OTHER WOMEN
WHO ARE MISSING. WITH OUR LOVE.
MAY 12, 1999.

Crab Park : une simple bande de gazon donnant sur le port industriel. Ici viennent les marins, les dockers… et aussi les filles de Skid Row, quand elles veulent se laver l'âme entre deux passes, en regardant l'océan, oublier un instant le downtown eastside, l'œil errant sur le gris ondoyant des vagues… Le Pacifique lave de tout, même des souillures de Skid Row.
Rassemblées en demi-cercle autour du banc, une centaine de femmes, la plupart indiennes, serrées les unes contre les autres, à deux ou trois sous un même parapluie, quelques hommes aussi. Soudain, les femmes se redressent, entonnent un chant rauque et lent, les hommes les accompagnent au tambour, battement sourd… Sans même comprendre, on a la gorge nouée. Une langue oubliée, surgie d'un passé obscur, qu'on croyait aboli… Même celles qui chantent, le sens des mots leur échappe, les jeunes surtout. Ce sont les anciennes qui mènent, elles savent, elles se souviennent… Il est question d'un départ, d'un chagrin qui n'a pas de fin.
A Vancouver, si l'on meurt, et si l'on a les moyens - cela coûte tout de même vingt mille dollars - on peut laisser un banc à son nom, dans un des parcs qui entourent la ville, avec quelques mots gravés, invitant les passants à se reposer un moment, à contempler l'océan… Un mémorial bucolique et léger.
Les femmes dont les noms sont inscrits ici ne sont pas mortes, pas officiellement en tout cas. Elles ont juste disparu.
Elles étaient là, au coin d'une rue… Soudain, elles n'y sont plus, nul n'a rien vu, rien entendu.
La mélopée s'interrompt, une femme s'empare d'un bâton hérissé de plumes d'aigle, le talking stick, elle prend la parole… Une Blanche robuste, Pat de Vries, la mère de Sarah, épaulée par Maggie, sa fille aînée.
S. DE VRIES : le deuxième nom sur le banc.
- Ce matin, je veux vous parler de Sarah, vous dire quelle enfant rieuse elle était, drôle, gaie, pleine d'énergie et de talents : elle dessinait, chantait, écrivait des poèmes aussi…
Les Indiennes opinent en silence, bras croisés, regards acérés ; des femmes fortes, elles en ont vu.
- … toujours à nous jouer des tours, tu nous faisais mourir de rire… Sarah, on ne rit plus aujourd'hui. Où es-tu ? Où êtes-vous toutes ?
Pat s'essuie les yeux. Un homme s'avance, prend le bâton à son tour : Wayne Leng, un ami de Sarah. La quarantaine gracile, un visage juvénile, barré d'une fine moustache à la Errol Flynn.
- Avant de disparaître, Sarah a laissé son Journal chez moi. Ceci, elle l'a écrit un soir de Noël, elle était seule dans les rues, elle avait froid… J'étais loin à ce moment-là.
Il lit, sa voix tremble un peu.
- Et voilà, une fois de plus c'est Noël. Cette année j'ai le regret de vous annoncer qu'il n'y aura pas d'arbre, pas de décoration, pas de dinde farcie pour le dîner. Le blues s'amplifie à chacun de mes souffles, le vide en moi grandit, il prend toute la place… Je sais que je n'en ai plus pour longtemps, je sais que bientôt, je vais disparaître. Ce soir je le ressens plus fort que jamais, déjà, je ne suis plus qu'une ombre… Est-ce qu'ils se souviendront seulement de moi, quand je ne serai plus là, les autres, leur vie continuera-t-elle comme avant ? Leurs yeux verseront-ils des larmes, le jour où ils me diront adieu…
Wayne plie la feuille en deux, la glisse dans sa poche, ému.
- On se souvient tous de toi, Sarah, on ne t'oubliera jamais… Je pense à toi très fort chaque jour et chaque nuit, tu seras toujours en moi.
Sarah, ça fait deux ans que Wayne la cherche, avec acharnement… Il a même quitté son travail, pour lui consacrer tout son temps.
C'est en déposant des affiches dans le downtown eastside, avec la photo de Sarah, qu'il a découvert qu'il y en avait bien d'autres, des disparues… Des affiches, il en a vu partout, sur les murs de Skid Row, laissées par des proches : des dizaines de femmes rayées de la carte du jour au lendemain, certaines depuis des années.
Quand il a vu les photos, il a compris que quelque chose de grave leur était arrivé, à toutes ces femmes… Il a essayé d'alerter les autorités, les flics lui ont ri au nez.
Un micheton, s'inquiéter pour une pute ? On aura tout vu…
Pour pallier le laxisme de la police, Wayne a créé un site, MISSING… C'est devenu sa vie, il y travaille jour et nuit.
Les enfants de Sarah sont là eux aussi, devant le banc, tout petits, blottis entre Pat et Maggie ; Pat pense que c'est bien qu'ils sachent, qu'ils soient présents, en ce jour. Ce qu'on leur cache, ils le devinent, alors…
- Pourquoi elle a pas de tombe, maman…, chuchote Sarah-Jean, petite fille aux grands yeux noirs, vivant portrait de Sarah.
Wayne se penche, caresse la petite tête brune… Il soupire, se relève, passe le bâton à la mère d'Angela Jardine.

