05 juin 2009

Les cris de l'innocente - Unity Dow

les_cris_de_l_innocence

Traduit de l’anglais (Botswana) par Céline Schwaller

Actes Sud – octobre 2006 – 357 pages

Présentation de l'éditeur
Amantle accomplit son service national dans un dispensaire de brousse, du côté des superbes paysages du delta de l'Okavango. Affectée à des tâches subalternes, elle découvre une boîte contenant les vêtements d'une petite fille, couverts de sang. Il s'avère que ce sont ceux de la jeune Neo, disparue cinq ans plus tôt. La police avait classé l'affaire : " attaque par un lion, aucune trace de l'accident ". Véritable empêcheuse de danser en rond, Amantle va relancer l'enquête, au grand dam des autorités locales. Dans les hautes sphères aussi on s'inquiète de cette exigence de vérité qu'osent poser des villageois supposés dociles. On ne parle plus de lion mais d'erreur humaine, d'élimination de preuves, de crime rituel perpétré par des gens haut placés. La découverte des vêtements gêne du monde, les coupables sans doute, ceux qui ont peur des pouvoirs occultes certainement, ceux aussi qui craignent et jalousent leurs supérieurs. Mais Amantle ne lâche pas, elle contacte une amie avocate et se fait des alliés parmi les villageois qui voient en elle la seule chance d'en savoir plus, de coincer peut-être les coupables impunis de ces meurtres rituels relativement réguliers qui frappent de petites campagnardes. Maîtrisant parfaitement les dialogues, les portraits, les cadres de vie, Unity Dow écrit là non seulement un bon thriller sur fond d'Afrique partagée entre modernité et tradition mais aussi un réquisitoire contre des pratiques excessivement barbares.

Biographie de l'auteur
Unity Dow, Botswanaise née en 1959, juge à la Cour suprême du Botswana et première femme à occuper ce poste, possède une longue expérience du droit humanitaire. Elle est membre de l'International Women's Rights Watch et, outre plusieurs rapports sur la condition des femmes et des enfants, elle est l'auteur de deux romans Far and Beyon'et Juggling Truths.

Mon avis : (lu en juin 2009)

En 1994, Neo, fillette de 12 ans, disparaît de façon mystérieuse d’un village de brousse. La police classera l’affaire en attribuant la mort aux lions. Cinq ans plus tard, Amantle découvre par hasard dans un carton étiqueté « Neo Kakang » des vêtements ensanglantés. Avec l’aide d’amies avocates, Amantle va aider le village à faire éclater la vérité sur la mort de Neo.

Cette enquête est surtout un prétexte pour nous décrire la société botswanaise avec ses traditions, ses coutumes locales et en particulier la triste réalité des meurtres rituels.

L’auteur nous fait partager également de belles descriptions des villages, de la brousse et du bord du fleuve Okavango.

Bien qu’il appartienne à la collection actes noirs, j’ai trouvé ce livre plus proche d’un roman africain que d’un roman policier. Ce livre est très intéressant pour découvrir le Botswana.

Cependant les dernières pages du livre m'ont données des frissons d'horreur.

Extrait : (début du livre)

