18 mai 2012

Nouvelles à ne pas y croire – Fabien Maréchal

nouvelles___ne_pas_y_croire Éditions dialogues – février 2012 – 120 pages

Quatrième de couverture :
Ici, les oiseaux font la loi, les cafetières s'enfuient, vos invités se présentent nus à votre porte, les jeux télévisés vous expédient en prison mais vos voisins ont très bon goût. 
Soudain plongés dans des situations qui les dépassent, les personnages de ces drôles d'histoires affrontent des questions qui traduisent l'absurdité de l'existence: jusqu'où sommes-nous dupes, de nos relations sociales, des mises en scène de la télévision, de la justice ? A quel point contribuons-nous à bâtir nos prisons ? Comment s'en évader ? Et surtout, surtout : pourquoi diantre les trains devraient-ils avoir un horaire et une destination ? Ces anti-héros sont chacun de nous quand la maîtrise de notre destin nous échappe, au point que la réalité semble perdre son sens. Nous nous en doutions mais ces nouvelles le prouvent: si le monde est fou, c'est bien que nous le sommes tous un peu.

Auteur : Fabien Maréchal a 40 ans, il est journaliste. Il a travaillé en presse régionale et pour des magazines, et a contribué à plusieurs sites Internet sur la culture et la musique. Il considère l'écriture comme un moyen, microscope ou télescope, d'apercevoir ce qui échappe à nos sens et à nos certitudes – et de rire, si possible, de soi-même.

Mon avis : (lu en mai 2012)
C'est l'avis enthousiaste d'une habituée du Café Lecture de la Bibliothèque qui m'a incitée à découvrir ce recueil de sept nouvelles. Ce sont des histoires très originales, mélangeant l'absurde et les situations décalées... Les objets de nos maisons qui décident un jour s'enfuir, vos amis qui viennent dîner chez vous dans le plus simple appareil, un journaliste angoissé de ne pas avoir une bonne nouvelle pour son journal de 20h, un jeu de télé-réalité qui incite les candidats à dénoncer ses proches, des trains qui n'ont plus d'horaires ou de destinations prévus, des drôles de repas avec les voisins et des oiseaux qui ont pris le pouvoir...

C'est une lecture distrayante, pleine de surprises, à aucun moment je ne m'attendais aux conclusions de ces histoires. Ce sont des petites histoires sur un ton au premier abord léger et qui appellent le lecteur à réfléchir sur des problèmes de notre société. A découvrir.

Extrait : (début du livre)
C’était un jour d’orage sec. Les volets de la cuisine s’amusaient à claquer contre la façade, bien qu’il n’y eût pas le moindre souffle de vent. J’ai ouvert la fenêtre pour les fixer avec les loquets. Des éclairs lézardaient le ciel et découpaient la silhouette du cerisier, dans le jardin. L’air se chargeait d’électricité. Les poils se dressaient sur mes bras. Soudain, j’ai senti une masse m’effleurer à toute allure.
Trop tard.
La cafetière s’est perdue dans l’éblouissement d’une voûte violette, avant que l’obscurité ne l’engloutisse. Les objets ne sont pas comme les chiens. Quand ils disparaissent, ils ne reviennent jamais vers leur maître. Au bout de deux semaines, nous avons cessé de nous nourrir d’illusions.
« Nous devrions acheter une nouvelle cafetière, ai-je suggéré à Cécile.
– Encore un prétexte pour faire un tour. »
Cécile n’avait pas tort. Depuis que ma guimbarde a décidé de ne plus perdre d’huile et de doubler en côte les Mercedes désormais agonisantes, nous nous amusons bien, elle et moi.
Mais je ruminais en pénétrant dans le supermarché. Une cafetière nous avait quittés ; peut-être que plus aucune ne voudrait jamais de nous.
J’ai baguenaudé dans le rayon, l’air innocent, les yeux dans le vague, pour ne pas effrayer les différents modèles. Les emballages semblaient se tasser quand je passais près d’eux.
J’ai atteint le bout de l’allée, fait mine d’hésiter, puis je suis revenu sur mes pas. Je me suis écarté pour laisser passer de ces gens au front rouge qui poussent des chariots vides, errant à travers les rayons en quête d’un inaccessible achat compulsif.
Ceux-là n’ont pas fait leur deuil.
C’est court, deux mois, pour faire le deuil de toute une vie. D’une civilisation.
Deux mois plus tôt, à la même heure, je sortais de l’épicerie du village voisin. Deux sacs en plastique me tiraient sur les bras. Je les déposai dans le coffre de ma voiture, démarrai au starter et fis demi-tour sur la place de l’église, où le monument aux morts se dresse vers le ciel comme un procureur, puis empruntai l’étroite départementale à travers champs. Je roulais lentement sur le goudron cabossé, percé d’herbes folles, en sifflant Les Joyeux Bouchers. Le volant dans une main, un coude sur la portière à la vitre ouverte, je regardais à moitié les nids-de-poule et à moitié ces étendues dont le vert se ternissait doucement. Certainement, si j’y avais prêté attention, j’aurais perçu les chants des oiseaux. Au lieu de cela, j’entendis tambouriner.
Mes voitures s’étaient toujours ingéniées à me lâcher au milieu de nulle part. Je m’arrêtai sur le bas-côté.
Le bruit persistait. Je coupai le moteur.
Encore le bruit.
Je descendis de voiture et m’agenouillai pour regarder en dessous. L’habituelle goutte d’huile tombait toutes les trente secondes.
Le bruit provenait de l’arrière. Ne cessait de s’intensifier. Le capot du coffre tremblait au rythme des coups. Bientôt, des marques commencèrent à bosseler la tôle, tels des impacts de grêlons. Ma voiture allait tomber en pièces détachées. Elle ne m’attirait que quolibets et factures de garagiste, mais j’y tenais.
Je pensai à ma femme, à qui je tiens encore plus qu’à ma voiture, et que jamais rien n’impressionne. Alors, dos courbé, à la façon d’un voleur nocturne, je m’approchai du coffre. Il me sembla que la virulence des coups s’atténua. Quelque chose me guettait de l’intérieur.
J’allongeai un bras vers la poignée du coffre, la tournai et retirai ma main aussitôt.
Le coffre s’entrebâilla.
Silence…
Je tendis l’oreille, sans me risquer à ouvrir le coffre complètement.
Après quelques secondes muettes, les coups reprirent. D’abord timidement. Puis crescendo. Je regardai autour de moi, comme si une dépanneuse pouvait surgir des blés.
Soudain, le coffre s’ouvrit tout seul, sous le coup d’une poussée formidable. Je crus que la tôle allait s’envoler dans les airs. Je me jetai à terre.

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