08 avril 2009

Verre cassé - Alain Mabanckou

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Seuil – janvier 2005 – 201 pages

Points – juin 2006 – 248 pages

Présentation de l'éditeur
L'histoire " très horrifique " du Crédit a voyagé, un bar congolais des plus crasseux, nous est ici contée par l'un de ses clients les plus assidus, Verre Cassé, à qui le patron a confié le soin d'en faire la geste en immortalisant dans un cahier de fortune les prouesses étonnantes de la troupe d'éclopés fantastiques qui le fréquentent. Dans cette farce métaphysique où le sublime se mêle au grotesque, Alain Mabanckou nous donne à voir grâce à la langue rythmée et au talent d'ironiste qui le distinguent dans la jeune génération d'écrivains africains, loin des tableaux ethniques de circonstance, un portrait vivant et savoureux d'une autre réalité africaine.

Biographie de l'auteur
Alain Mabanckou est né au Congo-Brazzaville en 1966. Il a déjà publié six recueils de poésie et quatre romans, parmi lesquels Bleu-Blanc-Rouge, Les Petits-Fils nègres de Vercingétorix et African Psycho. Il a obtenu le Grand Prix littéraire d'Afrique noire en 1999. Il enseigne aujourd'hui les littératures francophone et afro-américaine à l'université du Michigan.

Mon avis : (lu en mars 2007)

J'ai lu ce livre après avoir découvert Alain Mabanckou dans "Mémoires de porc-épic". Dans ce livre, ce sont les portraits des clients d'un bar congolais le "Crédit a voyagé". Ils ont été recueillis par écrit dans un cahier, à la demande du patron du bar, par "Verre cassé" l'un des piliers du bar. Chacun des clients est décrit avec ses petits soucis quotidiens, les femmes, l'alcool... Les anecdoctes drôles ou tragiques se succèdent. On est plongé dans la culture africaine avec ses coutumes, la politique, la religion.  Les sujets sont traités avec beaucoup d'esprit, avec un humour décapant. L'auteur a beaucoup de tendresse pour ces "éclopés de la vie" mais en revanche il n'est pas tendre avec les autorités, les profiteurs des plus faibles, les faux gouroux... Le ton est celui du conteur : un long monologue, avec la virgule comme seule ponctuation (pas de majuscule, pas de point). Ce roman nous fait passer du rire aux larmes. 

Extrait : disons que le patron du bar Le Crédit a voyagé m’a remis un cahier que je dois remplir, et il croit dur comme fer que moi, Verre Cassé, je peux pondre un livre parce que, en plaisantant, je lui avais raconté un jour l’histoire d’un écrivain célèbre qui buvait comme une éponge, un écrivain qu’on allait même ramasser dans la rue quand il était ivre, faut donc pas plaisanter avec le patron parce qu’il prend tout au premier dégré, et lorsqu’il m’avait remis ce cahier, il avait tout de suite précisé que c’était pour lui, pour lui tout seul, que personne d’autre ne le lirait, et alors, j’ai voulu savoir pourquoi il tenait tant à ce cahier, il a répondu qu’il ne voulait pas que Le Crédit a voyagé disparaisse un jour comme ça, il a ajouté que les gens de ce pays n’avaient pas le sens de la conservation de la mémoire, que l’époque des histoires que racontait la grand-mère grabataire était finie, que l’heure était désormais à l’écrit parce que c’est ce qui reste, la parole c’est de la fumée noire, du pipi de chat sauvage, le patron du Crédit a voyagé n’aime pas les formules toutes faites du genre "en Afrique quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle", et lorsqu’il entend ce cliché bien développé, il est plus que vexé et lance aussitôt "ça dépend de quel vieillard, arrêtez donc vos conneries, je n’ai confiance qu’en ce qui est écrit",...

