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Liana Levi – mars 2007 – 332 pages

Pocket – mai 2008 – 368 pages

Résumé : Gill est un jeune garçon doué pour le bonheur. De ce qui l'entoure, il ne voit que le versant
positif. La décharge située à trois kilomètres de la petite ville du Nord où il vit ? un réservoir
de nettoyants chimiques à revendre aux amateurs de produits récurants pour se faire de l'argent
de poche. Les crises de nerfs de Marie-Rose, sa mère ? des orages passagers. Les bizarreries de
Trisomic-Marcel, son grand-frère ? des lubies poétiques à surveiller avec affection. Quant à Françoise, sa bien-aimée, c'est à ses yeux une fée, un ange… Mais cet idyllique univers d'enfance se fissure lorsque certains commencent à évoquer des années révolues que Gill n'a évidemment pas connues, celles de l'Occupation. Et en ces années 1960, elles jettent encore une ombre sinistre, tandis que les uns et les autres se terrent dans des silences lourds de sous-entendus.
Des silences que Gill va tenter de décoder, sans se rendre compte qu'ils cachent de dangereux secrets…

Auteur : Philippe Delepierre a une cinquantaine d'années. Après avoir longtemps travaillé à l'étranger - notamment en Amérique du Sud - il est aujourd'hui professeur de lettres dans un lycée du Nord de la France. Il est l'auteur d'un épisode du Poulpe et de plusieurs polars publiés chez Baleine. Depuis son recueil de nouvelles - Même pas mal et autres paris stupides - il a écrit quatre romans, parus aux éditions Liana Levi, Fred Hamster et Madame Lilas (2004), Crissement sur le tableau noir (2005), Les gadoues (2007), et Sous les pavés l'orage (2008).

Mon avis : (lu en avril 2009)

Nous sommes dans les années 60, Gill a treize ans, il habite une petite ville ouvrière du Nord, il nous raconte sa vie de tous les jours : les crises de nerfs de sa mère, sa relation pleine de tendresse avec son grand-frère Trisomic-Marcel, ses bêtises au lycée, sa bien-aimée Framboise... Les gadoues c'est la décharge où il récupère toutes sortes de choses avec son copain Fred Hamster. C'est le lendemain de la guerre et de vieilles histoires vont ressortir dévoilant ainsi le passé secret de la mère de Gill.

L'écriture est à la fois poétique, pleine de jeux de mots et parfois d'argot. On rit beaucoup en lisant ce livre. Les personnages sont drôles et attendrissants. J'ai passé un très bon moment en lisant ce roman.

Extrait : (premières lignes)

Maman a ses nerfs. Un chamboulement échevelé, une danse de Saint-Guy ravageuse, une tornade tropicale aux sanglots longs et hurlements force dix. Ces grandes gesticulations de désespoir éclatent tout à trac, en Blitz Krieg brutales et sournoises pour se finir dans un chaos de vaisselle fracassée, de repassage éparpillé, de bocaux renversés vomissant leurs nuées de poivre, de farine et de café moulu.
Je cours aux abris, jamais plus loin que la cour car je dois surveiller l'évolution de la crise. Dans ces moments-là, d'après le docteur Verdier, il n'y a rien d'autre à faire que de laisser passer l'ouragan tout en surveillant la malade au cas où elle avalerait sa langue. La première fois que j'ai entendu cette expression étrange, j'étais encore gamin et ça m'a fait rire. J'ai demandé au médecin comment on pouvait avaler sa langue puisque c'est précisément l'organe qui sert à ingurgiter, mais il était de mauvais poil et m'a envoyé bouler.
À l'intérieur, ça barde. Pas besoin de boule de cristal pour deviner l'avenir proche.
Les vitres de la cuisine sont extralucides, maman qui ne supporte ni la crasse ni les chiures de mouches les récure tous les samedis avec de l'alcool à brûler et du papier journal. Le verre en ressort aussi propre que l'écran de notre télé toute neuve et j'assiste en direct au drame domestique, net et clair comme le grand spectacle du monde commenté par Léon Zitrone ou Claude Darget au journal télévisé. De mon poste d'observation situé entre les clapiers et le tonneau d'eau de pluie, je ne quitte pas Marie-Rose des yeux. Depuis que je suis passé en sixième j'ai pris la liberté d'appeler mes parents par leurs prénoms, Fernand et Marie-Rose. Pas quand je leur adresse la parole bien sûr, seulement quand je suis seul avec moi-même. J'estime qu'à treize ans, c'est un signe de maturité précoce qui ne gâche rien à l'amour sincère que je leur porte.

