d_solations Gallmeister – août 2011 – 304 pages

traduit de l’américain par Laura Derajinski

Titre original : Caribou Island, 2011

Quatrième de couverture :
Sur les rives d'un lac glaciaire au cœur de la péninsule de Kenai, en Alaska, Irene et Gary ont construit leur vie, élevé deux enfants aujourd'hui adultes. Mais après trente années d'une vie sans éclat, Gary est déterminé à bâtir sur un îlot désolé la cabane dont il a toujours rêvé. Irene se résout à l'accompagner en dépit des inexplicables maux de tête qui l'assaillent et ne lui laissent aucun répit. Entraînée malgré elle dans l'obsession de son mari, elle le voit peu à peu s'enliser dans ce projet démesuré. Leur fille Rhoda, toute à ses propres rêves de vie de famille, devient le témoin du face-à-face de ses parents, tandis que s'annonce un hiver précoce et violent qui rendra l'îlot encore plus inaccessible.
Après Sukkwan Island, couronné par le Prix Médicis 2010, le second roman de David Vann est une œuvre magistrale sur l'amour et la solitude. Désolations confirme le talent infini de son auteur à explorer les faiblesses et les vérités de l'âme humaine.

Auteur : David Vann est né en 1966 sur l'île Adak, en Alaska. Il a travaillé à l'écriture de son premier roman, Sukkwan Island, pendant plus de dix ans. Publié en France en 2010, ce livre a obtenu le prix Médicis étranger et est aujourd'hui traduit en quinze langues dans plus de cinquante pays.

Mon avis : (lu en octobre 2011)
Il y a un an et demi, j'avais été saisie par Sukkwan Island, un huis clos en pleine nature surprenant et bouleversant. J'étais donc très pressée de découvrir ce nouveau livre de David Vann.
Irene et Gary, un couple de cinquantenaires. Après trente ans de vie commune, Gary veut réaliser à tout prix son rêve de construire une cabane dans une île déserte. Il entraîne Irène, malgré-elle, dans cette folle aventure. Et pourtant, Irène est torturée par des migraines inexplicables.
En parallèle, nous suivons également le quotidien de leurs enfants Mark et Rhoda. Cette dernière, vétérinaire, est une jeune fille qui rêve de se marier un jour avec Jim, elle vient souvent voir ses parents. Mark est plus en retrait de la famille. Le climat familiale est pesant. Plusieurs couples, des relations compliquées... Le lecteur s'attend à ce qu'un drame se produise, c'est obligé... Mais quel drame ? Quand ? Comment ?
Cette fois ci, le choc est moins fort que dans le roman précédent car l'effet de surprise n'est pas là. En effet, dès le début du livre, on ressent un certain malaise et l'atmosphère du livre annonce un drame prochain... L'auteur ménage très bien un certain suspens et c'est seulement dans les toutes dernières pages que ce drame nous sera révélé.
L'Alaska est également un personnage à part entière du livre, David Vann nous fait de longues descriptions d'une nature belle et sauvage. Quel dépaysement !

Un grand MERCI à Bibliofolie (aujourd'hui disparu), à Madame Charlotte et aux éditions Gallmeister de m'avoir permis de découvrir ce livre.

 

Extrait : (début du livre)
Ma mère n'était pas réelle. Elle était un rêve ancien, un espoir. Elle était un lieu. Neigeux, comme ici, et froid. Une maison en bois sur une colline au-dessus d'une rivière. Une journée couverte, la vieille peinture blanche des bâtiments rendue étrangement brillante par la lumière emprisonnée, et je rentrais de l'école. J'avais dix ans, j'avançais seule, j'avançais à travers les amas de neige sale dans le jardin, j'avançais jusqu'à notre porche étroit. Je ne me souviens pas du cours exact de mes pensées en cet instant, je ne me rappelle pas qui j'étais ni ce que je ressentais. Tout cela a disparu, effacé. J'ai ouvert notre porte d'entrée et j'ai trouvé ma mère pendue aux chevrons. Je suis désolée, ai-je dit, puis j'ai reculé avant de refermer la porte. J'étais à nouveau dehors, sous le porche. 
Tu as vraiment dit ça ? demanda Rhoda. Tu as dit que tu étais désolée ? 
Oui. 
Oh, Maman. 
C'était il y a longtemps, dit Irene. Et c'était quelque chose que je n'arrivais pas à voir à l'époque, alors je peux encore moins le voir aujourd'hui. Je ne sais pas à quoi elle ressemblait, pendue là-haut. Je ne me souviens de rien, seulement que c'était là. 
Rhoda se rapprocha de sa mère sur le canapé et lui passa le bras autour des épaules pour l'attirer à elle. Elles observèrent le feu. Un pare-feu en métal était installé devant, de petits hexagones, et plus Rhoda les regardait, plus ces hexagones semblaient composer la paroi arrière de l'âtre, dorée par les flammes. Comme si le mur de soutien, noir de suie, pouvait être révélé ou métamorphosé par le feu. Puis son regard se déplaçait et elle ne voyait à nouveau plus qu'un simple pare-feu. 
J'aurais aimé la connaître, dit Rhoda. 
Moi aussi, dit Irene. Elle tapota le genou de Rhoda. Il faut que j'aille dormir. J'ai une journée chargée, demain. 
Elle va me manquer, cette maison. 
C'était une bonne maison. Mais ton père veut me quitter, et le premier pas, c'est de nous faire emménager sur cette île. Pour donner l'impression qu'il a tout essayé. 
C'est faux, Maman. 
Nous nous fixons tous des règles, Rhoda. Et la première règle de ton père, c'est qu'il ne doit jamais passer pour un salaud. 
Il t'aime, Maman. 
Irene se leva et étreignit sa fille. 
Bonne nuit, Rhoda. 

