13 juin 2009

Les sandales blanches - Malika Bellaribi

les_sandales_blanches Calmann-Levy – octobre 2008 – 225 pages

Quatrième de couverture :
Faire une carrière de mezzo-soprano qui vous porte à la présidence du jury de présélection de l'Eurovision, voilà qui n'est déjà pas à la portée de tout le monde. Mais connaître un tel succès quand on est né dans un bidonville à Nanterre, voilà qui est proprement stupéfiant, tant on imagine nombreux et dissuasifs les obstacles à surmonter. C'est peu dire, en effet, que rien ne prédestinait Malika Bellaribi à suivre ce parcours exceptionnel. Née dans ce "quart-monde" à la périphérie de Paris dénoncé par l'abbé Pierre, grandie tant bien que mal dans une famille nombreuse aux parents indifférents, Malika est victime d'un très grave accident qui la force à passer des années à l'hôpital et en rééducation dès sa plus tendre enfance. Mais à quelque chose ce malheur est bon. Loin de son univers familial, soignée par des religieuses bienveillantes, Malika se trouve, et découvre la musique: celle des chants religieux qui emplissent, chaque dimanche, la chapelle de l'hôpital. La musique: c'est, la petite fille le sent, la voie du salut et du bonheur. Il lui faudra endurer encore bien des humiliations et des vicissitudes, y compris une tentative de mariage forcé en Algérie, avant d'oser défier les règles de sa communauté. Elle décidera de choisir librement sa vie, son amour, et sa religion. Mais la réussite de Malika ne se borne pas à cette prouesse déjà exemplaire. A peine son nom commence-t-il à être connu qu'elle songe à faire profiter les autres de ce qu'elle a appris et à partager la joie que lui procure le chant lyrique. Elle crée en banlieue des ateliers de chant qui s'appuient sur une pédagogie utilisant la mémoire corporelle, les cinq sens, la créativité des jeunes, les relations affectives, les règles de groupe, les tabous... Malika n'a pas oublié d'où elle venait !

Auteur : Malika Bellaribi Le Moal (née à Nanterre en 1956) , est une cantatrice généreuse et engagée d'origine Algérienne. Elle se produit en soliste depuis 1987 et a donné près de 200 représentations. Après avoir présenté des récitals dans des salles aussi prestigieuses que les salles Cortot, Gaveau et Pleyel, elle décide de créer des spectacles d'airs d'opéra permettant de rendre l'opéra accessible à tous. Douée d’un timbre rare, plein d’ombre et de velours dans les graves et le médium comme chez les chanteuses noires américaines, sonore et généreux dans l'aiguë, Malika Bellaribi-Le Moal, qui n'a pas oublié ses racines, espère que la découverte qui a orienté toute sa vie, instille quelques étincelles dans celle de ses petites sœurs des banlieues.

Mon avis : (lu en juin 2009)

Un magnifique récit autobiographique où l'émotion nous étreint à chacune des pages. On souffre avec Malika petite fille née dans un bidonville de Nanterre la septième d'une famille de neuf enfants. Sa vie est souffrance dès son plus jeune âge car elle va être écrasée par un camion et va passer de longues années à l'hôpital et en maison de rééducation. C'est là qu'elle découvre le chant religieux lors d'une messe de Noël où elle assiste, elle a cinq ans. Dans la musique, Malika va trouver un but pour sa vie et la force de se battre pour apprendre à remarcher, puis le courage de trouver une vraie place dans la société malgré ses origines et enfin devenir une chanteuse lyrique. Elle va également faire profiter les autres de ce qu'elle a appris et partager la joie que lui procure la musique en créant en banlieue des ateliers de chant. Ce livre est une formidable leçon de vie pleine d'humanité. A lire !

