ulysse_from_Bagdad Albin Michel - novembre 2008 – 309 pages

Quatrième de couverture : Saad veut quitter Bagdad, son chaos, pour gagner l’Europe, la liberté, un avenir. Mais comment franchir les frontières sans un dinar en poche ? Comment, tel Ulysse, affronter les tempêtes, survivre aux naufrages, échapper aux trafiquants d’opium, ignorer le chant des sirènes devenues rockeuses, se soustraire à la cruauté d’un geôlier cyclopéen ou s’arracher aux enchantements amoureux d’une Calypso sicilienne ? Tour à tour violent, bouffon, tragique, le voyage sans retour de Saad commence. D’aventures en tribulations, rythmé par les conversations avec un père tendre et inoubliable, ce roman narre l’exode d’un de ces millions d’hommes qui, aujourd’hui, cherchent une place sur la terre : un clandestin. Conteur captivant, témoin fraternel, Eric-Emmanuel Schmitt livre une épopée picaresque de notre temps et interroge la condition humaine. Les frontières sont-elles le bastion de nos identités ou le dernier rempart de nos illusions ?

Auteur : Né en 1960, normalien, agrégé de philosophie, docteur, Éric-Emmanuel Schmitt s’est d’abord fait connaître au théâtre avec Le Visiteur, cette rencontre hypothétique entre Freud et peut-être Dieu, devenue un classique du répertoire international. Rapidement, d’autres succès ont suivi : Variations énigmatiques, Le Libertin, Hôtel des deux mondes, Petits crimes conjugaux, Mes Evangiles, La Tectonique des sentiments… Plébiscitées tant par le public que par la critique, ses pièces ont été récompensées par plusieurs Molière et le Grand Prix du théâtre de l’Académie française. Son œuvre est désormais jouée dans plus de quarante pays.
Il écrit le Cycle de l’Invisible, quatre récits sur l’enfance et la spiritualité, qui rencontrent un immense succès aussi bien sur scène qu’en librairie : Milarepa, Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, Oscar et la dame rose et L’Enfant de Noé. Une carrière de romancier, initiée par La Secte des égoïstes, absorbe une grande partie de son énergie depuis L’Evangile selon Pilate, livre lumineux dont La Part de l’autre se veut le côté sombre. Depuis, on lui doit Lorsque j’étais une œuvre d’art, une variation fantaisiste et contemporaine sur le mythe de Faust et une autofiction, Ma Vie avec Mozart, une correspondance intime et originale avec le compositeur de Vienne. S'en suivent deux recueils de nouvelles : Odette Toulemonde et autres histoires, 8 destins de femmes à la recherche du bonheur,  inspiré par son premier film, et la rêveuse d'Ostende, un bel hommage au pouvoir de l'imagination. Dans Ulysse from Bagdad, son dernier roman, il livre une épopée picaresque de notre temps et interroge la condition humaine.
Encouragé par le succès international remporté par son premier film Odette Toulemonde, il adapte et réalise Oscar et la dame rose. Sortie prévue fin 2009.

Mon avis : (lu en avril 2009)

C'est l'histoire d'un jeune irakien qui décide de quitter son pays pour gagner l'Angleterre. On découvre tout d'abord sa vie à Bagdad : il est né à l'époque où « placardés partout, les photographies du Président surveillaient notre vie quotidienne », puis suite à la guerre contre le Koweit sa famille supporta le blocus économique « l'embargo s'avère le meilleur moyen de punir un peuple déjà malheureux en renforçant ses dirigeants » il attend avec l'impatience l'arrivée des américains et la chute de Saddam. Mais cela ne va rien changer à ses souffrances. Une seule solution s'ouvre à Saad, quitter son pays pour rejoindre l'Angleterre (pays d'Agatha Christie)... Et l'odyssée de Saad va commencer : il va voyager à travers l'Égypte, la Libye, passer par Malte, l'Italie, la France...

Ce récit plein de poésie et de philosophie nous amène à réfléchir sur les migrants clandestins. C'est un livre facile à lire et très bien écrit, mais à mon avis, ce n'est pas le meilleur d'Éric-Emmanuel Schmitt.

Extrait : (début du livre)

Je m'appelle Saad Saad, ce qui signifie en arabe Espoir Espoir et en anglais Triste Triste ; au fil des semaines, parfois d'une heure à la suivante, voire dans l'explosion d'une seconde, ma vérité glisse de l'arabe à l'anglais ; selon que je me sens optimiste ou misérable, je deviens Saad l'Espoir ou Saad le Triste.

A la loterie de la naissance, on tire de bons, de mauvais numéros. Quand on atterrit en Amérique, en Europe, au Japon, on se pose et c'est fini : on naît une fois pour toutes, nul besoin de recommencer. Tandis que lorsqu'on voit le jour en Afrique ou au Moyen-Orient...

Souvent je rêve d'avoir été avant d'être, je rêve que j'assiste aux minutes précédant ma conception : alors je corrige, je guide la roue qui brassait les cellules, les molécules, les gènes, je la dévie afin d'en modifier le résultat. Pas pour me rendre différent. Non. Juste éclore ailleurs. Autre ville, pays distinct. Même ventre certes, les entrailles de cette mère que j'adore, mais ventre qui me dépose sur un sol où je peux croître, et pas au fond d'un trou dont je dois, vingt ans plus tard, m'extirper.

Je m'appelle Saad Saad, ce qui signifie en arabe Espoir Espoir et en anglais Triste Triste ; j'aurais voulu m'en tenir à ma version arabe, aux promesses fleuries que ce nom dessinait au ciel ; j'aurais souhaité, l'orgueil comme unique sève, pousser, m'élever, expirer à la place où j'étais apparu, tel un arbre, épanoui au milieu des siens puis prodiguant des rejets à son tour, ayant accompli son voyage immobile dans le temps ; j'aurais été ravi de partager l'illusion des gens heureux, croire qu'ils occupent le plus beau site du monde sans qu'aucune excursion ne les ait autorisés à entamer une comparaison ; or cette béatitude m'a été arrachée par la guerre, la dictature, le chaos, des milliers de souffrances, trop de morts.

Chaque fois que je contemple George Bush, le président des Etats-Unis, à la télévision, je repère cette absence de doutes qui me manque. Bush est fier d'être américain, comme s'il y était pour quelque chose... Il n'est pas né en Amérique mais il l'a inventée, l'Amérique, oui, il l'a fabriquée dès son premier caca à la maternité, il l'a perfectionnée en couches-culottes pendant qu'il gazouillait à la crèche, enfin il l'a achevée avec des crayons de couleur sur les bancs de l'école primaire. Normal qu'il la dirige, adulte ! Faut pas lui parler de Christophe Colomb, ça l'énerve. Faut pas lui dire non plus que l'Amérique continuera après sa mort, ça le blesse. Il est si enchanté de sa naissance qu'on dirait qu'il se la doit. Fils de lui-même, pas fils de ses parents, il s'attribue le mérite de ce qui lui a été donné. C'est beau l'arrogance ! Magnifique, l'autosatisfaction obtuse ! Splendide, cette vanité qui revendique la responsabilité de ce qu'on a reçu ! Je le jalouse. Comme j'envie tout homme qui jouit de la chance d'habiter un endroit habitable.

Je m'appelle Saad Saad, ce qui signifie en arabe Espoir Espoir et en anglais Triste Triste. Parfois je suis Saad l'Espoir, parfois Saad le Triste, même si, aux yeux du plus grand nombre, je ne suis rien.