13 mai 2009

Le meilleur reste à venir - Sefi Atta

le_meilleur_reste_avenir traduit de l'anglais (Nigeria) par Charlotte Woillez

Actes Sud – janvier 2009 - 429 pages

Présentation de l'éditeur
Enitan et Sheri sont cieux jeunes filles en rupture contre l'ordre et le désordre d'un Nigeria à peine sorti de la guerre du Biafra, un pays où se succèdent coups d'état militaires et régimes dictatoriaux. Deux jeunes filles puis deux femmes qui, du début des années 1970 au milieu des années 1990, veulent échapper à l'enfermement d'une société oppressive et machiste. Sheri, belle et effrontée mais blessée à jamais. choisira l'exubérance et la provocation. Enitan tentera de trouver son chemin entre la dérive mystique de sa mère, l'emprisonnement de son père, sa carrière de juriste et le mariage lui imposant, en tant que femme, contraintes et contradictions. Et c'est à travers la voix de ce personnage inoubliable que Sefi Atta compose ici un roman initiatique d'une remarquable puissance, un livre dans lequel le destin personnel dépasse le contexte historique et politique du Nigeria pour se déployer dans le sensible jusqu'au cœur même de l'identité et de l'ambiguïté féminines.

Biographie de l'auteur
Née à Lagos en 1964, Sefi Atta est romancière. nouvelliste et dramaturge. Publié simultanément au Nigeria, en Angleterre et aux États-Unis en 2005, Le meilleur reste à venir, son premier roman, a obtenu le prix Wole-Soyinka en 2006.

Mon avis : (lu en mai 2009)

C'est un roman social et urbain qui se déroule à Lagos, la capitale du Nigeria. A travers le vie de deux petites filles devenues adultes, nous découvrons les modes de vie du Nigeria, les coutumes, la famille, la condition de la femme... En toile de fond, il y a aussi l'histoire du Nigeria des années 70 aux années 90 avec les nombreux coups d'états, la misère, les inégalités sociales.

La narratrice Enitan grandit dans une famille chrétienne privilégiée, son père avocat veut qu'elle fasse des études, sa mère, suite à la perte d'un enfant, est surtout tournée vers son église. A l'âge de 10 ans, Enitan fait la rencontre de sa voisine mulsumane, Sheri, une fillette délurée de mère européenne et de père africain. Elles vont devenir amies et traverser ensemble les épreuves de la vie. Leur parcours à chacune sera différent pour échapper à leurs sorts de femmes soumises dans cette société commandée par les hommes. J'ai trouvé ce livre très intéressant et j'ai vraiment voyagé en lisant ce roman écrit avec à la fois beaucoup de simplicité et plein d'amour pour ses personnages et son pays. Bravo !

Extrait : (début du livre)

Dès le début j’ai cru tout ce qu’on me disait, même les plus purs mensonges, sur la façon dont je devais me tenir, en dépit de mes propres penchants. A l’âge où les petites filles nigérianes étaient des pros du ten-ten, le jeu où l’on doit taper des pieds en rythme et essayer de surprendre les autres avec de brusques mouvements de genoux, ce que je préférais, c’était m’asseoir sur la jetée et faire semblant de pêcher. Le pire, c’était d’entendre la voix de ma mère qui criait par la fenêtre de la cuisine : « Enitan, viens m’aider. »

Je rentrais en courant. Nous vivions au bord de la lagune de Lagos. Notre cour faisait environ un demi-hectare, et était entourée par une grande palissade qui glissait ses échardes dans les doigts insouciants. Je jouais tranquillement sur la rive ouest, car la rive est bordait les mangroves du parc Iyoki et une fois j’avais vu un serpent d’eau passer devant moi en ondulant. La chaleur, cette chaleur, c’est ce dont je me souviens en repensant à ces jours là, un soleil dégoulinant et de rares brises. En début d’après-midi, on mangeait et on faisait la sieste : déjeune copieusement et dors comme un ivrogne. En fin d’après-midi, après avoir fait mes devoirs, j’allais sur la jetée, un tout petit embarcadère en bois que je pouvais arpenter en trois pas si je faisais des enjambées assez longues pour sentir les muscles de mes cuisses s’étirer.

Je m’asseyais au bout, là où c’était couvert de coques, j’attendais que l’eau clapote à mes pieds, et je lançais ma ligne, tendue entre une branche d’arbre et le bouchon d’une bouteille de vin abandonnée par mon père. Parfois des pêcheurs approchaient, ramant en rythme, et j’adorais ça, plus encore que les tripes frites ; leur peau brûlée, couverte de sel et desséchée par le soleil, presque grises. Ils parlaient avec ce roucoulement des insulaires, leurs vocalises fusaient d’un canoë à l’autre. Jamais je n’ai eu envie de sauter dans la lagune comme eux. Elle sentait le poisson cru, elle était d’un marron sale qui, j’en étais sûre, avait un goût de vinaigre. En plus tout le monde savait que les courants pouvaient emporter les nageurs. Généralement les corps remontaient à la surface quelques jours après, gonflés, raides et pourris. C’est vrai.

Pas que je rêvais d’attraper des poissons. Ils frétillaient trop, et je ne me voyais pas regarder un autre être vivant suffoquer. Mais mes parents avaient envahi tous les autres endroits avec leurs disputes, leurs impardonnables débordements. Les murs ne m’épargnaient pas leurs cris. Un oreiller écrasé sur ma tête ne suffisait pas. La jetée était donc mon territoire, jusqu’au jour où ma mère décida qu’elle devait être démolie.

Posté par aproposdelivres à 10:45 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
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