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product_9782070141647_195x320 Gallimard - janvier 2015 - 192 pages

Quatrième de couverture : 
« Le visage en sang, Jacques hurle : "Mes yeux! Où sont mes yeux?" Il vient de les perdre à jamais. En ce jour d'azur, de lilas et de muguet, il entre dans l'obscurité où seuls, désormais, les parfums, les sons et les formes auront des couleurs. » 
Né en 1924, aveugle à huit ans, résistant à dix-sept, membre du mouvement Défense de la France, Jacques Lusseyran est arrêté en 1943 par la Gestapo, incarcéré à Fresnes puis déporté à Buchenwald. Libéré après un an et demi de captivité, il écrit Et la lumière fut et part enseigner la littérature aux États-Unis, où il devient «The Blind Hero of the French Resistance». Il meurt, en 1971, dans un accident de voiture. Il avait quarante-sept ans. 
Vingt ans après Pour Jean Prévost (prix Médicis essai 1994), Jérôme Garcin fait le portrait d'un autre écrivain-résistant que la France a négligé et que l'Histoire a oublié.

Auteur : Jérôme Garcin est un journaliste et écrivain français. Il dirige le service culturel du Nouvel Observateur, produit et anime l'émission Le Masque et la Plume sur France Inter, et est membre du comité de lecture de la Comédie-Française.

Mon avis : (lu en mars 2015)
Ce livre n'est pas un roman mais plutôt une biographie, un hommage à un héros oublié. A la suite d'un incident domestique, Jacques Lusseyran est devenu aveugle à l'âge de 8 ans. Très vite il découvre que s'il ne voit plus avec ses yeux, il voit de l'intérieur, des images très colorées. Grâce à l'amour de ses parents, il n'a pas le temps de s'appitoyer sur son sort, il va apprendre à développer ses autres sens et poursuivra sa scolarité aux milieux de ses camarades et sera un élève brillant. Elève à Louis Le Grand en Terminal puis en classe préparatoire, il espère réussir l'Ecole Normale. Mais un décret de Vichy interdit aux handicapés d'entrer dans la fonction publique... Durant cette même période, âgé de 17 ans, il fait parti avec une cinquantaine d'élèves des lycées Louis-le-Grand et Henri-IV et des étudiants de la Sorbonne du mouvement de résistance, les Volontaires de la Liberté. En juillet 1943, il est arrêté et incarcéré à Fresnes durant six mois, puis déporté à Buchenwald. 
Mon avis est mitigé, j'ai aimé le fond : je ne connaissais pas et j'ai apprécié de découvrir qui était Jacques Lusseyran, jeune résistant aveugle, déporté à Buchenwald. J'ai eu plus de difficultés avec la forme : le livre est court, mais j'ai trouvé que le ton était souvent emphatique, que le texte manquait de fluidité et j'ai trouvé cette lecture assez laborieuse. Mais je suis cependant, contente d'avoir lu ce livre.

Merci à Babelio et le Prix Relay des voyageurs lecteurs pour ce partenariat.