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10 avril 2010

Victoria et les Staveney – Doris Lessing

victoria_et_les_staveney Flammarion – mars 2010 – 150 pages

traduit de l'anglais Philippe Giraudon

Présentation de l'éditeur

Victoria n'a jamais oublié sa rencontre, à l'âge de neuf ans, avec une riche famille blanche, les Staveney. Ce souvenir entêtant la poussera, des années plus tard, à entamer une liaison avec leur fils, Thomas. De cette histoire naîtra Mary, petite fille à la peau claire et au sourire radieux. En adoration devant l'enfant, les Staveney proposent de l'accueillir chez eux de plus en plus souvent. Victoria, toute à la réalisation de la chance que représenterait une telle éducation pour sa fille, n'imagine pas quelles conséquences aura sa décision. La grande dame des lettres anglaises revient sur ses thèmes de prédilection : le racisme, l'hypocrisie, l'ambition. Un regard sans concession et d'une incroyable modernité sur notre époque.

Auteur : Doris Lessing est née en Perse en 1919 et a vécu une grande partie de son enfance au Zimbabwe. Devenue célèbre dès son premier livre, Vaincue par la brousse (1950), elle est aussitôt apparue comme un écrivain engagé aux idées libérales. Prix Nobel de Littérature en 2007, elle est l'auteur d'une quarantaine d'ouvrages, parmi lesquels le célèbre Carnet d'or (Prix Médicis étranger), mais aussi Mémoires d'une survivante. Flammarion a notamment publié Le Rêve le plus doux (2004), Les Grand-mères (2005), Un enfant de l'amour (2007), et Alfred et Emily (2008).

Mon avis : (lu en avril 2010)

C'est le premier livre que je lis de cette auteur, Prix Nobel 2007. Ce livre est très court, je l'ai lu en moins d'une heure. C'est une histoire d'amour, de racisme et d'hypocrisie.

A l'âge de 9 ans, Victoria, une orpheline à la peau noire, rencontre les Staveney, une riche famille blanche et passe une nuit dans leur maison aussi belle que dans un conte de fée. Dix ans plus tard, elle retrouve Thomas Staveney son camarade de classe de l'époque et fils de la famille. Ils eurent une liaison le temps d'un été dont naîtra Mary. Victoria commence par la cacher avant de la présenter aux Staveney lorsqu'elle sera âgée de 6 ans, elle espère que grâce à cela Mary pourra bénéficier d'une meilleure éducation. Mais le bon accueil des Staveney pour Mary n'est pas sans conséquences...

Même si les Staveney sont d'un milieu avec des idées larges, il y a encore un grand fossé entre les idées et la réalité d'accepter les différences. J'ai trouvé très sympa cette histoire, mais j'ai malgré tout eu une impression d inachevé.

J'ai appris qu'à l'origine ce texte est une nouvelle extraite d'un recueil de quatre nouvelles "The grandmothers" (The Grandmothers , Victoria and the Staveneys, The Reason for It, A Love Child), paru en 2003. Deux autres des nouvelles sont déjà parues en français :

les_grand_m_res_ Les grand-mères (2005) et l_enfant_de_l_amour_ Un enfant de l'amour (2007)

Extrait : (début du livre)

La cour de récréation était déjà plongée dans une ombre glacée. En arrivant au portail, les gens regardaient dans la direction d'où s'élevaient les voix de deux groupes d'enfants. Il était malaisé de distinguer qui était qui. Une sorte d'instinct permettait aux enfants du groupe le plus important de reconnaître leurs proches parmi les arrivants, et ils se précipitaient vers eux, seuls ou par paires, afin qu'on les ramène à la maison. Deux enfants restaient isolés au milieu du terrain, lequel était entouré de hauts murs surmontés de tessons de verre. Ils faisaient beaucoup de bruit. Un petit garçon se démenait, distribuait des coups de pied à l'aveuglette, en hurlant :

- Il a oublié. J'avais bien dit à maman qu'il oublierait !

Une fillette essayait de le calmer et de le consoler. Lui était grand pour son âge, tandis qu'elle était fluette, la tête hérissée de nattes raides dont les rubans roses pendaient, amollis par l'humidité froide. Elle était plus vieille que lui, mais non plus grande. Malgré tout, forte de ses deux années supplémentaires, elle le réprimandait :

- Allons, Thomas, ne fais pas ça. Inutile de brailler, ils vont venir.

Mais lui refusait de se calmer.

- Laisse-moi, laisse-moi ! Je ne veux pas ! Il a oublié !

Plusieurs personnes arrivèrent en même temps au portail. Parmi elles, un grand garçon blond d'une douzaine d'années, qui se mit à scruter les ténèbres. Il aperçut Thomas, son frère, qu'il venait chercher, tandis que d'autres parents tendaient déjà les bras et s'avançaient. Il y eut un instant de tumulte et de désordre. Edward, le grand blond, attrapa par la main le petit Thomas, lequel continua de se débattre en se plaignant :

- Tu m'as oublié, oui, tu m'as oublié !

Edward observa les autres enfants qui disparaissaient dans la rue, puis il se retourna et s'éloigna avec Thomas.

