purge_prixfemina_etranger Stock – août 2010 – 408 pages

traduit du finnois par Sébastien Cagnoli

Prix Fémina étranger 2010

Quatrième de couverture :
« Un vrai chef-d’oeuvre. Une merveille. J’espère que tous les lecteurs du monde, les vrais, liront Purge. »
Nancy Huston

En 1992, l’union soviétique s’effondre et la population estonienne fête le départ des Russes. Mais la vieille Aliide, elle, redoute les pillages et vit terrée dans sa maison, au fin fond des campagnes.
Ainsi, lorsqu’elle trouve Zara dans son jardin, une jeune femme qui semble en grande détresse, elle hésite à lui ouvrir sa porte. Ces deux femmes vont faire connaissance, et un lourd secret de famille va se révéler, en lien avec le passé de l’occupation soviétique et l’amour qu’Aliide a ressenti pour Hans, un résistant. La vieille dame va alors décider de protéger Zara jusqu’au bout, quel qu’en soit le prix.

Auteur : Sofi Oksanen est née en Finlande en 1977, d’une mère estonienne et d’un père finlandais. Elle est devenue en trois romans et quelques pièces de théâtre un personnage incontournable de la scène littéraire finlandaise. Purge a marqué la consécration de l’auteur, qui a reçu en 2008 l’ensemble des prix littéraires du pays, mais le roman a également enrichi le débat historiographique sur cette période de l’occupation soviétique.

Mon avis : (lu en décembre 2010)
Ce livre nous raconte l'histoire d'un pays l'Estonie, à travers le destin de deux femmes. L'auteur, Sofi Oksanen est née d'un père finlandais et d'une mère estonienne.
En 1992, l'Estonie est indépendante depuis peu, Aliide est une vieille Estonienne qui vit seule dans une ferme isolée. Un matin, elle trouve Zara dans son jardin. Elle est apeurée et dans un triste état.
Peu après la chute de l'URSS, Zara a quitté Vladivostok, elle espère gagner de l'argent à l'Ouest, et elle se laisse entraîner à Berlin et se trouve piégée par une filière de prostitution.
Aliide a elle-aussi subit des violences morales et physiques durant la Seconde Guerre Mondiale. Sa rencontre avec Zara va réveiller en elle de vieux souvenirs et secrets qu'elle avait voulu oublier. Après un temps d'observation, elles vont chacune à leur tour s'avouer mutuellement les violences et les humiliations qu'elles ont subies. Certains passages sont crus et aucun détail nous est épargné...
Au début du livre, une carte nous permet de situer les lieux évoqués dans le livre, à la fin, une chronologie de l'histoire de l'Estonie permet au lecteur de mieux se repérer. C'est bien utile.
L'histoire de ces deux femmes est comparable à celle de l'Estonie qui a subit, en 1939, l'occupation de l'Armée rouge, puis en 1941, celle des Allemands, en 1944, l'Estonie est reprise par les Russes et enfin elle obtient son indépendance le 19 août 1991. Un livre fort et poignant à découvrir !

