19 décembre 2009

Loin des bras – Metin Arditi

loin_des_bras Actes Sud – août 2009 – 423 pages

Présentation de l'éditeur :

L'Institut Alderson, pensionnat suisse pour gosses de riches, traverse des jours difficiles et pourrait changer de propriétaire. Aussi le petit cénacle des professeurs vit-il des jours angoissés. Ici chacun panse une blessure ou dissimule un secret : un deuil, le vice du jeu, le déshonneur d'avoir été "collabo", la lâcheté déguisée en pacifisme, l'opprobre antisémite, des amours "contre nature", le sentiment d'avoir été abandonné... Dans ce refuge de solitudes et de destins brisés, la paroi des silences se fendille peu à peu, laissant à nu des êtres qui doutent autant d'aimer les autres que de s'aimer eux-mêmes. En courts chapitres extrêmement prenants, Metin Arditi raconte ces quelques mois de crise. Il pousse chacun de ses personnages à assumer ses faiblesses. Metin Arditi est un conteur hors pair et son roman est de ceux qui captivent. Le théâtre, la danse, la littérature nourrissent un récit bondissant, aux ramifications multiples, qui pourtant jamais ne s'écarte de sa magistrale orchestration.

Auteur : Né à Ankara, Metin Arditi vit à Genève. Ingénieur en génie atomique, il a enseigné à l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne. Chez Actes Sud, il est l'auteur de Dernière lettre à Théo (2005), La Pension Marguerite (2005), L'Imprévisible (2006), Victoria-Hall et La Fille des Louganis (2007).

Mon avis : (lu en décembre 2009)

J'avais déjà lu avec beaucoup de plaisir « La pension Marguerite » et «La Fille des Louganis» du même auteur. Ce livre se lit facilement car il est construit avec de nombreux chapitres courts. C'est un livre sur la solitude.

Cela se passe en 1959 dans un pensionnat de garçons en Suisse. « Ici, c'est la foire aux voiles déchirées. Chacun a subi la tempête. C'est d'ailleurs ce qui nous rassemble. Les élèves, les professeurs, le personnel, Mme Alderson... » Les élèves sont des enfants de riches : « des enfants qui, à sept, huit, dix ans, croisent à peine leurs parents... qui des mois durant ne reçoivent aucune caresse... Qui restent à l'Institut des huit, dix, onze ans ! Ces garçons resteront des mal-aimés toute leur vie.» Les professeurs aussi ont des fêlures ou cachent un secret. Madame Alderson est la veuve de Georges le fondateur de l'Institut, elle vit avec sa sœur jumelle Gisèle qui s'occupe de l'économat du pensionnat. Irène Kowalski est la veuve d'un scientifique nazi, McAlistair est un diplômé de Yale qui a passé 2 ans dans une prison militaire car il avait refusé de se battre contre les Japonais. Berthier est un collabo qui a fait 4 mois de cachot à Grasse à la Libération et dont la femme est en hôpital psychiatrique pour dépression. Brunet est un homosexuel amateur de photographie : il prend des photos du lac, à heures fixes et de quatre lieux fixes. Il vit encore chez sa mère. Gülgül est d'origine turque, il est le professeur de gymnastique et de danse. Vera, italienne, est venue remplacer une amie et reprendre goût à la vie après la perte accidentelle de son fils Lorenzo... La faillite menace l’Institut et un Groupe américain est candidat à un rachat. Les professeurs sont inquiets pour leur futur. Comme des séquences cinématographiques, on va suivre la vie de l'Institut du 4 septembre au 16 décembre 1959. Au début, j'ai ressenti un certain malaise en lisant ce livre, mais plus l'histoire se poursuivait et plus j'ai été captivé par cette galerie de personnages que sont les professeurs et les élèves. Une très belle lecture.

Extrait : (début du livre)

1

Vendredi 4 septembre 1959.

— Je comprends, fit Mme Alderson.

Un flot de paroles continua de s’écouler du récepteur et, durant une seconde ou deux, elle se sentit désorientée. Puis elle se reprit et lança d’un ton sec :

— Je vous l’ai dit, je comprends. Au revoir, madame !

Après quoi elle resta de longues secondes l’appareil à la main, les yeux dans le vague.

Elle se faisait des illusions, Mme Marra. Son fils était nul. Nul en français. Nul en maths. Nul en tout. A une année de la maturité, elle pouvait le changer d’internat tant qu’elle voulait, ce n’était pas ça qui allait faire de lui un génie. Malgré tout, sa décision de le retirer arrivait à un très mauvais moment. Quatre désistements en une semaine, cela tournait au cauchemar.

Mme Alderson soupira et ferma les yeux. Du temps de Georges, les choses se seraient passées autrement. Mais voilà, Georges était mort. Tout le problème était là… Elle rouvrit les yeux et son regard tomba sur les murs du salon. Ils étaient couverts de livres rares, des traités de sciences naturelles (la passion de Georges), tous reliés dans des tons rouges, écarlates ou cramoisis, qui donnaient à la minuscule pièce tendue de rose un climat chaleureux et savant. Le Salon rose, comme chacun l’appelait. Le cœur de l’Institut. Mme Alderson y avait convaincu, grondé, mis au pas… Des victoires par centaines.