Extrait : «… et alors, un jour de grand soleil, ma belle-famille a débarqué à la maison, elle a tenu un petit conseil de guerre ethnique, et j'étais l'objet de leur discussion byzantine, moi Verre Cassé, ils ont parlé de moi en long et en large, ils ont pris un décret me concernant, et ils m'ont condamné par contumace parce que je ne m'étais pas présenté devant leur tribunal, c'était comme si j'avais pressenti le traquenard que ces gens me tendaient, en fait mon instinct avait parlé, j'avais déserté la maison depuis la veille, et c'est ainsi que j'avais échappé de justesse aux griffes de ces intolérants, de ces pourfendeurs des droits de l'homme, de ces trouble-fête, de ces fils du chaos, de ces fils de la haine, or c'était sans compter avec la vigilance et la rancœur de Diabolique qui savait où me trouver, et elle a traîné ce comité d'accueil familial dans la rue, le long de l'avenue de l'Indépendance, même les passants croyaient que c'était la grève des battù, ces pauvres gens du quartier Trois-Cents, parce que, il faut le dire, mes ex-beaux-parents sont vraiment des gueux, des chemineaux, des ploucs avec des vêtements à la fois crasseux et usés, c'est normal c'est des pauvres moujiks de l'arrière-pays, ils ne pensent qu'à cultiver la terre, à épier l'arrivée de la saison des pluies, et, cupides comme ils sont, ces gars sont capables de vendre des âmes mortes au premier demandeur, ils n'ont pas de manières, ils n'ont jamais appris à manger à table, à utiliser une fourchette, une cuillère ou un couteau de table, c'est des gars qui ont passé leur existence de ploucs à traquer les rats palmistes et les écureuils, à pêcher les poissons-chats, et on ne peut même pas discuter culture avec eux parce que, comme dit le chanteur à moustache, ils n'ont vraiment pas l'esprit beaucoup plus grand qu'un dé à coudre, et donc ces hommes des cavernes sont venus me tirer de mes nobles préoccupations au Crédit a voyagé, ils m'ont lu la condamnation par contumace, ils avaient décidé de m'emmener chez un guérisseur, un féticheur, ou plutôt chez un sorcier nommé Zéro Faute pour que celui-ci chasse le diable tenace qui habitait en moi, pour qu'il m'ôte l'habitude de me dorer sous le soleil de Satan, et nous devions aller là-bas, chez cet imbécile qu'on appelait Zéro Faute, moi je n'avais pas peur, je voulais les emmerder, et j'ai dit «laissez-moi tranquille, est-ce que quand je bois mon pot je provoque quelqu'un, pourquoi tout le monde est contre moi, je veux pas aller chez Zéro Faute », et tous ces braves gens de ma belle-famille ont dit en chœur « tu dois venir avec nous, Verre Cassé, tu n'as pas le choix, on t'emmènera là-bas, même dans une brouette s'il le faut», j'ai répondu en hurlant comme une hyène prise dans un piège à loups « non, non et non, plutôt crever que de vous suivre chez Zéro Faute », et comme ils étaient nombreux ils m'ont attrapé, ils m'ont bousculé, ils m'ont menacé, ils m'ont immobilisé, et moi je criais « honte à vous gens de peu de foi, vous ne pouvez rien contre moi, a-t-on jamais vu un verre cassé être réparé », et ils m'ont installé de force dans une brouette ridicule, et tout le quartier riait devant cette scène inédite parce qu'on me traînait comme un sac de ciment, et moi j'insultais Zéro Faute tout au long de mon chemin de croix pendant que ma femme parlait toujours du serpent noir qui l'avait mordue, et je demandais de quel serpent noir il s'agissait, « c'est le serpent de Satan, c'est toi qui l'as fait venir, jamais de ma vie je n'avais été mordue par un serpent noir» criait-elle, et moi je continuais à dire «serpent noir, vraiment noir, et comment tu l'as vu dans la nuit puisqu'il était noir», elle a failli renverser la brouette avant que sa tante ne la tranquillise et lui dise « calme-toi ma nièce, Zéro Faute va s'occuper de lui dans peu de temps, on verra bien tout à l'heure si le diable et le bon Dieu peuvent manger ensemble sans que l'un d'eux n'utilise une cuillère à long manche »

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Mémoires de porc-épic – Alain Mabanckou

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Seuil – août 2006 – 228 pages

Prix Renaudot 2006

Résumé : Chez les Bembé, ethnie du Nord du lac Tanganyika, on dit que chaque homme a pour double un animal servile. Ainsi, Porc-Epic a-t-il consacré toute une vie de rongeur à exécuter les basses besognes assassines du terrible Kibandi, charpentier susceptible et colérique qui n'aime ni se faire refouler par les filles ni se faire refuser un crédit à l'épicerie. Et tchac ! Si son maître l'exige, Porc-Epic plante ses piquants en travers des gorges, des tempes et des cœurs ennemis.

