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Albin Michel – octobre 2007 - 310 pages

LGF – février 2010 – 246 pages

Présentation de l'éditeur
Pour guérir d'une rupture sentimentale, un homme se réfugie à Ostende, ville endormie face à la mer du Nord. Sa logeuse, la solitaire Anna Van A., va le surprendre en lui racontant l'étrange histoire de sa vie, où se conjuguent l'amour le plus passionné et un érotisme baroque. Superbe mystificatrice ou femme unique ?

Cinq histoires où Éric-Emmanuel Schmitt montre le pouvoir de l'imagination dans nos existences. Cinq histoires - La rêveuse d'Ostende, Crime parfait, La guérison, Les mauvaises lectures, La femme au bouquet - suggérant que le rêve est la véritable trame qui constitue l'étoffe de nos jours.

Auteur : Né en 1960, normalien, agrégé de philosophie, docteur, Éric-Emmanuel Schmitt s’est d’abord fait connaître au théâtre avec Le Visiteur, cette rencontre hypothétique entre Freud et peut-être Dieu, devenue un classique du répertoire international. Rapidement, d’autres succès ont suivi : Variations énigmatiques, Le Libertin, Hôtel des deux mondes, Petits crimes conjugaux, Mes Evangiles, La Tectonique des sentiments… Plébiscitées tant par le public que par la critique, ses pièces ont été récompensées par plusieurs Molière et le Grand Prix du théâtre de l’Académie française. Son œuvre est désormais jouée dans plus de quarante pays.

Il écrit le Cycle de l’Invisible, quatre récits sur l’enfance et la spiritualité, qui rencontrent un immense succès aussi bien sur scène qu’en librairie : Milarepa, Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran,
Oscar et la dame rose et L’Enfant de Noé. Une carrière de romancier, initiée par La Secte des égoïstes, absorbe une grande partie de son énergie depuis L’Evangile selon Pilate, livre lumineux dont La Part de l’autre se veut le côté sombre. Depuis, on lui doit Lorsque j’étais une œuvre d’art, une variation fantaisiste et contemporaine sur le mythe de Faust et une autofiction, Ma Vie avec Mozart, une correspondance intime et originale avec le compositeur de Vienne. S'en suivent deux recueils de nouvelles : Odette Toulemonde et autres histoires, 8 destins de femmes à la recherche du bonheur,  inspiré par son premier film, et la rêveuse d'Ostende, un bel hommage au pouvoir de l'imagination. Dans Ulysse from Bagdad, son dernier roman, il livre une épopée picaresque de notre temps et interroge la condition humaine.

Encouragé par le succès international remporté par son premier film Odette Toulemonde, il adapte et réalise Oscar et la dame rose. Sortie prévue fin 2009.

Mon avis : (lu en décembre 2007 et relu en avril 2009)
J'ai relu avec autant de plaisir que la première fois ces 5 nouvelles donc les personnages principaux sont des femmes. Ce sont des histoires d'amour rêvé ou fantasmé. Les personnages sont magnifiquement décrits, finement analysés, ils ont souvent un semblant de fragilité qui nous les rendent attachants. Ces histoire sont à la fois, émouvantes, captivantes et pleine de sensibilité. Jusqu'aux dernières pages de chacune des nouvelles une question se pose : fiction ou réalité ? Car dans ces histoires, nous sommes souvent surpris ou manipulés...

La rêveuse d'Ostende : un écrivain pour se guérir d'une rupture amoureuse va se réfugier dans une pension de famille, à Ostende. Emma une vieille dame, handicapée, seule va lui confier une histoire secrète très surprenante. C'est une histoire d'amour incroyable et vraiment émouvante.

Crime parfait : une femme tue son mari sur un malentendu.

La guérison : une infirmière complexée, va retrouver confiance en elle grâce aux mots "Quelle chance d'être soigné par une jolie femme..." dit par un malade gravement accidenté...

Les mauvaises lectures : un homme qui n'a que des lectures sérieuses va devenir dépendant d'un roman policier...

La femme au bouquet :  quai numéro trois, gare de Zurich. une femme un bouquet à la main, elle y attend depuis quinze ans quelqu'un, mais qui ?

Ces nouvelles sont à la fois pleine de poésie, de douceur mais surtout pleine de réalisme. A lire !

