Lu dans le cadre du Prix Relay des Voyageurs 
Sélection mars

heureux_les_heureux Flammarion - janvier 2013 - 220 pages

Quatrième de couverture :
Dans le 95, qui va de la place Clichy à la porte de Vanves, je me suis souvenue de ce qui m'avait enchaînée à Igor Lorrain. Non pas l'amour, ou n'importe lequel des noms qu'on donne au sentiment, mais la sauvagerie. Il s'est penché et il a dit, tu me reconnais ? J'ai dit, oui et non. Il a souri. Je me suis souvenue aussi qu'autrefois je n'arrivais jamais à lui répondre avec netteté. – Tu t'appelles toujours Hélène Barnèche ? – Oui. – Tu es toujours mariée avec Raoul Barnèche ? – Oui. J'aurais voulu faire une phrase plus longue, mais je n'étais pas capable de le tutoyer. Il avait des cheveux longs poivre et sel, mis en arrière d'une curieuse façon, et un cou empâté. Dans ses yeux, je retrouvais la graine de folie sombre qui m'avait aspirée. Je me suis passée en revue mentalement. Ma coiffure, ma robe et mon gilet, mes mains. Il s'est penché encore pour dire, tu es heureuse ?J'ai dit, oui, et j'ai pensé, quel culot. Il a hoché la tête et pris un petit air attendri, tu es heureuse, bravo.

Auteur : Fille d'un ingénieur russe d'origine iranienne et d'une violoniste hongroise, Yasmina Reza, née en 1959 à Paris, a étudié le théâtre et la sociologie à Nanterre. En 1994, elle acquiert une notoriété internationale avec sa pièce Art. Les suivantes ont également été adaptées en quelque trente-cinq langues et produites dans les salles les plus prestigieuses du monde entier. Son récit de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007, L'Aube le soir ou la nuit, est devenu un best-seller, et son oeuvre littéraire compte aussi HammerklavierUne désolation, ou encore Dans la luge d'Arthur Schopenhauer

Mon avis : (lu en février 2013)
C'est la première fois que je lis cette auteur même si je la connaissais de nom et que je l'ai déjà vu ou entendu dans des émissions littéraires.
Une vingtaine de chapitres, autant de monologues et de narrateurs... Et chacun des personnages croise à un moment les autres personnages.
Au début, j'ai trouvé assez déstabilisant ce livre car je ne voyais aucun lien entre les premiers chapitres, puis j'ai compris le principe des vies qui se croisent.
J'ai fini par prendre une feuille de papier et noter au fur et à mesure les noms des personnages rencontrés car je commençais à m'y perdre un peu... 
Un très beau titre, plein d'espoir, qui promet beaucoup et pourtant j'ai été déçue car les différentes histoires narrent des moments ordinaires de la vie, naissance, mort, tromperie, solitude, attente dans une salle d'attente, courses dans un supermarché... Et cela ne transpire pas vraiment le bonheur... Cela ce lit pourtant très bien, l'écriture est très belle. L'idée de ce récit choral est originale mais le fond ne m'a pas emportée.