Il faisait froid. Victoria n'était pas assez vêtue. Elle frissonnait, à présent que l'enfant récalcitrant ne la contraignait plus à s'activer. Les bras serrés autour de son corps, elle se mit à pleurer en silence. Le concierge de l'école émergea de l'obscurité, rabattit la grille du portail et la verrouilla. Lui non plus ne vit pas la fillette. Avec son pantalon marron foncé et sa veste noire, elle n'était qu'une tache plus sombre dans l'obscurité tourmentée de la cour où le vent se levait.

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09 avril 2010

Le Club Jane Austen - Karen Joy Fowler

Livre lu dans le cadre du partenariat Blog-o-Book - La Table Ronde

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La Table Ronde – octobre 2005 – 335 pages

Folio – avril 2007 – 384 pages

traduit de l’anglais (États-Unis) par Sylvie Doizelet

Présentation de l'éditeur :

Un de ces livres rares qui nous rappelle ce qu'est le bonheur de lire. " New York Times Book Review.

" La conversation de ce club est tour à tour enjouée, intelligente et anodine. Mais ce n'est pas tout : les protagonistes dégustent des desserts hautes calories, sirotent des margaritas et s'évadent dans leurs rêveries. Comme Jane Austen, Fowler est un esprit subversif et une fine observatrice des relations humaines. " Publisher's Weekly.

" Cinq femmes et un homme se réunissent régulièrement pour discuter de l'œuvre de l'une des plus grandes romancières anglaises. Ça se passe en Californie, au début du XXIe siècle, et ce sont des gens normaux, ni heureux, ni malheureux chacun avec une blessure et tous hantés par l'amour. A eux seuls ils forment le Club Jane Austen éternel et avec eux Karen Joy Fowler compose un roman qui est si réussi, si délicat, si plein d'esprit que les admirateurs d'Emma et d'Orgueil et préjugés vont défaillir de bonheur. " Washington Post.

Auteur : Auteur américaine, née en 1950 d'un père psychologue et d'une mère professeur des écoles, Karen Joy Fowler est bercée par une littérature aussi riche que variée (de 'l'Iliade' d'Homer à 'Winnie l'ourson'). En 1968, elle rejoint l'université de Berkeley ou elle va développer un intérêt particulier pour les grandes causes. Anti-guerre activiste, c'est lors d'une manifestation qu'elle rencontre son mari. Lors de son parcours universitaire, elle découvre les cultures de l'Inde et de l'Asie. Car découvrir le fonctionnement du monde par les hommes la fascine. Après avoir eu deux enfants, lors de son trentième anniversaire, elle décide de devenir écrivain.

Mon avis : (lu en avril 2010)

J’ai souvent entendu parler en bien de Jane Austen mais je n’ai jamais eu l’occasion de la lire… En acceptant de lire ce livre, je me suis d’abord dit qu’il faudrait peut-être que je lise au moins un livre de cette auteur… mais par lequel commencer ? Finalement faute de temps, j’ai commencé ce livre sans avoir lu du Jane Austen, j’ai quand même lu sur internet l’article qui lui est consacrée sur wikipédia.

Le Club comprend six membres qui se réunissent une fois par mois pour discuter autour des livres de Jane Austen. Celle qui est à l'initiative de ce Club, c'est Jocelyn californienne et célibataire de cinquante ans, elle a invité sa plus vieille amie Sylvia et la fille de celle-ci Allegra. Il y a aussi Bernadette, Pruni une professeur de français et Grigg le seul homme du groupe.

Chaque chapitre présente un des six romans de Jane Austen et également un des membres du Club. Il est question de sentiments, de relations, d'amour et le fait de n'avoir jamais lu Jane Austen ne m'a vraiment pas gêné. Avant de commencer le livre, j'avais lu les résumés des œuvres de Jane Austen que l'on trouve à la fin du livre dans Le guide du lecteur avec également les opinions de son entourage à la parution de ses romans et les questionnaires des membres du Club Jane Austen. J'ai pris beaucoup de plaisir à lire ce livre et il m’aura donné envie de découvrir vraiment Jane Austen et enfin de lire son œuvre !

Merci à Blog-o-Book et aux éditions de la Table ronde de m'avoir permis de découvrir ce livre,

the_jane_austen_book_club_film

J'ai appris qu'il existe également un film en DVD datant de 2007 tiré de ce livre, réalisé par Robin Swicord avec Maria Bello, Amy Brenneman, Jimmy Smits, Emily Blunt, Kevin Zegers, Hugh Dancy, Maggie Grace, Marc Blucas, Kathy Baker.

Extrait : Prologue

Chacun de nous possède sa propre Jane Austen.

Celle de Jocelyn a écrit de merveilleux romans sur l'amour et l'art de faire la cour, mais ne s'est jamais mariée. C'est elle qui a eu l'idée du club, et c'est elle qui a choisi les membres. Elle a plus d'idées en une seule matinée que le reste d'entre nous en une semaine, et plus d'énergie aussi. Il est essentiel de réintroduire Jane Austen dans notre vie d'une manière régulière, a dit Jocelyn, nous regardant l'une après l'autre. Nous avons soupçonné un plan secret, mais qui oserait se servir de Jane à des fins malhonnêtes ?

