fukushima Gallimard – mars 2012 – 262 pages

Quatrième de couverture :
« On peut très bien vivre dans des zones contaminées : c'est ce que nous assurent les partisans du nucléaire. Pas tout à fait comme avant, certes. Mais quand même. La demi-vie. Une certaine fraction des élites dirigeantes - avec la complicité ou l'indifférence des autres - est en train d'imposer, de manière si évidente qu'elle en devient aveuglante, une entreprise de domestication comme on en a rarement vu depuis l'avènement de l'humanité. »

Auteur : Michaël Ferrier vit à Tokyo où il enseigne la littérature. Il est l'auteur de plusieurs essais et romans, dont Tokyo - Petits portraits de l'aube (2004) et Sympathie pour le fantôme (2010).

Mon avis : (lu en septembre 2012)
Mickaël Ferrier connaît bien le Japon car il y vit et y enseigne depuis des années, son livre est un témoignage sur le désastre de Fukushima.
Le récit commence le jour du séisme, le vendredi 11 mars 2011à Tokyo. Dès les premières pages entraînent le lecteur dans une description en détails d'un tremblement de terre, avec les sensations d'un monde qui bouge et où les objets tombent partout...

« Mais c'est aux arêtes de la bibliothèque que le séisme atteint son paroxysme. Il court le long des tablettes, se glisse entre les rayons et décapite un à un les livres au sommet de l’étagère, où se trouve disposée la poésie française avec un crépitement de mitraillettes. Saint-John Perse tombe le premier. “S’en aller ! S’en aller ! Paroles de vivant !” Celui qui peint l’amer au front des plus hauts caps, qui marque d’une croix blanche la face des récits, ne résiste pas plus de quelques secondes à la bourrasque : le Saint-Leger Leger s’envole. Vigny le suit de près, et Lamartine, et même Rimbaud, qui prend la tangente sur sa jambe unique avec un facilité déconcertante, poursuivi par Verlaine et ses sanglots longs. Leconte de Lisle s’impatiente et vient bientôt les rejoindre puis, pêle-mêle, Laforgue et Louise Labé… La grand Hugo hésite, tergiverse, il grogne de toute la puissance de ses œuvres complètes et puis il s’écrase au sol dans un fracas énorme. Aimé Césaire, lui, tombe avec élégance et majesté. Nerval chevauche René Char, Claudel monte sur Villon, Villon sur Apollinaire. Enfin, Malherbe vient, et entraîne à sa suite toute la Pléiade... Ronsard, Du Bellay, Belleau, Jodelle...»

Cela semble durer une éternité, et pourtant la télévision dira plus tard que le séisme a eu lieu durant deux à trois minutes...
Ensuite, Mickaël Ferrier découvre que le téléphone ne fonctionne plus, puis des dizaines de mails demandant de ses nouvelles arrivent de partout, à la télévision tout le monde a l'air à la fois inquiet et ahuri. Une alerte au Tsunami est annoncée.
Trois jours plus tard, c'est le désastre complet : la grande vague du tsunami a dévasté la région du nord, il y a des milliers de morts, les nombreuses répliques du séisme stresse la population et les centrales nucléaires du Nord qui explosent inquiètent tout le Japon. Les étrangers cherchent à fuir le pays. Ils ont peurs. En plus de la réalité du terrain, les médias se déchaînent, les même images apocalyptiques tournent en boucles...
Après avoir quitté quelques temps Tokyo pour se ressourcer dans le calme de Kyoto. Mickaël Ferrier et sa compagne Jun décident, plutôt que de fuir ou de se terrer, de partir pour « le Nord, voir la mer, aider les gens, nous mêler aux cataclysmes. »
Le témoignage devient de plus en plus fort, ce qu'ils découvrent est incroyable, stupéfiant :

« Je marche, je marche dans le désastre. Petits morceaux, gros morceaux, menus débris, tout se mêle et s'accumule : le fer, le béton, les lambeaux de plastique. Tout est réduit en poudre, en cendre, en sable... Une plage, une plage immense de débris. Les bâtiments, comme des écorchés, laissent apercevoir leurs viscères. Les bâtissent et les édifices déchiquetés se succèdent, sans qu'on puisse la plupart du temps deviner s'il s'agissait d'habitations ou de hangars, de monuments ou de terrasses, de bureaux ou de corps de logis. Les structures métalliques et rouillées sont enchevêtrées dans un dédale de boue et de béton liquéfié, ne laissant plus apercevoir, dans la confusion des métaux et des matériaux, que l'incroyable férocité de ce qui les a jetés à terre et impitoyablement laminés. »

Et plus l'écrivain monte vers le Nord et plus le paysage est lunaire, la vie semble s'être arrêtée, les descriptions sont puissantes, à la fois belles et tragiques :

