06 janvier 2010

L'homme de cinq heures - Gilles Heuré

Livre lu dans le cadre du logo_challenge_ABC- (3/26)

l_homme_de_cinq_heures Éditions Viviane Hamy – août 2009 – 285 pages

Présentation de l'éditeur :

 

"Le fleuve tirait languissamment les dernières lueurs de cette fin d'après-midi d'automne et, là-haut, les nuages se livraient à d'étranges joutes avec le vent capricieux. Paul Béhaine songea à des tableaux impressionnistes, saluant mentalement l'Apollinaire, jadis flâneur des deux rives. L'esprit libre, il ne prêta attention au personnage qui s'approcha de lui que quand il entendit ces mots, plus chuchotés sur le mode de la confidence que proclamés : - Ne les écoutez pas ceux qui le disent et le répètent ! [...] On m'a fait dire qu'on ne pourrait plus commencer un roman par "la marquise sortit à cinq heures". [...] j'avoue que j'ai été agacé de lire dans le Premier Manifeste du surréalisme que Breton m'avait attribué cette affirmation dont personne, au demeurant, n'a jamais pu vérifier la véracité. J'ai beau être le fantôme de moi-même, je sais encore ce que je dis et me souviens parfaitement de ce que je n'ai pas écrit. Malgré mon grand âge, le mécanisme de mon cerveau n'est pas grippé au point de ne plus pouvoir fonctionner. - Puis-je savoir qui vous êtes monsieur ? demanda Paul. - Je m'appelle Paul Valéry. Mettons. "

Pourquoi notre narrateur décide-t-il de partager le destin de cet homme rencontré une fin d'après-midi ? C'est en dénouant le mystère des Cinq heures du soir qu'il résoudra celui de l'étrange Monsieur V, l'inconnu de la Bibliothèque nationale qui disait se nommer Paul Valéry, poète et académicien mort en 1945, "donc physiologiquement inapte à discuter sur un pont enjambant la Seine dans ces années du XXe siècle finissant."

Auteur : Gilles Heuré est grand reporter à Télérama. Il a publié L'Insoumis, Léon Werth 1878-1955 aux éditions Viviane Hamy. L'Homme de cinq heures est son premier roman.

 

Mon avis : (lu en janvier 2010)

Ce livre est un roman étrange... Au début, je croyais lire un roman policier (j'ai été trompé par le fait que pour moi, les Éditions Viviane Hamy sont associées aux livres de Fred Vargas... j'avais oublié la couleur rouge (et non noir) de la couverture !), il s'agit en fait de l'histoire de la rencontre entre Paul Béhaine et l'étrange Monsieur V. qui est obsédé par «les cinq heures du soir» que l'on retrouve dans de nombreuses œuvres ou évènements. Ainsi, l'auteur nous convie à un voyage au gré de références historiques, littéraires, cinématographiques, musicales, picturales...

J'ai trouvé ce livre un peu difficile à lire car le récit est dense, le style très littéraire, employant un vocabulaire très riche (j'ai été obligé plusieurs fois d'avoir recours au dictionnaire...) et bien sûr faisant références à de nombreuses œuvres que je connaissais pas. Il n'est pas toujours aisé de suivre l'intrigue du livre à travers toutes ces informations et ces réflexions sur l'Art et sur les artistes... Malgré cela le livre en lui-même est très intéressant.

Extrait : (début du livre) Prologue

Où notre héros, Paul Béhaine, est abordé par un curieux personnage qui dit se nommer Paul Valéry et supplie : « Surtout ne les écoutez pas, ceux qui le disent et le répètent ! »

Il aurait bien travaillé un peu plus longtemps, mais l’on ne plaisante pas avec le XVIIe siècle. La Bibliothèque nationale, illustre établissement public fondé par le cardinal Richelieu, avait en effet des horaires stricts. La première cloche, indiquant le quart d’heure avant cinq heures, ayant retenti, Paul Béhaine, comme tous les autres lecteurs, s’était donc résigné à ranger ses affaires et à rendre ses livres au guichet central. Certains avaient accéléré le pas pour doubler ceux de devant, comme des écoliers turbulents ne voulant pas faire la queue, ou redoutant une sanction pour n’avoir pas obtempéré à temps. Car la fermeture était irrémédiablement fixée à cinq heures du soir.

Paul Béhaine descendit la rue Vivienne, traversa les jardins du Palais-Royal, et longea la Comédie-Française, jusqu’à la place Colette. Allait-il prendre le bus ? Se dire, comme la petite Claudine à Paris de la même Colette : « Voici poindre Panthéon-Courcelles, pacifique et zigzaguant », bref, sauter dans l’omnibus parisien ? Non. La marche lui sembla plus propice à dégourdir son esprit. Il se dirigea vers le pont des Arts et s’accouda à la rambarde en contemplant le monde alentour. Son regard survola ses contemporains, touristes en goguette, Parisiens survoltés sortant du travail ou baladant paisiblement des chiens en quête de petits tapis de verdure.

On mentirait en disant qu’il ne pensait plus à ce qui avait occupé son esprit depuis le matin, mais beaucoup des mots de sa journée, imprimés ou écrits, commençaient à s’envoler, telles des feuilles d’automne dispersées par une soudaine bourrasque. La métaphore vaut ce qu’elle vaut, mais, en y réfl échissant, elle ne lui semblait pas ridicule et lui apparaissait même assez pertinente. Voilà, s’était-il dit, redeviens atome parmi les atomes, sois passant parmi les passants, lève le nez, hume l’air, marche, rêve et détends-toi. Va, et ne te hais point de ne plus travailler.