La Jane Austen de Bernadette est un génie comique. Ses personnages, ses dialogues gardent leur drôlerie d'origine, contrairement aux bons mots de Shakespeare, qui ne vous amusent que parce qu'ils sont de Shakespeare et que vous lui devez bien ça.

Bernadette était la plus âgée des membres du club. Elle venait d'atteindre soixante-sept ans. A cette occasion, elle a annoncé que désormais elle se laisserait aller. « Je ne me regarde plus dans la glace, nous a-t-elle dit. Si seulement j'y avais pensé des années plus tôt... »

« Comme un vampire », a-t-elle ajouté et, présenté ainsi, nous nous sommes demandé comment les vampires se débrouillent pour être toujours aussi impeccables. La plupart d'entre eux auraient plutôt dû ressembler à Bernadette.

Un jour, au supermarché, Prudie avait croisé Bernadette en pantoufles, les cheveux en bataille comme si elle ne s'était même pas peignée. Elle achetait des fèves de soja surgelées, des câpres et autres articles qui ne pouvaient être de première nécessité.

Le livre préféré de Bernadette était Orgueil et préjugés. C'est certainement celui que tout le monde préfère, a-t-elle dit à Jocelyn. Elle recommandait de commencer par lui, mais le mari-depuis-trente-deux ans de Sylvia venait juste de demander le divorce et, dans un contexte si récent et si sensible, Jocelyn n'imposerait pas à Sylvia le séduisant M. Darcy. « Nous commencerons avec Emma, a répondu Jocelyn. Car personne après l'avoir lu ne peut avoir envie de se marier. »

Jocelyn et Sylvia s'étaient rencontrées à l'âge de onze ans ; elles avaient une petite cinquantaine à présent. La Jane Austen de Sylvia est une sœur, une fille, une tante. La Jane Austen de Sylvia écrit ses livres dans une salle à manger remplie de monde, les lit à voix haute à sa famille, et reste une fine et impartiale observatrice de ses semblables. La Jane Austen de Sylvia peut aimer et être aimée, mais cela ne trouble pas sa vision, n'émousse pas son jugement.

Il était possible que Sylvia ait été la raison d'être du club, et que Jocelyn ait simplement cherché à l'occuper pendant cette période difficile. Elle en était tout à fait capable. Sylvia était sa plus vieille et plus proche amie.

N'est-ce pas Kipling qui a dit : « Quand tout va mal, rien ne vaut Jane Austen »? Ou quelque chose comme ça.

Livre lu dans le cadre du partenariat

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06 avril 2010

Netherland - Joseph O'Neill

netherland Éditions de l'Olivier - août 2009 – 296 pages

traduit de l'anglais (États-Unis) Anne Wicke

Quatrième de couverture :

Hans et Rachel vivent à New York avec leur jeune fils lorsque surviennent les attentats du 11-Septembre. Quelques jours plus tard, ils se séparent, et Hans se retrouve seul, perdu dans

Manhattan, où il ne se sent plus chez lui. Il fait la connaissance de Chuck, un homme d’affaires survolté qui rêve de lancer le cricket à New York. Sur des terrains de fortune, Hans tente d’échapper à la mélancolie. Le charisme de Chuck draine une foule de joueurs du dimanche, tous venus d’ailleurs – de Trinidad, de Guyane ou de plus loin encore –, tous persuadés que l’Amérique reste le pays des possibles.

Alors que le monde entier ne croit plus en rien, eux continuent d’espérer. Au milieu de ces exilés, Hans retrouve un second souffle. Mais qui est Chuck ? Il faudra des années avant que le mystère qui entoure sa véritable identité finisse par se dissiper.

Ce très beau livre, souvent comparé à Gatsby le Magnifique, est à la fois une parabole sur la fin du rêve américain et un roman d’amour aux résonances poignantes.

Auteur : Né à Cork (Irlande) en 1964, irlandais par son père, Turc et francophone par sa mère, Joseph O'Neil grandit au Mozambique, en Iran et au Pays-Bas avant de devenir avocat d'affaires à Londres puis de s'installer à New York avec son épouse britannique... Cet héritage culturel pour le moins hétéroclite nourrit l'intrigue et l'univers de son troisième roman et premier succès, 'Netherland', un portrait du New York de l'après-11-septembre paru en 2009 en France. Journaliste pour Atlantic Monthly, Joseph O'Neil est également l'auteur de 'Blood-Dark Track : a Family History', une enquête autobiographique sur le passé de ses grands-parents.

Mon avis : (lu en avril 2010)

Pourquoi ai-je choisi ce livre à la bibliothèque ? En premier lieu parce que l'auteur est né en Irlande (suite au swap St Patrick, je suis toujours curieuse de découvrir des auteurs irlandais), ensuite la lecture de la quatrième de couverture m'a donné envie... enfin, les Éditions de l'Olivier sont souvent pour moi gage de qualité.

Le titre est mystérieux, « Netherland », un dictionnaire m'apprend que cela veut dire « Pays-Bas », nom du pays d'origine du narrateur, Hans (dont le nom intégral est Johannus Franciscus Hendrikus van den Broek).