Extrait : (page 20) 
A l'époque lointaine de mon mariage, dans l'hôtel où nous allions l'été en famille, il y avait une femme qu'on voyait chaque année. Enjouée, élégante, les cheveux gris taillés à la sportive. Omniprésente, elle allait de groupe en groupe et dînait chaque soir à des tables différentes. Souvent, en fin d'après-midi, on la voyait assise avec un livre. Elle se mettait dans un angle du salon afin de conserver un oeil sur les allées et venues. Au moindre visage familier, elle s'illuminait et agitait son livre comme un mouchoir. Un jour elle est arrivée avec une grande femme brune en jupe plissée vaporeuse. Elles ne se quittaient pas. Elles déjeunaient devant le lac, jouaient au tennis, jouaient aux cartes. J'ai demandé qui était cette femme et on m'a dit une dame de compagnie. J'ai accepté le mot comme on accepte un mot ordinaire, un mot sans signification particulière. Chaque année à la même époque, elles apparaissaient et je me disais, voilà madame Compain et sa dame de compagnie. Ensuite il y a eu un chien, tenu en laisse par l'une ou l'autre, mais il appartenait visiblement à madame Compain. On les voyait s'en aller le matin tous les trois, le chien les tirait en avant, elles essayaient de le contenir en modulant son nom sur tous les tons, sans aucun succès. En février, cet hiver, donc bien des années plus tard, je suis partie à la montagne avec mon fils déjà grand. Lui fait du ski bien sûr, avec ses amis, moi je marche. J'aime la marche, j'aime la forêt et le silence. A l'hôtel, on m'indiquait des promenades mais je n'osais pas les faire parce qu'elles étaient trop éloignées. On ne peut pas être seule trop loin dans la montagne et dans la neige. J'ai pensé, en riant, que je devrais mettre une annonce à la réception, femme seule cherche quelqu'un d'agréable avec qui marcher. Aussitôt je me suis souvenue de madame Compain et de sa dame de compagnie, et j'ai compris ce que voulait dire dame de compagnie. J'ai été effrayée de cette compréhension, parce que madame Compain m'avait toujours fait l'effet d'une femme un peu perdue. Même quand elle riait avec les gens. Et peut-être, quand j'y pense, surtout quand elle riait et s'habillait pour le soir. Je me suis tournée vers mon père, c'est-à-dire j'ai levé les yeux au ciel et j'ai murmuré, papa, je ne peux pas devenir une madame Compain ! Ça faisait longtemps que je ne m'étais pas adressée à mon père. Depuis que mon père est mort, je lui demande d'intervenir dans ma vie. Je regarde le ciel et lui parle à voix secrète et véhémente. C'est le seul être à qui je peux m'adresser quand je me sens impuissante. En dehors de lui, je ne connais personne qui ferait attention à moi dans l'au-delà. Il ne me vient jamais à l'idée de parler à Dieu. J'ai toujours considéré qu'on ne pouvait pas déranger Dieu. On ne peut pas lui parler directement. Il n'a pas le temps de s'intéresser à des cas particuliers. Ou alors à des cas exceptionnellement graves. Dans l'échelle des implorations, les miennes sont pour ainsi dire ridicules. J'éprouve le même sentiment que mon amie Pauline quand elle a retrouvé un collier, hérité de sa propre mère, perdu dans des herbes hautes. En passant par un village, son mari a arrêté la voiture pour se précipiter dans l'église. La porte était fermée, il s'est mis à secouer le loquet de façon frénétique. Mais qu'est-ce que tu fais ? - Je veux remercier Dieu, il a répondu. - Dieu s'en fout ! - Je veux remercier la Sainte Vierge - Ecoute Hervé, si Dieu il y a, si Sainte Vierge il y a, tu crois qu'au vu de l'univers, des malheurs terriens et de tout ce qui s'y passe, mon collier leur importe ? !... Donc j'invoque mon père qui me semble plus atteignable. Je lui demande des services bien définis. Peut-être parce que les circonstances me font désirer des choses précises, mais aussi, souterrainement, pour mesurer ses capacités. C'est toujours le même appel à l'aide. Une supplique pour le mouvement. Mais mon père est nul. Il ne m'entend pas ou ne possède aucun pouvoir. Je trouve lamentable que les morts n'aient aucun pouvoir. Je désapprouve cette partition radicale des mondes. De temps en temps, je lui accorde un savoir prophétique. Je pense : il n'accède pas à tes demandes car il sait qu'elles ne vont pas dans le sens de ton bien. Ça m'énerve, j'ai envie de dire de quoi tu te mêles, mais au moins je peux considérer sa non-intervention comme un acte délibéré. C'est ce qu'il a fait avec Jean-Gabriel Vigarello, le dernier homme dont je me suis éprise. Jean-Gabriel Vigarello est un de mes collègues, professeur de mathématiques au lycée Camille-Saint-Saëns, où je suis moi-même professeur d'espagnol. Avec le recul, je me dis que mon père n'a pas eu tort. Mais le recul, c'est quoi ? C'est la vieillesse. Les valeurs célestes de mon père m'exaspèrent, elles sont très bourgeoises si on réfléchit. De son vivant, il croyait aux astres, aux maisons hantées et à toutes sortes de babioles ésotériques. Mon frère Ernest, qui a pourtant fait de sa mécréance un motif de vanité, lui ressemble chaque jour un peu plus. Récemment, je l'ai entendu reprendre à son compte "les astres inclinent et ne prédestinent pas". Mon père raffolait de la formule, je l'avais oublié, il y ajoutait de façon quasi menaçante le nom de Ptolémée. J'ai pensé, si les astres ne prédestinent pas, que pouvais-tu savoir papa de l'avenir immanent ? Je me suis intéressée à Jean-Gabriel Vigarello le jour où j'ai remarqué ses yeux. Ce n'était pas facile de les remarquer étant donné sa coiffure, des cheveux longs, anéantissant le front, une coiffure à la fois laide et impossible pour quelqu'un de son âge. J'ai tout de suite pensé, cet homme a une femme qui ne prend pas soin de lui (il est marié bien entendu). On ne laisse pas un homme de presque soixante ans avec cette coiffure. 

 

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