L’air était transporté par une brise fraîche, la Seine tirait languissamment les dernières lueurs de cette fin d’après-midi d’automne et, là-haut, les nuages se livraient à d’étranges joutes avec le vent capricieux. Sensible à ce panorama parisien, il songea à des tableaux impressionnistes, saluant mentalement l’Apollinaire, jadis flâneur des deux rives. L’esprit libre, il ne vit pas tout de suite le personnage qui s’approcha de lui. Il ne lui prêta attention que quand il entendit ces quelques mots, plus chuchotés sur le mode de la confidence que proclamés :

— Ne les écoutez pas ceux qui le disent et le répètent !

L’homme avait le visage creusé par deux grandes parenthèses autour de sa bouche surplombée par une moustache abondante, le front barré par une grande mèche de cheveux blancs. Il sortit une montre de son gousset et fi t une grimace :

— Évidemment on ne peut pas toujours être exact, mais que voulez-vous, les mots et les heures n’ont pas toujours fait bon ménage. Il faut se résoudre à l’idée que l’inexactitude fait partie de ce monde et en est même un des éléments constitutifs. J’ai beau avoir toujours éprouvé une passion pour les mathématiques, je reste néanmoins attaché à la conviction qu’il faut parfois un peu de désordre, et je n’en démordrai pas. Comme disait le poète américain Philip Freneau : « In spite of all the learned have said, I still my old opinion keep. » (En dépit des doctes, je garde ma vieille opinion.) Je suis en effet persuadé que les grandes catastrophes naissent d’une trop grande précision, et que la liberté dont nous pouvons encore nous prévaloir dans ce monde de fous doit bénéficier de quelques inexactitudes salutaires et libératrices. N’est-ce pas votre avis, vous, docte esprit à qui sa conscience suggère de rêvasser à l’étendue du monde ?

Paul ne fut pas réellement surpris par ces paroles insolites car, comme nous croyons l’avoir dit plus haut, l’expérience de l’instant ne pouvait l’effrayer. À ce moment moins qu’à un autre. La puissance compacte de la raison se fissure heureusement quand la rêverie se fait fluide. Cette dernière phrase ne constituant aucunement une théorie, mais suggérant, en termes un peu pompeux, que Paul Béhaine était suffisamment las pour ne pas s’étonner qu’un type inconnu lui tienne des propos auxquels il n’aurait, en temps ordinaire, prêté qu’une attention des plus distraites. Cette fin d’après-midi, en effet, autorisait le décousu, l’improbable, et plaidait pour le discontinu. Il aurait pu voir Moby Dick souffler sous le pont des Arts ou un calamar géant entourer un bateau-mouche de ses immenses tentacules pour l’entraîner par le fond, qu’il ne s’en serait pas formalisé le moins du monde, convaincu en cet instant suspendu que chacun, homme, cétacé ou céphalopode, a le droit de vivre sa vie comme il l’entend. Or donc, et pour reprendre le fil de ce récit, son voisin, encouragé par un silence qu’il interpréta comme une invitation à poursuivre, poursuivit.

— Contrairement à ce que certains peuvent soutenir, affirmer dans de plus ou moins savants développements, ou formuler en de supposés brillants aphorismes qui ne traduisent que l’imprécision de leur jugement, cinq heures du soir est bien une heure importante. On m’a fait dire, dans un texte assez connu, qu’on ne pourrait plus commencer un roman par « la marquise sortit à cinq heures ». Le responsable en est André Breton, ce charmant collectionneur qui a enchâssé les textes les plus admirables autant que les inepties les plus confondantes. Je ne sais ce qui l’a autorisé à affirmer cela, n’ayant personnellement jamais tenu de tels propos ni soutenu une telle affirmation. Ce que j’ai pensé, dit et écrit, est plus complexe et ne peut se résumer aussi succinctement. Le monde des intellectuels et des écrivains, j’y inclus les poètes, est plein de gens qui légifèrent parfois avant même de douter, et s’autorisent à échafauder les théories les plus bizarres pour exciter l’intérêt ou la jalousie de leurs pairs. Je dis cela sans acrimonie à l’égard d’André Breton, que j’admire par ailleurs, même si je suis en désaccord avec beaucoup de ses écrits et de ses oukases — un joli mot tombé en désuétude, peur d’être incompris sans doute —, et qui a préféré se réfugier dans l’oubli, car les mots, le savez-vous, ont parfois suffisamment de liberté de pensée pour disparaître quand ils se sentent devenus inutiles. Mais j’avoue, donc, que j’ai été agacé de lire dans le Premier Manifeste du surréalisme que Breton m’avait attribué, cette affirmation dont personne, au demeurant, n’a jamais pu vérifier la véracité. J’ai beau être le fantôme de moi-même, je sais encore ce que je dis et me souviens parfaitement de ce que je n’ai pas écrit. Malgré mon grand âge, le mécanisme de mon cerveau n’est pas grippé au point de ne plus pouvoir fonctionner.

Livre lu dans le cadre du logo_challenge_ABC- (3/26)

Posté par aproposdelivres à 07:38 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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