Hans a la trentaine, il est analyste financier. Il est né et à grandit aux Pays-Bas, à l'âge de 20 ans il est parti travailler à Londres, il a rencontré Rachel et s'est marié avec elle. En 1999, Hans et Rachel sont partis s'installer à New-York, ils ont eu un fils Jack. L'essentiel de l'action du roman se situe quelques mois après les attentats du 11 septembre 2001 : la chute des tours a ébranlé leur couple « Nous avions perdu la capacité de nous parler. L’attaque contre New York avait ôté tout doute à ce sujet. Elle ne s’était jamais sentie aussi seule, aussi mal, aussi loin de chez elle, que durant ses dernières semaines… » Rachel est retourné à Londres avec Jack et Hans vit maintenant seul dans New-York encore traumatisée, il retourne environ deux fois par mois à Londres pour voir son fils. Il va faire par hasard la rencontre de Chuck, originaire de Trinidad, autour d'une passion commune le cricket. L'auteur utilise le criquet comme un symbole de justice et de fraternité entre les hommes et nous offre le portrait d'un New-York multiculturel car en effet, l’équipe de Hans est composé d’hommes originaires de Trinidad, de Guyane, de Jamaïque, d’Inde, du Pakistan et du Skri Lanka, soit trois hindouistes, trois chrétiens, un sikh, quatre musulmans…

En découvrant ce livre, j'ai appris également que Netherland, un an après sa sortie aux États-Unis, avait bénéficié d’une publicité exceptionnelle, en effet, interrogé sur ses lectures par la BBC, Barack Obama avait répondu qu’il était en train de le lire, et qu’il le trouvait « excellent ».

Pour ma part, je ne suis pas aussi enthousiaste concernant ce livre, j'ai bien aimé ce portrait multicolore de New-York, mais le criquet est resté pour moi un sport mystérieux...

Extrait : (début du livre)

La veille de mon départ de Londres pour New York - Rachel m'avait précédé de six semaines -, dans l'après-midi, je me trouvais au travail, à mon bureau, je rassemblais mes affaires, lorsqu'un des grands vice-présidents de la banque, un Anglais d'une cinquantaine d'années, vint me souhaiter bonne chance. J'en fus surpris ; il travaillait dans une autre partie de l'immeuble, dans un autre service, et nous ne nous connaissions que de vue. Néanmoins, il me demanda force détails sur l'endroit où je comptais m'installer (« Watts Street ? À quelle hauteur, dans Watts ? »), puis s'épancha quelques minutes sur les souvenirs de son loft dans Wooster Street et de ses virées au magasin « original » Dean & DeLuca. Il ne cherchait
absolument pas à dissimuler son envie.
« Nous n'y resterons pas longtemps », dis-je en la jouant profil bas sur ma bonne fortune.
Car tel était le plan conçu par ma femme : s'installer à New York un à trois ans puis rentrer.
« Vous pensez ça aujourd'hui, me dit-il. Mais New York, c'est une ville qu'il est très difficile de quitter. Et une fois qu'on la quitte... »
Il ajouta en souriant : « Elle me manque toujours, pourtant, j'en suis parti il y a douze ans. »
Ce fut alors mon tour de sourire - un peu parce que j'étais gêné, en fait, car il avait parlé avec une spontanéité tout américaine.
« Eh bien, nous verrons, dis-je.
- Oui, c'est ça. Vous verrez. »
Son assurance m'agaça, bien qu'il me fît avant tout pitié - comme l'un de ces habitants du Saint-Pétersbourg de jadis, rejeté du mauvais côté de l'Oural par ses fonctions. Mais il s'avère qu'il avait raison, d'une certaine manière. Maintenant que, moi aussi, j'ai quitté cette ville, j'ai bien du mal à me débarrasser de l'impression que la vie a un goût de fenaison et de regain. Ce dernier mot, m'a un jour dit quelqu'un, renvoie dans un premier sens à l'herbe qui repousse dans un champ déjà fauché. Vous pourriez dire, si vous êtes le genre de personne encline aux observations d'ordre général, que New York met l'accent sur la fenaison répétitive effectuée par la mémoire - sur cette sorte d'autopsie déterminée qui a pour effet, on nous le dit et on l'espère sans trop y croire, de faucher le passé herbeux en de maîtrisables proportions. Car il ne cesse de repousser, bien sûr. Rien de tout cela ne signifie que je souhaiterais m'y trouver à nouveau en ce moment ; naturellement, j'aimerais penser que ma propre rétrospection est d'une certaine façon plus importante que celle de ce vieux vice-président. Lorsque j'en fus gratifié, elle ne me parut pas être grand-chose de plus qu'une nostalgie ordinaire. Mais, dans le fond, cela n'existe pas, la nostalgie ordinaire, suis-je tenté de conclure ces temps-ci, pas même si vous sanglotez sur un ongle cassé. Qui sait ce qui est arrivé à ce type, là-bas ? Qui sait ce qui se cache derrière son histoire d'aller acheter du vinaigre balsamique ?
Il en parlait comme d'un élixir, le pauvre crétin.
En tout cas, pendant les deux premières années qui ont suivi mon retour en Angleterre, je fis de mon mieux pour ne pas regarder du côté de New York - où, après tout, j'avais été malheureux pour la première fois de ma vie. Je n'y retournai pas, j'évitai de me demander trop souvent ce qu'il était advenu d'un homme appelé Chuck Ramkissoon, qui avait été mon ami durant mon dernier été passé sur la côte Est et qui était devenu depuis, comme cela arrive fréquemment, une silhouette éphémère. Et puis, un soir, au printemps de cette année 2006, Rachel et moi nous nous trouvons à la maison, à Highbury. Elle est plongée dans un article de journal. Je l'ai déjà lu. Cela parle de la découverte en Colombie d'un groupe tribal de la forêt amazonienne. On dit qu'ils en ont assez de leur vie difficile dans la jungle, même si l'article précise qu'ils n'aiment rien tant que manger du singe, grillé puis bouilli. Une photographie troublante d'un garçon rongeant un petit crâne noirci illustre le propos. La tribu n'a aucune idée de l'existence du pays dans lequel ils se trouvent, la Colombie, aucune idée non plus, et c'est plus dangereux, de l'existence de maladies comme le simple rhume, ou la grippe, contre lesquelles ils n'ont pas de défenses naturelles.
« Coucou, dit Rachel, hé, t'as vu, on parle de ta tribu. »
J'ai encore le sourire aux lèvres lorsque je réponds au téléphone qui sonne. Une journaliste du New York Times demande monsieur van den Broek.
« C'est au sujet de Kham, euh, Khamraj Ramkissoon... précise la journaliste.
- Chuck, dis-je en m'asseyant à la table de la cuisine. C'est Chuck Ramkissoon. »
Elle me dit que les « restes » de Chuck ont été retrouvés dans le Gowanus Canal. Ses poignets étaient menottés et, de toute évidence, il avait été victime d'un meurtre. Je garde le silence. J'ai l'impression que cette femme vient de proférer un mensonge éhonté et que si j'y réfléchis suffisamment une réfutation va me venir.
« Vous le connaissiez bien ? dit sa voix, avant d'ajouter, comme je ne réponds pas : il est écrit quelque part que vous étiez son associé.
- C'est inexact.
- Mais vous travailliez bien ensemble, non ? C'est ce que dit ma note.
- Non. Vous avez été mal informée. C'était juste un ami.