« On voit tous les objets en brun, toutes les autres couleurs ont disparu du monde. Tout à coup nous ne sommes plus au Japon. Nous ne sommes plus nulle part d’ailleurs, car d’aucun pays ce paysage ne saurait porter le nom. »

« Miyako-mura, le village frontière, presque entièrement vidé de ses habitants… Il est difficile de décrire ce que l’on ressent quand on arrive dans un de ces villages fantômes. D’abord, le silence est colossal, un silence profond et qui semble sans fin. J’ai l’impression d’être devenu sourd. Le cri des corbeaux, le ronflement des moteurs, l’aboiement des chiens, c’est comme s’ils n’avaient jamais existé. Le vent même a disparu. »

Mickaël Ferrier n'a pas pu aller plus loin, la zone proche de Fukushima est interdite, il s'est pourtant bien documenté et a obtenu le témoignage d'un « liquidateur », cette troisième partie est très intéressante, l'auteur nous rappelle également qu'un accident du même genre pourrait se produire ailleurs, y compris en France où le nucléaire est fortement présent...

Le livre se lit plutôt facilement il est très bien écrit, mais il m'a été impossible de lire d'une traite ce témoignage saisissant, les images du désastre vues à l'époque à la télévision se sont mises peu à peu à hanter mon esprit. Heureusement quelques touches d'humour, soulignant des situations décalées permet le lecteur de sortir, ne serait ce qu'un instant, de cette vision apocalyptique. 

 

Extrait : (page 19)
Vendredi 11 mars 2011, en début d’après-midi, la vibration des fenêtres. Quelque chose s’ouvre, grogne, frémit, demande a sortir.

Tout d’abord, ce n’est rien, un mouvement infime, insignifiant, quelque chose comme une fêlure sur l’ivoire d’un mur, une craquelure sur un os. Je ne sais pas comment je m’en aperçois, une babiole peut-être qui bouge, les bibelots qui s’ébrouent près de la baie vitrée, quelques points de poussière dans la lumière de l’air. Silencieusement, subtilement, cette chose se développe et suit son cours, elle circule sans relâche.

Maintenant, le frisson envahit la table, la déborde, oscille sur elle comme une vague, il gronde tout doucement, se déplace, touche les stylos, les cahiers, les livres, fait palpiter le clavier de l’ordinateur, remonte entre les lignes, arrive sur l’écran, pulsation imperceptible. C’est une immense phrase qui s’est mise en marche avec sa mélodie spécifique, source et centre momentané de tout l’Univers, tour a tour souple, précise et fluide, cahotante, anarchique, poétique, torpillant les sentences et disloquant la syntaxe, renversant les perspectives, changeant tous les plans et bouleversant les programmes, et qui pourrait se condenser en un seul énoncé reflétant pour un instant la vérité tout entière : ça venait des profondeurs et c’était arrivé.

*

Je suis avec Jun, c’est un après-midi radieux, une brise tiède entre dans la maison. Nous prenons un café sur la grande table de bois. Le printemps scintille dans les camélias, les iris, le bouquet pimpant du jasmin qui parfume l’impasse et dans les yeux de Jun. Elle est là, sur la chaise, elle a senti comme moi le frémissement de la table, elle rit. Jun, née ici, a Tokyo, d’un père japonais et d’une mère espagnole, la rencontre de l’Orient et de l’Occident dans un corps de liane. Cheveux noirs, sourcils en accent circonflexe, peau que l’on devine douce au toucher : ses yeux sont très petits quand elle rit, très grands quand elle sourit. Sa bouche est une étrange fleur asymétrique, qui balance toujours entre la feinte et le rire. Quand elle rit, ses dents, très blanches et bien plantées, semblent défier le monde entier.
Le café tremblote dans les tasses. De petits anneaux concentriques apparaissent a la surface du liquide noir et fumant, qui s’élargissent sans cesse puis disparaissent au contact de la porcelaine avant de se reformer en cercles a chaque fois plus rapides, plus nerveux. Tous les livres sur la table commencent a bouger aussi. Les oiseaux se sont tus. Je guette du coin de l’œil les spirales du café dans la tasse pour voir si le tremblement se calme ou s’il s’amplifie.

A ce même moment, dans tous les bureaux de Tokyo, les bistrots, les restaurants, des millions de gens font comme moi : l’œil se fixe avec une intensité extraordinaire sur un verre d’eau, sur une chope de bière, un gobelet de thé vert.

Soudain, le monde entier est suspendu a quelques remous a la surface d’un bol, au cyclone qui s’empare d’une tasse de thé.

 Grand_Prix_des_Lectrices_2013
Sélection roman
Jury Octobre

Lu dans le cadre du Challenge Petit BAC
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"Géographie"