12 novembre 2014

Peine perdue - Olivier Adam

peine perdue Flammarion - août 2014 - 416 pages

Quatrième de couverture :
Les touristes ont déserté les lieux, la ville est calme, les plages à l'abandon. Pourtant, en quelques jours, deux événements vont secouer cette station balnéaire de la Côte d'Azur : la sauvage agression d'Antoine, jeune homme instable et gloire locale du football amateur, qu'on a laissé pour mort devant l'hôpital, et une tempête inattendue qui ravage le littoral, provoquant une étrange série de noyades et de disparitions. Familles des victimes, personnel hospitalier, retraités en villégiature, barmaids, saisonniers, petits mafieux, ils sont vingt-deux personnages à se succéder dans une ronde étourdissante. Vingt-deux hommes et femmes aux prises avec leur propre histoire, emportés par les drames qui agitent la côte.

Auteur : Olivier Adam est né en 1974. Après avoir grandi en banlieue et vécu à Paris, il s'est installé à Saint-Malo. Il a publié Je vais bien, ne t'en fais pas (2000) et Passer l'hiver (Goncourt de la nouvelle 2004), Falaises, A l'abri de rien (prix France Télévisions 2007 et prix Jean-Amila-Meckert 2008), Des Vents contraires (Prix RTL/Lire 2009), Le Cœur régulier (2010), Les lisières (2012).

Mon avis : (lu en novembre 2014)
Comme souvent chez Olivier Adam, ses personnages sont cabossés, perdus où donc la vie bascule. Ici nous découvrons une station balnéaire de la Côte d'Azur hors saison. Une violente tempête a ravagé la côte et les plages. Antoine, gloire locale du club du football, a été agressé et laissé pour mort devant l'hôpital. Vingt-deux personnages de l'histoire vont tour à tour être les narrateurs d'un chapitre et le lecteur va peu à peu reconstituer le puzzle des évènements. La lecture est captivante car dans chaque chapitre il y a des ombres que l'on espère éclaircir dans un chapitre suivant. 
Avec cette construction du livre, le lecteur en sait plus que chacun des personnages, il semble donc qu'il n'y ait pas beaucoup de suspens sur les faits principaux et pourtant l'auteur réussi a être surprenant dans la conclusion de l'histoire. Au début, je regrettais que l'auteur ait abandonné la Bretagne pour la Côte d'Azur, mais sa description de la tempête est vraiment réussie. Je reste une inconditionnelle d'Olivier Adam et j'ai vraiment bien apprécié cette lecture. 