 

Extrait : (page 13)

Aujourd'hui encore, je me souviens de ma surprise quand le lait bouillant s'est renversé sur mon épaule. Durant quelques secondes, je n'ai pas eu peur, ni mal, d'ailleurs. J'ai simplement poussé un petit cri quand le liquide a pénétré mes vêtements. Ensuite, ensuite seulement, est venue la douleur. Quelques picotements, d'abord – presque rien, juste des pointes d'aiguilles s'enfonçant, les unes après les autres, dans mes pores. Ensuite, il y a eu cette sensation de brûlure, d'abord supportable, puis de plus en plus vive, tandis que le liquide bouillant creusait son sillon dans mes chairs. Enfin est venue la souffrance – une souffrance insupportable. J'ai tellement mal que je ne crie pas. Je ne pleure pas, non plus. Je reste simplement là, debout, à tenter d'oublier ce feu qui lèche mon bras. Mais l'oubli ne vient pas, bien sûr. La brûlure se fait toujours plus vive. Et tandis que la pièce s'emplit d'une odeur âcre, acide un cri monte, enfin, du fond de ma gorge.
Des hurlements – ceux de ma mère et de Hayat. Des pleurs – ceux de ma sœur aînée, que l'on réprimande. Des allées et venues affolées, les voisines qui accourent, l'eau qui coule sur mon corps, des invectives contre le ciel quand on découvre l'étendue de ma plaie, et ce médecin qui arrive, et pose sur mes chairs une gaze cicatrisante. Ensuite ? Ensuite, plus rien – un oubli bienfaisant, le temps qui passe, des heures, des jours, et mon bras qui guérit, lentement, même s'il garde une vilaine cicatrice qui, aujourd'hui encore, étoile ma peau. Voilà tout ce qui reste de l'incident. Personne ne sait encore qu'il n'est qu'un prélude ; personne ne sait que bientôt, mon corps tout entier ne sera plus qu'une plaie. Pour moi, la vie reprend – une vie semblable à celle de tous les enfants du bidonville. Pas de crèche ni de jardin d'enfant. Pas d'école maternelle. Seulement les ruelles pour terrain de jeux, des boîtes de conserves vides pour ballon, quelques bouts de bois assemblés pour poupées, et les adultes qui passent, sans se soucier de nous, de moi, occupés qu'ils sont à gagner de quoi manger et à faire la guerre aux Français.
Quel jour est-on ? De quel mois ? Je ne le sais toujours pas. Chez moi, on ne fête ni les Noëls ni les anniversaires. Il n'y a ni bougies ni cadeaux, les jours coulent, les uns après les autres, tous semblables dans la même grisaille. Ce matin, comme d'habitude, Hayat prépare du café au lait, et elle m'en tend un grand bol. J'y trempe le pain que fabrique ma mère, en faisant bien attention à ne pas laisser couler une seule goutte du breuvage sur mes vêtements. J'ai beau être une toute petite fille, je sais déjà ce qu'il faut faire et ne pas faire pour éviter les coups – claques de ma mère, bourrades de mes frères, pinçons d'Hayat excédée par son rôle d'aînée soumise à toutes les corvées. Une fois ma faim apaisée, je me lève et je porte mon bol dans la bassine où s'entasse la vaisselle sale – et c'est alors que j'entends les cris qui viennent du dehors. « Au feu ! », hurle-t-on. Au feu ? Je n'ai pas le temps de comprendre que, déjà, des bras m'enserrent, ceux d'Hayat qui m'empoigne, me tire, me traîne hors de la maison. D'un coup, nous voilà toutes les deux enveloppées d'une chaleur intense. Le feu est bien là, qui dévaste le bidonville, frôle notre porte. D'où sont nées ces flammes orangées qui lèchent les murs des maisons ? Un brasero qui s'est renversé ? Un gosse qui a craqué une allumette ? Tout ce qui compte, à cet instant, c'est que l'incendie se propage très vite, dévastant tout sur son passage, faisant naître des cris, des pleurs, des imprécations, poussant les gens hors de leurs bâtisses, enveloppant la foule qui se presse dans les ruelles d'une fumée noire, hostile. Elle s'insinue dans mes poumons, me fait tousser, cracher, suffoquer. Est-ce que le brasier va nous rattraper, Hayat et moi, est-ce qu'il va nous transformer en torches vives, est-ce qu'il va nous réduire en cendres ? D'un coup, ma grande sœur desserre son étreinte, je sens d'autres bras m'emporter, ceux d'un homme, cette fois, il me soulève bien haut, il me juche sur ses épaules, et d'un coup l'air se fait moins dense, moins piquant, moins chaud, aussi – et lorsque enfin je rouvre les yeux, je réalise que nous sommes sortis de la zone ravagée par l'incendie…
Ensuite, il faut reconstruire – une reconstruction laborieuse, lente, un calvaire. Tout le monde s'y met – hommes et femmes, enfants et vieillards. Il faut remonter les murs des baraques, moellon après moellon, faire du ciment, aller chercher les tôles tenant lieu de toit. Cela dure des jours entiers, durant lesquels les familles s'entassent dans les rares maisons intactes. Mon père se charge du ravitaillement : n'est-il pas l'épicier, celui qui, dans sa petite boutique, faisait revivre la terre natale, grâce aux énormes sacs ouverts sur les épices, la semoule, les dattes et les figues séchées, le kemoun et les feuilles de menthe ?
L'épicerie. Aujourd'hui encore, si je ferme les yeux, je peux sentir l'odeur mi-poivrée, mi-sucrée que dégagent les lieux – et je revois les rayons sur lesquels sont entreposés des bassines en fer ou en plastique, du grésil, des balais, des serpillières, et cette eau de javel que n'utilisent que les nantis, comme lui. Nanti, oui. Car au royaume des aveugles, les borgnes sont rois. Et pauvres comme nous le sommes, nous n'en avons pas moins les moyens de manger et de nous habiller. Ici, aux Pâquerettes, c'est presque du luxe, il faut bien le dire…

