07 décembre 2010

La malédiction des Colombes - Louise Erdrich

la_mal_diction_des_colombes Albin Michel – août 2010 - 496 pages

traduit de l’américain par Isabelle Reinharez

Quatrième de couverture :
"L’homme répara le fusil et la balle glissa en douceur dans la chambre. Il l’essaya plusieurs fois, puis se leva et se tint au-dessus du berceau... L’homme épaula le fusil. Autour de lui, dans la pièce close, l’odeur du sang frais montait de toute part."

Considérée comme l’une des grandes voix de la littérature américaine contemporaine, Louise Erdrich bâtit, livre après livre, une œuvre polyphonique à nulle autre pareille. Dans ce roman riche et dense, elle remonte le fil de l’histoire collective et individuelle, explore le poids de la culpabilité et le prix de l’innocence.

Depuis toujours, la petite ville de Pluto, Dakota du Nord, vit sous "la malédiction des colombes" : les oiseaux dévorent ses maigres récoltes comme le passé dévore le présent. Nous sommes en 1966 et le souvenir de quatre innocents lynchés cinquante ans auparavant hante toujours les esprits. En écoutant les récits de son grand-père indien qui fut témoin du drame, Evelina, une adolescente pleine d’insouciance, prend conscience de la réalité et de l’injustice…

Auteur :  Karen Louis Erdrich est née le 7 juillet 1954 à Little Falls, dans le Minnesota, d'une mère ojibura (famille des Chippewa), donc amérindienne, et d'un père germano-américain. Elle grandit dans le Dakota du Nord, aux États-Unis, où ses parents travaillaient au Bureau des Affaires Indiennes.
Elle rencontra Michael Dorris, un autre auteur de la Renaissance amérindienne, au Dartmouth College, où ils enseignaient tous les deux, et ils se marièrent en 1981. Elle adopta les trois enfants de Michael, Reynold Abel, Jeffrey Sava et Madeline Hannal, et le couple en eut trois autres, Persi Andromeda, Pallas Antigone et Aza Marion. Ce couple était aussi uni dans le travail et chacun contribua au travail de l'autre. Ils écrivirent même ensemble sous le pseudonyme de Milou North.
Elle vit désormais dans le Minnesorta avec ses filles et est la propriétaire d'une petite librairie indépendante appelée Birchbark Books, "birchbark" signifiant "écorce de bouleau" en anglais.
Le premier livre qu'elle publie est un recueil de poèmes intitulé Jacklight. Elle obtient le prix du Meilleur roman décerné en 1985 par le Los Angeles Times. Son oeuvre se distingue par sa prose lyrique, le thème récurrent de la magie et les personnages Indiens.

Mon avis : (lu en décembre 2010)

J'ai découvert avec bonheur Louise Erdrich avec son livre « La Chorale des Maîtres Bouchers ». J'avais donc hâte de découvrir ce livre d'autant que j'ai eu l'occasion de voir l'interview de Louise Erdrich à La Grande Librairie et qu’elle m'a beaucoup plu. C'est grâce à ce livre, que j'ai découvert l'origine amérindienne de Louise Erdrich.

L'histoire se déroule autour d'une réserve indienne du Dakota du Nord et de la petite ville voisine de Pluto  qui vit sous « la malédiction des colombes » : les oiseaux dévorent ses  récoltes.

L'auteur nous raconte la vie de plusieurs personnages, Evelina, le juge Coutts, le prédicateur Billy et sa femme Marn et enfin le Docteur Cordelia. A travers toutes ces voix et les péripéties qu'elles nous racontent, le lecteur découvre  la grande Histoire de Pluto, ce village peuplé d'indiens et de métisses issus de quatre anciennes familles (Milk, Harp, Peace, Coutts). Un drame a eu lieu dans le village des années auparavant et il a marqué très fortement ses habitants : une famille du village a été assassinée et des indiens présumés coupables ont été injustement lynchés.
Dans ce livre, nous croisons de nombreux  personnages, sur plusieurs générations, on pourrait un peu s'y perdre, mais l'auteur nous offre à la fin du livre une généalogie des personnages.

Louise Erdrich sait parfaitement raconter des histoires et le lecteur est plongé avec un total dépaysement dans la vie de cette réserve indienne où la nature fait partie intégrante de la vie de tous. De nombreux sujets sont abordés comme le racisme vis-à-vis des indiens, les sectes religieuses, l’homosexualité, la délinquance, la drogue… J’ai lu ce livre avec beaucoup de plaisir, d’émotions et également de rire.

