28 août 2010

Venir au monde – Margaret Mazzantini

venir_au_monde Robert Laffont - mars 2010 – 454 pages

traduit de l’italien par Nathalie Bauer

Quatrième de couverture :
"Il est écrit sur son passeport qu'il est né à Sarajevo. Il pense que cette ville est un no man's land où j'ai échoué par hasard, pour suivre un père qu'il n'a pas connu. Une seule fois, il m'a demandé comment il était né. Il était en neuvième, il fallait qu'il raconte sa naissance dans un devoir. Nous avons collé une photo de lui, bébé, sur une feuille cartonnée. "Qu'est-ce que j'écris, maman ?" [...] Puis j'ai vu son devoir affiché avec ceux des autres enfants sur le grand tableau scolaire de fin d'année. [...] J'ai fait face aux mots de mon fils, un gobelet d'orangeade à la main. Il avait décrit une naissance banale et douceâtre. Et cette banalité m'émouvait. Nous étions comme les autres - moi, une maman "très douce", et lui, un "nouveau-né joufflu". Notre histoire absurde se perdait parmi tous ces récits de naissances normales, aux rubans bleus et roses. Il avait inventé cela mieux que moi. Aussi maigre que son père, le visage pâle du citadin, tournant vers moi ses yeux paisibles de parfait complice, il m'a lancé : "Ça te plaît, maman ?" Une de mes larmes a coulé dans l'orangeade."

Auteur : Née à Dublin, fille d'une peintre irlandaise et d'un écrivain italien, Margaret Mazzantini a été révélée avec Ecoute-moi (2002), immense succès critique et public, traduit dans trente-deux pays et lauréat du prix Strega, le Goncourt italien. Venir au monde, salué par le prix Campiello, est son quatrième roman.

Mon avis : (lu en août 2010)
La couverture de ce livre est à la fois superbe et mystérieuse.
En 2008, Gemma reçoit un coup de téléphone de Bosnie pour l'inviter à une exposition de photos. Elle part à Sarajevo avec son fils Pietro âgé de 16 ans. C'est un retour sur le passé, c'est l'occasion pour Pietro de découvrir la ville où il est né et de d'aller sur les lieux où son père Diego, photographe, est mort sans vraiment le connaître.
En premier lieu, ce livre nous raconte l'histoire d'amour entre Diego et Gemma, ils se sont rencontrés à Sarajevo au cours des Jeux olympiques d’hiver de 1984 grâce Gojko, poète bosnien. A l'époque, Gemma était sur le point de se marier avec Fabio. Mais leur amour sera plus fort. Ils ont aussi un grand désir d'enfant, mais ce cheminement ne sera pas facile. En parallèle au destin de Diego et Gemma se mêle l'histoire de la ville de Sarajevo : la guerre, le siège, les snipers...
Le lecteur est plongé à la fois dans le cheminement pleins d'embûches de la maternité et dans le siège et la guerre de Sarajevo dont on a vu beaucoup d'images à la télévision mais la réalité est autrement féroce et injuste.
Ce livre est vraiment très fort et très bien écrit (et traduit). Les personnages sont terriblement attachants et l'histoire de Gemma, Diego et Pietro nous tient en haleine avec de nombreux rebondissements et une conclusion inattendue.
Ce livre m'a vraiment beaucoup émue, il faut le lire !