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Louise – Didier Decoin

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Seuil – mars 1998 – 378 pages

Point – mai 1999 – 378 pages

Quatrième de couverture :

A quarante ans, Joanne égaye deux fois l'an son existence de coiffeuse à Saint-Pierre-et-Miquelon : lorsque son amant lui rend visite à chaque solstice. Dans cet archipel qui connut la fortune grâce au trafic d'alcool pendant la prohibition des années 20, sa rencontre avec Manon, une étudiante québécoise, va bouleverser l'ordre de sa vie.
Marquée par une expérience unique qui l'a conduite aux confins de la mort et l'a profondément transformée, Manon débarque à Saint-Pierre accompagnée de Louise, une grande oie des neiges qu'elle a recueillie. Là, elle va peu à peu apprendre à Joanne comment devenir pleinement elle-même, comment accepter l'amour, découvrir la liberté de donner et de prendre, connaître la joie dans son île brumeuse autant que dans l'incendie des étés indiens.

Auteur : Didier Decoin, né le 13 mars 1945 à Boulogne-Billancourt (Seine), est un scénariste et écrivain français récompensé du Prix Goncourt en 1977 pour John l'Enfer. Didier Decoin est le fils du cinéaste Henri Decoin. Il débute sa carrière comme journaliste de presse écrite à France Soir, au Figaro et à VSD, et de radio sur Europe 1. En parallèle il se lance dans l'écriture, et sera couronné par le Prix Goncourt en 1977 avec John l'Enfer. Tout en continuant son métier d'écrivain, il devient scénariste au cinéma puis à la télévision (adaptations et scripts pour la télévision comme les grands téléfilms Les Misérables, Le Comte de Monte-Cristo, Balzac ou Napoléon). En 1995, il est devenu le Secrétaire de l'Académie Goncourt.