Extrait : (page 16)
1992, ESTONIE OCCIDENTALE
C’est toujours la mouche qui gagne Aliide Truu fixait une mouche du regard et la mouche la fixait aussi. Elle avait des yeux globuleux et Aliide en avait la nausée. Une mouche à viande. Exceptionnellement grosse, bruyante, et qui ne demandait qu’à pondre. Elle guettait pour aller dans la cuisine et se frottait les ailes et les pattes, sur le rideau de la chambre, comme si elle s’apprêtait à passer à table. Elle était en quête de viande, de viande et rien d’autre. Les confitures et autres conserves ne craignaient rien, mais la viande… La porte de la cuisine était fermée. La mouche attendait. Elle attendait qu’Aliide se lasse de la traquer dans la chambre et qu’elle sorte, qu’elle ouvre la porte de la cuisine. La tapette fouetta le rideau de la chambre. Le rideau ondula, chiffonnant les fleurs de dentelle et dévoilant furtivement les oeillets d’hiver derrière la fenêtre, mais la mouche se déroba et alla déambuler sur la vitre à une bonne distance au-dessus de la tête d’Aliide. Du calme ! Elle en avait besoin, maintenant, pour garder la main ferme. La mouche avait réveillé Aliide ce matin-là en se promenant tranquillement sur ses rides comme sur une route nationale, l’asticotant avec impertinence. Aliide avait arraché sa couverture et s’était empressée de fermer la porte de la cuisine avant que la mouche ne parvienne à s’y glisser. Qu’est-ce qu’elle était bête. Bête et méchante. La main d’Aliide agrippa le manche de bois de la tapette lustré par l’usure, et elle frappa de nouveau. Le cuir craquelé de la tapette heurta la vitre, la vitre vibra, les anneaux cliquetèrent et la corde de coton servant de tringle fléchit derrière le cache-tringle, mais la mouche narquoise prit encore la tangente. Bien qu’Aliide tentât depuis une bonne heure de lui régler son compte, la mouche était sortie victorieuse de chaque round, et elle voletait maintenant au ras du plafond en bourdonnant grassement. Une mouche à viande dégueulasse, élevée dans une fosse à ordures. Elle finirait quand même par l’avoir. Elle allait se reposer un peu, la liquider, et puis se consacrer à écouter la radio et faire des conserves. Les framboises l’attendaient, et les tomates, les tomates mûres et juteuses.
Cette année, la récolte avait été particulièrement bonne. Aliide rajusta les rideaux. La cour pluvieuse dégoulinait de gris, les branches mouillées des bouleaux frémissaient, les feuilles ratatinées par la pluie, les herbes oscillaient et de leurs pointes suintaient des gouttelettes. Et dessous, il y avait quelque chose. Un ballot. Aliide s’abrita derrière le rideau. Elle jeta un œil à l’extérieur, tira le rideau de dentelle devant elle pour qu’on ne la voie pas de la cour, et retint son souffle. Ses yeux passèrent outre les pâtés de mouches sur la vitre et se concentrèrent sur le gazon au pied du bouleau fendu par la foudre. Le ballot ne bougeait pas et il n’avait rien de spécial à part sa taille.
L’été dernier, sur ce même bouleau, la voisine Aino avait été témoin d’un phénomène lumineux tandis qu’elle se rendait chez Aliide, du coup elle n’avait pas osé aller jusqu’au bout, elle avait rebroussé chemin et téléphoné à Aliide pour lui demander si tout allait bien chez elle, s’il n’y avait pas un ovni dans sa cour. Aliide n’avait rien remarqué d’anormal, mais Aino était certaine qu’il y avait des ovnis devant la maison d’Aliide, exactement comme chez Meelis. Depuis, Meelis ne parlait plus que d’ovnis. Le ballot avait quand même l’air d’être de ce monde, assombri par la pluie, il se fondait dans le terrain, il était de taille humaine. Peut-être un des poivrots du village s’était-il endormi dans sa cour. Mais Aliide n’aurait-elle pas entendu, si on avait fait du vacarme sous sa fenêtre ? Elle avait l’ouïe fine, Aliide. Elle sentait l’odeur de la vinasse à travers les murs. Récemment, une bande de poivrots du voisinage était passée devant chez elle avec un tracteur et de l’essence volée, et ce bruit n’avait pas pu passer inaperçu. À plusieurs reprises, ils avaient traversé le fossé et quasiment arraché la clôture d’Aliide. Ici, il n’y avait plus que des ovnis, des vieux et une horde de voyous mal dégrossis. Plus d’une fois, la voisine Aino avait débarqué chez elle au milieu de la nuit, quand les garçons devenaient violents. Aino savait qu’Aliide n’avait pas peur des garçons et qu’elle leur tiendrait tête en cas de besoin.

Lu dans le cadre du Challenge Voisins, voisines
voisin_voisine
Finlande / Estonie

Livre 30/35 pour le Challenge du 5% littéraire 1pourcent2010

Lu dans le cadre du Challenge Viking Lit' Viking_Lit