 

Extrait : (début du livre)
"Je crois que je n'ai jamais connu personne qui se révélât plus différente de son apparence qu'Emma Van A. Lors d'une première rencontre, elle ne donnait à voir qu'une femme fragile, discrète, sans relief ni conversation, d'une banalité promise à l'oubli. Pourtant, parce qu'un jour j'ai touché sa réalité, elle ne cessera de me hanter, intriguante, impérieuse, brillante, paradoxale, inépuisable, m'ayant pour l'éternité accroché dans les filets de sa séduction.
Certaines femmes sont des trappes où l'on tombe. Parfois, de ces pièges, on ne veut plus sortir. Emma Van A. m'y tient.
Tout a commencé un timide, frais mois de mars, à Ostende.
J'avais toujours rêvé d'Ostende.
En voyage, les noms m'attirent avant les lieux. Dressés plus haut que les clochers, les mots carillonnent à distance, distincts à des milliers de kilomètres, envoyant les sons qui déclenchent les images.
Ostende...
Consonnes et voyelles dessinent un plan, dressent des murs, précisent une atmosphère. Quand la bourgade porte le patronyme d'un saint, ma fantaisie la construit autour d'une église; dès que son vocable évoque la forêt - Boisfort - ou les champs - Champigny -, le vert envahit les ruelles; s'il signale un matériau - Pierrefonds -, mon esprit gratte les crépis pour exalter les pierres; évoque-t-il un prodige - Dieulefit -, je conçois une cité posée sur un piton escarpé, dominant la campagne. Lorsque j'approche une ville, j'ai d'abord rendez-vous avec un nom.
J'avais toujours rêvé d'Ostende.
J'aurais pu me contenter de la rêver sans y aller si une rupture sentimentale ne m'avait jeté sur les routes. Partir! Quitter ce Paris trop imprégné des souvenirs d'un amour qui n'était plus. Vite, changer d'air, de climat...
Le Nord m'apparut une issue car nous n'y étions jamais passés ensemble. En dépliant une carte, je fus aussitôt magnétisé par sept lettres tracées sur le bleu figurant la mer du Nord: Ostende. Non seulement les sonorités me captivaient mais je me souvins qu'une amie possédait une bonne adresse pour y séjourner. En quelques coups de téléphone, l'affaire fut réglée, la pension réservée, les bagages entassés dans la voiture, et je m'acheminai vers Ostende comme si mon destin m'y attendait.

Parce que le mot commençait par un O d'étonnement puis s'adoucissait avec le s, il anticipait mon éblouissement devant une plage de sable lisse s'étendant à l'infini... Parce que j'entendais «tendre» et non pas «tende», je me peignais les rues en couleurs pastel sous un ciel paisible. Parce que les racines linguistiques me suggéraient qu'il s'agissait d'une cité «qui se tient à l'ouest», je combinais des maisons groupées face à la mer, rougies par un éternel soleil couchant.

En y arrivant à la nuit, je ne sus pas trop quoi penser. Si, en quelques points, la réalité d'Ostende convergeait avec mon rêve d'Ostende, elle m'imposait aussi des démentis violents: quoique l'agglomération se trouvât bien au bout du monde, en Flandre, dressée entre la mer des vagues et la mer des champs, encore qu'elle offrît une vaste plage, une digue nostalgique, elle révélait aussi comment les Belges avaient enlaidi leur côte sous prétexte de l'ouvrir au grand nombre. Barres d'immeubles plus hautes que des paquebots, logements sans goût ni caractère répondant à la rentabilité immobilière, je découvris un chaos urbain qui racontait l'avidité d'entrepreneurs tenant à capturer l'argent de la classe moyenne lors de ses congés payés.

Heureusement, l'habitation dont j'avais loué un étage était une rescapée du XIXe siècle, une villa édifiée à l'époque de Léopold II, le roi bâtisseur. Ordinaire en son temps, elle était aujourd'hui devenue exceptionnelle. Au milieu d'immeubles récents incarnant le degré zéro de l'invention géométrique, simples parallélépipèdes divisés en étages, étages eux-mêmes découpés en appartements, appartements bouchés par d'horribles fenêtres en verre fumé, toutes symétriques - d'une rationalité à vous écœurer de la rationalité -, elle témoignait, solitaire, d'une volonté architecturale; elle avait pris le temps de se parer, variant la taille et le rythme de ses ouvertures, s'avançant ici en balcon, ici en terrasse, là en jardin vitré, risquant des fenêtres hautes, basses, moyennes, voire des fenêtres d'angle, puis soudain s'amusait, comme une femme se pose une mouche sur le front, à arborer un œil-de-bœuf sous la toiture d'ardoise.

Une cinquantenaire rousse à la face large, couperosée, s'encadra dans la porte ouverte.
- Qu'est-ce que tu veux ?
- Suis-je chez Madame Emma Van A.?
- Correct, gronda-t-elle avec un rustique accent flamand qui accusait son aspect patibulaire.
- J'ai loué votre premier étage pour quinze jours. Mon amie de Bruxelles a dû vous prévenir.
- Mais oui, dis! Tu as rendez-vous ici! Je préviens ma tante. Entre, s'il vous plaît, entre donc.

De ses mains rêches, elle m'arracha mes valises, les planta dans le hall et me poussa vers le salon avec une amabilité brusque.
Devant la fenêtre se découpait la silhouette d'une femme frêle, assise sur un fauteuil roulant, tournée vers la mer dont le ciel buvait l'encre sombre.
- Tante Emma, ton locataire.
Emma Van A. pivota et me dévisagea."