Extrait : (début du livre)
Antoine
Il sent son cœur battre dans sa tête. Ça et son souffle, ça prend toute la place. Les voitures sur le bitume humide, les moteurs les pneus, tout s’agrège en bouillie sourde à l’arrière plan. Les lumières comme des traînées orange et rouges, les palmiers les guirlandes, les néons les lampadaires, les cafés les boutiques, ça passe. Des masses plus ou moins claires, imprécises. L’hôtel où bosse Marion, ménage des chambres et petits déjeuners, son enseigne façon Los Angeles Hotel California, le mal de chien que ça lui fait de l’imaginer coucher avec l’autre connard à chemisette de VRP, le garage où il puait l’huile de moteur il y a encore un an, avant que le patron le vire parce qu’il se défonçait pendant les pauses, la clinique où le petit est né et la morsure de ne plus le voir tous les jours, ça passe. Il accélère et ça passe. La douleur dans les jambes et les poumons, les muscles qui éclatent et le souffle qui manque, l’impression d’être au bord de tomber dans les pommes, ça fait tout passer.
Antoine vire à droite et au bout de la rue la mer est lisse : une plaque d’aluminium bordée de grains quasi marron. Entre les nuages le soleil tombe en rideau comme si le ciel avait quelque chose à nous dire. Dans son dos le stade s’éloigne et il essaie de ne pas repenser au match de dimanche, la rage où ça l’a mis de se faire sécher en pleine surface, le plomb qu’il a pété et la gueule du défenseur avec, son poing sur les os qui craquent et le sang qui a giclé, il essaie de les chasser de sa mémoire même si, il ne va pas mentir, sur le coup ça l’a fait jouir. Il paraît qu’il n’est pas sûr de revenir sur le terrain. Qu’il va y avoir une commission de discipline. D’accord, pourquoi pas, mais franchement, à part lui il y a qui pour foutre le ballon au fond des cages dans cette équipe ? Et il y aura qui dans quinze jours pour ne pas se faire ridiculiser ? Ils ont tiré au sort et c’est Nantes qui est sorti du chapeau et c’est tout sauf un cadeau. Jamais tapé des mecs pareils. Jamais même pensé qu’un jour ils les auraient en face. Dixième de la ligue 1 l’an passé. Des pros dont certains ont déjà joué l’Europe et tout le bordel. Personne ne sait comment ils ont fait pour arriver jusque-là. Et eux pas plus que les autres. « La magie de la coupe de France », ils ont mis dans le journal. Il n’y a qu’à voir Calais. Quevilly. Des amateurs idem qui ont failli aller au bout. Quand il l’a rejoint dans les vestiaires après le match ce jour-là, son père lui a sorti que de toute manière il n’avait jamais su choisir, qu’il avait toujours hésité entre la boxe et le foot, mais que ce n’était pas une raison pour essayer de concilier les deux. Il a toujours été comme ça son père : un marrant. Après ça ils sont allés prendre une bière à l’Auberge de la plage. Le vieux avait encore une heure à tuer avant de partir bosser. Qu’à son âge il puisse continuer à monter des murs, ça paraît dingue. Il est sec comme les chênes-lièges là-bas dans les collines. Des fois on a l’impression que ses os pourraient craquer comme des branches, que sa peau n’est plus qu’une écorce. Il n’y avait pas grand monde à boire un coup à part deux trois retraités qui se chauffaient le dos, deux motards italiens, une femme seule d’une quarantaine d’années et un type un peu plus loin, la soixantaine, une valise à ses pieds, qui tendait son visage vers le soleil comme si ça pouvait vraiment l’en rapprocher. Ils ont bu en silence. Ils n’ont jamais trop su se parler tous les deux. Mais ça leur va. Pas besoin de se la raconter. Chacun sait qui il a en face de lui. Chacun sait à quoi s’en tenir. Antoine l’a regardé plisser les yeux en tirant sur sa sèche et il a pensé au temps où sa mère était encore là, à la façon qu’avait déjà son père de se tenir silencieux auprès d’elle. Il est gentil mais il est bavard, plaisantait-elle en passant sa main dans ses cheveux brûlés. Ce jour-là c’était Sarah qui servait. Le vieux reparti, Antoine a attendu la fin du service pour la ramener au mobile home. Ils ont baisé et ensuite ils sont restés longtemps allongés à regarder le plafond en fumant, même si en théorie ils n’ont pas le droit. Le mobile home n’est pas le sien. Et c’est non-fumeurs, a précisé son boss. Il le laisse y loger le temps des travaux, c’est tout. Après, Antoine ne sait pas. Après, il verra bien. Il a rendu les clés de l’appartement il y a deux mois. Ça en faisait dix qu’il ne payait plus le loyer. À la fin, le proprio le menaçait de lui envoyer son fils et ses potes de Bastia. Il pouvait toujours les appeler. Depuis que Marion s’était tirée avec l’autre con, depuis qu’elle avait embarqué le petit avec elle, Antoine ne supportait plus cet endroit. La chambre qu’ils avaient laissée au gamin. Le salon où ils dépliaient le canapé-lit. La table sous la fenêtre donnant sur les voies ferrées et derrière les derniers immeubles, avant que le sombre du massif ne mange le paysage. Le vent s’était levé et Sarah somnolait. Quand ça s’est mis à souffler vraiment il a cru que le toit de la caravane d’à côté allait s’envoler. Il l’avait posé la veille. Plusieurs fois dans la nuit il est sorti pour vérifier que ça tenait. Sarah a filé vers quatre heures du matin. Alex, son mec, rentrait de sa nuit vers sept. Il surveille des entrepôts à vingt kilomètres de là. Du matériel de location. Des trucs électroniques. De la hi-fi de la vidéo de l’informatique. Antoine le croise parfois avec son uniforme à la noix, sa lampe torche à la ceinture, son chien à la botte. Souvent il s’arrête prendre un café au centre-ville et attend d’être rentré chez lui pour se changer. Sûrement qu’il doit se sentir quelqu’un habillé comme ça. Sûrement que ça le fait kiffer de rentrer chez lui, de rejoindre Sarah sous les draps et de la baiser en gros dur, en flic ou en ce qu’il s’imagine être là-dedans.
Antoine accélère malgré le sable qui le fait peser trois tonnes. Le long de l’eau la ville se désagrège en hôtels vue sur mer et villas privées. Le fric qui coule à flots par ici on se demande d’où il peut bien sortir. Il prend le sentier qui mène à la grande plage, avec ses parkings sous les pins en lisière, ses trois paillotes montées sur pilotis. Jeff est tellement occupé à balayer sa terrasse qu’il ne le voit même pas. Il lutte contre le sable, grain à grain, y compris les jours où c’est fermé. En cette saison il n’ouvre que le week-end, et les midis de grand soleil. À l’arrière de la salle, près des toilettes, il a sa piaule. Un lit de camp et son sac à même le sol. Il dort là la plupart du temps. La nuit il n’y a plus qu’eux deux parmi les sables, les pins et les eaux endormies. Antoine dans son camping désert, avec ses mobile homes à moitié repeints, orange rouge turquoise émeraude lavande, ses toits à la mode tropicale à poser d’ici le début de la saison, qui commence dès mars dans le coin. Et Jeff dans sa paillote, fermée par de lourds battants de bois amovibles quand il a le courage de les mettre, c’est-à-dire pas souvent, sa batte de base-ball lui suffit, c’est ce qu’il dit, même si sous son sommier Antoine a bien vu le flingue qu’il planque au cas où. Au cas où quoi, ça il l’ignore. Tout ce qu’Antoine sait c’est qu’il n’aimerait pas avoir un truc pareil chez lui. Certains ont la chance d’être assez forts pour être sûrs qu’ils n’en feraient rien. Lui n’en est pas convaincu. Parfois il vaut mieux savoir ce dont on est capable ou pas.

Déjà lu du même auteur :

a_l_abris_de_rien_p A l'abri de rien    falaises Falaises  
 Des_vents_contrairesDes vents contraires  je_vais_bien_ne_t_en_fait_pas_p Je vais bien, ne t'en fais pas
 le_coeur_r_gulier  Un cœur régulier    kyoto_limited_Express  Kyoto Limited Express  

a_l_ouest_p  A l'ouest  les_lisi_res Les lisières 

91573026 Comme les doigts de la main

Challenge 4% Rentrée Littéraire 2014 
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Posté par aproposdelivres à 17:38 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
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