Il ne lui voulait aucun mal. Simplement, il la voulait, avait besoin d’elle. Sans doute, dans le fait d’avoir besoin et de vouloir y a-t-il une certaine affection, même si ce n’est pas tout à fait de l’amour. Et elle était, au dire de tous, disponible. Il la regardait rire avec ses amis : rejeter la tête en arrière, battre des bras comme pour voler. Elle leur racontait une histoire drôle, imitait un oiseau, peut-être, et eux aussi riaient ; mais peut-être faisait-elle seulement l’imbécile, comme le font parfois les enfants. Dans tous les cas, elle n’avait pas conscience de son regard contemplatif, évaluateur. C’était la deuxième fois qu’il passait en voiture devant le petit groupe d’enfants. Il n’avait eu aucune difficulté à la repérer – il l’avait déjà observée.
Non, il ne lui voulait aucun mal : ce n’était pas comme s’il la détestait, où comme s’il souhaitait la faire souffrir elle, ou les membres de sa famille. Simplement, il la voulait, avait besoin d’elle – la souffrance était inévitable.
Au dire de tous, il était un honnête homme. Il était marié à la même femme depuis vingt-cinq ans, et il ne manifestait aucune envie de la quitter. Il avait vingt-trois ans lorsqu’il avait épousé sa fiancée Rosinah, alors âgée de vingt ans. Au fil des années, la jeune femme mince était devenue une femme mûre aux airs de matrone. Ses amies lui enviaient ses cheveux tressés par une professionnelle : chaque visite chez le coiffeur coûtait 250 pulas, ce qui représentait l’équivalent du salaire mensuel d’une femme de ménage. Elles lui enviaient ses tenues ghanéennes bouffantes aux couleurs vives et ses turbans fantaisie assortis. Elles lui enviaient ses bas sans jamais la moindre échelle. Rosinah était parfaite à tous les enterrements, mariages, services religieux, réunions parents-professeurs et assemblées politiques. Elle ne portait qu’une touche de rouge à lèvres : pas assez pour qu’on s’écrie “Vulgaire !” – juste assez pour qu’on murmure “Raffinée”… Les gens disaient, souvent, que M. Disanka était, vraiment, un bon mari.
C’était également un bon amant. Il venait d’offrir à sa maîtresse, Maisy, une Toyota Hilux simple cabine à deux roues motrices. Il avait acheté ce véhicule après lui avoir payé une extension à sa maison. Un homme plus inconsidéré, et il y avait beaucoup d’hommes inconsidérés autour de lui, aurait peut-être acheté à sa maîtresse une double cabine à quatre roues motrices – mais pas M. Disanka ! Il comprenait qu’il était important de conserver certaines limites. Sa femme conduisait une Toyota Hilux double cabine, comme lui ; il n’aurait pas été convenable que sa maîtresse en possède également une. Quand sa maîtresse avait failli obtenir un local commercial à côté du magasin de plats à emporter de sa femme, il était intervenu avec la rapidité adéquate.
Sa mère avait été la première personne à découvrir ce problème de proximité. Elle lui avait murmuré, d’un ton pressant :
“Rra-Lesego, tu ne peux pas mettre ces deux femmes l’une sur l’autre : ce sera la guerre.” Elle appelait toujours son fils Rra-Lesego – père de Lesego –, en signe de respect. Elle-même était appelée Mma-Disanka – mère de Disanka –, et elle en était fière. Une mère ne pouvait pas toujours être fière de son enfant, mais elle était heureuse de dire qu’elle-même l’était sincèrement.
“Comment ça ? lui avait-il demandé en se détournant à contrecœur de la télé : Manchester United, son équipe de foot préférée, était en train de jouer, et il n’était pas content qu’on le distraie de son match.
— Mma-Betty a dit qu’elle avait appris par son frère, qui l’a appris par un ami, que Maisy allait obtenir un local à deux pas de ton magasin, à côté de la poste. Elle a dit que l’agent de la chambre de commerce était sur place pas plus tard qu’hier pour mesurer la superficie du local. On ne peut pas laisser faire une chose pareille : tu ne peux pas mettre ces deux femmes l’une sur l’autre ! Même la plus gentille des épouses ne serait pas d’accord. Tu dois intervenir !” Mma-Disanka s’était déplacée pour planter son imposante silhouette entre lui et la télé : un stratagème délibéré visant à s’assurer l’entière attention de son fils. Elle avait tout intérêt à maintenir l’unité de la famille ; après tout, sa belle-fille, Mma-Lesego, la traitait bien et l’accueillait volontiers chez elle. Mma-Disanka n’avait aucune intention de retourner dans sa propre maison, même si à l’origine elle était venue chez son fils sous prétexte d’une courte visite. Elle aimait bien voir grandir ses petits-enfants, et elle n’était pas prête à fermer les yeux quand la paix du foyer de son fils était menacée par un acte que l’on pouvait éviter.

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