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L’esprit du temps – mars 2009 - 80 pages

Odile Jacob – mars 2010 – 83 pages

Quatrième de couverture :
"Ça fait soixante-quatre ans que je n'ai rien pu dire, c'est la première fois que je le fais. Je me rappelle, j'habitais ici. Et puis un jour, ou plutôt une nuit - c'était tôt le matin quand j'ai été arrêté -, la rue a été barrée de chaque côté par des soldats en armes. C'étaient des Allemands, mais j'ai été arrêté par la police française. Il y avait des camions en travers de la rue et puis, devant la porte, une traction avant avec des inspecteurs en civil, des inspecteurs français qui étaient là pour arrêter un enfant de six ans et demi !".

Boris Cyrulnik évoque, dans ce livre très personnel, son enfance, son arrestation, son évasion et surtout l'insoumission aux hommes et aux idées.

Auteur : Boris Cyrulnik est neuropsychiatre et directeur d'enseignement à l'université de Toulon. Il est l'auteur d'immenses succès, notamment Un merveilleux malheur, Les Vilains Petits Canards et Autobiographie d'un épouvantail.

Mon avis : (lu en octobre 2010)
Dimanche dernier, j’ai regardé l’émission de La Grande Librairie sur France 5, Boris Cyrulnik était l’un des invités pour son nouveau livre et le lendemain, je vois ce petit livre à la bibliothèque et comme j’y étais de permanence, dans les moments sans lecteur, j’ai commencé à le lire, et je n’ai pas pu le lâcher.

A partir de son expérience personnelle, Boris Cyrulnik s'interroge sur le travail de mémoire. Plus de soixante après, il revient sur les traces de son enfance. Il lui reste certains souvenirs très précis des évènements qu'il a vécu alors qu'il avait 5 ans ou 6 ans ½. Boris Cyrulnik est devenu orphelin à 5 ans, son père a été déporté en 1942, sa mère également un an plus tard. Boris sera caché par de nombreuses familles d'accueil dont il ne garde très peu de souvenirs. Il est arrêté le 10 janvier 1944 et emmené dans une synagogue. Il nous raconte avec beaucoup de précision son incroyable évasion. Il se rappelle être un petit garçon rebelle, qui ne faisait pas une confiance aveugle aux adultes, il ne s'est pas fait piéger par une boîte de lait Nestlé ou une couverture. Boris Cyrulnik se rend compte que certains de ses détails extrêmement précis ont été réarrangés par la mémoire, ceux qui font souffrir ont été gommés, mais l'histoire reste cohérente.

Un témoignage très fort et émouvant sur l’enfance de Boris Cyrulnik.

Extrait : (page 15)
Je me souviens… C’était près de chez moi, rue de la Rousselle, il y avait une grande porte, une sorte d’arc de triomphe et, venant du pont de la Garonne, l’armée allemande qui défilait. Je les trouvais très beaux avec leurs uniformes, leurs chevaux, il y avait aussi de la musique. Comme elle ne pouvait pas passer sous la porte, la troupe se séparait en deux puis se reformait juste après. Je trouvais ça tellement beau que je ne comprenais pas pourquoi tout le monde pleurait autour de moi.
C’était l’entrée des Allemands à Bordeaux.
J’ai vécu un paradoxe : pour moi, enfant de cinq ans, ce jour était un jour de fête, un jour magnifique, tandis que tous les adultes vivaient un cauchemar. La mémoire traumatique est très particulière. Ce n’est pas une mémoire normale. Elle transforme, elle amplifie, elle minimise. Au plus profond de nous, il existe une trace extrêmement précise – plus encore que les archives -, mais ensuite, pour rendre cohérent le souvenir, on arrange le pourtour. On prend bien conscience de cela dans le cas d’un traumatisme. S’il y a trauma, c’est que le réel est invraisemblable, que les évènements défient l’humanité. Alors, pour rendre le trauma cohérent, reviennent des souvenirs extrêmement précis, la couleur, le mot, le son, l’odeur, gravés dans le marbre et, autour d’eux, un halo imprécis d’arrangement du souvenir.