15 décembre 2009

Le secret du rabbin – Thierry Jonquet

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Éditions Joseph Clims - février 1986 -

L'Atalante – juin 1998 – 235 pages

Folio – mars 2001 – 278 pages

Présentation : Ils sont quatre : Moses, le gangster new-yorkais ; Léon, le fringant officier de la "bonne société" française ; David, le nouveau bâtisseur de la "Terre promise" ; et Rachel, la pasionaria bolchévique. Tous quatre invités à venir prendre possession de l'héritage de leur oncle, pauvre vieux rabbin quelque peu excentrique, dans un petit village polonais. Invitation qu'ils traitent par le mépris.
C'est sans compter avec le destin, le concours des circonstances, le hasard ou la malice de l'auteur, au choix. Les voici tous quatre dans la Pologne de l'été 1920 où la guerre fait rage. Au bout de leur trajectoire : un mystérieux "trésor" qui ne sera pas la moindre de nos surprises…

Auteur : Né à Paris en 1954, auteur de polars, Thierry Jonquet fait figure de référence dans ce genre littéraire et bien au-delà. Engagé politiquement dès son adolescence, il entre à Lutte ouvrière en 1970 sous le pseudonyme de Daumier (caricaturiste du XIXe siècle), puis à la Ligue communiste révolutionnaire l'année de son bac. Après des études de philosophie rapidement avortées et plusieurs petits boulots insolites, un accident de voiture bouleverse sa vie : il devient ergothérapeute et travaille successivement dans un service de gériatrie puis un service de rééducation pour bébés atteints de maladies congénitales, et enfin dans un hôpital psychiatrique où il exerce les fonctions d'instituteur. Inspiré par l'univers de Jean-Patrick Manchette, son premier roman, 'Le Bal des débris', est publié en 1984 bien qu'il ait été écrit quelques années plus tôt. 'Mémoire en cage' paraît en 1982, suivent 'Mygale' (1984), 'La Bête et la belle', 'Les Orpailleurs' (1993), 'Moloch' (1998) qui confirment le talent de Thierry Jonquet pour le roman au réalisme dur, hanté par la violence et les questions de société. Les événements dramatiques de l’été 2003 ont inspiré Thierry Jonquet qui nous offre, avec Mon vieux, un texte captivant sur l’étonnante réaction humaine devant l’adversité. 'Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte', paru en 2006 évoque sans tabous la violence et l'antisémitisme qui sévissent dans certaines banlieues. Thierry Jonquet a également scénarisé plusieurs bandes dessinées parmi lesquelles 'Du papier faisons table rase', dessiné par Jean-Christophe Chauzy. Plébiscité par la critique, l'une des plus élogieuses est signée Tonino Benacquista qui écrit de lui : 'Jonquet sculpte la fiction, c'est le matériau qu'il façonne pour lui donner une âme, le même que celui d'Highsmith ou de Simenon, il est difficile d'en citer beaucoup d'autres.' Alors qu'il venait de publier 'Ad Vitam aeternam', Thierry Jonquet, décède en août 2009, après avoir lutté deux semaines contre la maladie.

Mon avis : (lu en décembre 2009)

Dans ce livre, Thierry Jonquet prend son inspiration dans l’Histoire (avec un grand H).

Tout commence en 1920, en Pologne, le rabbin Mordechai Hirshbaum vient de mourir à l’âge de 97 ans. Ses héritiers sont 4 neveux qui sont priés de se rendre en Pologne pour toucher leur héritage. Les 4 cousins sont très différents : il y a Moses, gangster à New-York, David, un bâtisseur du nouvel Israël, Léon, l’officier français et Rachel, la bolchevique passionnée. Au départ peu motivé pour cette héritage, ils finiront tous les quatre par faire route vers la Pologne à une époque où c'est la guerre civile et où la Pologne subit les conséquences de la Révolution de 1917 en Russie. L'antisémitisme y est très fort et la misère est également présente partout. L'auteur nous dresse des portraits sans concession de ses héros. Et même si ce livre a été publié dans une collection policière, ce livre est plutôt un vrai roman d’aventure. Et la conclusion plutôt inattendue. Encore une belle découverte de Thierry Jonquet.

Extrait : (début du livre)

La brise printanière agitait les feuilles du vieux noisetier. Au pied de l'arbre, fouillant de son bec l'humus gras, une poule caquetait. Dans les taillis, une armée de chenilles affamées partait à l'assaut du feuillage renaissant. Les pluies de mars avaient détrempé le sol et de larges flaques d'eau parsemaient la boue des chemins...
Tout près, des bruits montaient des premières maisons du village. On entendait le cliquetis des chaînes que réparait Motl, le maréchal-ferrant. Le marteau de Yankl le cordonnier frappait en cadence. Et un ronron monotone par-dessus tout cela : la machine à coudre de Moishe le tailleur. Quand les artisans se reposaient, le silence de la rue était encore troublé par les voix des enfants qui ânonnait quelque passage du Talmud, dans le heder1, près de la grand-place.

Rabbi Mordechai Hirshbaum aimait à s'assoupir à l'heure de la sieste, bercé par cette paisible mélopée qui enveloppait le village. Assis dans son grand fauteuil, au premier étage de sa maison, protégé du soleil par l'ombre du vieux noisetier, le rabbi méditait. Vêtu de son large caftan élimé, ceint de son gilet effrangé, coiffé d'un streiml2 dont la fourrure abritait quelques mites, appuyé sur sa canne, il caressait d'un doigt distrait sa longue barbe blanche. Ses yeux d'un bleu délavé contemplaient la campagne et les maisons de Niemirov, un shtetl3 perdu au fin fond de la Galicie.

La maison du rabbi était envahie d'un désordre indescriptible. Les meubles poussiéreux servaient de refuge aux vers, et, sur les étagères de la bibliothèque, les toiles d'araignées couvraient presque totalement les volumes du Talmud, du Zohar et de la Guemara. Un morceau de beigel4 rassis, oublié sur une soucoupe, se voyait offert en pâture à un essaim de souris dont le museau frémissait de terreur à chaque soupir de rabbi.

Car le rabbi soupirait abondamment. Confusément, sans se prévaloir de quelque obscur don de devin, il pressentait que les temps à venir ne seraient pas cléments pour le peuple d'Israël. Mordechai Hirshbaum ne vivait pas coupé du vaste monde. Toutes les semaines, le courrier de Lvov apportait un ballot de journaux pour le rabbi. Les titres démontraient que les préoccupations de Mordechai étaient éclectiques : on pouvait relever des revues polonaises, bien entendu, mais surtout allemandes, russes, et même américaines ! L'employé de la poste qui livrait la presse n'y jetait même pas un coup d'œil. Et dans tout Niemerov, Rabbi Mordechai Hirshbaum passait pour un illuminé. Aussi, personne ne s'étonnait de le voir abonné à tant de journaux aux noms si énigmatiques.

1 heder : école primaire traditionnelle.

2 streiml : chapeau ceint de zibeline porté par les juifs orthodoxes.

3 shetetl : bourgade juive de Pologne

4 beigel : petit pain rond

Déjà lu de Thierry Jonquet :

Ils_sont_votre__pouvante Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte

les_orpailleurs_p Les orpailleurs  mon_vieux Mon vieux

du_pass__faisons_table_rase_p Du passé faisons table rase ad_vitam_aeternam_p Ad vitam aeternam

m_moire_en_cage Mémoire en cage  moloch_p Moloch  mygale_p Mygale

Posté par aproposdelivres à 21:01 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
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