Extrait : (page 16)
Je vais dans la chambre de Pietro, j'ouvre les volets. D'un geste brusque, il remonte le drap sur sa tête. Je me plante à côté d'une momie.
Cette année, il a mué ; il a laissé ses os d'enfant, pour se transformer en un gros héron boiteux, qui ne maîtrise pas bien encore ses mouvements. Son regard est braqué au sol comme celui d'un chercheur d'or, il s'est mis à sortir sans dire au revoir, à manger debout devant le réfrigérateur. Au lycée, on l'a fait redoubler, il est devenu d'une stupidité désarmante, il n'a pas fourni le moindre effort, et ces derniers mois, au lieu de mettre les bouchées doubles, il s'est enfermé dans une arrogance ridicule. Je me retourne, agacée par son grognement hargneux qui ne s'adresse à moi que pour exiger, pour me reprendre. Qu'est devenue la petite voix plaintive qui m'a accompagnée pendant tant d'années ? Nous savions si bien parler ensemble, elle était comme accordée à la mienne.
A présent il me désole. Quand il dort, quand son visage est détendu, je me dis qu'à lui aussi, ce corps si aimable, dévoré depuis quelques mois par l'ogre de la puberté, doit manquer, et qu'il le cherche peut-être dans son sommeil. Que c'est pour cette raison qu'il ne veut pas se réveiller.
Je me penche, ôte le drap de sa tête, pose ma main sur ses cheveux ébouriffés. Il me repousse.
Il vit mal son redoublement. Maintenant que l'été est venu, il sort avec sa raquette de tennis et ses chaussures pointure 43, et revient furieux contre ses amis, en marmonnant qu'il ne veut plus les voir, parce qu'ils ne seront plus dans la même classe l'année prochaine, et qu'il lui semble qu'ils l'ont trahi.
« Il faut que je te parle. »
Il se redresse brusquement, torse nu.
« J'ai faim. »
Je lui parle donc à la cuisine, pendant qu'il étale du Nutella sur ses biscuits. Il se prépare de petits sandwiches qu'il avale d'une seule bouchée.
Il a la bouche sale, il a mis des miettes partout sur la table, il a mal ouvert et déchiré le paquet de biscuits.
Je ne dis rien, je ne peux pas le gronder en permanence. J'assiste en silence au banquet de mon fils, puis j'évoque le voyage.
Il secoue la tête.
« C'est hors de question, m'man. Vas-y toute seule.
- Tu sais, Sarajevo est une ville magnifique... »
Il sourit, joint les mains, les agite, me lance son habituel regard sympathique et rusé.
« Mais qu'est-ce que tu racontes, maman ! C'est pathétique, ce que tu dis. La Yougoslavie craint ! Tout le monde le sait. »
Je me raidis, croise les bras.
« On ne dis plus la Yougoslavie. »
Il avale un autre gâteau dégoulinant de Nutella. Il recueille les gouttes sur son doigt, et le lèche.
« C'est pareil.
- Ce n'est pas pareil. »
Je baisse le ton, je l'implore presque.
« Une semaine, Pietro, toi et moi... Ce sera sympa. »
Il pose les yeux sur moi, et pour la première fois me regarde vraiment.
« Je vois pas comment ça pourrait être sympa. Arrête, m'man...
- Nous irons sur la côte. La mer est sublime.
- Dans ce cas, allons en Sardaigne. »
Je me bats pour ne pas craquer, et voilà que cet imbécile me parle de la Sardaigne. Il se lève, s'étire, se retourne. Je contemple son dos, le duvet sur sa nuque.
« Vraiment, tu te moques de savoir où ton père est mort ? »
Il lâche sa tasse dans l'évier.
« Fait chier, m'man... »
Je le supplie, j'ai la voix d'une enfant, hésitante, incertaine, la voix qu'il avait quant il était petit.
« Pietro... Pietro.
- Quoi ? »
Je me lève à mon tour, renverse par mégarde le carton de lait.
« Comment ça, "quoi"? C'était ton père ! »
Il hausse les épaules, les yeux rivés au sol.
« Fait chier cette histoire. »
Cette histoire, c'est son histoire, notre histoire, mais il ne veut pas l'entendre. Quand il était petit, il était plus curieux, plus courageux, il posait davantage de questions. Il observait son père, jeune homme... cette photo de Diego sur le réfrigérateur, maintenue par un aimant, jaunie par les vapeurs de cuisine. Il se serrait contre moi, s'accrochait. En grandissant, il a cessé de m'interroger. Son univers s'est restreint à ses besoins, à son petit égoïsme. Il n'a pas envie de se compliquer la vie, ni les pensées. Pour lui, son père c'est Giuliano, c'est lui qui l'a accompagné à l'école, lui qui l'a amené chez le pédiatre. C'est lui qui lui a flanqué une gifle, un jour au bord de la mer, où il a plongé dans une eau trop peu profonde.

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