Marie-Rose. Je ne vous raconte pas le choc quand j’ai découvert que ma mère avait le même nom qu’une lotion contre les poux ! Marque déposée d’un insecticide redoutable pour les parasites, inoffensif pour les cheveux. Dans la vitrine de la pharmacie, un carton publicitaire montrait deux trois bestioles terrassées par le produit miracle et une petite fille sautillant tresses au vent, heureuse d’avoir échappé à la tondeuse. Ce jour-là, je devais acheter des sinapismes à la farine de moutarde censés guérir mes bronchites à répétition, des espèces de buvards qu’une fois bien imbibés de vapeur on te claque sur la poitrine à cent degrés Celsius et qui te brûlent pendant des heures à t’en décoller la peau. «Rigolo» qu’ils s’appellent ces cataplasmes, je n’invente rien. Si on me demande mon avis, je choisis sans hésiter les ventouses parce que c’est indolore et quand on les enlève, elles font un joyeux bruit de bouteille qu’on débouche, blop! En cas de migraine, j’ai droit à une vessie de glace qui ressemble à un béret de chasseur alpin ou à des compresses au menthol, maman préfère ce genre de thérapie externe aux cachets d’aspirine qui, selon elle, perforent l’estomac et rendent hémophile.

Malheureusement pour elle, ces remèdes ne lui sont d’aucune utilité parce que ses crises ne sont dues ni aux microbes ni aux virus. Son mal provient de l’âme, d’un imbroglio de frayeurs secrètes si profondément enracinées que personne ne peut en sonder les causes. Elles se manifestent par des vertiges fulgurants comme si le chemin de sa vie lui semblait soudain une étroite passerelle suspendue au-dessus du précipice où elle n’ose pas s’aventurer. J’en ai parlé à un gars de ma classe dont le père est infirmier psychiatrique, d’après lui, il s’agirait

d’hallucinations aiguës, de troubles du comportement qu’il faut soigner avec des douches froides ou des électrochocs. Je lui ai fichu mon poing sur la gueule, non mais ! Marie-Rose n’est pas folle, qu’on se le dise, et quiconque prétendra le contraire aura affaire à moi.

En tout cas ce n’est pas encore aujourd’hui que maman sombrera dans la grande déglingue. Elle se défend comme une lionne et j’ai bien l’impression que le combat contre les démons est en train de tourner en sa faveur. «Nerfs fragiles mais solide constitution », assure le docteur. Peut-être bien, mais ce n’est pas une raison pour baisser la garde, il suffirait d’une attaque un peu plus sournoise que d’habitude, comme ça, un coup en traître, et elle serait bonne pour le grand plongeon cataleptique à perpète.

Parfois, au lycée, je tremble à l’idée que la crise fatale se déclare en mon absence. Dans ces moments-là, plus moyen de me concentrer. Les profs disent que je suis dans la lune mais ils parlent sans savoir, comme toujours. Je suis bien là au contraire, les deux pieds sur terre, sur le qui-vive et en pleine réalité. Dès que j’entends les pompiers ou une ambulance en urgence, je me dis que cette fois, ça y est, l’apocalypse vient de nous tomber dessus ! Le cerveau malade de maman a mis le feu aux poudres et sa conscience a décollé en chandelle comme la fusée qui a mis Telstar sur orbite. Fernand ne me le pardonnera jamais, il m’enrôlera chez les enfants de troupe où les officiers instructeurs m’accuseront d’abandon de poste et de désertion, délits passibles de cour martiale et de peloton d’exécution.