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Grasset – janvier 2008 – 275 pages

Livre de Poche – août 2009 – 216 pages

Quatrième de couverture :
"Il trahissait depuis près de vingt ans. L'Irlande qu'il aimait tant, sa lutte, ses parents, ses enfants, ses camarades, ses amis, moi. Il nous avait trahis. Chaque matin. Chaque soir..." Sorj Chalandon

Auteur : Sorj Chalandon, né en 1952, a été longtemps journaliste à Libération avant de rejoindre Le Canard Enchaîné. Ses reportages sur l’Irlande du Nord et le procès Klaus Barbie lui ont valu le Prix Albert-Londres en 1988. Il a publié Le Petit Bonzi (2005), Une promesse (2006, prix Médicis), Mon Traître (2008), La Légende de nos pères(2009), Retour à Killybegs (2011, Grand Prix du roman de l’Académie Française).

Mon avis : (lu en novembre 2011)
J'ai découvert Sorj Chalandon avec son dernier livre « Retour à Killybeg » qui est la suite de « Mon traître » et que je voulais donc absolument lire. Ce n'est pas gênant de l'avoir fait après « Retour à Killybeg ».
L'auteur a choisi d'utiliser la fiction pour raconter une réalité le touchant personnellement. A l'origine, il y a eu les aveux de son ami Denis Donaldson. C'était un leader de l'Armée Républicaine Irlandaise et de Sinn Féin. En décembre 2005, Denis avoue sa collaboration avec les Britanniques.
Dans son livre, Sorj Chalandon devient Antoine, luthier à Paris et Denis Donaldson devient Tyrone Meehan. Les deux livres sont complémentaires. Dans « Mon traître », Antoine est le narrateur, dans « Retour à Killybeg », c'est Tyrone Meehan qui prend la parole.
Le livre s'ouvre sur la rencontre d'Antoine et Tyrone... En 1974, pour Antoine l'Irlande « c'était L'Homme tranquille, Le Taxi mauve, l'île d'Emeraude, les pulls blancs torsadés, le whiskey, l'Eire des mots croisés. (…) Elle était d'herbe verte, de rousses Maureen, de pierres plates en murets, de toits de chaume »
« - Vous ne connaissez pas le Nord ? Alors vous ne connaissez pas l'Irlande, avait dit Pêr », un client breton d'Antoine amoureux de l'Irlande. Ainsi, lors d'un voyage à Dublin pour ses trente ans, Antoine décide, sur un coup de tête, de prendre un billet aller-retour pour Belfast, il fait par hasard la rencontre de Jim O'Leary, de sa femme Cathy, qui l'accueilleront chez eux à chacun de ses voyages en Irlande du Nord. Plus d'un an après son premier séjour, il fait la rencontre de Tyrone Meehan, un vétéran. Antoine est fasciné par l'Irlande, il rencontre des militants de l'IRA, et se sent proche de la lutte. Il devient l'ami de Jim, de Tyrone Meehan un leader incontesté de l'IRA. Il devient comme leur frère, il veut participer à cette lutte pour l'indépendance. « J'étais différent. J'étais quelqu'un en plus. J'avais un autre monde, une autre vie, d'autres espoirs. J'avais un goût de briques, un goût de guerre, un goût de tristesse et de colère aussi. J'ai quitté les musiques inutiles pour ne plus jouer que celles de mon nouveau pays. » Antoine fera de nombreux aller-retour entre Paris et Belfast, il hébergera des Irlandais de passage à Paris.
Et trente ans plus tard, c'est le choc, Antoine apprend que Tyrone Meehan est un traître, « Il trahissait depuis près de vingt ans. L'Irlande qu'il aimait tant, sa lutte, ses parents, ses enfants, ses camarades, ses amis, moi. Il nous avait trahis. Chaque matin. Chaque soir... » Et de nombreuses questions se bousculent dans son esprit, Antoine veut avoir une explication. Pourquoi ? Pourquoi ?
Ce livre est le portrait d'un peuple et d'un pays, c'est un livre sur l'amitié, la solidarité...

Un livre fort et poignant.

Extrait : (début du livre)