Extrait : (début du livre)
Le fusil s'enraya après le dernier coup de feu et le bébé resta debout, cramponné aux bords du berceau, les yeux fous, hurlant à pleins poumons. L'homme s'assit dans un fauteuil capitonné et se mit à démonter son arme pour voir pourquoi elle ne tirait pas. Les cris du bébé lui mettaient les nerfs en boule. Il posa le fusil et des yeux chercha un marteau, mais aperçut le gramophone. Il s'en approcha. Il y avait déjà un disque sur le plateau, alors il tourna la manivelle et abaissa l'aiguille. Il se rassit dans le fauteuil et reprit son travail tandis que la musique inondait la pièce. Le bébé se calma. Un mystérieux solo de violon, au milieu du disque, força l'homme à s'arrêter, les pièces du fusil en main. Il se leva quand la musique s'arrêta, remonta le gramophone et remit l'enregistrement. Et cela, par trois fois. Le bébé s'endormit. L'homme répara le fusil et la balle glissa en douceur dans la chambre. Il l'essaya plusieurs fois, puis se leva et se tint au-dessus du berceau. Le violon atteignit un crescendo d'une étrange douceur. L'homme épaula le fusil. Autour de lui, dans la pièce close, l'odeur de sang frais montait de toutes parts.   

En 1896, mon grand-oncle, l'un des premiers prêtres catholiques de sang indien, lança un appel à ses paroissiens pour qu'ils se retrouvent à l'église St. Joseph le cou ceint d'un scapulaire et munis de leur missel. De là, ils iraient parcourir les champs en un long rang ondoyant, et à chaque pas chasseraient les colombes à coups de bruyantes prières. Ses ouailles s'étaient mises à la charrue et cultivaient la terre aux côtés des pionniers allemands et norvégiens. Ces gens-là, contrairement aux Français qui se mêlaient à mes ancêtres, montraient très peu d'intérêt pour les femmes indiennes et ne se mariaient pas avec elles. À vrai dire, les Norvégiens ignoraient tout le monde sauf les leurs, et entretenaient un véritable esprit de clan. Mais les colombes dévoraient leurs récoltes tout autant.   

Quand les oiseaux arrivèrent en masse, Indiens et Blancs allumèrent de grands feux et s'efforcèrent de les rabattre dans des filets. Les colombes picorèrent les semis de blé, le seigle, et commencèrent à s'attaquer au maïs. Elles dévorèrent les pousses des fleurs nouvelles, les bourgeons des pommiers, les feuilles rudes des chênes et même la balle de l'année passée. Les colombes étaient dodues, et délicieuses fumées, mais on pouvait tordre le cou à des centaines ou des milliers d'entre elles sans obtenir de diminution visible de leur nombre. Les maisons de perches et de torchis des Metis et les cabanes en écorce des Indiens s'affaissaient sous le poids des oiseaux. Qui étaient rôtis, brûlés vifs, apprêtés en tourtes, en ragoûts, mis au sel dans des tonneaux, ou assommés à coups de bâtons et laissés là à pourrir. Mais ceux qui étaient morts ne faisaient rien d'autre que nourrir les vivants, et chaque matin quand les gens s'éveillaient c'était au bruit des grattements et des battements d'ailes, des susurrations murmurantes, de l'affreux babil roucoulant, et à la vue, pour ceux dont les carreaux étaient encore intacts, des douces et curieuses têtes de ces animaux.   

Mon grand-oncle avait hâtivement fabriqué des treillis de branchages pour protéger les vitres de ce qu'on appelait, pompeusement, le presbytère. Dans un coin de cette cabane d'une seule pièce, son frère cadet, qu'il avait sauvé d'une vie de liberté excessive, dormait sur un grabat de branches de sapin et un matelas bourré d'herbe. C'était le lit le plus moelleux dans lequel il ait jamais couché, et le jeune garçon ne voulait pas le quitter, mais mon grand-oncle lui jeta des habits d'enfant de choeur et lui dit de briquer le chandelier qu'il porterait dans la procession. 

Livre 29/35 pour le Challenge du 5% littéraire 1pourcent2010

Lu dans le cadre du challenge_100_ans_article_300x225

Posté par aproposdelivres à 06:47 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
Tags : ,