Mon avis : (lu en avril 2004 et relu en juin 2009)

C'est une belle histoire de rencontre entre trois femmes et une oie. Il y a Joanne a 40 ans, elle possède un salon de coiffure de 36 m² appelé Al's. Elle attend le prochain solstice et la venue bisannuelle de son amant Paul. Sa mère, Denise a presque 80 ans et elle chipe des couverts dans les bars de Saint-Pierre. Un jour, Manon, étudiante québécoise débarque dans le salon de coiffure, elle est accompagnée par Louise, un oie des neiges qui a une aile cassée. L'arrivée de Manon et Louise va bousculer la vie tranquille de Joanne. C'est un livre plein de fantaisie et de poésie. J'ai beaucoup aimé.

L'histoire se passe sur l'archipel français Saint-Pierre et Miquelon situé dans l'Atlantique nord à 25 km au sud de l'île de Terre-Neuve (Canada). On découvre une partie de l'histoire de ce coin de France peu connu : on connaît la pêche à la morue qui a permis l'essor économique de l'île mais pour ma part je ne connaissais pas le rôle tenu par Saint-Pierre et Miquelon lors de la prohibition aux États-Unis d'Amérique. J'ai aimé découvrir cet archipel grâce aux nombreuses descriptions.

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Extrait :

Dans l'archipel, il y avait donc une petite ville pimpante qui sentait le poisson (moins qu'autrefois, mais quand même), le goudron, l'odeur aigrelette des brumes ; et dans cette ville, il y avait une rue.

- Une rue située par 46°49' de latitude nord et 56°10' de longitude ouest, ne manquait jamais d'indiquer Joanne quand elle donnait l'adresse.

Mieux valait être précis quand on vivait presque toute l'année dans ces brouillards d'eau filée, ces petites neiges de toile émeri qui rayaient pare-brise et lunettes, ces copeaux de glace volante qui transformaient les nez un peu proéminents en hérissons qui saignent.

Entre deux rangées de maisons à bardeaux de bois peints de couleurs vives, la rue descendait en pente douce vers le port. Au bout, on apercevait une flaque d'océan, huileuse et noire, sur laquelle était mouillé le bateau pilote de Saint-Pierre.

Le frein à main et la vitesse enclenchée ne suffisant pas toujours à empêcher sa voiture en stationnement de glisser sur la chaussée verglacée ou simplement détrempée, Joanne avais pris l'habitude d'engager une cale sous les roues du 4x4. Paul Ashland lui avait taillé cette cale au couteau, dans un fragment d'épave. Il lui avait donné une forme sensuelle et belle.

Lorsqu'il prendrait sa retraite, Paul se consacrerait à la sculpture des bois rejetés par la mer. Un art où l'habileté manuelle compte moins que la façon de regarder le matériau brut, de le tourner dans tous les sens pour le « lire », pour deviner ce que l'érosion des vagues a déjà commencé à faire de lui.

Joanne et Paul se promettaient de longues promenades qu'ils feraient ensemble, tôt le matin, le long d'un rivage fouetté par le vent, repérant l'affleurement des souches noires enfouies dans le sable, se penchant front contre front pour les exhumer. Ils auraient un chien qui fouillerait les plages avec eux. Quand on leur demanderait quelle sorte de chien c'était, ils répondraient : « un épavier – on dit bien un truffier, non ? » En rentrant, on mangerait des coquillages avec du pain beurré, on boirait du vin blanc. Le chien se secouerait longuement, et finirait par s'allonger devant le foyer en grognant de bien-être. Le bonheur semblait accessible, facile à mériter.

Un jour, en voulant allumer le feu dans la cheminée, Paul y jetterait, par distraction, une de leurs plus belles trouvailles du matin. Ils en riraient beaucoup. D'ailleurs, ils feraient en sorte de rire le plus souvent possible : ils avaient tous les deux un joli rire en cascade. C'était en se faisant rire mutuellement qu'ils étaient tombés amoureux l'un de l'autre.

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