Tyrone Meehan

La première fois que j'ai vu mon traître, il m'a appris à pisser. C'était à Belfast, au Thomas Ashe, un club réservé aux anciens prisonniers républicains. J'étais près de la porte, à côté de la grande cheminée, assis à une table couverte de verres vides et de bou-teilles mortes. C'était la place préférée de Jim et de Cathy O'Leary, qui m'ouvraient un lit quand je venais en Irlande du Nord. Jim O'Leary était un ami. Il avait fait de la prison pour transport d'armes. Il était menuisier mais catholique. Et donc chômeur, comme sa femme. Et il a été chômeur jusqu'à la fin.
La première fois que j'ai vu mon traître, c'était ce soir-là, le samedi 9 avril 1977, en compagnie de Cathy et Jim O'Leary. Jim revenait du comptoir, trois pintes de bière serrées dans ses grosses mains. Une bière amère, noire, lourde comme un repas d'hiver, avec une mousse ocre et douceâtre qui retourne le cœur. Il a posé les verres devant moi. Il plaisantait avec un homme, levé à une table voisine. Au Thomas Ashe, Jim connaissait tout le monde. Une petite foule qui vivait entre liberté et captivité, qui avait sa place aux tables à bières, et puis ses habitudes derrière les barbelés. Cette veille de Pâques, j'avais bu depuis le milieu de l'après-midi. Un verre ici, un autre là, en attendant que Jim ait fini ses missions. Il m'avait emmené au Rock Bar, au Busy Bee, ailleurs encore protégé par un guetteur de rue, un détour par cette impasse, un rendez-vous dans ce parc, une poignée de main au père Mullan, trois mots en gaélique murmurés à hauteur d'un passant, un billet à glisser, une intrigue entre deux portes. Et moi je suivais Jim. Je n'étais d'aucun secret, d'aucune confidence. Je regardais à peine. Je n'ai jamais posé de question. J'étais juste fier de marcher avec lui, le long des rues inquiètes, avec ces gens qui le saluaient. J'étais fier parce qu'ils me remarquaient à ses côtés. Ils retenaient mon visage, et Antoine, mon prénom.
Nous étions au début de la nuit. Les bières revenaient encore et encore. Mes yeux brû-laient de leurs cigarettes. J'étais ivre. Le choc des pintes. Le rire de Jim et tous les rires autour. L'éclat brut des voix, le tumulte en vagues qui bousculait les tables. Le regard de Cathy, qui cherchait son reflet dans son verre levé. Et puis cette musique.
- Une chanson rebelle, m'a soufflé Jim.
J'ai tourné la tête vers la scène.
O, then tell me, Shawn O'Farrell, where the gath'rin is to be ?
Je me souviens d'avoir fermé les yeux. J'avais mon verre en main, et deux verres pleins encore, sur la table mouillée.
Les musiciens chantaient la guerre.
A mes débuts d'Irlande, je ne maîtrisais pas la langue de ce pays. Lorsque c'était l'accent champêtre, rugueux, pierreux du Kerry ou boueux du Donegal, je ne comprenais rien du tout. Je laissais les mots anglais sonder ma mémoire écolière. Je capturais une phrase, un son, pas grand-chose. Les musiciens chantaient la guerre. Une chanson rebelle, avait dit Jim. Mais qui parlait de quoi ? Je ne savais pas. Tout m'échappait. Simplement, j'écoutais la douleur du violon et les notes en sanglots. Longtemps, je n'ai retenu des paroles irlandaises que leur harmonie, leur couleur, leur effet sur mes voisins de table. Plus tard, bien après, à les entendre, et encore, et encore, je finirai par donner un sens à ces lamentations. Celles qui pleurent la Grande Famine, celles qui célèbrent l'insurrection de 1916, celles qui racontent la guerre d'indépendance ou le martyre des grévistes de la faim. Mais à mes débuts d'Irlande, je me laissais juste emporter par la gravité des autres. Je les regardais tout bas. Je me laissais guider par une main levée de femme, ou par un homme debout contre la scène, qui saluait le chant comme un très vieux soldat. Je hochais la tête comme les autres, je tendais le poing comme les autres, je riais quand tous riaient et me levais lorsque tous se levaient. Souvent, entre deux mélodies, un musicien nous parlait au micro. C'était bref comme un salut. Quelques mots, un nom de famille que je distinguais parce qu'il était prononcé avec respect. Puis le chanteur tendait le doigt vers une table, en fond de salle. Alors un homme se levait, à la fois rieur et timide, ovationné par l'assemblée debout.
- Il a fait treize ans. Il a été libéré ce ma-tin, soufflait Jim.
Ou alors c'était une femme de prisonnier, saluée en hôte parce qu'elle venait d'une autre ville. Ou la mère d'un soldat de l'IRA, mort en opération, dont on saluait la mé-moire. Ou encore un visiteur américain, ir-landais de racines, enfoui dans un pull neuf de laine blanche à côtes torsadées, qui chan-celait devant tant d'honneurs.
Une chose et une seule m'a été immédiatement familière : l'hymne national irlandais. Le Soldier Song fut mon premier repère. Il était parfois joué en début de soirée, au moment où l'on repose les bières sur les tables sans bruit, encore soucieux du jour passé. D'autres fois, l'orchestre l'interprétait en toute fin de pub, pour dire que c'était fini, juste avant d'éteindre les lumières, puis de les rallumer de la façon la plus violente qui soit, avec les ramasseurs de verres qui crient haut qu'il est temps de rentrer. J'ai toujours aimé cet instant de l'hymne. Cette communion, cette cérémonie d'appartenance, lorsque l'Irlande rappelle ses filles et ses fils au pied du drapeau. Jim n'avait plus besoin de me dire que c'était le moment. Avant même qu'il soit joué. Dans le silence d'après chansons, dans la manière qu'avaient les musiciens de prendre une autre place sur la scène, dans le flottement d'avant solennel, l'hymne était déjà commencé. Et là, au milieu de tous, debout avec tous, avec le même regard blessé, le même visage de craie, les mêmes cheveux de pluie, la même respiration fragile, j'étais comme irlandais.



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