Au petit matin, Irene porta sa part, rondin après rondin, du pick-up au bateau. On n'arrivera jamais à les caler les uns sur les autres, dit-elle à son mari, Gary. 
Je vais devoir les raboter un peu, dit-il d'un air renfrogné. 
Irene s'esclaffa. 
Merci, dit Gary. Il affichait déjà cette expression inquiète et morose qui accompagnait tous ses projets impossibles. 
Pourquoi ne pas construire la cabane avec des planches ? demanda Irene. Pourquoi faut-il absolument qu'elle soit en rondins ? 
Mais Gary ne lui répondit pas. 
A ton aise, dit-elle. Mais ce ne sont même pas des rondins. Aucun ne fait plus de quinze centimètres de diamètre. Ça va ressembler à une cahute en brindilles. 
Ils se trouvaient près du terrain de camping sur les rives de Skilak Lake, l'eau teintée d'un pâle vert de jade après la fonte des glaciers. Rendue floconneuse par la vase et, en raison de sa profondeur, jamais assez chaude, même au plus fort de l'été. Balayée par un vent frais et constant, les montagnes encore drapées de neige s'élevant sur la rive orientale. Depuis leur sommet, Irene avait souvent aperçu, par temps clair, les pics volcaniques blancs de Mount Redoubt et Mount Iliamna de l'autre côté de Cook Inlet et, au premier plan, la large étendue de la péninsule de Kenai : sa mousse rouge violacé et vert spongieux, les arbres chétifs en bordure des marais et des étangs, et l'unique autoroute serpentant comme une rivière argentée sous le soleil. Des terres publiques, pour la plupart. Leur maison et celle de leur fils Mark étaient les seuls bâtiments construits le long des berges de Skilak Lake, cachés dans le renfoncement des arbres, si bien que le lac avait encore des allures préhistoriques, sauvages. Mais vivre sur la rive n'était pas suffisant. Voilà maintenant qu'ils déménageaient sur Caribou Island. 
Gary avait reculé son pick-up près du bateau qui patientait sur la grève, la rampe dépliée à la proue pour permettre le chargement. A chaque rondin, il grimpait sur le bateau et en parcourait toute la longueur. D'un pas chancelant car la poupe baignait dans l'eau, instable. 
Des brindilles pour une cabane d'enfants, dit Irene. 
J'en ai assez entendu, dit Gary. 
Très bien. 
Gary souleva un nouveau petit rondin. Irene en saisit l'extrémité. Le ciel s'assombrit légèrement et l'eau passa du vert de jade au gris bleuté. Irene leva les yeux vers les montagnes et vit qu'un flanc avait blanchi. Il pleut, dit-elle. Ça vient vers nous. 
On va continuer à charger, dit Gary. Mets ta veste, si tu veux. 
Gary, en chemise de flanelle à carreaux à manches longues par-dessus son T-shirt. Un jean et des grosses chaussures. Son uniforme. Il semblait plus jeune, encore bien en forme pour sa cinquantaine bien tassée. Irene aimait toujours son apparence. Mal rasé et sale, pour l'instant, mais bien réel. 
Ça ne devrait pas être bien long, dit Gary. 
Ils allaient construire leur cabane à partir de rien. Sans même une fondation. Et pas de plan, d'expérience, d'autorisation, de conseils, non merci. Gary voulait le faire, un point c'est tout, comme s'ils étaient les premiers à fouler cette nature sauvage. 

Challenge 3%
Rentrée Littéraire 2011
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17/21

Challenge 100 ans de littérature américaine 2011
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Challenge des Agents Littéraires
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50__tats
9/50 : Alaska

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