cinq_quartiers_d_orangeLa Table ronde - juin 2002 - 365 pages

Traduit par Jeannette Short-Payen

Quatrième de couverture
Lorsque Framboise Simon revient dans le village de son enfance au bord de la Loire, personne ne reconnaît la scandaleuse Mirabelle Dartigen, tenue pour responsable de l'exécution de onze villageois pendant l'occupation allemande, cinquante ans auparavant. Framboise ouvre une auberge qui, grâce aux délicieuses recettes de sa mère, retient l'attention des critiques, mais suscite les jalousies de sa famille. Le carnet de recettes de Mirabelle recèle des secrets qui donneront à Framboise la clé de ces années sombres. Peu à peu, elle découvrira la véritable personnalité de sa mère, parfois si tendre, maternelle et sensuelle, subitement cruelle et tourmentée. En temps de guerre, les jeux d'enfants et les histoires d'amour ne sont pas toujours innocents. Leurs conséquences peuvent même être tragiques.

Auteur :  Michèle Sylvie Joanne Harris est née à Barnsley, Yorkshire est un auteur britannique.
Né d'une mère française et d'un père anglais sa vie de famille a été rempli avec de la nourriture et du folklore. Elle a étudié à Cambridge, où elle a lu moderne et médiévale langues.
Joanne Harris publie son premier roman en 1989. C'est son deuxième livre : "Chocolat" qui la fait connaitre du grand public. Le livre sera présenté à l'écran avec dans le rôle principal Juliette Binoche.
Joanne Harris a publié une dizaine d'ouvrages traduits dans plus de quarante pays.
Elle vit actuellement avec sa famille dans le Yorkshire.

Mon avis : (lu en 2003 et relu en février 2009)

Ce livre est à la fois touchant et tendre mais également violent. Le récit est au présent mais aussi avec de nombreux retour sur le passé : lorsque la narratrice avait neuf ans. C'est une histoire d'amour entre une mère et sa fille. C'est la recherche de la vérité sur des faits du passé où l'absence de communication a eu des conséquences tragiques. Le lecteur est tenu en haleine durant tout le livre, on veut comprendre ce qu'il s'est réellement passé. Une très belle histoire.

Extrait : « En mourant, ma mère légua la ferme à mon frère Cassis ; à ma sœur, Reine-Claude, elle laissa le contenu de notre cave – une fortune sous forme de vins fins – et à moi, la cadette, elle donna son album et un bocal contenant une seule truffe noire du Périgord, grosse comme une balle de tennis et conservée dans une huile de tournesol. Quand on débouche le flacon, il en dégage encore cet arôme puissant qui monte des profondeurs humides de la forêt. Les richesses avaient été assez inégalement distribuées sans doute mais notre mère était une force de la nature, elle dispensait ses faveurs comme bon lui semblait et ne permettait à personne de pénétrer le fonctionnement de sa logique bien à elle.

D'ailleurs, comme le répétait Cassis, la préférée, c'était moi. Bien sûr, ma mère, de son vivant, n'en avait jamais donné la preuve. Elle n'avait jamais eu beaucoup de temps pour les gâteries, même si elle avait été du genre à ça. Son mari avait été tué au front et s'occuper d'une ferme est un travail qui ne se fait pas tout seul quand on est veuve. Aussi, loin de la consoler de la perte de son mari, nous la gênions avec nos jeux bruyants, nos disputes et nos bagarres. Quand nous tombions malades, elle nous soignait avec une tendresse bourrue comme si elle eût calculé ce que notre guérison allait lui coûter. Alors, le peu d'amour qu'elle nous montrait prenait les formes les plus élémentaires : elle nous donnait des casseroles à lécher, une bassine à confitures à nettoyer, une poignée de fraises des bois qu'elle avait ramassées dans la longue bordure derrière le potager et qu'elle offrait sans un sourire enveloppée dans un coin de mouchoir. Cassis serait l'homme de la famille. Elle lui prodiguait encore moins de tendresse qu'à nous. Reinette, déjà, faisait tourner les têtes avant même d'avoir atteint l'adolescence et ma mère était assez vaniteuse pour s'enorgueillir des attentions dont elle faisait l'objet. Quand à moi, je n'étais qu'une bouche de plus à nourrir, pas le deuxième fils qui lui aurait permis d'agrandir la ferme, et je n'avais certainement rien d'une beauté.

Moi, j'étais celle qui semait toujours le trouble, qui dérangeait l'harmonie et, à la mort de mon père, je devins en plus morose et rebelle. J'avais de ma mère la maigreur et le teint basané, les mains longues et sans grâce, les pieds plats, la bouche trop grande. En me voyant, à contrecœur, elle devait se reconnaître car elle me regardait les lèvres un peu stoïque, fataliste, comme si elle eût deviné que ce ne serait ni Cassis, ni Reine-Claude qui perpétueraient son souvenir mais moi, comme si elle eût préféré se réincarner dans un corps plus agréable à l'œil.

Peut-être était-ce la raison pour laquelle elle m'offrit son album, sans valeur à l'époque à l'exception des remarques et des commentaires notés en marge des recettes, des coupures de journaux et des potions à base d'herbes médicinales. Pas exactement un journal intime, n'est-ce pas ? Il n'y a presque aucune date dans l'album, aucun ordre précis. On y a ajouté des pages au hasard, des feuilles détachées, cousues plus tard à petits points, minutieusement. Certaines ont une minceur de papier pelure, d'autres sont des bouts de cartons taillés de façon à pouvoir être insérés dans la couverture de cuir tout abîmée. Ma mère jalonnait sa vie de recettes, de mets de son invention, de vieilles préparations auxquelles elle ajoutait son tour de main personnel. Elle en marquait ainsi les grands évènements. La nourriture représentait sa nostalgie. C'était sa façon à elle de célébrer la vie. Les soins avec lesquels elle la préparait représentaient l'unique forme de sa créativité. La première page de l'album est consacrée à la mort de mon père – son ruban de la Légion d'honneur y est collé maladroitement sous un portrait un peu flou et fané et une recette calligraphiée pour les galettes de blé noir. Elle témoigne d'un humour à vous donner le frisson. Sous la photo, ma mère a écrit en rouge : « Ne pas oublier de déterrer les topinambours ! Ah ! Ah ! Ah ! »