- D'accord, d'accord. »
On entend qu'elle tape sur son clavier, puis, une pause.
« Bon, alors, vous pouvez me dire quelque chose sur son... milieu ?
- Son milieu ? dis-je, suffisamment surpris pour corriger sa prononciation légèrement meuglante du mot.
- Oui, enfin, vous voyez ce que je veux dire, avec qui il traînait, les ennuis dans lesquels il aurait pu se mettre, s'il connaissait des personnages un peu louches... C'est assez inhabituel, ce qui lui est arrivé », ajoute-t-elle avec un petit rire.
Je me rends compte que je suis bouleversé, et même, furieux.
« Oui, je finis par dire. Vous avez une bonne histoire sous le
coude, là. »
Le lendemain, il y a un petit article dans la section « Nouvelles locales ». Il a été établi que le corps de Chuck Ramkissoon gisait depuis plus de deux ans dans l'eau, près de l'entrepôt du Home Depot, parmi les crabes, les pneus de voitures et les caddies de supermarché, jusqu'au jour où un de ces plongeurs en zone urbaine fit une « découverte macabre » alors qu'il filmait un banc de bars rayés. Dans la semaine qui suit paraissent sur le sujet quelques petites choses au compte-gouttes, mais aucune information véritable. Cela semble cependant intéresser les lecteurs et rassurer certains traditionalistes de savoir que le Gowanus Canal peut toujours rejeter la victime d'un meurtre. Tant qu'il y a de la mort, il y a de l'espoir, comme l'a dit un commentateur plein d'esprit.
« Alors, qui est cet homme ? » me demande Rachel, allongée dans le lit à côté de moi, le soir où nous avons appris la nouvelle.
Comme je ne réponds pas immédiatement, elle pose son livre.
« Oh, je suis sûr que je t'en ai déjà parlé. Un joueur de cricket que je connaissais. Un type de Brooklyn.
- Chuck Ramkissoon ? » répète-t-elle.

