louise_   louise

Seuil – mars 1998 – 378 pages

Point – mai 1999 – 378 pages

Quatrième de couverture :

A quarante ans, Joanne égaye deux fois l'an son existence de coiffeuse à Saint-Pierre-et-Miquelon : lorsque son amant lui rend visite à chaque solstice. Dans cet archipel qui connut la fortune grâce au trafic d'alcool pendant la prohibition des années 20, sa rencontre avec Manon, une étudiante québécoise, va bouleverser l'ordre de sa vie.
Marquée par une expérience unique qui l'a conduite aux confins de la mort et l'a profondément transformée, Manon débarque à Saint-Pierre accompagnée de Louise, une grande oie des neiges qu'elle a recueillie. Là, elle va peu à peu apprendre à Joanne comment devenir pleinement elle-même, comment accepter l'amour, découvrir la liberté de donner et de prendre, connaître la joie dans son île brumeuse autant que dans l'incendie des étés indiens.

Auteur : Didier Decoin, né le 13 mars 1945 à Boulogne-Billancourt (Seine), est un scénariste et écrivain français récompensé du Prix Goncourt en 1977 pour John l'Enfer. Didier Decoin est le fils du cinéaste Henri Decoin. Il débute sa carrière comme journaliste de presse écrite à France Soir, au Figaro et à VSD, et de radio sur Europe 1. En parallèle il se lance dans l'écriture, et sera couronné par le Prix Goncourt en 1977 avec John l'Enfer. Tout en continuant son métier d'écrivain, il devient scénariste au cinéma puis à la télévision (adaptations et scripts pour la télévision comme les grands téléfilms Les Misérables, Le Comte de Monte-Cristo, Balzac ou Napoléon). En 1995, il est devenu le Secrétaire de l'Académie Goncourt.

Mon avis : (lu en avril 2004 et relu en juin 2009)

C'est une belle histoire de rencontre entre trois femmes et une oie. Il y a Joanne a 40 ans, elle possède un salon de coiffure de 36 m² appelé Al's. Elle attend le prochain solstice et la venue bisannuelle de son amant Paul. Sa mère, Denise a presque 80 ans et elle chipe des couverts dans les bars de Saint-Pierre. Un jour, Manon, étudiante québécoise débarque dans le salon de coiffure, elle est accompagnée par Louise, un oie des neiges qui a une aile cassée. L'arrivée de Manon et Louise va bousculer la vie tranquille de Joanne. C'est un livre plein de fantaisie et de poésie. J'ai beaucoup aimé.

L'histoire se passe sur l'archipel français Saint-Pierre et Miquelon situé dans l'Atlantique nord à 25 km au sud de l'île de Terre-Neuve (Canada). On découvre une partie de l'histoire de ce coin de France peu connu : on connaît la pêche à la morue qui a permis l'essor économique de l'île mais pour ma part je ne connaissais pas le rôle tenu par Saint-Pierre et Miquelon lors de la prohibition aux États-Unis d'Amérique. J'ai aimé découvrir cet archipel grâce aux nombreuses descriptions.

saint_Pierre_et_miquelon3

Extrait :

Dans l'archipel, il y avait donc une petite ville pimpante qui sentait le poisson (moins qu'autrefois, mais quand même), le goudron, l'odeur aigrelette des brumes ; et dans cette ville, il y avait une rue.

- Une rue située par 46°49' de latitude nord et 56°10' de longitude ouest, ne manquait jamais d'indiquer Joanne quand elle donnait l'adresse.

Mieux valait être précis quand on vivait presque toute l'année dans ces brouillards d'eau filée, ces petites neiges de toile émeri qui rayaient pare-brise et lunettes, ces copeaux de glace volante qui transformaient les nez un peu proéminents en hérissons qui saignent.

Entre deux rangées de maisons à bardeaux de bois peints de couleurs vives, la rue descendait en pente douce vers le port. Au bout, on apercevait une flaque d'océan, huileuse et noire, sur laquelle était mouillé le bateau pilote de Saint-Pierre.

Le frein à main et la vitesse enclenchée ne suffisant pas toujours à empêcher sa voiture en stationnement de glisser sur la chaussée verglacée ou simplement détrempée, Joanne avais pris l'habitude d'engager une cale sous les roues du 4x4. Paul Ashland lui avait taillé cette cale au couteau, dans un fragment d'épave. Il lui avait donné une forme sensuelle et belle.

Lorsqu'il prendrait sa retraite, Paul se consacrerait à la sculpture des bois rejetés par la mer. Un art où l'habileté manuelle compte moins que la façon de regarder le matériau brut, de le tourner dans tous les sens pour le « lire », pour deviner ce que l'érosion des vagues a déjà commencé à faire de lui.

Joanne et Paul se promettaient de longues promenades qu'ils feraient ensemble, tôt le matin, le long d'un rivage fouetté par le vent, repérant l'affleurement des souches noires enfouies dans le sable, se penchant front contre front pour les exhumer. Ils auraient un chien qui fouillerait les plages avec eux. Quand on leur demanderait quelle sorte de chien c'était, ils répondraient : « un épavier – on dit bien un truffier, non ? » En rentrant, on mangerait des coquillages avec du pain beurré, on boirait du vin blanc. Le chien se secouerait longuement, et finirait par s'allonger devant le foyer en grognant de bien-être. Le bonheur semblait accessible, facile à mériter.

Un jour, en voulant allumer le feu dans la cheminée, Paul y jetterait, par distraction, une de leurs plus belles trouvailles du matin. Ils en riraient beaucoup. D'ailleurs, ils feraient en sorte de rire le plus souvent possible : ils avaient tous les deux un joli rire en cascade. C'était en se faisant rire mutuellement qu'ils étaient tombés amoureux l'un de l'autre.