le_petit_bol_de_porcelaine_bleu Seuil jeunesse - mai 1996 - 132 pages

Quatrième de couverture :

Andrei est un enfant ; il aime jouer, rêver, apprendre des mots de français et goûter sous les yeux de sa grand-mère qui l'adore. Mais la vie est dure dans la Roumanie communiste des années 80.

Ses parents partent un jour et ne reviennent pas : c'est lui qui devra les rejoindre, plus tard...

Andrei doit soudain devenir adulte : il lui faut apprendre à maîtriser sa souffrance et sa peur, entourer sa grand-mère, se protéger des regards hostiles et, surtout, apprendre à attendre.

Le petit bol de porcelaine bleue qu'il retrouve un jour va l'aider à tenir...

Auteur : Née à Caen en 1955, mariée, mère de deux adolescents, Françoise Legendre exerce avec passion son métier de bibliothécaire. A trente-huit ans, elle réalise son rêve de devenir écrivain en publiant son premier livre. Elle se spécialise rapidement dans les ouvrages pour la jeunesse. Françoise Legendre est conservatrice générale des Bibliothèques de Rouen.

Mon avis : (lu en avril 2007)

Ce roman est plein d’émotions et de sensibilité, c’est un très beau témoignage de l’auteur qui a vécu une épreuve semblable. On découvre que la vie est difficile sous Ceausescu, il faut mentir aux officiels pour protéger ceux qu’on aime. On est admiratif devant ce jeune garçon de 9 ans si courageux. 

Extrait :

"Pendant neuf ans, j'ai habité appartement 36, bloc 3, strada Justitsiei, à Braïla, en Roumanie. Je n'ai jamais oublié cette adresse. Mon immeuble était comme les autres, jeté sur un grand terrain vague où les papiers sales voletaient sur une herbe rase, boueuse dès octobre, grise de poussière aux beaux jours. Certains immeubles étaient restés en chantier : les fenêtres sans vitres, les portes donnant sur le vide et sans doute les histoires de brigands cachés dans les caves me faisaient peur. Il y avait souvent des carreaux cassés. En hiver, la petite ampoule éclairait à peine les paliers. Lorsque je rentrais et qu'il faisait déjà sombre, je grimpais en courant les cinq étages.
Quand j'arrivais, la clef tournait déjà dans la ser­rure de la porte de l'appartement avant que je n'aie eu le temps de toucher la clenche. Bunica était là, elle guettait mon retour. Je montrais mon étonnement, rien que pour voir ce petit sourire apparaître sur sa bouche, accompagné d'un léger haussement d'épaules qui voulait dire : «Mais non, il n'y a rien d'étonnant, je suis ta Bunica...»
Elle était seule en fin d'après-midi et me faisait asseoir en s'empressant de me servir un goûter. Rien à voir avec les goûters d'ici... C'était du pain, du thé brûlant, de la dulceatsa, cette confiture de cerises tellement sucrée et douce qu'il fallait boire entre chaque cuillerée. Bunica me regardait, assise sur un coin de chaise. Elle était toute menue - j'étais sûr d'être vite plus grand qu'elle -, mais elle se tenait très droite, ses cheveux gris argenté bien maintenus par des peignes qu'elle réajustait sans cesse.
Mes parents rentraient plus tard. Ils travaillaient tous les deux dans une sorte d'usine autour d'un puits de pétrole, un «combinat». Leur travail me paraissait compliqué, lointain. Ils parlaient toujours du laboratoire. Par moments, ils semblaient contents, enthousiastes, d'autres fois, ils rentraient abattus pour des raisons qui restaient pour moi totalement mystérieuses. Ma mère, toujours bien coiffée, laissait alors s'échapper des mèches de longs cheveux noirs de son chignon bas, des cernes se creusaient sous ses yeux gris. Ces soirs-là, elle m'embrassait sans y penser et tout ce que faisait Bunica l'agaçait. Il n'y avait pas grand-place quand nous étions là tous les quatre. Bunica avait son lit dans la salle à manger, tout recouvert de coussins brodés pendant la journée : c'est dans cette pièce aussi que je m'installais pour travailler ou pour lire, le dos appuyé contre le buffet. Souvent, Bunica cousait ou repassait à un bout de la table, pendant que mes cahiers s'étalaient à l'autre bout.
Tous les soirs, elle venait s'asseoir à côté de moi pour suivre mon travail. Ensuite, elle me proposait des mots de français, me désignant les parties du visage, du corps, des meubles, des couleurs... Ses yeux brillaient. Elle me fixait pour tester ma compréhension, le ne comprenais pas tout, mais une rivière coulait vers moi et je me laissais flotter.
J'appréhendais les leçons d'histoire qui donnaient quelquefois lieu à des discussions entre mon père et Bunica. Il avait toujours le dernier mot en lançant :
- Andrei doit apprendre ce qu'on lui demande d'apprendre, ne te mêle pas de ça !
Combien de fois ai-je vu Bunica se détourner, disparaître dans la cuisine, toute seule. Je ne comprenais pas leur discussion ni cette colère froide, je n'osais pas demander.
Mon père était très brun, ses cheveux faisaient des crans, il avait les yeux noirs. Souvent, il regardait ailleurs : je lui parlais de l'école, de M. Teodorescu, le vieil instituteur, de mes amis. Très vite, son regard flottait. Il ne m'entendait même plus, je me taisais. Moi aussi, bientôt, je rêvais.
J'entendais presque tous les jours :
- Andrei, reviens avec nous ! Toujours dans la lune, hein !
M. Teodorescu me pardonnait mes rêveries parce que j'apprenais vite, mais Virgil, Mihai ou Grigore, mon meilleur ami, ne rataient pas une occasion de se moquer de moi !
- Andrei va encore se faire pincer !"