Sa voix a un ton détaché qui ne me plaît pas. Je me tourne sur une épaule et ferme les yeux.
« Oui, dis-je. Chuck Ramkissoon. »
Chuck et moi, nous nous étions rencontrés pour la première fois en août 2002. Je jouais au cricket dans le Randolph Walker Park, à Staten Island, et Chuck se trouvait là. Il était l'un des deux arbitres indépendants qui proposaient leurs services en échange d'honoraires de cinquante dollars. Le jour était épais comme de la gélatine, avec une atmosphère chaude et vitreuse, sans aucun vent, pas même la brise venant du Kill van Kull qui coule à moins de deux cents mètres de Walker Park, séparant Staten Island du New Jersey. D'assez loin, au sud, montait le grondement sourd du tonnerre. C'était bien là le genre d'après-midi américain à la viscosité barbare qui me faisait vivement regretter les ombres projetées par les mouvements rapides des nuages d'été dans le nord de l'Europe, regretter même ces jours où vous jouiez au cricket en portant deux pull-overs, sous un ciel froid parsemé çà et là d'un pan de bleu - assez grand pour tailler une culotte de gendarme, comme disait ma mère. Selon mes propres critères, Walker Park était un endroit fort médiocre pour jouer au cricket. L'aire de jeu était, je suis sûr que c'est toujours le cas, deux fois plus petite que la taille réglementaire d'un terrain de cricket. Le terrain proprement dit est inégal et l'herbe y est toujours trop haute, même lorsqu'elle est tondue (un jour, en cherchant une balle, j'ai failli tomber sur un canard caché dans l'herbe, ce qui, pour les joueurs, est de très mauvais augure 1) ; et, alors que le vrai cricket, comme certains pourraient le nommer, se joue sur une livrée en pelouse, celle de Walker Park est en terre battue, et non en gazon, et doit être recouverte d'un tapis en fibres de coco ; par ailleurs, la terre en question est de la terre battue de base-ball, pâle et sableuse, elle n'est pas rouge comme celle des terrains de cricket : on ne peut alors compter bien longtemps sur la fiabilité du rebond. Et quand bien même on pourrait parler de fiabilité du rebond, il manquera toujours de variété et de complexité. (En revanche, les livrées faites de vraie terre et d'herbe sont riches de possibilités : elles seules peuvent pleinement mettre au défi et récompenser le répertoire du lanceur, avec ses balles lentes, tournantes, courtes à rebond, ou déviées, et seules ces balles peuvent mettre en action et véritablement à l'épreuve le répertoire du batteur, ses coups défensifs et offensifs, sans parler de son mental.) Il y a un autre problème. De grands arbres - des chênes des marais, des chênes rouges, des gommiers,
des tilleuls américains - longent de manière désordonnée les bordures de Walker Park. Il faut considérer que chaque élément de ces arbres, même la plus petite feuille qui pend, fait partie des limites du terrain, ce qui confère une dimension aléatoire au jeu.
Souvent, il arrive qu'une balle roule entre les troncs. Le joueur de l'équipe au champ qui doit courir après la balle va alors disparaître partiellement, et lorsqu'il réapparaît, la balle à la main, un concours de cris démarre, exigeant de savoir comment les choses se sont exactement passées.

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05 avril 2010

Les lieux sombres – Gillian Flynn

Livre lu dans le cadre du logo_challenge_ABC- (16/26)

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les_lieux_sombres Sonatine – février 2010 – 482 pages

traduit de l'anglais (États-Unis) par Héloïse Esquié

Quatrième de couverture :

Début des années 1980. Libby Day a sept ans lorsque sa mère et ses deux sœurs sont assassinées dans leur ferme familiale. Rescapée par miracle, la petite fille désigne le meurtrier à la police, son frère Ben, âgé de 15 ans. Ce fait divers émeut tout le pays, et la jeune Libby devient un symbole de l'innocence bafouée. Vingt-cinq ans plus tard, alors que son frère est toujours derrière les barreaux, Libby, qui ne s'est jamais remise du drame, souffre de dépression chronique. Encouragée par une association d'un type très particulier, elle accepte pour la première fois de revisiter les lieux sombres de son passé. C'est là, dans un Middle West désolé, dévasté par la crise économique et sociale, qu'une vérité inimaginable commence à émerger. Et Libby n'aura pas d'autre choix pour se reconstruire, et peut-être enfin recommencer à vivre, que de faire toute la lumière sur l'affaire, quelles qu'en soient les conséquences. Bien loin des clichés et du manichéisme qui encombrent la plupart des thrillers contemporains, Gillian Flynn nous offre ici une intrigue d'une densité rare, des personnages complexes, tragiques, terriblement humains. Considérée dès son premier roman, Sur ma peau, comme l'une des voix les plus originales du thriller contemporain, elle confirme avec ce livre, où l'on retrouve son style intense et viscéral, son immense talent.

Auteur : Gillian Flynn est née à Kansas City. Après Sur ma peau (1997), Les Lieux sombres est son deuxième roman.

Mon avis : (lu en avril 2010)

Ce livre est vraiment prenant, superbe et grave à la fois. Il nous raconte un drame et ses conséquences. Le 2 janvier 1985, Libby a sept ans, sa mère et ses deux sœurs vont être sauvagement assassinées. Libby est le seul témoin du drame : cachée dans un placard, elle a tout entendu. Elle accuse son frère Ben âgé de quinze ans.

Vingt-cinq ans plus tard, Libby est sans argent, sans travail. Jusqu'alors elle profitait des dons que suite au drame, les gens avaient fait en sa faveur. Par intérêt financier, elle accepte de rencontrer le Kill Club. Les membres de ce club s'intéressent aux grandes affaires criminelles, et plusieurs d'entre eux sont persuadés que Ben n'est pas coupable et que Libby pourrait les aider à le prouver.

Le lecteur suit en parallèle deux récits, celui de l'enquête d'aujourd'hui menée et racontée par Libby et celui de la journée du meurtre, racontée alternativement par Patty (la mère) et Ben (le frère).

Le personnage principale, Libby Day est au début plutôt antipathique, elle est kleptomane, elle est dépressive, puis elle devient touchante et émouvante. Ben est un adolescent fragile et influençable, c'est mon personnage préféré ! Patty est une mère épuisée, qui n'arrive pas à faire marcher sa ferme et qui élève seule comme elle peut ses quatre enfants.