Présentation de l'éditeur
Alain Mabanckou revisite en profondeur un certain nombre de lieux fondateurs de la littérature et de la culture africaine, avec amour, humour et dérision. Parodiant librement une légende populaire selon laquelle chaque être humain possède son double animal, il nous livre dans ce récit l'histoire d'un étonnant porc-épic, chargé par son alter ego humain, un certain Kibandi, d'accomplir à l'aide de ses redoutables piquants toute une série de meurtres rocambolesques. Malheur aux villageois qui se retrouvent sur la route de Kibandi, car son ami porc-épic est prêt à tout pour satisfaire la folie sanguinaire de son " maître " ! En détournant avec brio et malice les codes narratifs de la fable, Alain Mabanckou renouvelle les formes traditionnelles du conte africain dans un récit truculent et picaresque où se retrouvent l'art de l'ironie et la verve inventive qui font de lui une des voix majeures de la littérature francophone actuelle.

Biographie de l'auteur
Né au Congo-Brazzaville, Alain Mabanckou vit aux Etats-Unis et enseigne la littérature francophone à l'université de Californie-Los Angeles. Son roman Verre Cassé, publié au Seuil, lui a valu le prix Ouest-France / Etonnants Voyageurs, le prix des Cinq Continents de la Francophonie et le prix RFO du livre.

Mon avis : (lu en janvier 2007)

Conte africain avec comme seule ponctuation la virgule. Mais cela n’est aucunement gênant… j’avais déjà lu un peu plus de 50 pages avant de m’apercevoir qu’il n’y avait ni point, ni majuscule ! L'auteur donne la parole à un porc-épic, il est le double animal de Kibandi et est armé de redoutables piquants et quand son maître l'exige, il exécute des meurtres pour lui. Ce récit nous entraîne dans des aventures rocambolesques. On plonge dans l'univers des contes africains, le dépaysement est totale. Avec dérision, ironie et humour, l'auteur nous invite à une rélexion sur la place de l'homme dans le monde, le sens de la vie mais aussi sur la relation homme-l'animal. Livre très instructif.

Extrait : donc je ne suis qu’un animal, un animal de rien du tout, les hommes diraient une bête sauvage comme si on ne comptait pas de plus bêtes et de plus sauvages que nous dans leur espèce, pour eux je ne suis qu’un porc-épic, et puisqu’ils ne se fient qu’à ce qu’ils voient, ils déduiraient que je n’ai rien de particulier, que j’appartiens au rang des mammifères munis de longs piquants, ils ajouteraient que je suis incapable de courir aussi vite qu’un chien de chasse, que la paresse m’astreint à ne pas vivre loin de l’endroit où je me nourris à vrai dire je n’ai rien à envier aux hommes, je me moque de leur prétendue intelligence puisque j’ai moi-même été pendant longtemps le double de l’homme qu’on appelait Kibandi et qui est mort avant-hier, moi je me terrais la plupart du temps non loin du village, je ne rejoignais cet homme que tard dans la nuit lorsque je devais exécuter les missions précises qu’il me confiait, je suis conscient des représailles que j’aurais subies de sa part s’il m’avait entendu de son vivant me confesser comme maintenant, avec une liberté de ton qu’il aurait prise pour de l’ingratitude parce que, mine de rien, il aura cru sa vie entière que je lui devais quelque chose, que je n’étais qu’un pauvre figurant, qu’il pouvait décider de mon destin comme bon lui semblait, eh bien, sans vouloir tirer la couverture de mon côté, je peux aussi dire la même chose à son égard puisque sans moi il n’aurait été qu’un misérable légume, sa vie d’humain n’aurait pas valu trois gouttelettes de pipi du vieux porc-épic qui nous gouvernait à l’époque où je faisais encore partie du monde animal

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