Extrait : (début du livre)
Rien, pas l’once d’une plainte, pas l’ombre d’un regret, pas trace d’une quelconque amertume, pas la moindre colère, pas non plus de protestation, et jamais de jalousie. Aucun sentiment bas, nulle révolte vaine. Au contraire, une paix avec soi-même, une harmonie avec le monde, une équanimité souterraine, un optimisme ravageur, une vaillance hors norme, une foid’airain, et même une manière de gratitude pour le destin qui, en le privant de ses yeux, en lui ayant refusé le spectacle de la beauté à l’âge des premiers émerveillements, développa chez lui ce qu’il nommait le regard intérieur. Comme s’il évoquait une industrie secrète, une fabrique cachée, un atelier réservé à lui seul, il répétait que les « vrais yeux travaillent au-dedans de nous » et faisait entrer, dans sa propre caverne, la lumière du feu que Platon plaçait à l’extérieur, et en hauteur. La vérité était en lui-même ; dehors n’était pour lui qu’une illusion – un trompe-l’œil. 
De son handicap, il fit un privilège. Il en tira une fierté qui interdisait la charité et intimidait la compassion. Il y trouva comme un supplément de gravité, lui qui, dans Le Puits ouvert, un roman demeuré inédit, écrivait : « En se penchant sur mon berceau, il y a un cadeau que les bonnes fées ont oublié de me faire, c’est la frivolité. » Il lui arrivait de mépriser ceux qui,s’apitoyant sur son sort, se flattaient d’avoir un regard d’aigle et de tutoyer l’horizon.Toujours, il se moqua des gémissants et des vaniteux. Le mot qu’il détestait le plus et tenait pour un défaut, pour une démission, pour une lâcheté, c’était celui de « banalité ». Sa vie brèven’y tomba jamais. Elle fut une exception française. 
J’ai découvert Jacques Lusseyran avec Et la lumière fut. Je me souviens très bien des émotions contradictoires que j’éprouvai à la lecture de ce témoignage magistral et capital. Le récit de ce héros, qu’aucun romancier n’aurait osé inventer, n’était-il pas trop exemplaire pour être vrai ? Et s’il était vrai, où donc cet homme avait-il trouvé la force surhumaine d’affronter, tête haute, de telles épreuves, de se dépasser sans cesse, de se survivre en rayonnant ? Ce livre, qui illustrait à la perfection le concept de résilience, comment avait-il pu le rédiger sans le voir ?(Mon étonnement vient de ce que je suis de la vieille école. Il m’arrive souvent d’écrire à la main ; j’aime tracer les mots sur des cahiers quadrillés, les remplacer ensuite par d’autres qui attendent dans la marge, biffer, corriger, peaufiner, imposer un rythme secret à ma partition,ajouter des couleurs à mes crayonnés. Je ne suis pas loin de croire que la phrase manuscrite commande la pensée, que le geste précède l’idée, que le stylo impose son style et sa loi. Et je ne commence vraiment à écrire qu’en me relisant, qu’en regardant mon feuillet.) Avait-il lui-même tapé à la machine ou plutôt dicté à une sténo ce que j’avais la faculté de lire, les yeux ouverts, dans un jardin du pays d’Auge traversé par un ruisseau qui sentait l’herbe coupée, la menthe fraîche et l’ail des ours, un jardin qui ouvrait sur des perspectives – massifs anglais de rosiers, de rhododendrons, de lilas, champs chahuteurs de hauts maïs, colline boisée et alanguie – où mon regard se posait, entre deux pages, comme pour s’assurer de son acuité et bien mesurer son empire provisoire ? 
Je crois bien que, dans ma vie, je n’ai jamais été si longtemps absorbé par un texte, m’arrêtant à chaque phrase, la pesant comme une petite miraculée, trouvant à chaque point-virgule, à chaque parenthèse, à chaque exclamation, à chaque alinéa, un sens et un pouvoir qui allaient bien au-delà des règles typographiques et des lois grammaticales. Tous ces mots, jaillis de la nuit absolue, avaient un éclat incomparable, ils répandaient sur la page une lumière éblouissante, presque trop crue. À travers les phrases grégoriennes passaient des couleurs de vitraux sur lesquels tape, à midi, le soleil des dimanches chrétiens. Ajoutés les uns aux autres,les adjectifs en relief – il me semblait les toucher du doigt, comme s’ils étaient en braille –dessinaient une chaîne alpine, formaient une cordillère des Andes, inventaient des Rocheuses lexicales. Dieu que le blanc d’entre les lignes exhalait d’étranges et voluptueux parfums. C’était de la littérature d’avant la littérature. Elle ne tenait ni par le beau style, qui est une coquetterie de clairvoyants, ni par l’imagination, qui offre aux oisifs de tromper à la fois leur ennui et leurs lecteurs, elle était le prolongement naturel d’un corps immobile, l’expression d’une pensée pure, débarrassée des images inutiles, des métaphores superflues. Lire Lusseyran, c’était réapprendre à lire, comme on dit réapprendre à voir, après une opération de la cataracte.