Au début je croyais savoir et avoir compris ce qui c'était passé, mais plus j'avançais dans l'histoire et plus le mystère s'épaississait et plus l'intrigue m'empêchait de lâcher le livre ! Le dénouement final est à la hauteur de mes espérances. Une superbe découverte d'un roman vraiment palpitant !

Extrait : (début du livre)

La mesquinerie qui m'habite est aussi réelle qu'un organe. Si on me fendait le ventre, elle pourrait fort bien se glisser dehors, charnue et sombre, tomber par terre, et on pourrait sauter dessus à pieds joints. C'est le sang des Day. Il y a quelque chose qui cloche. Je n'ai jamais été une petite fille bien sage, et ça a empiré après les meurtres. En grandissant, Libby la petite orpheline est devenue maussade, lymphatique, trimballée de mains en mains au sein d'un groupe de parents éloignés – des cousins issus de germains, des grands-tantes, des amis d'amis –, collée dans une série de mobil-homes ou de ranches décatis aux quatre coins du Texas. J'allais à l'école dans les vêtements de mes sœurs mortes : des chemises aux aisselles jaunies. Des pantalons comiquement lâches, retenus à la taille par une ceinture élimée serrée jusqu'au dernier cran, qui faisaient des poches aux fesses. Sur les photos de classe, j'ai toujours les cheveux en bataille – mes barrettes pendouillent au bout de mes mèches comme des objets aéroportés pris dans les nœuds – et j'ai toujours des poches gonflées sous les yeux, mes yeux de vieille patronne de pub alcoolique. Peut-être les lèvres retroussées à contrecœur en lieu et place d'un sourire. Peut-être.

Je n'étais pas une enfant aimable, et je suis devenue une adulte profondément mal aimable. Si on voulait dessiner mon âme, on obtiendrait un gribouillis avec des crocs pointus.

Livre lu dans le cadre du logo_challenge_ABC- (16/26)

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03 avril 2010

Le Monde de Barney – Mordecai Richler

Livre lu dans le cadre du partenariat Blog-o-Book - Livre de Poche

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Albin Michel – janvier 2000 – 558 pages

LGF – janvier 2001 – 603 pages

traduit de l'anglais (Canada) par Bernard Cohen

Quatrième de couverture :

Drôle de vie que celle de Barney !
Barney Panofsky, juif canadien, expatrié dans les années cinquante à Paris, où il a côtoyé la bohème artistique. De retour au pays, il devient importateur de fromages français, puis producteur de télévision.
De ses trois épouses, la première, nymphomane, se suicidera. Il abandonnera la deuxième le jour même de leur mariage. Quant à la troisième, elle le quittera au bout de trente-six ans.
Accusé du meurtre d'un de ses copains, Barney finira solitaire et poivrot, laissant cette autobiographie.
Drôle d'histoire ? Oui. Ecrite d'une plume virtuose, avec un humour et un souffle ahurissants. Et l'un des plus grands romans du Canada anglophone d'aujourd'hui.

Auteur : Mordecai Richler (27 janvier 1931 – 3 juillet 2001) était un auteur et un scénariste canadien. Né et élevé dans le Mile End (rue Saint-Urbain) à Montréal, au Québec, il fréquenta l’Université Sir George Williams (qui fait maintenant partie de l’Université Concordia). Dans les premières années de sa vie, il vécut et écrivit en Angleterre mais revint au Canada en 1972.

Mon avis : (lu en mars 2010)

Cette lecture fut laborieuse. N’étais-je peut-être pas dans de bonnes dispositions pour découvrir ce livre ?

J'ai eu beaucoup de mal à entrer dans ce livre. J'ai mis deux jours à lire les 140 premières pages et devant ces difficultés, j'ai préféré faire une pause avant de le reprendre.

Barney Panofsky a été mis en cause injustement dans une autobiographie écrite par son ennemi Terry McIver, écrivain reconnu. Il décide donc de lui répondre en écrivant ses propres mémoires pour donner sa version en trois chapitres. Chacun d'entre eux évoque ses trois femmes : Clara : une artiste qu'il a rencontré à Paris, Mrs Panofsky II et Miriam, la femme de sa vie et la mère de ses trois enfants. Il a vécu à Paris de façon un peu bohème, il est retourné au Canada où il a été importateur de fromages puis producteur de télévision. Aujourd'hui, il a 70 ans, il boit et fume trop, il commence également à avoir des problèmes de mémoires.

Il y a beaucoup de personnages, les histoires et anecdotes se succèdent sans que le lecteur ne les mettent en relations les unes aux autres. L'auteur passe brutalement du présent au passé et du passé au présent. Et l’auteur le dit lui-même page 373, « Les digressions, ou plutôt ce que je préfère considérer comme les "propos de table de Barney Panofsky", abondent. », ce qui embrouille encore plus l'esprit de son lecteur. En avançant dans le livre, on comprend un peu mieux la chronologie des faits, mais j’avoue avoir vraiment eu du mal à être intéressée par cette histoire.

Merci à Blog-O-Book et Livre de Poche de m’avoir donné l’occasion de lire ce livre.

Livre lu dans le cadre du partenariat logo_bob_partenariat - logo


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