“Confier votre fils à l’Institut est un acte de courage, j’en suis consciente… Un sacrifice que vous faites pour son bien… Une confiance placée en sa capacité de devenir quelqu’un… Je le rappelle sans cesse à nos élèves : Vos parents misent sur vous. D’ailleurs, ajoutait-elle, notre devise le dit bien…” Elle laissait alors passer un silence, regardait dans les yeux l’un ou l’autre des parents, et d’une voix calme prononçait la devise de l’Institut comme on abat une carte gagnante : Tu deviendras.

Elle était imbattable. Vingt-cinq ans à la tête de l’Institut lui avaient appris à repérer les travers petits et grands de ceux avec lesquels sa vie se confondait. Élèves, professeurs, personnel de maison, tout le monde la craignait.

A première vue, cela pouvait surprendre. Très petite et très laide, Mme Alderson avait une bouche trop mince, un nez osseux, une denture irrégulière et une bosse à hauteur de l’omoplate, sur le côté gauche. Mais ses yeux pétillants, d’un bleu roi magnifique, et une vivacité d’esprit hors du commun lui donnaient un charme dont elle faisait un usage froid et maîtrisé. Elle aimait être au centre des attentions. Avec ses tenues aux couleurs éclatantes et son regard sans cesse sur le qui-vive, on aurait dit un oiseau exotique.

Je m’inquiète bêtement, se dit-elle. Bien sûr que tout ira bien.

Elle tourna la tête et ce qu’elle vit acheva de la rassurer. Une merveille de parc planté d’arbres fruitiers (des pommiers et des poiriers surtout) descendait en pente douce jusqu’au lac. Situé sur sa partie haute, le bâtiment principal, où elle se trouvait, avait grande allure. Elle le savait. Deux étages de classes, surmontés de deux étages de dortoirs flanqués d’une tour. Un vrai petit château.

L’Institut était là, bien réel, une école exceptionnelle, reconnue dans le monde entier.

Elle avait un jour fait le calcul (elle aimait faire les comptes, de tête et très vite, cela lui donnait un sentiment de maîtrise) : en vingt et un ans, avec Georges, ils avaient refusé six cent douze inscriptions. Sans compter les refus pour les cours d’été, réputés dans toute l’Europe. Lorsqu’elle plaçait ce chiffre dans une discussion avec des parents, elle savait qu’elle marquait un point.

Mais c’était du temps de son mari. Lorsque l’Institut ne désemplissait pas. Ils avaient eu des années à quatre-vingt-quinze ! De 1952 à 1955, il avait fallu ajouter un cinquième lit à chacun des dortoirs, louer un appartement dans le vieux Lutry (où McAlistair, le professeur d’anglais, avait accepté de chaperonner six grands) et loger trois autres élèves chez les Nadelmann, dans les combles… Quelle ambiance ! L’Institut était alors une mine d’or.

Ils avaient construit le bâtiment central en 1934, sur la partie haute d’un hectare d’anciennes vignes situées à dix minutes de Lausanne, entre lac et route cantonale, qu’ils avaient payé cinquante centimes du mètre carré. Maintenant, les terrains se vendaient cent fois le prix. Au bord de l’eau, on en demandait jusqu’à soixante francs. L’addition de la tour, sur le flanc est, en 1947, avait permis de répondre à l’afflux d’après-guerre. L’Europe s’enrichissait, tout était facile…

Mme Alderson repensa aux désistements. Ils étaient révoltants. La mort de Georges n’avait pas changé l’Institut ! Les études étaient toujours aussi exigeantes ! Les cours donnés par des enseignants compétents ! Engagés ! Plusieurs d’entre eux prenaient leurs repas avec les élèves, l’ambiance était studieuse ! Et les sports ? Tous pratiqués au niveau compétition !

Chaque activité de l’Institut visait l’excellence. “La capacité d’un enfant à se dépasser est illimitée”, disait Georges.

Elle sourit. Georges et ses obsessions nietzschéennes… Il n’empêche… C’était un éducateur génial.

Mais voilà. Georges était mort trois ans plus tôt. L’année qui avait suivi, l’Institut était passé à quatre-vingt-deux élèves. L’année d’après à soixante-quinze. Puis à soixante-dix. Ils en étaient à soixante-six.

Elle aurait voulu annoncer la défection de Marra à sa soeur, histoire de partager le fardeau. Celle-ci était dans la lingerie, deux étages plus haut, occupée à ranger les draps pour la rentrée, maintenant qu’ils avaient renvoyé la lingère, et la perspective de monter deux volées d’escalier découragea Mme Alderson. Son dos la tiraillait et les élancements se faisaient sentir jusque dans les jambes.

Vingt fois, cinquante fois par jour, elle rêvait de pouvoir se redresser. De mettre son dos à plat, droit comme une planche, et de respirer à pleins poumons, de courir, à toute vitesse, comme lorsqu’elle était petite fille et qu’elle se disait, tant elle était joyeuse : “Je vais éclater.”

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